CHAPITRE LXV
Kalph rencontre de vieux amis et de vieux ennemis.
Je vais abréger de beaucoup ma narration ; j'ai hâte d'en finir avec cette partie lugubre de ma biographie. Je sens aujourd'hui , je sentais même alors que l'excès de la douleur touche au ridicule. Je soupçonnai bien que je n'agissais pas naturellement, et que je cherchais à me modeler sur le patron d'un héros de roman. Oserai-je en faire .tout haut ma confession?... Moins d'une heure après cette scène pathétique , je trouvai ma ceinture vengeresse si froide et si incommode que je souhaitais de grand cœur en être débarrassé. Confession honteuse! triste chute du piédestal où je m'étais hissé! Mais rassurez-vous, lecteur; le serment que j'avais volontairement et solennellement fait m'empêcha de me délivrer de cette embarrassante relique.
Malgré mes aventures romanesques, je n'ai
jamais été taillé pour faire un héros de roman. Jeté par le destin hors des sentiers battus de la vie, j'ai toujours cherché à les regagner. Si je suis capable d'une grande énergie, dans de grandes circonstances, les ressorts decette énergie s'usent vite. J'abhorre l'embarras , et j'ai une horreur invincible pour toute espèce de souffrance corporelle. Pourquoi m'étais-je donc soumis à cette gène? parce que j'étais fou, dira le lecteur. Oui, mais fou d'amour filial , et la providence, pour m'en récompenser, devait faire sortir mon salut de ma folie.
Il faut manger! nécessité sordide et honteuse pour notre orgueil! Hélas! il arrive trop souvent que, dans un sujet jeune et sain, l'appétit est d'autant plus indomptable que la douleur est plus violente. Les larmes n'étanchent pas la soif; les soupirs ne repaissent point l'estomac. Tout plein que j'étais de mes résolutions de vengeance et de ma juste indignation , je sentais mon estomac vide. Or, j'étais endurci aux mortifications de l'esprit, mais je n'avais jamais pu supporter les mortifications du corps. La contrition , l'attrition, la componction les plus sincères et les plus intenses , ne m'auraient jamais décidé à endosser le froc des Trapistes, non par horreur pour la simplicité du cos-
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tume des frères et pour leur silence pythagoricien , mais parce qu'il m'eut été impossible de me faire à leur régime.
J'entrai donc, en tenant la petite fille par la main dans la première auberge que je rencontrai et je commandai des biftecks. Ce serait ici l'occasion de déclamer contre les grossiers appétits de l'homme , appétits qui ravalent au niveau de la brute ce frère cadet des anges. Oui, ma conduite était grossière , mais elle était naturelle.
Je manquai là une belle occasion de produire de l'effet. Le fils orphelin pleurant à l'unisson avec l'enfant qui avait perdu sa protectrice , eût offert un tableau touchant; mais j'étais si affamé !
La petite fille me tint compagnie, elle dévorait comme moi, et je remis l'interrogatoire à la fin du dîner. Nous ne prononcions pas un mot, mais un sanglot nous échappait souvent entre deux bouchées. Malgré le crime de mon appétit, le récit simple et touchant de la jeune villageoise fit couler mes larmes. Il parait que tout était sourire, bonheur, soleil autour de mistress Cherfeuil, jusqu'à l'apparition d'un individu qu'à son signalement je reconnus pour ce maudit Daunton. Dès lors, tout bonheur âo^
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mestique avait cessé pour la pauvre dame. Les rumeurs les plus odieuses s'étaient répandues. Le petit mari de la belle maîtresse de pension , au lieu de continuer à être, comme il l'avait été douze ans, l'ombre, l'esclave et l'admirateur de sa femme, était devenu colère et cruel. L'affreux reproche de bigamie lui était, échappé, et la pauvre mistress Cherfeuil n'avait plus relevé la tête.
