CHAPITRE LXXI
Ralph songe sérieusement à changer de nom. — Il parvient, non sans peine, à se faire rendre en partie justice , et obtient d'excellenles informations. — Dénouement aussi lugubre que soudain.
Il faisait presque nuit. Assis au chevet de cette Madeleine impénitente, comme elle s'était nommée elle-même, mais confiante ajuste titre en la miséricorde de Dieu, je ne pouvais croire encore à la position critique de mistress Causand. Rien n'annonçait en elle le dépérissement ni une dissolution prochaine. Sa voix était assurée sans être forte, et à part une interruption soudaine et involontaire au milieu de quelques mots, je n'avais jamais trouvé sa conversation plus facile et plus harmonieuse.
Elle se réveilla et me pria de sonner. Les domestiques apportèrent des lumières et firent les préparatifs du dîner. On plaça une petite table à peu de distance du sofa de mistress
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Causand : on la couvrit d'un petit nombre de mets exquis et des raretés de la saison. Miss Tremayne parut, et la malade, souriant d'un air heureux , se leva de sa couche sans être aidée, £it plusieurs pas qui ne manquaient ni de majesté ni de grâce, et prit place à table.
— Eh bien , Fanny, dit-elle avec un sourire triomphant, n'ai-je pas marché toute seule comme une grande fdle? et pas la moindre attaque! En vérité, ce cher Ralph est revenu tout exprès des Indes pour me rapporter la santé. Hier le même exercice m'aurait tuée.
— N'abusez pas trop de ce retour de santé; ménagez-vous bien , dit la gouvernante.
Notre dîner fut gai. Misîress Causand semblait avoir oublié son fils , et moi ma pauvre mère. Le dîner terminé , miss Tremayne se retira , la malade reprit sa place sur le sofa , et poursuivit sa narration.
— Votre mère , mon cher Rattlin , aspirait au moment de se réunir à vous. Elle avait mis de côté de nombreuses épargnes, et m'écrivait : « Je ne puis oublier que mon pauvre enfant, la dernière fois que je l'ai vu chez M. Root, me demandait à chaudes larmes de l'emmener à la maison. Je suis décidée , ma pauvre mistress Causand, à avoir une maison pour y
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recevoir mon fils. Votre mère, je vous Vai déjà dit, avait un caractère doux, mais fier, et n'était pas femme à braver comme moi les sarcasmes du monde. Elle ne trouva d'autre moyen de vous avoir près d'elle en écartant les soupçons, que d'épouser ce petit Français, si laid et si savant, M. Cherfeuil.... mais elle attendit pour se résoudre à prendre ce parti que le bruit de la mort de votre père fût généralement répandu et confirmé.
— L'admirable délicatesse! je ne puis que l'honorer davantage pour ce scrupule.
— Bavez votre vin , Ralph, vous le trouverez excellent. Je vais m'en permettre un demi-verre. Que le docteur Hervings dise ce qu'il voudra. A votre santé, mon jeune amoureux de Stickenham; puissé-je bientôt saluer en vous l'honorable sir Ralph Rathelin.
— Comment cela pourrait-il se faire ?
— Vous l'apprendrez; mais nous parlions de votre bonne mère, ne soyez donc pas égoïste. Ma chère Elisabeth épousa ce petit Cherfeuil , alors professeur de français dans un grand pensionnat. Eh quoi! vous ne vous écriez pas, Rattlin : Que l'amour d'une mère et ingénieux et sublime dansson dévouement! Cet ange se résigna à devenir la femme de ce petit monstre
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de laideur, pour respirer le même air que son enfant. M. Cherfeuil s'établit à Stickenliam, et mistress Cherfeuil eut bientôt découvert les agents chargés de fournir à vos besoins. Elle convint avec eux que vous quitteriez Islington pour Stickenham, où vous habiteriez sous le toit de votre marraine. Vous fûtes heureux alors , elle et vous.
— Oh ! bien heureux !
— Ce fut alors aussi que j'eus le plaisir de faire votre connaissance, et d'attacher master Ralph Rattlin à mon char.
