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habitation. A votre place, si je parvenais à saisir mon double, je le broierais, je l'écraserais, je l'anéantirais!
— C'est bien mon intention , et puisse le ciel m'étre en aide!
— Bravo ! mon garçon , bravo ! parce qu'enfin ce misérable Daunton n'a pas le droit de se faire fouetter^ et de donner ainsi à un monde méchant l'occasion de dire que Ralph Rattlin a palpité sous le chat à neuf queues. Ne vous laissez pas abattre, vous pouvez encore réussir... tandis que moi... Oh! que n'ai-je un fils! car j'échapperais alors : il défendrait son père contre cet odieux docteur Thompson; mais je n'ai pas de fils. Que Dieu vous conserve, Rattlin! Tout ce que je puis demander pour moi, c'est de la force d'esprit; oui, de la force d'esprit... entendez-moi bien, delà force d'esprit. Allez, mon pauvre midshipmai;i, si l'infortune vous atteint, et qu'ils me laissent autre chose qu'une noire cellule et de lourdes chaînes, venez, et vous partagerez avec moi. Allez (et il serra mes mains avec force ) , allez dire au docteur Thompson que je désire lui parler. Je veux lui raconter comme j'ai causé raison avec vous. Rappelez-vous bien mes derniers mots d'adieu : soyez sur vos gardes en présence
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des médecins , conservez soigneusement votre identité, et pensez quelquefois à votre pauvre capitaine.
Cette dernière entrevue avec le capitaine Reud , car ce fut la dernière , m'aurait rendu bien malheureux , si je n'avais été absorbé par mes propres douleurs : la place était prise.
Le lendemain matin ^ à la première heure, VEos leva l'ancre et fit voile pour Sheerness. A notre arrivée dans la Medway, le capitaine Reud descendit à terre, et comme je n'aurai plus Toccasion de parler de lui , je dirai tout de suite que ses prévisions et ses terreurs ne l'avaient pas trompé. On lui retira bientôt le commandement de VEos: il échangea le séjour de la noble frégate pour un asile particulier d'aliénés , où il mourut dans un transport de rage, six mois après cette dernière entrevue.
Aussitôt après notre arrivée à Sheerness, on désarma. Ceux d'entre nous qui, parla durée de leur service, avaient droit à cette faveur, obtinrent un congé d'un mois et la moitié de leur paie; l'autre moitié restait en dépôt pourassurer leur retour. On signa leurs passeports. Je dis passeports et non congés, parce qu'on les leur demanda aux avant-postes de Sheerness, comme s'ils avaient mis pied à terre dans un pays en-
nemi. Mon congé était également d'un niois^ mais au lieu de toucher ma solde à Siieerness j'emportai mon mandat pour le présenter à Somerset-House , aussitôt après mon arrivée à Londres.
Au moment où je descendais pour la dernière fois l'échelle de VEos , je fus tenté de secouer contre la frégate la poussière de mes pieds, car elle avait été un séjour maudit pour moi. Je me séparai de mes collègues et de tout l'équipage sans faire d'adieux à personne ; j'étais indigné contre quelques uns et mécontent de tous. Dans mon opinion , ils avaient prêté trop facilement l'oreille aux mensonges du fourbe Daunton. Ils se dispersèrent en tous sens, au sud, au nord^ à l'est, à l'ouest, et je n'en rencontrai qu'un bien petit nombre, que j'évitai ou repoussai , à une seule exception près.
Pour éviter toute espèce d'observation de la part de mes anciens compagnons, j'abandonnai tout ce que j'avais à bord; héritage de peu d'importance, il est vrai, à l'exception de mon quart de cercle et de mon télescope. Je n'emportai que le misérable accoutrement que j'avais sur moi. Je ne cherchai ni hôtel ni auberge ; mais voyant sur une maison bourgeoise des écriteaux de logements de garçon à louer, j'ar-
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rétai un petit appartement qui renfermait un lit en forme d'armoire. Mon plan était d'employer tous les moyens pour parvenir à la découverte de ma famille, sauf à me laisser ensuite gouverner par les circonstances pour le choix d'une autre carrière, si je ne reprenais pas la mienne. Le vieux couple chez qui je venais d'élire provisoirement domicile était honnête et peu questionneur. Le mari, vieil employé de l'arsenal , avait une pension du gouvernement.
