‹ Rattlin le marinChapitre 32 sur 42 · CHAPITRE LXrV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXrV

Ralph trouve partout de grands cKangcmenls. — Il cède aux impulsions de son cœur et fait des folies. — Le lecteur , suivant ses dispositions particulières» trouvera ce chapitre le pire ou le meilleur des confessions de Ralph.

Après un séjour d'une semaine à Sheerness, je pris le paquebot pour Chatham. Les passagers offraient un mélange de toutes les classes, mélange aussi bigarré que la population du royaume des deux devra l'être un jour. La cabine était 'encombrée : matelots et femmes de matelots, soldats de marine, soldats de terre, artificiers de l'ïirsenal, juifs, pécheurs, tous péleméle, et sur le pied de l'égalité la plus parfaite. L'unique moyen de s'isoler de tout ce monde était de s'envelopper dans un profond silence et dans un ample manteau; j'adoptai cette méthode. Le silence auquel je m'astreignais et le bourdonnement des passagers finirent par m'endormir, mais mon sommeil était agité et

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brisé. Il n'y avait guère de place pour s'étendre. Je m'en 6s une à grand'peine. Mon bagage consistait en un petit paquet enveloppé de papier gris, que je plaçai sous ma tête en guise d'oreiller. Ce paquet contenait mes papiers, mes certificats et du linge pour en changer une fois : j'avais enfermé, par bonheur : mon mandat de paiement et mes bank-notes dans mon portefeuille.

Je me réveillai en sursaut à l'explosion d'un jurement plus brutal que les autres, lorsque je crus voir la figure efféminée et pâle de Josué Daunton penchée au-dessus de mon visage. Je me dressai sur mon séant et je frottai mes yeux; mais la vision avait disparu. Je me promis d'être vigilant, et je m'endormis en achevant de prendre cette décision. Je ne m'éveillai qu'à Chatham, au moment où notre bateau touchait le débarcadère. A peine éveillé, je m'aperçus, à ma grande consternation, que mon oreiller avait disparu ; un grand nombre de passagers s'était déjà mis en route, et ceux qui restaient n'avaient pas plus entendu poirier de mon paquet que de ma personne. Je ne fis qu'éveiller sur moi les soupçons, le peu d'importance de mon bagage correspondant mal avec ma toilette recherchée: un fashionable en chapeau pointu , en bottes à

revers, réclamant un paquet enveloppé de papier gris, était quelque chose de ridicule. Voyant le peu d'effet du bruit que je cherchais à faire pour récupérer mon bien , je gardai le silence, n'ayant rien autre à garder. Je montai sur l'impériale Si la première voiture pour Londres, et vers dix heures du soir environ je me trouvais assis dans l'estaminet de l'hôtel du Cheval- Blanc^ à Fetter-Lane.

Je demandai à souper, je demandai du vin; le souper et le flacon terminés, je demandai un lit j mais les garçons avaient conçu des doutes sur la solvabilité du voyageur sans bagage. Au lieu de m'apporter le tire-bottes , un des drôles saisit d'une main mon manteau, suspendu à la cloison du café , et posa devant moi la carte à payer, en me disant que la coutume invariable du Cheval-Blanc était que messieurs les voyageurs payassent au fur et à mesure ce qu'ils prenaient. Je répondis que je n'avais aucune objection contre cette coutume, mais que je n'entendais nullement payer les choses le double de leur valeur. Tirant donc une poignée d'or, je demandai à parler au maître aubergiste. Mon hôte fut civil à l'excès; il convint tout de suite que les prix étaient exorbitants, et les réduisit de quelques traits de plume. Mais il avait

dû , disait-il , tenir compte des risques , d*autant plus que j'étais arrivé sans bagage.

— Et comptez-vous pour rien mon apparence? lui répondis-je en faisant le gros dos.

— Non du tout, monsieur, je la faisais entrer en compte. 4P

Je reconnus au langage de mon hôte qu'il n'avait aucun dessein de me blesser, et je cessai de discuter sur les apparences, non sans faire à ce sujet de salutaires réflexions pour les mettre à profit le lendemain.

Je prie le lecteur de m'excuser si je lui parais minutieux dans le détail des circonstances qui conduisent à la catastrophe de ma vie. Le lendemain je m'éveillai de bonne heure ; c'était mon jour de naissance, le i5 février; né à pareil jour dans une auberge , je me retrouvais dans une autre hôtellerie, et complètement isolé. Je ne restai pas oisif, je me procurai le Guide de la cour) mais, après les plus scrupuleuses recherches, je renonçai à trouver parmi les baronnets un personnage du nom de sir Reginald Rattlin. Je payai la carte, et je me dirigeai vers Somerset-House pour me faire payer à mon tour. De Somerset-House je me rendis au séjour aristocratique de lord Whiffledale à Grosvenor-Square.