— Mais pourquoi Ratthn, toujours Rattlin? Mon nom doit être ou Rathelin , ou Daventry , le nom de mon père, ou celui de ma mère, si je suis bâtard. Oh! je porterai sans honte le nom de ma mère. J'ai mon épée pour le faire respecter, ainsi que la mémoire de celle dont je le tiens.
— Votre nom n'est pas Daventry, mais Rathelin. Il fut pour la première fois corrompu en celui de Rattlin par Joseph Rrandon , le joyeux scieur de long. Votre mère le trouvant ainsi changé , crut devoir vous le laisser pour bien des raisons, et d'abord à cause du secret où elle désirait tenir votre existence. Maintenant , Ralph, écoutez-moi bien. Il y a sept ou huit
mois, je me décidai à faire une petite visite à mon pays natal, l'Allemagne. Jamais je n'avais joui d'une santé plus florissante. Votre mère, au moment de mon départ, était elle-même heureuse, satisfaite, et plus belle qu'aux jours où j'avais redouté en elle une rivale. Elle avait appris de vos nouvelles , et beaucoup de bien de vous, quoique vous n'ayez jamais eu l'humanité de lui écrire.
; — Ah! j'avais deviné qu'elle était ma mère; mais pouvais-je écrire à mistress Cherfeuil?
— Ne vous avais-je pas donné mon adresse, et ne saviez-vous pas que j'étais son amie? La veille de votre départ, elle-même devait vous dire de lui écrire par cette voie, mais elle ne trouva pas l'occasion de vous parler.
— O ma mère! mécriai-je, pardonnez-moi.
— Oh! qu'il serait aisé de pardonner à un fils comme vous, Ralph!
Ici mistress Causand laissa retomber sa tête , reprit haleine un instant et continua : — Votre père n'était pas mort , il n'était mort qu'au monde. Persécuté par ses remords, et d'un cerveau d'ailleurs facile à s'exalter, il s'était fait catholique et pénitent. Il avait rencontré en France le même prêtre émigré qui l'avait marié à votre mère.
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— C'était donc un prêtre? Ma mère était donc légitimement mariée?
— Oui, c'était un prêtre, et un digne homme. Votre père avait faussement prétendu qu'il n'était pas dans les ordres. Sir Reginald voulait s'enfermer dans un cloître , mais M. Thomas lui dit qu'avant de se donner à Dieu il fallait s'appartenir. Il lui rappela sa femme et son fils.
— Oh! le bon prêtre!
— Il voulut le ramener lui-même. Il traversa de nouveau la mer, et revit la terre d'exil , malgré ses soixante-dix ans.
— Il avait compris, ma chère mistress Causand, que son ministère n'était qu'à moitié rempli, s'il ne réunissait ceux qu'il avait unis au nom de son Dieu.
— Notre conversation devient passablement , dévote, mon pauvre Ralph. Je crois vraiment que si M. Thomas était encore à Londres, je me confesserais à lui. Je n'étais pas ici quand il vint me voir: miss Tremayne le reçut et s'entretint avec lui. Elle m'en faisait un si beau portrait! il est vrai qu'elle est catholique irlandaise.
— Et que dit-il à miss Tremayne?
— Il apportait une lettre de sir Reginald qui n'avait pas osé se présenter chez moi lui«même.
Il était chargé d'obtenir des renseignements sur vous et sur votre mère , lady Rathelin. Sir Reginald lui reconnaissait désormais ce nom.
— Et cette lettre , cette précieuse lettre^ vous l'avez? où est-elle, ma bonne mistress Causand?
— Où est-elle? reprit la malade dans l'agonie de la douleur; oh! Ralph, pourquoi ai-je entrepris ce fatal vo\ agePPendant mon absence, mon fils, mon malheureux William, que vous connaissez sous le nom de Josué Daunton, s'introduisit dans la maison de sa mère, força mon secrétaire, et enleva mes papiers les plus importants, entre autres cette lettre encore cachetée.