Elle tomba malade et mourut. Si Daunton ne réussit pas dans son projet d'extorquer de l'argent, il en avait un autre bien plus profond, bien plus infernal. Il ne s'était déclaré le fils de mistress Cherfeuil qu'après sa mort. Cette prétention, loin de produire aucun effet sur M. Cherfeuil, n'avait fait que le rendre plus impatient de chasser l'imposteur de sa présence. Sur ces entrefaites , le rappel des émigrés ayant offert au vieux professeur français l'occasion de quitter une résidence désormais odieuse et le pays qui lui avait offert un asile contre la persécution , il se hâta d'en profiter. Ces détails , que je parvins à tirer de Susanne Archer, n'augmentèrent pas ma haine contre Daunton; elle était déjà portée au comble. Je l'abhorrais de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces. Après ce sentiment, le plus violent
désir que j'éprouvais était de percer enfin le mystère de ma naissance et de la sienne, car j'étais désormais certain qu'elles se liaient intimement.
Le lecteur qui considérerait ce livre comme un roman , ou en d'autres termes , un tissu de fictions plus ou moins mal conçues, serait dans l'erreur. Si ce livre était un roman, on ne verrait pas les personnages apparaître subitement , prononcer quelques paroles , faire quelques actes insignifiants et vider pour toujours la scène. Le romancier n'épuiserait pas ainsi ses matériaux , ne multiplierait pas ainsi ses caractères. Il n'aurait montré au public que les personnages nécessaires à l'action , il les aurait réunis tous sur les planches à la dernière scène. La justice dramatique^ la seule justice qui se rende aujourd'hui avec une impartialité parfaite, serait distribuée à tout le monde. Le héros épouserait la belle et constante héroïne, et le lecteur n'aurait devant les yeux que plaisirs et prospérités futures, au moment où le rideau tomberait. Mais, encore une fois, ce livre n'est qu'une biographie, une biographie réelle , car la fiction n'a que trop envahi l'histoire dans ces derniers temps. On s'est contenté de changer les noms , on n'a déguisé qu'un petit nom-
bre de localités. Le lecteur ne saurait donc se promettre la cohésion, la concordance et les résultats satisfaisants du roman , non plus qu'une action soutenue du commencement à la fin, mais toutes ces vicissitudes de la vie journalière, mélange de sublime et de ridicule, qui n'exclut pas le merveilleux.
Nous avons un très grand tort; c'est de mesurer tout le monde à notre aune. Une chose n'est pas impossible parce que nous ne la pouvons faire. Un accident ne doit pas être relégué dans la catégorie des miracles mensongers, parce qu'il ne nous est pas arrivé à nous. J'entends mon lecteur s'écrier : N'est-il pas absurde de supposer que , dans notre prosaïque époque, un jeune homme aille prononcer sur la tombe de celle qu'il croit être sa mère , des imprécations bien placées tout au plus dans la bouche d'Oreste évoquant les mânes vengeurs d'Agamemnon ? A qui fera-t-on croire qu'on s'applique sur la poitrine nue , la terre glacée d'une fosse , et que cet acte de folie sauve l'insensé qu'elle aurait du tuer par une attaque de pleurésie? C'est impossible, c'est contraire à la nature et à toute vraisemblance. A ces objections ma réponse est courte. Je ne sais si le fait est vraisemblable ou non, mais il est vrai.
Après avoir appris de la petite fille tout ce qu'elle avait à m'apprendre , je la récompensai de sa complaisance et je m'éloignai seul pour parcourir des lieux si chers. Les brouillards humides du soir descendaient de la colline et couvraient déjà la plaine, que livré à toute la mélancolie des regrets, je ne songeais pas encore à regagner la ville. Jamais être plus malheureux n'avait foulé la terre. A cinq heures, il commença à faire noir. Également fatigut^e corps et d'esprit, je commençai à gravir la longue colline qui borne la bruyère du côté de Londres.