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— Il n'est pas chez lui, il est à la campagne pour quelque temps, furent les sèches réponses du portier.

C'était un jour de désappointeinent pour moi : l'homme d'affaires qui payait mes traites fut poli mais contraint; il ne répondit à mes prières et à mes questions pressantes que par des réponses évasives.

— Je n'ai aucune instruction nouvelle ; mais, si j'ai un conseil à vous donner, me dit-il, ne vous exposez pas à perdre la protection dont vous jouissez en cherchant à pénétrer ce que votre protecteur a résolu de tenir caché.

Il me souhaita le bonjour, et me reconduisit à la porte de son étude.

Je n'étais pas homme à me laisser éconduire. Je m'emportai; je déclamai. Pour me décider à partir, il me jura sur l'honneur quil. n'en savait pas plus que moi. Il ne connaissait que l'agent secondaire, et ignorait jusqu'au, nom de mon protecteur.

La journée tirait à sa fin ; les brouillards de* la saison, l'épaisse fumée des cheminées, ensevelissaient la ville dans une obscurité profonde- Les nuits de gaz n'existaient pas encore. Ppvé d'un fil pour me conduire dans le labyrinthe des

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rues de la métropole,] 'étais à la merci des cochers de louage , et ils me le firent payer fher. La force de l'habitude est grande : je retournai au Chei^al-Blaiic ^ où je terminai ma dix-neuvième année dans l'incertitude, l'isolement et la tristesse. Je fermai à peine l'œil de toute la nuit. L'abattement de mes esprits était affreux. J'aspirais après le point du jour comme après un événement qui ne devait jamais se reproduire.

Stickenham ! Stickenham! Oui, c'est pour Stickenham que je pars à l'instant! Mais cette résolution ne hâte plus les battements de mon cœur. Je suis devenu sceptique. Je crains tout. Depuis trois ans, je suis sans nouvelles des habitants bien-aimés de l'heureux village. Mon cœur se soulève lorsque je me rappelle les insinuations perfides de Daunton : quoi! la belle maîtresse de pension ne serait que ma marraine ! une courtisane me revendiquerait pour son fils !

Il ne pleuvait paii, et Stickenham n'est qu'à sept milles de Londres. Je résolus d'y aller à pied après déjeuner. Les mouvements des voyageurs sans bagage sont essentiellement libres. Je demandai les indications nécessaires

pour gagner le pont des Black-Friars. Une fois là, ma mémoire me suffisait pour le reste de la route. Je l'avais si souvent traversé dans mon heureuse enfance !

Je marchais rapidement. De cent pas en cent pas , mes sensations prenaient une teinte nouvelle. Tantôt je me figurais les enthousiastes baisers, les yeux pleins de larmes, la joie sainte, qui allaient accueillir l'enfant prodigue. Tantôt un triste soupçon me saisissait : si ma vie n'avait été qu'une déception; si les cœurs s'étaient refroidis; si la civilité banale allait servir de masque à l'inconstance cruelle!.... Mais la ville s'éloigne derrière moi; l'atmosphère s'éclaircit; le soleil luit et réchauffe; le gazouillement des oiseaux semble célébrer le lendemain de la Saint-Valentin,

Je gravis d'un cœur et d'un pied plus léger la colline escarpée dont le sommet domine la terrasse chérie, la bruyère romantique , l'élégante et blanche façade de l'école où j'ai goûté mes premiers jours de bonheur , où j'étais aimé de tout le monde et idolâtré par un ange.

Encore un bond , et me voilà sur le haut de la colline, et le vaste panorama se déploie à mes yeux. Un cri de douleur s'est échappé de ma poitrine. Qu est devenue la sauvage bruyère,