— Mais comment en avez-vous su le contenu?
— Par la teneur des autres lettres que m'é' crivirent sir Reginald et M. Thomas. V^otrepère protestait de son repentir et brûlait de réparer ses torts. Tenez...
Mistress Causand ouvrit le petit pupitre, incrusté d'ivoire, que miss Tremayne avait placé près d'elle, et me donna deux lettres de mon père. Elles témoignaient, en effet, de ses regrets amers, et parlaient dans les termes les plus honorables de ma pauvre mère.
«Oh! parlez-moi, disait-il à mistress Causand, parlez-moi de ma femme ; dites-moi qu'elle est
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heureuse. Entrez dans les plus petits détails. Parlez-moi aussi de mon fils. »
— Et vous lui avez répondu?
— Non, Ralph, je ne répondis pas. Regardez les dates. Ces lettres étaient arrivées quinze jours avant moi. Je pleure encore à ce souvenir. Trois jours après mon arrivée^ votre mère mourut presque subitement.
— Hélas! oui, hélas! oui! m'écriai-je avec amertume.
Et, dans un de ces accès de douleur qui touchent à la démence, je me levai brusquement ; je saisis la main de la malade :
— Ah! mistress Causand, lui dis-je d'un ton morne et dur, regardez-moi. Trouvez-vous que je ressemble à ma mère, à ma pauvre mère?
— Oh! oui, vous lui ressemblez; vous êtes son portrait, Ralph. Mais pourquoi cette question? Savez-vous que vous me faites mal ?
— Ah! je comprends maintenant le coup qui lui a donnéla mort. Votre fils l'a assassinée, madame , ce fils que vous défendiez tout à l'heure. Voyez dans mes traits l'image de ma mère, dé votre amie, qui vous dit par ma bouche : Mistress Causand, votre fils a été mon assassin et celui de mon fils !
— Que voulez-vous dire par ces horribles
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paroles? O Ralph! calmez votre égarement, ou vous allez commettre lâchement le meurtre d'une malheureuse femme,
— Mistress Causand, je serai calme; mais je comprends tout maintenant. Daunton, car je ne veux plus l'appeler votre fils, est allé à Stickenham , la première lettre de sir Reginald à la main, dans le noir dessein de donner la mort à ma mère, dont l'existence entravait ses affreux projets; il l'a accusée de bigamie ; il a irrité contre elle la faible tête de M. Cherfeuil. Ainsi, l'œuvre de mort que des années d'injustice et d'abandon cruel n'avaient pu accomplir, s'est trouvée accomplie en quelques jours.
— Oh! mon Dieu! cela n'est que trop vraisemblable. Ralph, je n'implore plus votre pardon pour mon fils, mais ayez pitié de sa mère. Le ciel m'est témoin que j'aurais racheté les jours de ma pauvre Elisabeth au prix des miens. Hélas! mon malheureux fils m'a tuée moi-même, ô Ralph. A peine de retour en Angleterre, j'apprends qu'il est poursuivi pour vol avec effraction. Le renégat lui-même, plus insensible que la pierre, a la cruauté d'insulter à sa mère par une lettre où, après s'être glorifié de son crime, il me demande mille livres, si je veux qu'il garde
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le secret qu'il a découvert et qu'il me restitue mes papiers. Ce coup était plus que je ne pouvais supporter... J'eus une attaque, un accès... je ne sais comment le médecin l'appelle, mais je tombai par terre sans connaissance. Mon cœur a perdu depuis lors ses battements réguliers. Ce serait peut-être, après tout, un bonheur pour moi de mourir! O pauvre Elisabeth, toi qui fus plus que ma sœur, mon amie !