Ma première opération fut d'envoyer chercher un tailleur , un chapelier et les autres architectes indispensables à l'édification de l'homme extérieur.
Le costume que je choisis ne rappelait en rien ma profession. Je ne me fis faire qu'un habillement : mon intention était de compléter ma garderobe à Londres.
Ayant affaire à un ennemi actif et rusé , qui avait deux jours d'avance sur moi , je résolus d'agir avec la plus grande circonspection. Commeil m'était dû plus de six mois de pension, je tirai sur mon homme d'affaires pour une somme de 75 livres sterling; je lui annonçais parla même lettre mon arrivée en Angleterre, lui demandant s'il avait quelque instruction
nouvelle à me donner. Je reçus par le retour du courrier une réponse écrite avec le laconisme des affaiies. Il n'avait reçu aucune instruction, mais il m'envoyait un bon sur la banque de Sheerness pour la valeur demandée.
Jusqu'ici tout prenait un aspect satisfaisant. J'étais maintenant certain de deux choses : la première^ que les machinations de Josué Daunton avaient échoué dans le quartier des subsides; la seconde, que je serais en fondspour poursuivre mes recherches.
En trois jours je me trouvai équipé dans le costume fashionable de l'époque, habit bleu avec grands boutons de cuivre, gilet jaune avec boutons idem , culottes de chamois blanc lacées au genou, et bottes à revers. C'était alors le règne des pur sang et des tapageurs, espèce de fats bien autrement féroces et plus fâcheux encore que nos dandys. Ils s'entortillaient le cou de plusieurs cravates blanches où leur menton restait enseveli jusqu'à la lèvre supérieure , et ils portaient d'ordinaire un gourdin noueux à la main , ou l'enlaçaient savamment autour de leur bras. Les robins des bois portés depuis en France rappelaient la forme conique de leurs chapeaux. Quant aux manières de ces incroyables, leur démarche était celle des
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matamores de comédie; leur regard était l'impudence même; leur conversation consistait en un tissu de jurons. Grossiers envers les hommes par principe , peu galants envers les dames par pratique , ivrognes par profession et ennemis jurés de l'eau de lavande, ils tiraient leurs parfums de la boutique de Bacchus et méprisaient le laboratoire de Flore. J'ambitionnai l'honneur de passer pour un de ces beaux ; et j'avais assez bien réussi apparemment , car je me promenai, à l'aventure, dans les rues de Sheerness, et j'y rencontrai un grand nombre d'hommes appartenant à notre équipage; jamais aucun d'eux ne me reconnut.
Pauvres diables ! plus de la moitié ne dépassèrent jamais l'enceinte de Sheerness. Pendant la semaine qui suivit le paiement de la solde, on les rencontrait à toute heure chancelants ou étendus par terre dans les rues. Ils représentaient l'ivresse dans toutes ses phases; on en trouvait de tout nus. Celui qui mettait huit jours à dissiper son gain de trois années était un traînard. Trois jours suffisaient généralement; mais un matelot doué du génie de l'expédition parvint à se ruiner en trois heures, et se retrouva à la quatrième à bord du vaisseau de garde. Pendant la première heure , il s'était
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enivré comme une brute: pendant la seconde on l'avait volé et dépouillé jusqu'à la chemise; à la troisième , on l'avait jeté nu dans la rue couverte de neige. A la quatrième enfin , on l'avait arrêté par pitié et porté sur le vaisseau de garde, où il gisait dans un état complet d'insensibilité.
Les juifs et les directeurs des maisons de débauche profitent seuls de la démoralisation et de la ruine de ces malheureux. Les filles qui volent les matelots sont toujours dans la plus affreuse misère. L'ageni des préteurs sur gages, l'usurier et le juif, partagent entre eux les dépouilles. Pendant la dernière guerre , plusd'une grande fortune a été gaspillée de cette manière. C'est grand'pitié qu'on n'aitpu trouverencorele moyen de rendre le matelot aussi prudent qu'il est brave. Une plus grande liberté à terre lui apprendrait peut-être à en faire un meilleur usage.
Ivres ou sobres, mes anciens compagnons de VEos ne me reconnaissaient point , et c'était là l'important pour moi; mais malgré l'habileté dont je m'applaudissais tant, un œil ne cessait d'être fixé sur moi