si belle autrefois dans sa nature primitive? Hélas! qu'est-eJle devenue? L'esprit de Mammon a soufflé ses poisons sur la vaste étendue 1 La plaine s'est morcelée en misérables enclos ! la charrue a passé sur les promenades riantes! La puanteur bitumineuse des briqueteries a remplacé le parfum vivace du thym sauvage, et le pied fatigué est forcé de broyer le gravier de la route, au lieu de se reposer comme autrefois sur des coussins de verdure. Des chaumières de boue parsèment la surface dégradée. Avec la culture, la pauvreté en haillons, le travail penchant vers la terre cette tête que Dieu avait ordonné à l'homme de tenir levée vers les cieux, le travail ployant le dos et les jarrets sous le faix, ou arrosant un ingrat sillon de sa sueur mêlée à celle de ses bœufs ; la pauvreté et le travail ont élu domicile dans un des jardins de la nature, et lui ont demandé des briques et des tourbes au lieu de parfums et de fleurs. J'aurais pleuré à cette vue; et pourquoi rougir de ma sensibilité? je pleurai. Je voyais dans ces changements un funeste présage; mon cœur se faisait cette question douloureuse : Si trois courtes années ont suffi pour altérer et rendre méconnaissable la face de la nature, quel changement n'ont-elles-

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pas dû Opérer dans l'homme? Mais la coupe de mes infortunes n'était pas encore pleine jusqu'aux bords ; une seule flèche avait percé le martyr.

J'arrivai à l'endroit consacré dans ma mémoire, par son ciel pur et brillant, par les figures plus rayonnantes encore qui l'animaient, à l'endroit où j'avais si souvent lancé la balle à travers les airs , pressé du pied la course du ballon bondissant , et fait manœuvrer une armée en miniature. C'était bien là , je ne pouvais me tromper, à en juger par la distance de la grande route. Je m'approchai d'une pauvre vieille couverte d'une mante rapiécée , et dont les joues livides et creuses dénonçaient la famine et la fièvre; je lui demandai où était la terrasse de l'ancienne école , la terrasse où folâtrait ma jeunesse. La vieille me montra un terrain en partie creusé , en partie couvert de briques qui séchaient à l'air.

Je songeai aux Hébreux, captifs en Egypte, aux fils et aux filles de Judas, mourant à la peine pour suffire aux exactions du Pharaon , et mon cœur fut désolé (i).

(i) Nous sommes une nation si peu biblique que le traducteur demande pardon aux lecteurs des fréquentes allusions au texte sacré qui se trouvent parsemées dans le roman de II 22

Je fis quelques pas et je demandai au siècle déguenillé, qui , appuyé d'une main sur un bâton, me tendait son autre main décharnée, ce qu'était devenu le bâtiment de l'école. La vieille m'indiqua une grande taverne où hurlaient la débauche et l'ivresse. Des ivrognes sortaient en chantant et allaient rouler à quelques pas sur le gravier ou dans le mortier. Les mendiants envahissaient les portes. Quel affreux changement ! toutes mes espérances expiraient Tune après l'autre ; mes jambes faiblissaient sous moi ; ma voix s'altérait j elle était presque étouffée par l'émotion, quand je demandai à un homme^ un peu mieux vêtu que les autres , ce qu'était devenu le joyeux et savant maître de pension français , M. Cherfeuil.

— Qui ? le Français? il est retourné manger des grenouilles. Monsieur {{) a rappelé les émigrés. Il est allé dépenser chez nous la fortune qu'il a amassée en Angleterre; le diable l'emporte!

RattUn. Gomme celle-ci pourrait ne pas être généralement comprise* il croit devoir rappeler que le Pharaon de l'Ecriture employait les Hébreux à bâtir des villes et à fabriquer les briques nécessaires à leur couslruclion.

(i) Les Anglais désignaient ainsi Napoléon au moment où, du camp de Boulogne , il menaçait la Grande-Bretagne d'une invasion. Le mot monsieur tout court est encore un sobriquet donné aux Français.

Jetais trop abattu pour venger l'insulte faite à mon bon vieux maître. Je tournai le clos avec dégoût au misérable qui l'insultait. Je regardai à droite et à gauche : les débris de mes dieux domestiques et champêtres étaient épars de tous côtes. Enfin, mon œil découvrit un banc de pierre , planté depuis des années entre deux grands ormes, les seuls arbres encore debout sur la colline. Je courus m'y asseoir; c'était tout ce que les barbares avaient épargné. Oh! combien je maudissais du fond de l'âme les spéculateurs impitoyables qui avaient détruit l'oasis de mes pensées ! Mes réflexions se succédaient de plus en plus accablantes. Tout était désappointement et désolation autour de moi ; je fixai tour à tour mes yeux sur chacun des objets compris dans ce tableau de profanation ; mais incapable de soutenir longtemps cet odieux spectacle, je plaçai mon mouchoir sur mes yeux. — Et alors...., eh bien! alors... celui qui a dit «l'affliction est mon heure: me voici , mon fils , qui viens à vous quand le monde entier vous abandonne, » Dieu vint à moi , et je m'élevai au-devant de lui par la prière. Oui, je priai sur l'emplacement de ma vieille terrasse , au milieu de mes vieux souvenirs outragés; je priai le Dieu fort de me don-

lier sa main pour ni'empêcher de fléchir sous raffliction. Je l'avais oublié depuis trois années, j'avais profané son nom ; mais le bon pasteur ouvre son bercail avec joie à la brebis qui, long-temps égarée, revient à lui déchirée par les ronces et saignante.

