‹ Rattlin le marinChapitre 40 sur 42 · CHAPITRE LXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXII

Le révérend M. Piglop croit aux esprits. — Il a quelque confiance dans les sorcières , mais il n en a aucune dans les avocats. — Consultation tenue après le souper et suivie d'exécution.

Le lendemain, dès la pointe du jour, nous nous emballâmes, Pigtop et moi, dans une chaise de poste dont les roues nous emportèrent rapidement vers l'extrémité occidentale de l'Angleterre. Malgré la vitesse de notre course, le voyage était nécessairement long; nous eûmes le temps de délibérer sur le plan de nos opérations futures.

Arrivés à Exeter, oii quelques heures de sommeil nous parurent nécessaires pour nous remettre des fatigues du voyage , nous nous décidâmes à louer trois chevaux et un groom. Nous nous fîmes indiquer la situation exacte de Rathelin-Hall, qui est situé à quelques milles nord-est de Barnstaple, et notre cavalcade ar-

riva vers la fin du jour à une auberge assez propre du village voisin.

Des fenêtres de notre auberge on découvrait distinctement le vaste et gothique manoir, malgré les nombreux massifs du parc au milieu duquel il était situé. Une conférence avec notre hôte ne réalisa que trop nos plus noires appréhensions. Il nous apprit que sir Reginald était sur le point de mourir, et que toute sa conduite édifiait le pays; mais, ajouta-t-il, sa dernière heure sera consolée et adoucie par la présence et les soins de son fils unique, Ralph Rathelin, qu'il a enfin reconnu.

Il nous apprit, en outi-e, que ce M. Ralph était arrivé en la compagnie d'un procureur de Londres, et que tous les trois aidés d'un M. Thomas, prêtre papiste^, employaient les heures que leur laissaient les prières et les repas à régler les affaires sublunaires du noble seigneur, au grand mécontentement de M. Seabright, l'ancien procureur de la famille et l'intendant de la propriété.

— Et où habite M. Seabright? fut ma première question.

— Où? ici, monsieur; cela va sans dire, dans notre bonne ville d'Antwick, et je vous assure qu'il gardera rancune à l'héritier.

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— Sans aucun cloute, et il aura raison, grandement raison. Pourquoi ne le consul te-t-on pas? Un fidèle serviteur qui, depuis tant d'années, a ménagé seul les affaires de la famille Rathelin, ne devait pas être éconduit ainsi. Servez-nous un bon souper, notre hôte; faites honneur à votre talent et à votre ville d'Antwick, et mettez nos trois chevaux à l'écurie. Envoyez votre garçon chez M. Seabright; ou, plutôt, attendez; je vais lui écrire un mot.

Mon billet fut court; j'invitais poliment le vieux procureur à souper avec deux étrangers désireux de s'entretenir avec lui sur des affaires importantes.

Ma manière de procéder contrariait Pigtop. Son avis était d'agir sommairement, de nous présenter le lendemain devant le magistrat du lieu et d'en obtenir im mandat d'arrestation contre le prétendu Ralph qui n'était autre qu'un nommé Daunton, poursuivi à Londres pour crime capital.

La promesse que j'avais faite à mistress Causand était sacrée; j'a\ais résolu, pour la tenir, de laisser à mon ennemi la chance d'échapper; mais impossible de surmonter la répugnance de Pigtop pour les hommes de loi. Ne pouvant obtenir son consentement, je résolus de m'en

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passer, ce que mon cher précepteur croyait de son côté chose impossible.

'A neuf heures précises, les plats fumants et le procureur firent leur apparition simultanée. Une émotion soudaine et dont je cherchai vainement à comprendre la nature, se manifesta sur son visage ridé et d'ailleurs impassible, lorsque ses yeux se fixèrent sur moi. M. Pigtop lui fit un salut des plus roides, et mes manières cordiales ne réussirent qu'à la longue à mettre M. Seabright à son aise.

Je le priai de nous permettre de taire nos noms, craignant que le bruit de notre arrivée ne se répandît j usqu'àRathelin- Hall et ne donnât l'éveil à Josué. Mais, comme il arrive d'ordinaire, nous n'étions prudents qu'à demi. Notre • groom, à qui nous avions oublié de recommander le secret, n'avait eu rien de plus pressé que de déclarer nos noms et qualités aux gens de l'auberge. L'aubergiste et son monde furent vivement frappés de la ressemblance du nom de Rattlin avec celui de leur seigneur. Je faisais encore le discret avec M. Seabright; et les habitants de Rathelin-Hall savaient déjà que deux personnages, à savoir un M. Rattlin et un M. Pigtop, accompagnés de leur groom, étaient arrivés à l'auberge des\Trois]Cloches, oii^ à peine

descendus de cheval, ils avaient fait appeler le vieux procureur.