Du côté de la colline qui appartient au comté de Surrey, (son sommet sépare deux comtés) la descente est des plus rapides, si rapide que les voitures l'ont abandonnée aujourd'hui. Elle est en outre très contournée et plusieurs de ses coudes se coupent à angles droits. Des bords élevés, couverts de haies épaisses et ombragés par les branches d'arbres touffus, la rendent boueuse et obscure. Au moment où je tournais un des coudes de la route, un robuste manant, armé d'un gourdin, et suivi à peu de distance d'un individu plus petit et plus grêle , m'accosta , en me criant d'un ton brutal :
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— Holà, l'ami! quelle heure est-il à votre cadran ?
— Allez à vos affaires et laissez -moi passer.
— Attrape pour ta politesse!
Et d'un énorme coup de son gourdin , il m'étendit sur la route. Je n'étais pas étourdi , mais j'éprouvais une vive douleur et je me sentais incapable de me lever. Dans cet état de choses, je résolus de feindre Tétourdissement; je fermalles yeux et je me tins dans une immobilité complète. Le vagabond appuya son genou sur ma poitrine et appela son compagnon :
— Holà , mister , venez voir si c'est bien notre oiseau !
L'homme mince et petit approcha. A travers mes paupières à demi fermées, je reconnus la diabolique figure de Uaunton. Il faisait si obscur, que, pour me reconnaître lui-même, il avait été obligé de placer son visage tout contre le mien; son haleine échauffait mes joues. Il était rempli de frayeur et tremblait comme dans un accès de fièvre.
— C'est bien lui! dit-il en claquant les dents.
— Êtes-vous sûr qu'il soit étourdi ?
— Mister, pour qui me prenez- vous ? Croyez-
"VOUS que John Gowles ait besoin de frapper deux fois sur un pareil blanc-bec?
— Chut! chut! quel. froid! quel froid aigu! Où est votre couteau? Vous chargez- vous de l'affaire ?
— Moi ? non certainement. Me prenez-vous pour un assassin? Notre métier est de les étourdir; si nous les assommons, c'est par malheur. Grâce à Dieu! John Gowles n'a jamais assassiné personne; il tient trop au salut de son âme, John Gowles lit la Bible et va au sermon. Il sait qu'il est écrit : Qui frappe de l'épée périra par l'épée. Un marché est un marché. Ma part est faite.
— Gowles , ne parlez pas si haut. Je ne puis supporter la vue du sang, et de ce sang-là surtout, ô mon Dieu! Il rejaillirait sur mes mains comme celui d'Abel. Un second coup de votre gourdin suffira. Frappez donc! sa respiration se ranime; frappez vite!
— Non ! répondit Gowles d'un ton opiniâtre. Je vous ai déjà dit que non. Je ne veux prendre aucune part à ce meurtre. J'ai fait mon métier, le reste vous regarde.
Pendant cette conféretice , je ralhais mes forces pour tenter un effort désespéré. Mon
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intention était cVattendre que le couteau fut levé , afin de l'arracher à l'assassin , de le lui enfoncer dans la poitrine et de m'en servir ensuite pour me défendre contre son complice.
— Plût à Dieu , dit l'infâme Daunton ajoutant le blasphème à l'assassinat, plût à Dieu qu'on m'épargnât cette tâche! Donnez-moi le couteau. Où le frapperai-je pour le tuer tout de suite? car je ne me sens pas assez de force pour enfoncer ou pour frapper deux fois.
— Sur mon âme, mister, je ne me mêle pas du meurtre; mais je vous conseillerai, sauf meilleur avis , d'écarter sa cravate et d'enfoncer la pointe du couteau sous l'oreille droite.
— Parlez plus bas î C'est horrible , c'est épouvantable! Croyez-vous, Gowles, que l'histoire de Caïn et d'Abel soit vraie ?
— Vraie comme il y a un Dieu au ciel.
— Alors le sang de mon frère changera en écarlate tous les objets que mon œil rencontrera jusqu'à ma mort. N'y a-t-il pas moyen d'en finir sans effusion de sang ?
— Je ne me mêle pas du meurtre , je m'en lave les mains; mais, mister, si le cœur vous manque, prenez une de vos pochettes et envoyez-lui une balle dans le cœur. Diable! c'est
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ifiie mort distinguée, celle-là! mais je vous en préviens, je ne me mêle pas du meurtre, et je vous le laisse sur la conscience.