— Mais je perds un temps précieux ! dis-je en sautant sur mon chapeau : le reptile est à l'œuvre, mistress Causand. Où réside sir Reginald ?... Mon démon peut y être avant moi. Il s'est déjà fait passer pour moi; il peut jouer assez longtemps le même rôle pour abuser mon père, l'assassiner et vider ses coffres. Je pars à l'instant; mais, avant de vous quitter, apprenez tout. Votre fils, forcé de fuir l'Angleterre, où il était poursuivi, et muni des papiers qu'il vous avait soustraits , a découvert ma piste et m'a poursuivi jusqu'aux Indes. A mon retour en Angleterre, il m'a volé mon nom^ et, pour couronner ses œuvres , il a tenté de m'assassiner, avec l'aide d'un vil complice, à mon retour de Stickenham , où j'étais allé pleurer sur la tombe de sa victime.
— Oh ! mon Dieu, laissez-moi mourir! Mes flancs ont-ils pu porter un pareil fils ! O Ralph! racontez-moi ces horribles détails.
— ISon, non ! Il faut que je parte à l'instant pour prévenir de nouveaux attentats.
— Attendez, Ralph, attendez un instant... Ne partez pas dépourvu de tous papiers. Prenez ces pièces, prenez ces lettres; il n'a pas tout soustrait... Attendez encore que je vous donne, pour prouver votre identité, une attestation écrite de ma main ; elle vous sera de la plus grande utilité. Je retrouve des forces pour vous être utile, Ralph, mais c'est l'énergie factice de la fièvre.
Mistress Causand écrivit une lettre à sir Reginald. Elle y décrivait mon extérieur actuel , et déclarait par serment que j'étais le seul et véritable Ralph Rattlin , né à l'auberge de la Couronne, àReading, de lady Rathelin ; que, moi seul , j'avais été élevé par les époux Rrandon, et placé d'abord dans le pensionnat de M. Root, ensuite chez M. Cherfeuil, à Stickenham.
— Prenez cette lettre, Rattlin, et portez-la
à sirReginald. Votre identité ne peut manquer
d'être reconnue. Mais rappelez-vous ce que
^vous me disiez tout à l'heure : « — Donnez-moi les
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moyens de me faire reconnaître à mon père, et je vous promets un éternel silence sur les crimes de Daunton. — )^Voilàceque vous médisiez. Pourquoi détourner la tête? L'auriez-vous oublié ? Je m'en souviens , moi ! Une mère a la mémoire si longue, dans l'intérêt de son fils; et, je le sens là. c'est encore mon fils!
— Ah! mistress Causand, vous ne pouvez être la mère d'un pareil monstre.
— J'ai fait ce que vous demandiez, Rattlin; tiendrez-vous votre promesse? Je ne vous demande qu'une seule chose : épargnez la vie de mon fils, sa vie seulement. En l'épargnant, vous épargnez la mienne. Je ne suis pas encore préparée à mourir! Ayez pitié...
— De la pitié!... en a-t-il eu pour ma mère? Je me reproche aujourd'hui mon langage
impitoyable, mais aujourd'hui je suis de sangfroid.
Je n'avais pas eu le temps d'en dire davantage, qu'un grand bruit se fit entendre à la porte. Deux officiers de police , suivis de tout le personnel de la maison , se précipitèrent dans la salle, et s'avancèrent, avec ce front qui distingue les agents subalternes de l'autorité, jusqu'à l'élégant sanctuaire où la malade était couchée sur un sofa , et fen riche toilette.
Mistress Causa nd se leva avec une promptitude étonnante, et se tenant debout dans toute la majesté d'une reine, leur demanda d'un ton sévère ce que signifiait cette outrageante conduite.
— Pardon du dérangement , reprit un des agents, mais madame sait que la loi entre partout. Nous sommes chargés de faire des perquisitions dans la maison, en vertu du mandat que voici, mandat lancé contre le nommé Josué Daunton,*dit Sneaking Willie, dit Whitefaced , dit
— Arrêtez, c'est assez de scandale. Vous voyez qu'il n'est point ici. Je ne sais de qui vous voulez parler De quoi l'accuse-t-on ?
— De faux , de vol avec effraction , et de tentative d'assassinat avec un complice sur la personne d'un jeune officier de la marine royale , nommé Ralph Rattlin.