Si j'avais été d'humeur à m'amuser, j'aurais trouvé ample matière à rire dans la scène qui se jouait entre le procureur gourmé et le vieux matelot grondeur. I.'homme de loi traitait Pigtop de révérend monsieur. Le souper terminé, je m'assurai si les portes étaient bien closes, et malgré les clins d'œil et les contorsions de mon précepteur, je racontai au procureur qui j'étais et dans quel but je paraissais dans le voisinage. Je lui parlai aussi de l'individu qui se faisait passer pour moi àRathelin-Hall, mais je passai sous silence tous les autres crimes de Daunton.

Je corroborai mon récit par l'exhibition de mes papiers. Le brave homme, presque hors d'haleine d'étonnement, n'en protesta pas moins de sa foi implicite dans toutes mes assertions, déclarant qu'il était prêt à m'aider à recouvrer mes droits et à désabuser mon père.

— Le temps est précieux, et vous en avez déjà beaucoup perdu, me dit- il ; l'imposteur est domicilié depuis quelques jours à Rathelin- Hall. Je crois comme vous qu'il n'a pas de vues ultérieures sur les titres et sur les domaines; son but est le pillage immédiat; il veut déterminer votre père, par les intrigues de ce scé-

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Jérat de procureur venu de Londres avec lui, à signer un acte qui lui lègue tout ce qui peut s'emporter. Il faut que demain matin nous nous présentionsen force au château, afin de surprendre les escrocs. Je retourne chez moi préparer quelques documents nécessaires. Comme il s'agit d'une affaire criminelle, j'aurai soin que nous soyons accompagnés d'un magistrat intègre et actif. A demain : tout sera prêt avant dix heures, bien certainement.

Après ce discours , M. Seabright prit congé de nous avec un air d'importance et de vivacité surprenant dans un vieillard.

Resté seul avec Pigtop , j'essayai de le tirer de sa mélancolie; mais ni le premier, ni le sesecond . ni le troisième verre de grog n'y réussirent. Il m'avoua franchement dans son jargon maritime que je traduis pour le lecteur, qu'il ne pouvait séparer l'idée d'im homme de loi de celle du diable , et qu'il était bien persuadé que ni moi, ni ma cause ne prospérerait si je laissais intervenir les requins de terre. Je fus obligé de parler en maître pour faire taire les murmures de mon précepteur. Je n'essayai pas de le convaincre, et il y avait du bon sens à s'abstenir d'un inutile essai.

Nous nous retirâmes dans nos chambres à

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coucher respectives, avec moins de cordialité que nous nous en étions montré depuis notre association.

A peine entré dans ma chambre, je me jetai sur mon ht, bien résohi à dormir. J'ai toujours sous la main un soporifique infailhble; il consiste à répéter un certain nombre de fois une petite ode religieuse composé par un poète fashionable , récemment décédé; elle manque rarement son effet à la douzième ou treizième répétition. Je conseille un remède semblable aux personnes affligées d'insomnie; elles pourront choisir beaucoup mieux que moi, car il est un grand nombre de vers imprimés dans ces derniers temps, et dont les auteurs se pavanent, qui n'auraient besoin d'être lus qu'une ou deux fois , à moins que le lecteur n'ait la danse de saint Guy: auquel cas une troisième lecture peut être appliquée. Je spécifierais bien quelques uns de ces ouvrages si le cas le requérait, mais il suffit de demander au hasard un Recueil de poésies nou\>elles ou d'ouvrir un annuaire ancien ou nouveau, pour triompher de l'insomnie.

Trois fois ma uetite ode m'avait endormi, et trois fois j'avais été réveillé en sursaut par quelque songe affreux dont l'inj^ige s'effaçait de ma

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mémoire aussitôt que le sommeil fuyait mes yeux, en sorte que je n'en pouvais tirer aucun

augure.

Un sommeil ainsi interrompu est plus pénible que la veille; je me levai, je passai mon pantalon, et je me promenai dans ma chambre, l'esprit inquiet et le pas ralenti.

Je n'avais fait qu'un petit nombre de tours quand ma porte, brusquement ouverte, donna passage au révérend M. Pigtop en grand costume.

