‹ Rattlin le marinChapitre 36 sur 42 · CHAPITRE LXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVIII

Les tourments deraltentc agréablement prolongés. — Ralph, assis dans les appartements d'Armide , prépare une déclaration d'amour que le lecteur ne trouvera pas dans ce chapitre. — Ralph se borne à décrire.

Quel torrent d'émotions débordait mon cœur! Ceux qui ont fait sur eux-mêmes quelque étude du cœur humain , ne s'étonneront pas que la jalousie fut l'une des plus vives de ces émotions; mais ce n'était pas la jalousie sensuelle de l'amour, quoiqu'il s'y mélàt bien quelque chose de semblable. Malgré la disproportion de nos âges, je ne pouvais songer sans volupté aux perfections de mistress Causand, à son teint clair et brillant, à ses grands yeux noirs, tour à tour humides et brillants, mais égalemen beaux dans la tendresse et dans la colère.

J'étais mécontent, j'étais mortifié de la vivacité sans gène avec laquelle le monsieur d'un âge mûr escaladait les escaliers, couverts d'un riche tapis. Après tout, me disais-je^si misti^ess

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Causand n'est qu'une courtisane^ notre entre vue sera courte, mais il faut qu'elle ait lieu C'est ma dernière ressource, mon avenir dépend désormais d'une conversation d'une demi-heure,

et du caprice d'une ô mon Dieu! faites qu'elle

ne soit pas ma mère ! Je devenais malade d'appréhension; ces quinze minutes d^attente se traînaient à pas aussi lents que quinze années de douleurs.

L'attente aiguise singuHèrement les s ens J'entendis le visiteur glisser sur le tapis des escaliers; la porte de la rue s'ouvrit bientôt; on ouvrit, puis on referma vivement la portière de la voiture; les roues résonnèrent sur le pavé Ces divers bruits n'avaient rien que d'ordinaire je crus y voir une sorte de présage. Quand le laquais rentra dans la salle à manger, je tremblais excessivement , et je devais être pâle comme un mort, car il me dit d'un ton respectueux :

— Désirez- vous un verre d'eau, monsieur? vous semblez bien mal.

— Merci , non ; puis-je voir votre maîtresse? Après cinq minutes environ d'absence, il

rentra, me fit un profond salut, et me montra le chemin. Il marchait lentement et sur la pointe des pieds. A-t-il peur d'user les tapis? Mais les laquais ne s'imposent guère ces sortes

de précautions. Son air solennel m'inquiète : il ouvre la porte du salon en évitant de faire crier la serrure; il s'incline et referme la porte sur moi. Les derniers sons d'une mélodie plaintive, chantée sur un ton beaucoup plus bas que celui de la conversation, mouraient avec les dernières vibrations des cordes d'une harpe, au moment où j'entrai dans le salon. Une jeune femme, baignée dans le flot de lumière incertaine qui remplissait i'embrasure d'une croisée, se leva sans prononcer un mot, traversa l'appartement sans jeter les yeux sur moi, et disparut par une porte parallèle à celle où je demeurais fixé.

L'inconnue s'était éloignée d'un pas assez lent pour me laisser voir qu'elle était belle. Sa présence transporta mon cœur d'une joie soudaine. Mistress Causand n'avait donc pas reçu en tête à tète le visiteur d'un âge mûr. Mes soupçons étaient injustes.

Tandis que je reste debout dans la partie la plus sombre du salon de mistress Causand, permettez-moi , lecteur, de vous le décrire comme je vous ai décrit l'appartement des midshipmen* Je n'avais jamais imaginé ime alliance plus parfaite du luxe et du goût. La chaleur un peu trop vive de la pièce, et les parfums aromati-

ques qui embaumaient l'air, m'étourdirent d'abord légèrement. Je fis un pas, et mon pied s'enfonça dans un tapis mollement élastique. Je marchais sur des fleurs aussi variées, aussi brillantes, aussi fraîches que celles du plus jol parterre. L'appartement n'était pas encombré: un goût trop exquis avait présidé à sa décoration pour le transformer en un magasin de bronzes, d'ébénisteries ou de curiosités; mais des cheminées et des consoles du marbre blanc le plus pur, des guéridons du même marbre, supportés pardes pieds de cuivre doré massifs, une élégante et riche pendule, des candélabres, des vases, etc., etc., fixaient tour à tour les yeux.