Mistress Causand se tourna vers moi avec un air de reproche , et me dit d'un ton bas mais pénétraTit :
— O Ralph! est-ce là ce que vous venez de me promettre ?
Son courage , son énergie physique, soudainement excités par l'indignation, l'abandonnèrent à la fois. Elle se laissa retomber sur le
sofli, en murmurant d'une voix faible après deux minutes de silence profond , et d'immobilité complète pour tous les personnages de la scène : Ralph , délivrez-moi de ces hommes.
Rien ne fut plus aisé. Je dis aux agents de police que j'étais le principal accusateur du coupable; que j'étais certain que Daunton n'était pas dans la maison , mais bien loin de Londres déjà. Ils se laissèrent persuader, et sortirent suivis de tous les domestiques.
Miss Tremayne était restée avec moi près de la malade , et lui prodiguait ses soins. Mistress Causand avait une nouvelle attaque dans la région du cœur. Elle fut si lente à se remettre, que nous pensions le moment fatal arrivé. Sa respiration redevint plus libre, mais ses joues ne reprirent pas leur couleur. Leur blancheur mate et transparente était à la fois belle et sinistre. La malade parlait avec calme et présence d'esprit. Je la priai de me permettre de me retirer. Miss Tremayne se joignit à moi dans l'intérêt de sa maîtresse; mais la froide main de mi stress Causand serrait si étroitement la mienne , l'expression de ses yeux était si touchante, que je ne pouvais me dégager brutalement de son étreinte.
— Encore quelques minutes î disait-elle , et vous pourrez partir. Je me sens plus mal que je n'ai jamais été; j'ai si froid! Ce n'est pas ma maladie ordinaire qui s'attaque en ce moment aux sources mêmes de mon existence. Un froid glacial pénètre dans mes veines. Je me sens évanouir, mais je n'ose pas déposer ma tête sur mon oreiller , de crainte de ne l'en plus relever. Ralph! le sang de la jeunesse a de la chaleur , soutenez-moi !
J'appuyai sa tête contre mon épaule. Son front à demi glacé touchait ma joue. Je fis comprendre par signes à miss Tremayne qu'il fallait appeler sur-le-champ un médecin. La jeune dame disparut.
— Sommes-nous seuls, Ralph? dit la malade , dont le frissonnement et les paupières baissées m'effrayaient; j'ai le pressentiment que mon heure approche; tout est si calme à l'entour et au dedans de moi , toutes mes sensations s'effacent, mes sens m'abandonnent... Il ne me reste qu'un sentiment, le dernier qui meurt dans une femme, l'amour maternel ! Me laisserez-vous mourir, Ralph, entre les mains de domestiques et d'étrangers?
— Et miss Tremayne ? lui fis-je observer avec douceur.
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— Miss Tremayne n'est qu'une demoiselle de compagnie que j'ai prise à mes gages depuis ma maladie. Oui, m'abandonnerez-vous à des étrangers ?... Et pourquoi étes-vous si pressé de me fuir ? — Dieu juste ! c'est pour poursuivre à mort mon fils unique. O Ralph ! vous n'aurez pas cette cruauté!
— N'a-t-il pas attenté à ma vie ? Ne cherchet-il pas encore à me l'enlever ? Oh ! je vous en conjure , mistress Causand, parlons d'un moins pénible sujet. Calmez votre esprit par des pensées du ciel ; vous recouvrerez vos forces cette nuit; demain matin les médecins tiendront leur consultation. Leur science aidera la nature, et avec la miséricorde de Dieu , la santé vous sera rendue.
— Et savoir qu'il doit mourir de la mort d'un criminel , ô mon Dieu ! reprit mistress Causand sans répondre à mes paroles. Promettez-moi de renoncer à votre cruel dessein , Ralph, ou attendez du moins que je sois morte.
— J'ai juré sur la tombe de ma mère que les lois décideraient entre nous deux. S'il échappe aux lois, je lui pardonne, et puisse Dieu lui pardonner aussi !