— Il m'est impossible de dormir, Piattlin, dit-il, et je vois avec plaisir que vous ne dormez pas plus que moi. Par tous les diables! vous seriez un mauvais tîls de ronfler ici comme le compagnon de saint Antoine, lorsquele couteau deDauntonest peut-être levé sur lajugulaire de votre père et seigneur. Minuit n'est pas encore sonné; mais de ma fenêtre, d'où je découvre parfaitement le château, je vois depuis une demi-heure danser des lumières aux croisées. Croyez-en l'expérience d'un vieux matelot, il y a quelque chose d'extraordinaire dans le vent. Si nous poussions une reconnaissance?

— Très volontiers ; j'ai hâte de sortir de notre inaction et de cette misérable incertitude.

t\l\Ç) râttlin le martn.

Laissez-moi finir de in'habiller, et voyez si les pistolets sont bien chargés.

Nos préparatifs furent courts, et nous q^.iittâmes l'auberge à la dérobée sans avoir de plan arrêté; je comprenais, ainsi que Pigtop, les dangers de l'aventure où nous courions. Singulier contraste entre les moyens et le but! Je me glissai à pas de loup le long des murs, armé comme un spadassin et suivi de Pigtop. La figure balafrée de mon compagnon , éclairée à demi par une petite lanterne sourde qu'il avait découverte dans la cuisine de l'hôte, effaçait toutes les physionomies de brigands que les romanciers allemands et Anne Radcliffe aient jamais décrits. Quel était cependant mon but? le plus pur et le plus religieux qui puisse arracher un homme à Irf plume , au crin ou à la paille de son lit ; mon but était de découvrir, ou plutôt de veiller à la sûreté d'un père que je n'avais jamais vu, et ne pouvais, par conséquent, ni aimer, ni respecter.

Mais je suis encore ici forcé de détruire en partie la bonne opinion que mes lecteurs allaient concevoir de moi. Je tiens olus à la vérité qu'à ma réputation ; car c'est ici, lecteur, une autobiographie de bonne foi. Les impul-

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sions qui m'avaient fait quitter l'auberge par une nuit noire étaient un pur égoïsme , et la soif d'assouvir en partie ma vengeance en démasquant un jour plus tôt Daunton.

La distance qui séparait l'auberge de la demeure de mon père fut bientôt franchie. Minuit sonnait au clocher du village au moment où nous entrions dans l'enclos du parc sombre et abandonné qui entourait le vaste et vieil édifice. La spacieuse loge du portier tombait en ruines: la grille avait été jetée bas depuis longtemps, et nous bronchions à chaque instant sur des décombres enfoncés à demi dans le sol et couverts d'une herbe touffue et très haute. Je remarquai un échafaudage dressé contre la façade de la loge; mais j'ignorais dans quel but, celui de la réparer ou celui de la démolir entièrement.

En approchant, mon compagnon et moi^ de la façade du grand édifice, nous aperçûmes que ses murs élevés étaient également garnis d'échafaudages jusqu'à l'attique^ et qu'une partie de la toiture de l'aile droite était déjà enlevée. On s'imaginerait difficilement un spectacle plus décourageant et plus lugubre. La clarté vague et capricieuse qu'un croissant de lune jetait par intervalle sur les toitures, les

vitreaux des croisées, et les sombres massifs de cy|3rès, ajoutait encore à l'aspect désolé du tableau.

Je ne suis pas le seul homme qui pleure dans la joie et plaisante dans la tristesse.

— Soufflez votre lanterne, Pigtop, dis-je à mon compagnon ; le ciel a allumé pour nous sa lanterne sourde.

— Pour un pareil morceau de lune , mieux vaudrait n'en pas avoir du tout. Elle nous fera faux bond tout à l'heure , Ralph Rattlin.

— Chut! Pigtop, ne prononcez pas mon nom. Soufflez votre lanterne.

— Mais voyez donc, monsieur, la lune se cache , nous allons nous trouver dans les ténèbres. Avez vous entendu raconter, Ralph , l'histoire d'un Romain ou d'un Grec qui se promenait en plein jour avec une lanterne? A combien plus forte raison

— Ce Grec, Pigtop, était Diogène le cynique ; il cherchait un homme , et n'y pouvait voir trop clair; mais on voit toujours clair assez quand on cherche des voleurs. Soufflez votre lanterne et cessez de bavarder comme une pie.

Cette conversation à voix basse avait lieu devant le portail.

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— Qu'en dites-vous, Pigtop? dis-je à mon compagnon, interrompant moi-même le silence que je lui recommàndkis. Voilà cependant mon héritage; n'est-ce pas un séjour de prince?

