CHAPITRE LXEK
Ralph entame une conver^alion entièrement au-dessas de sa compréhension , et cependant il en comprend plus qu'on ne veut lui en donner à comprendre. — Il se sent bien quelque penchant à faire l'amour, mais il se contient vaillamment.
— Ralph , mon cher Ralph ! dit enfin mistress Causand en étendant ses deux mains vers moi.
— Votre amant de Stickenham , m'écriai-je ; et tandis que je baisais sa main couverte de bijoux , il me sembla que mon cerveau était délivré d'un poids énorme.
— Chut! Ralph! chut! de pareils mots sont des vanités. Ne me demandez pas pourquoi. Oh! mon cher enfant! profitez de cette visite...
— Oh ! oui , oui !.... Comme vous êtes belle ! belle comme un ana^e !
— Comme un ange!... oh! ne parlons pas d'anges! Ils habitent le ciel, et je ne veux pas quitter la terre.
— Comme vous êtes belle !
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— Vous trouvez !... Je suis bienheureuse de vous entendre parler ainsi ! Ralph , répondezmoi en ami, en ami dévoué par l'affection que je vous ai toujours portée , dites-moi la vérité : me trouvez- vous changée ?
— Un peu , oui , un peu ; et le changement ne pouvant être grand , vous êtes un peu plus belle que la dernière fois que nous nous sommes vus.
— Je vous remercie , Ralph ! votre enthousiasme me rend plus heureuse que je ne l'ai été depuis bien des jours et des mois. Reculez-vous un peu pour que je vous voie ; vous êtes aussi changé, Ralph, bien changé à votre avantage. Je voudrais voir votre front moins sombre et moins pensif; car la pensée , dit je ne sais quel auteur , mon cher Ralph , laisse comme la charrue un sillon après elle. — JNIais , Ralph , savez-vous que vous n'êtes pas à la dernière mode. Asseyez-vous donc près de moi sur ce marche pied. J'ai toujours aimé à jouer avec les boucles de vos cheveux. Oh î ils frisent encore ; mais je voudrais les voir un peu plus foncés. Cela ne ferait pas mal , car vous voilà un homme fait. En vérité , lorsque je regarde l'éclat ingénu de votre physionomie , l'image des beaux jours évanouis semble m'apparaî-
tre et murmurer à mon oreille ce mot si peu compris : « Bonheur! » Mon cher Ralph, il faut que nous passions la journée en tête à tête ; vous dînez avec moi. Nous dînerons ici même. Ma porte est interdite aux importuns. Vous me raconterez tous vos exploits, sans en excepter vos exploits galants. Voulez-vous prendre la sonnette? sonnez doucement, bien doucement.
J'obéis, et la belle jeune dame que j'avais vue répondit à l'appel argentin. Elle entra d'un pas léger , se pencha vers mistress Causand , et sortit après avoir chuchoté avec elle. Je fus frappé du profond chagrin empreint sur sa physionomie, et du regard de pitié qu'elle jeta sur mon amie. Dès que nous fumes seuls, je repris ma place sur le marchepied et je couvris de baisers une des belles mains, qu'on m'abandonnait ; mais abaissant les yeux sur moi avec im sourire de joie :
— Oui, Pvalph! me dit-elle, profitez de ce jour ; celte main et mon cœur , tout est à vous pour le peu de temps qui m'appartiennent encore.
Mon pouls battait violemment ; d'étranges pensées me bouleversaient, ma vanité était au comble; mais je pensai à Daunton , et les pro-
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testations d'amour expirèrent sur mes lèvres. Je me contentai de presser la main que je tenais sur mon cœur.
— Allons, Ralph, reprit mistress Causand , racontez-moi tout ce que vous avez vu de merveilleux ; — parlez bas.
En achevant ces mots, elle se voila le visage d'un mouchoir de fine batiste.