Il me restait à fifiire une question que je redoutais , mais que je brûlais de faire. Dirai-je combien elle était terrible pour moi ! il me fallait apprendre la destinée de celle que j'avais honorée et aimée comme ma mère , de la belle et tendre mistress Cherfeuil. Je conjecturai qu'elle avait dû suivre son mari en France , et cette idée m'était pénible.

Je relevai la tête après ma silencieuse prière , et j'aperçus une petite fille, d'une douzaine d'années environ , qui s'était assise contre moi. On apercevait aisément que la pauvre petite appartenait à la plus humble condition ; mais elle avait lair propre et intelligent. Elle s'efforçait d'attirer mon attention par de petites ruses innocentes, toussant de sa petite voix, entrechoquant ses sabots , ou se frottant contre mon bras. Je la regardai avec attention, et je crus reconnaître ses traits. Je me décidai à lui parler, espérant tirePé^d'elle ce que j'étais si impatient de savoir.

— Il s'est fait ici de bien grands changements, ma bonne petite fille ?

— Oui, de bien grands , mon bon monsieur, car ils ont ruiné mon père et ma mère.

— Comment appelez-vous donc votre père et votre mère, mon enfant, et où habitent-ils ?

— Hélas ! monsieur , mon père est sur un vaisseau et ma mère travaille dans l'atelier des pauvres. Avant qu'on eût fait tous ces vilains enclos, mon père gagnait notre vie à couper de la bruyère et déterrer du gravier. Ils disent qu'ils ont divisé la plaine par morceaux pour le bien des pauvres ; — mais les gens riches ont pris toutes les parts et les pauvres gens n'ont rien eu. Dans le commencement, les pauvres de la paroisse ne voulaient pas le souffrir. Ils firent une émeute , arrachèrent les haies et menèrent paître leurs vaches , leurs moutons et leurs oies comme auparavant; mais des cavaliers sont venus et les ont dispersés. Le vieux Edgerly a été transporté pour la vie; mon père n'a échappé qu'à condition de servir sur les vaisseaux du roi. Mes frères se sont dispersés, et ma mère , qui est bien vieille, est entrée dans la maison des pauvres. Ah ! mon bon monsieur, Stickenham est bien triste depuis ce temps-là.

— Votre nom, mon enfant, n'est- il pas Susanne Archer ?

— En vérité, oui, monsieur.

— Vous m'avez l'air d'une petite fille bien intelligente.

— Oh! oui;, monsieur, je savais lire dans les livres, mais je dois avoir tout oublié maintenant. Quand mistress Cherfeuil habitait cette maison, elle avait bien soin de nous; nous avions toujours du feu dans notre cheminée et du pain dans le buffet. Elle m'envoyait à l'école, mais maintenant elle n'y est plus.

— Elle est partie!... où donc?., avec son mari, sans doute ?

— Eh quoi! vous ne savez pas, monsieur? dit-elle en se levant avec une lenteur solennelle qui me fit frissonner d'appréhension. Venez avec moi, je vous montrerai où. ♦

Je n'osai lui faire cette terrible question : Estelle morte ? Je pris mon petit guide par la main et je me laissai conduire à travers le village. Nous nous taisions tous les deux. Je refusai obstinément de vider le calice offert à mes lèvres. Je cherchai encore à m'abuser : peut-être allaitelle me conduire dans une humble retraite où je trouverais ma marraine, dans la pauvreté et à la charge d'un amij peut-être était-elle malade^

alitée, mourante... Mais froide, morte, elle que je quittai dans tout l'éclat de la beauté , non , c'était impossible!