— En suis-je donc réduite à ce comble d'abaissement! murmura la malade d'une voix
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entrecoupée de sanglots, et tandis que deux ruisseaux de pleurs coulaient de ses yeux à demi fermés et descendaient le long de ses joues : — Cruel jeune homme! m'arrachera-t-il donc enfin ce honteux secret!., il le faut... encore un moment d'angoisses.... et tout sera fini. Ralph , je vous remercie de votre appui ; déposez-moi doucement sur mon oreiller. Madeleine lavait les pieds du Seigneur et les essuyait avec ses cheveux; je ne suis pas digne de reposer ma tête sur votre poitrine. Je vous disais tout à l'heure que j'avais eu deux époux , un époux suivant l'église , un époux suivant mon cœur , et que j'avais été fidèle à ce dernier. Amer mensonge! apprenez que mon fils, mon infortuné et coupable William est aussi le fils de votre père. Oh! dites-moi maintenant.... tremperez-vous vos mains dans son sang ?
— Lui , mon frère ! et en est-il instruit ?
— Oui , répondit-elle d'une voix épuisée. — Et il n'en a pas moins attenté à mes jours...
l'infâme!... mais il n'importe... son sang ne souillera jamais ma main. Je ne le chercherai pas. S'il se rencontre sur mon chemin , je l'éviterai. Je promets plus, je l'aiderai, si je puis, à se réfugier en pays étranger. Puisse-t-il y recommencersa vie, et, trouvant grâce devant
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des hommes qui ignoreront ses crimes, trouver grâce également devant Dieu !
— Quoi ! vous seriez assez généreux, mon excellent Ralph ?
— J'en prends Dieu et les mânes de ma mère à témoin . Un Dieu fait homme pardonna à ses bourreaux ; ma mère, ravie au sein des anges, pardonnera à son assassin!
La malade sortant par un élan soudain de sa léthargie apparente, me serra dans ses bras, me bénit avec ferveur , et dans son ravissement mêlé d'égarement :
— O Ratthn! s'écria-t-elle, vous avez renouvelé mon être, vous m'avez donné de longues années de vie , de santé et de bonheur! vous...
En achevant ce dernier mot , elle poussa un cri perçant , qui retentit dans toute la maison. — Ce cri demeura inachevé. — Un silence effrayant lui succéda : mistress Caiisand était retombée morte sur sa couche.
Je demeurai frappé de terreur auprès de ce beau corps où la vie s'était si brusquement éteinte. Aucune convulsion n'avait défiguré son visage. Un calme céleste régnait au contraire sur ses traits.
A son dernier cri, les domestiques s'étaient précipités dans la chambre , précédés du mé-
decin, de miss Tremayne et des gardes-malades. Je m'étonnai de voir le docteur ouvrir sa tabatière d'or , et prendre une prise , dont il secoua une partie sur la riche toilette de la défunte. Je cherchai à lire dans sa pensée, et tandis que ses yeux restaient fixés sur ce corps tiède encore, je crus distinguer dans les plis de son visage un sourire de satisfaction : je ne me trompais pas.
— J'en étais sûr, dit-il d'un ton lent, en entrecoupant chacune de ses syllabes d'une chiquenaude sur sa tabatière ; j'en étais sûr. J^e docteur Phillimore est un ignare. Je lui avais bien dit d'avancer d'un jour la consultation de demain. Comment se fait-il . ajouta le prophète au crâne épais , en tournant son regard sévère sur la dame de compagnie et sur les gardesmalades, comment se fait-il qu'on ait laissé ma malade toute seule avec cet adolescent ?
— Adolescent, monsieur! qu'entendez-vous?..
— Jeune homme, ne faisons pas delà chambre
de la mort une salle de thèses Dites-moi, ma
chère miss Tremayne, comment ma malade s'est-elle trouvée ainsi abandonnée?
— Par son ordre exprès , dit la jeune dame d'une voix tremblante.