— Mais, ma chère mistress Causand , pourquoi cacher votre visage ? Craindriez - vous , pour votre teint, les rayons du soleil couchant ? le beau soleil 1 Savez-vous que bien des fois à son lever et à son coucher , j'ai pensé à vous au-delà des mers. Vous devriez venir avec moi près de la fenêtre, pour le regarder avant qu'il ne se cache au milieu des arbres. Venez , je vous en prie. Avez-vous oublié que nous le regardions coucher ensemble sur la bruyère de Stickenham.
— O Ralph, par l'amour que je porte à votre mère....
Je me sentis soulagé comme Atlas , lorsque Hercule le déchargea momentanément du poids de notre globe.... L'infâme Daunton m'avait donc bien certainement abusé, mistress Causand n'était pas ma mère....
... "'ÎPar l'amour que je portais à votre mère,
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reprit-elle, et par celui que je vous porte^ ne me parlez pas de soleils couchants î je n'ose plus les regarder. Je suis superstitieuse , Ralph. Vous me demandez de me lever pour approcher de la fenêtre avec vous ; hélas ! je ne puis me lever , je ne pourrais marcher sans danger , même avec votre cher appui... Je suis sur le lit de la maladie , mon pauvre Ralph; je suis sur mon lit de mort.c. Ils me disent à moi, à moi que vous trouviez tout à l'heure embellie, ils me disent que mes jours sont comptés; — mais je ne les crois pas. Non , non, je ne veux pas les croire.... Mais chut! parlons plus bas, le médecin m'a défendu de m'agiter. Comme si on disposait de ses émotions... Mais, mon doux ami, vous m'apportez sans doute la santé. Votre doigt fera rebrousser chemin à l'aiguille du cadran , et des années entières de bonheur couleront encore pour tous deux..
— Dieu tout-puissant ! m'écriai-je , tes décrets sont impénétrables; mais c'est impossible 1 vous voulez mettre mon amitié à l'épreuve, ma chère mistress Causand ; vous voulez être témoin de mes angoisses, pour en sonder la profondeur; vous voulez m'éprouver ; — mais celte torture est par trop cruelle. Dites-moi , oh! dites-moi bien vite que vous plaisantez
avec moi ; que vous ne courez aucun péril , vous la seule amie qui me reste sur la terre.
— Ne me parlez pas avec tant de chaleur, Ralph; de pareilles émotions m'achèveraient vite. Le monstre, à l'instant même où je vous parle, lutte avec moi et en moi,.. Donnez- moi votre main.
Elle la prit et la plaça sur la région du cœur. Ce cœur tremblait sous sa poitrine aussi vitement qu'un oiseau mourant bat des ailes; puis tout-à-coup il s'arrêtait et reprenait bientôt ses battements. Je regardai le visage de la malade; j'y aperçus de nouveau cette pâleur momentanée et cette rapide crispation qui m'avaient frappé d'abord. L'accès fut aussi court que violent. La physionomie de mistress Causand reprit son calme majestueux.
— Vous savez tout maintenant , Ralph. La moindre émotion soulève cette tempête dans mon cœur, et chaque accès est plus violent que le précédent. Ils me disent que je meurs, mais, encore une fois, je ne puis le croire; je ne puis même le comprendre. Je ne me sens , je ne me vois aucun des symptômes de la mort. Tout ce qui m'entoure respire la santé et le bonheur. Vous seul manquiez pour compléter le tableau, et vous voilà... Non , non , je ne veux
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pas mourir. Si mes cheveux étaient blanchis par l'âge , si mon oreille ne s'ouvrait plus au son de votre douce voix, si mon teint était flétri, mon dos courbé , alors peut-être, alors, je pourrais me réconcilier avec l'idée... mais, non, c'est impossible^ Rattlin, je ne me sens pas mourir.
— Non , vous ne mourrez pas ; Dieu exaucera ma fervente prière. Cependant notre vie est dans sa main : espérons, confions-nous en lui; mais que son heure nous trouve prêts.
— Mais je n'y suis pas préparée, s'écria-t-elle avec véhémence, et retombant dans sa mélancolie profonde, elle poursuivit d'un ton morne : Je ne puis m'y préparer.
L'aveu que mistress Causand venait de me faire de sa maladie m'avait en quelque sorte étourdi; je savais à peine ce que je disais.