Nous traversions lentement le village, je reconnaissais plusieurs de mes anciens amis, mais ils ne me reconnaissaient pas. J'avais quitté Stickenham encore enfant, et j'y revenais homme. Trois ans avaient opéré cette métamorphose.Mon costume n'annonçait en rien ma profession, comment m'auraient- ils reconnu? Les bonnes gens m'avaient oublié , ou s'attendaient à me revoir avec les épaulettes d'amiral. J'étais très content, pour ma part, d'échapper à mille questions que je me sentais si peu d'humeur à satisfaire; la douleur se plaît dans la solitude. Mais l'orage du désespoir éclata toUlà-coup sur moi, et m'enveloppa de ses ténèbres. Nous étions presque arrivés à l'extrémité du village quand mon jeune guide me tira doucement par le bras pour me faire tourner à droite.

— Non, m'écriai-je d'une voix tremblante, ce n'est pas là le chemin; allons tout droit, mon enfant. Vous vous trompez : cette rue conduit au cimetière.

— Et à mistress Cherfeuil.

— Allez, je vous suis, ne me regardez pas. Nous nous trouvâmes bientôt agenouillés

tous les deux sur une tombe fraîchement remuée. La pauvre petite fille versait d'abondantes larmes : les larmes sont une consolation. Pour moi, je murmurai d'abord à voix basse et d'un ton presque inintelligible mes regrets et mon désespoir ; mais peu à peu ma douleur s'exalta : et mes plaintes excitèrent l'attention de ma petite compagne qui essuya ses pleurs et me dit avec une précoce intelligence où je reconnus les instructions de ma pauvre marraine : — Il ne sert à rien, monsieur, de vous désoler ainsi et de parler à la terre. Mistress Cherfeuil ne vous entend pas, elle est maintenant dans le ciel, et Dieu ne permet pas à ses bienheureux saints de parler à de pauvres pécheurs comme nous.

— Vous avez raison, ma bonne petite fille, lui répondis-je honteux d'avoir trahi mon émotion; c'est une grande folie de parler aux morts sur leur humide tombeau, et cela n'est pas bien. Mais j'ai un grand désir de rester seul ici un moment. Allez m'attendre, je vous en prie, au bout de la rue. Je ne vous ferai pas attendre long-temps, et j'ai quelque chose d'important à vous dire.

— Je vais vous attendre au coin de la rue. Je peux vous raconter, monsieur, toutes les

circonstances de sa mort , car j'ai servi d'aide à la garde -malade. Je vous reconnais bien maintenant, monsieur, et je croyais vous avoir reconnu d'abord. Puisse le ciel, que notre bonne amie m'a enseigné la première à révérer, vous ai^er à supporter ce malheur!

Je ne répéterai pas les extravagances que je débitai dès l'instant où je me trouvai seul. J'étais furieux contre moi-même, et furieux contre le monde entier. Je m^exaspérais encore par l'idée que je ne ressentais pas suffisamment une perte si douloureuse, et je concluais à peu près ainsi mon élégie :

-^Je vous appelle de nouveau par le nom sacré de mère , car vous êtes ma mère , et jamais mon cœur n'en reconnaîtra d'autre. Je prends vos mânes à témoin de mon serment : je m'engage à faire rendre à votre mémoire toute la justice qu'on peut espérer des hommes. Je renonce à me réunir jamais à vous dans le royaume où toute iniquité sera redressée, si je ne répands cette terre sacrée^ en témoignage de honte, sur la tête de l'homme qui vous a déshonorée , cet homme fùt-il mon père ! C'est un serment irrévocable ; qu'il soit gravé sur les tabies du ciel, dût-il être un jour ma sentence de mort! En achevant ce vœu téméraire et impie, l'ef-

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fet de mon exaltation, j'arrachai deux ou trois poignées de terre au tombeau, et, les enveloppant dans mon mouchoir, je les y serrai, et plaçai cette espèce de plastron sur mon cœur et contre ma peau, comme les catholiques romains portent leurs scapulaires. •

Aujourd'hui, dans un âge plus mûr, je reconnais la folie d'un pareil acte ; mais je ne saurais rougir d'une, extravagance que je croyais afers un acte vertueux. Je n'avais près de moi aucun conseiller pour me faire comprendre que, par ce serment aveugle, je m'engageais non seulement à violer les lois des hommes, mais à outrager la providence de Dieu. J'avais d'ailleurs une croyance superstitieuse^ mais plus forte que moi ; je croyais que cette poussière sacrée ne pouvait manquer d'être un talisman pour le cœur qu'elle couvrait. Telles sont les aberrations de l'esprit humain.

Après avoir souhaité qu'un vaisseau pût se briser dans mon cœur et m'étouffer, je quittai l'humble tombe de mistress Cherfeuil et je rejoignis ma jeune compagne.

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