— Jelareconnaisbienlà : toujours impérieuse^ I. s>.8
toujours obstinée. Si elle avait suivi mes conseils, elle vivrait; mais les malades veulent faire à leur tête, et voilà pourquoi il en meurt tant. Ainsi, dit le docteur en se tournant vers moi, vous aurez eu, sans doute, avec mistress Causand, mon jeune monsieur, une conversation trop animée. Lui avez-vous dit quelque chose qui pût l'affliger ou l'irriter?
— Tout au contraire, monsieur; elle m'exprimait des espérances sans bornes, et me parlait de son bonheur au moment où elle est morte. ^
— Et parlait-elle de Dieu, songeait-elle à lui recommander son âme?
Je secouai tristement la tête , et ne voulant pas répondre :
— L'âme entre-telle aussi, monsieur, luidisje, dans le département du médecin? Je croyais que la médecine n'avait affaire qu'avec le cops.
— Il suffit. Je vois qu'elle a fait une lugubre fin; mais pourquoi était -elle si volontaire? Avait-elle des parents, miss Tremayne? Il faudrait les faire prévenir.
— Je ne lui en connais aucun. Un personnage de distinction, qu'il m'est interdit de nommer, lui rendait quelquefois visite. Je puis faire prévenir son homme d'affaires.
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Les pourparlers continuèrent, mais je cessai d'y prêter Foreille. On arrangea le corps sur le sofa, et tout le monde quitta l'appartement. Je repris le chemin de mon gîte d'un pas lent et lourd; je marchais le long des murs, et je m'appuyais contre les maisons. J'étais étourdi; le contraste des rues tumultueuses avec l'appartement où j'avais laissé la mort et son calme , bouleversait toutes mes idées. Je croyais être le jouet d'un rêve, et traverser une cité habitée par des esprits.
Cette idée bizarre dissipa ma douleur. Je me sentais un penchant à rire de notre boule ronde et des marionnettes que la fortune fait danser à l'en tour de sa surface, jusqu'à ce qu'il plaise à la mort de couper les fils. On n'est pas plus exempt de ces idées-là que d'autres idées. L'excessive douleur conduit au sarcasme, dont le rire ironique est plus expressif encore que les larmes les plus amères. Rentré dans notre logement, ce fut avec une plaisanterie dévergondée et une froide dérision de la scène dont je venais d'être témoin , que j'abordai mon nouveau précepteur, le révérend M. Pigtop.
Mon Achate me regarda d'un air hébété lorsque je lui racontai la mort de mistress Gausand ; il secoua la tête et me dit :
— Je ne vois pas ce qui peut vous faire rire.
— C'est un grand malheur, sans doute, Pigtop; mais qu'y faire? Ne vaut -il pas mieux prendre la chose du bon coté? C'est une pension de moins à payer pour ce pauvre John Bull qui a tant d'autres maîtresses et de courtisans à entretenir. Mais il faut nous mettre en route pas plus tard que demain matin. Je suis persuadé que mon Sosie joue en ce moment l'amour filial aux pieds du très honoré et très catholique auteur de mes jours.
— Vous avez donc enfin découvert votre père?
— Oui, mon cher Pigtop. Une voix presque sortie du tombeau m'a appris tout ce que je désirais connaître, et davantage. Je suis un rejeton d'une belle souche.
— C'était donc votre père qui avait envoyé ce vieux lord pour avoir de vos nouvelles, à notre retour des Indes-Occidentales? Au bout du compte, cela montre toujours qu'il pense à vous.
— Il m'aime, Pigtop; mais les fruits de son amour , Daunton les récolte sans doute en ce moment.
— Que tardons-nous à aller lui couper la gorge, ou plutôt à le livrer au bourreau qui la
ui serrera?
— Non, Pigtop; j'ai juré à sa mère d'épargner sa vie.
— Mais je n'ai rien juré, moi.
— Bah! bah! allons trouver nos lits. Demain à la pointe dujour, en roule pour Rathelin-Hall. Voyez si nos armes sont en bon état, et goûtons en attendant le repos que la nature et notre bonne conscience ne peuvent nous refuser.