Au fond du salon , s'élevaient, deux pilastres cannelés et dorés , et deux colonnes d'ordre corinthien dont les chapiteaux joignaient le plafond. I7espace de chaque pilastre à chaque colonne étant beaucoup moins étendu que celui des deux colonnes entre elles; dans le premier espace et de chaque coté, deux statues de marbre étaient debout sur leurs piédestaux. Elles représentaient je ne sais quelles divinités de la fable; mon trouble m'empêcha de les considérer attentivement, mais il y avait un dieu et une déesse. Deux draperies pen-

daient derrière ces colonnes et ces statues, l'une de soie cramoisie , que l'épaisseur et la richesse de son tissu rendaient opaque , l'autre de mousseline transparente. La première, bordée d'une frange d'or, s'ouvrait et se fermait avec des ganses d'or. Quand ces draperies déroulaient l'une ses plis somptueux comme le manteau d'un roi, l'autre ses plis gracieux et ondulants comme la robe de bal d'une jeune fille, le salon se trouvait séparé en deux parties. La partie du fond , qui renfermait les croisées, devenait un appartement particulier , protégé par un mur de soie et d'or, contre les regards curieux. Lorsque les rideaux baissés interceptaient ainsi la lumière des croisées à embrasure, les fenêtres à^ châssis, percées à gauche de l'appartement, suffisaient pour l'éclairer.

Les lourdes draperies , pl^pées derrière les colonnes , étaient relevées en ce moment , mais la moussehne légère caressait de sa frange le riche tapis de Perse, et ne me laissait voir la seconde pièce que d'une manière indistincte. Il était trois heures de l'aprèsmidi, le soleil semblait se jouer sur la cime lointaine des arbres du jardin de Rensington ; ses rayons traversaient horizontalement pour

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pénétrer dans la chambre , les glaces des crow sées, les orangers et les arbrisseaux exotiques, placés sur le marbre de leurs appuis.

J'approchai de la draperie et je distinguai , quoique faiblement , à travers la mousseline , jnistress Causand , étendue sur un lit de repos. Je m'arrêtai. Je ne pensais pas que la distribution de la lumière lui permît de me voir à travers le voile qui nous séparait, mais je n'osais le soulever sans son ordre. Je passai deux minutes extrêmement désagréables à conjecturer quelle pourrait être la nature de ma réception : une grande dame, entourée de tant de magnificence , daignerait-elle se souyenir de son sigisbé de Stickenham.

Enfin je vis sortir d'un amas de cachemires des Indes un bras délicieusement potelé (la mode était alors de laisser le bras nu jusqu'à l'épaule, en grande toilette). Ce bras me fit signe d'entrer , mais les lèvres de la belle dame restèrent muettes. Elle aime à jouer l'impératrice , me dis-je en écartant la draperie, et je me tins debout devant elle , dans le sanctuaire embaumé.

Jamais , dans tout l'orgueil de sa beauté , je ne l'avais vue plus belle. Elle était en grande

toilette, et tandis que je la contemplais dans une admiration muette , mon esprit se repaissait de souvenirs et d'espérances. Je lui avouai que je la trouvais embellie de})uis la dernière fois que je l'avais vue. Je ne mentais pas, car je n'apercevais aucune différence dans sa personne, seulement sa joue arrondie et classique brillait d'une teinte plus colorée, son œil étincelait d'un éclat plus vif.

Je demeurai debout près du sofa, n'osant mettre un genou en terre. La beauté dans toute sa perfection était devant moi , mais cette beauté dont le sourire émeut plutôt les sens de volupté que le cœur de tendresse , et dont le calme commande plutôt l'adoration que l'affection.

Je restais muet, je cherchais sur son visage de reine quelque encouragement à parler ; je n'en voyais aucun. J'essayai d'y lire les sentiments qui occupaient son âme, et, à mon grand étonnement, à mon grand effroi, je crus remarquer qu'elle cherchait à vaincre l'expression de douleur peinte sur ses traits. Je les surveillai attentivement. Je ne m'étais pas trompé ; une convulsion soudaine altéra son visage et fit place à une pâleur momentanée et suivie d'un torrent

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de pleurs. J'étais moi-même ému jusqu'aux larmes , et cependant je n'osais avancer. Elle essuya bientôt ses paupières, et son sourire chéri, son sourire des jours anciens, rayonna sur sa physionomie divine.

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