En ce moment critique, j'aspirai une provision d'air pour donner à mon corps la vigueur nécessaire à la lutte. Tout-à-coup, deux ou trois voix se font entendre dans l'éloignement. Elles fredonnent une chanson qui ne m'est pas inconnue :
Depuis que je parcours les mers,
J'ai vu cent spectacles divers :
J'ai rôti sous les deux tropiques,
J'ai gelé dans les mers arctiques < J'ai vu le vent laire éclater nos mais ;
J'ai vu couper jambes et bras;
J'aime mieux la paix que la guerre , Hourra pour la paix et pour l'Angleterre !
Les voix, d'abord très distantes, s'étaient rapprochées par degrés. Les chanteurs se dirigaient évidemment vers le lieu de la scène.
— Maintenant ou jamais! dit Josué tirant son pistolet et l'armant. Je sautai instantanément sur mes pieds, je saisis de la main gauche et par le canon cet aimable gage de l'amitié fraternelle , et une lutte acharnée s'engagea entre Daunton et moi. La bouche du pistolet était serrée contre ma poitrine au moment où
mon adversaire le déchargea. Je sentis le choc de la balle , et la secousse m'ôta l'haleine un instant ; mais je n'en continuai pas moins de serrer Daunton à la gorge. Le râle de la suffocation se fit entendre à son brutal complice.
— Oh! les serpents! s'écria le manant; mais pour Dieu! voilà que l'homme assassiné étrangle mon maître!
Le terrible gourdin suivit de près ces paroles et retomba sur mon bras. Je lâchai prise, et je tombai à terre.
— Il est mort, dit Gowles; fuyez, si vous voulez éviter la corde! mais rappelez -vous bien, mister, que je n'ai pris aucune part au meurtre.
Ils furent bientôt loin : la détonation du pistolet avait hâté la marche des chanteurs. Ils étaient près de moi à l'instant où les pas des assassins cessaient de résonner dans le calme de la nuit.
Une voix, que je reconnus immédiatement pour celle de mon vieil antagoniste, l'aide de maître Pigtop, m'interpella la première.
— Holà, camarade! que vous est-il arrivé? Attaqué parles pirates, à ce que je vois. Vous ontils volé?
— Non, mais pis que cela; je crois avoir un
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bras cassé, et j'ai pour sû4|*ne balle entre les côtes. •
— De quel côté les scélérats ont-ils pris le large? Mettrons-nous toutes les voiles dehors pour leur donner la chasse?
: — C'est inutile, je connais l'un des deux; ils ne m'échapperont pas.
— Je reconnais cette voix. Oui... non... Dieu me damne! c'est Ralph Rattlin... Comme le voilà échoué, avec une balle dans sa coque, et un de ses mâts brisés! Mille tonnerres ! je consentirais à mettre de l'eau dans mon grog pendant toute ma vie, pour que cela ne fut point arrivé.
— Vous n'avez pas mis d'eau ce soir dans votre grog, Pigtop, dis -je en me levant, assisté par lui et ses camarades. Je ne me sens pas bien mal , après tout.
— En vérité, en vérité^ Ralph Rattlin? Ah! tant mieux; mais il faut boucher la voie de sang. C'est un mauvais hôte que le plomb dans la poitrine. Laissez-moi vous faire un tourniquet avec ma voile de poche.
Sans prendre garde aux cris que m'arrachait la douleur, Pigtop passa son mouchoir autour de ma poitrine; et enfonçant sa canne dans le nœud, en guise de cabestan, il serra si fort la ligature, qu'il me coupa la respiration, M^ main
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gauche tenait enc^e le pistolet déchargé; je le remis à Pigtop. Un j^iis ample examen me fit reconnaître qu'il n'y avait aucune fracture à mon bras. Je pouvais marcher, mais je me sentais toujours une violente douleur dans la poitrine^ douleur accompagnée d'une difficulté de respiration et d'un véritable étouffement, dès que nous accélérions tant soit peu le pas.