— Avez-vous vu le ministre de la paroisse? Ce livre contient-il des consolations divines?
Je le pris sur la table à ouvrage; c'était le roman à la mode, intitulé le Soleil levant» Quel contraste ironique avec un lit de mort!
— Je vous ai dit, mon cher Ralph, que les moindres émotions me font mal. N'agitez pas mon imagination. Parlez-moi de tout, ex-
cepté (le ma mort prochaine; car je suis bien résolue à ne pas mourir. Demain , les premiers médecins des trois royaumes doivent tenir une consultation sur ma maladie. O Ralph, ne vous liguez pas avec le reste du monde pour me condamner aune mort prématurée.
— Ah! bien prématurée!
La malade s'était épuisée à parler, ses yeux se fermèrent, et elle parut jouir d'un assoupissement paisible et salutaire. Je m'assis près d'elle et je la contemplai. Avais-je donc sous les yeux l'exemple le plus frappant des vanités terrestres : la beauté condamnée à mourir dans sa fleur? Etais-je bien dans une chambre de malade? Ces riches draperies de soie cramoisie et d'or étaient-elles destinées à faire place aux noires tentures des funérailles ? Je promenai de nouveau mes yeux sur tout ce luxe du monde; je les arrêtai sur la belle statue couchée devant moi, belle comme l'œuvre de Praxitèle ou de Pygmalion, mais qui, au lieu de passer du froid de la mort à la chaleur de la vie, comme la Vénus du statuaire, allait passer de la chaleur de la vie au froid de la mort.
Mistress Causand s'éveilla enfin ; elle paraissait remise de son émotion et de son épuisement.
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— Mon cher Ralph, dit-elle, pourquoi n'êtesvous pas en deuil?
— Je vous comprends, et je vois que vousmême avez pris le deuil. Je crains de vous agiter ; mais , cependant , si j'osais , je vous ferais une question, une seule. Oh ! par pitié, répondez-moi : Etait-elle ma mère ?
— Ralph! croyez-vous que la mort nous délie de nos serments?
— Hélas 1 ma chère mistress Causand, je ne suis pas assez bon casuiste pour répondre à cette question; mais savez-vous que mon caractère est bien changé depuis mon départ de Stickenham. Je suis un homme aujourd'hui, et je veux marcher le front levé parmi les hommes. J'ai renoncé à ma profession , j'ai sacrifié mon avenir, je n'ai plus qu'un but, qu'une pensée , la découverte de ma naissance. Je dévoue mon existence à la solution de ce mystère. Je n'ai plus d'autre vœu.
— Ralph, ce vœu est insensé... Aujourd'hui surtout il faut vous résigner à suivre le cours des événements.
— Jamais , lorsqu'il est en mon pouvoir de le changer. Ah! vous ignorez combien cet exécrable mystère m'a déjà valu d'insultes et d'affronts. Un misérable a eu l'impudeur, la turpi-
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tude de vous flétrir vous et moi: — moi, comme le bâtard, et vous comme son ignominieuse mère .
— Et qui donc, qui? au nom du ciel!
— Un fourbe, dont le signalement ne s'effacera pas de ma mémoire. Il est de petite taille; son teint est pâle, mais sa physionomie remarquable et belle; sa voix, je viens de la reconnaître pour la première fois. — Le lâche , l'escroc , se donne entre autres noms d'emprunt
— Arrêtez, Ralph, arrêtez , par pitié !
En prononçant ces paroles d'une voix faible et oppressée, mistress Causand s'était levée sur sa couche.
— La crise de ma vie est arrivée, continuât-elle, voici la plus rude épreuve; mais il faut la traverser, dussé-je y mourir. Ralph , sonnez miss Tremayne.
L'aimable et paisible dame fut bientôt à côté de mistress Causand. Elle déposa plusieurs fioles, un petit pupitre et un gros rouleau de papiers sur la table à ouvrage; et recommandant à sa maîtresse de s'épargner et de ne pas s'agiter, elle sortit de l'appartement, après m'avoir fait ime légère révérence.
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