— Il ne ressemble pas mal à une prison de comté en train de se transformer en maison des fous. Si la loi du pays ne prohibait les sorcières, ce serait un palais tout trouvé pour leurs sabbats... Monsieur Ralph Rattlin , croyezvous aux esprits? poursuivit Pigtop avec une singulière émotion dans la voix.

— Si j'y crois! A dire le vrai^ oui et.... non.

— C'est que je crois voir l'ombre d'un corbillard et de quatre chevaux au milieu de ces grands.... gr^ds arbres, là-bas dans le coin.

— Soyons sur nos gardes , Pigtop , car je crois les voir aussi; mais votre vision s'est transformée tout-à-coup en une chaise de poste attelée de quatre chevaux de chair et d'os.

— Plaisantez tant que vous voudrez, c'est pour sûr un corbillard : quelqu'un est décédé céans, et va s'embarquer cette nuit même dans ce canot noir à roues, pour faire son tour de l'autre monde. Une chaise de poste ! Bah ! Je distingue les panaches noirs et flottants des chevaux... et... chut! entendez-vous, monsieur, les sourds gémissements qui partent du II. 29

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milieu des grands arbres. Il ^e passe bien certainement ici quelque chose de surnaturel. Si nous virions de bord , monsieur ?

— Rebrousser chemin! y pensez-vous, Pigtop? je n'ai jamais été plus résolu à pousser en avant. Il se trame ici quelque noir complot. Cachez votre aimable figure sous un pan de votre manteau, enfoncez votre chapeau de quaker... Dès que vous voyez clair, c'est l'important.

— Clair ? à moins d'être chat ou chat-huant, qui pourrait voir clair dans ces ténèbres?

La lune venait en effet de se cacher.

' — Silence ! Ne prenez plus des branches de cèdre agitées pour des panaches d§ chevaux de corbillard , ni le sifflement de la bise pour des soupirs de trépassés ; fi donc , un marin ! Empoignez votre pistolet, et suivez-moi.

— Qui est-ce qui a peur ? dit Pigtop.

Sa langue faisait la question, et ses dents, qui claquaient , la réponse.

Nous montâmes plusieurs marches et nous traversâmes le perron j j'étais préparé à tout; aussi je ne m'étonnai pas de trouver la porte ouverte. Une petite lantern<3, placée sur une des dalles du vestibule, nous permit de distinguer un grand nombre de caTiSS(3s bardées de fer, et

de la vaisselle plate à demi emballée. Nous avancions cependant, toujours ensevelis dans nos manteaux, lorsqu'un grand bandit, que la faible lueur de la lanterne m'empêcha probablement de reconnaître pour l'assassin de la colline de Stickenham , s'approcha de moi et me dit à l'oreille, d'une voix que je ne reconnus pas non plus : La voiture est-elle prête? Nous n'avons pas encore fini , nous autres. C'est long à emballer.

— Chut! lui dis-je.

— Oh ! ne craignez rien ; ils sont tous à dire des patenôtres dans la chambre à coucher de sir Reginald... Il paraît que le vieux corbeau s'en va vite. Voilà trois jours qu'il n'a cligné l'œil.

— Où sont les domestiques ?

' — Ils ronflent dans leurs nids.

— Et qui est avec sir Reginald ?

— Personne , que le vieux prêtre papiste et son fils légitime, master Ralph j à moins que le procureur de Londres ne soit remonté par un autre côté ; il s'était chargé de procurer la voiture. Diable! je ne me trompe pas, vous êtes des nôtres ?

Je cinis cette fois rcconna^itrc la voix de Gowles.

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— Parbleu î si nous en sommes, compère; c'est Josué Daunton lui-même, qui...

— Suffit , suffit ! dit le complice de mon excellent frère. Puisque vous êtes prêts, vous autres , donnez-moi un coup de main pour emmaillotter les magots et les faire changer de nourrice. Ils sont d'un lourd à porter! dit-il en remuant une caisse à moitié remplie , mais légers comme une plume sur la conscience; car, tout ça appartient à Josué de par la loi. Oh! il n'y a que la loi. Sir Reginald, qui est son légitime père, signe cette nuit même la damna... la donation^ oui, c'est ça même, en faveur de son fils , et on assure que le vieux corbeau n'entendra pas chanter les coqs ce matin.

A l'éloge qu'il avait fait de la loi , je reconïius mon assassin à grands principes.

— Ne bougez rien encore , lui dis-je. Montrez-moi le chemin de la chambre de sir Reginald. Je dois dire un mot à Josué avant de partir. Je connais le signal. Il viendra tout de ^jiite me parler... Je vous conseille, en attendant, d'aller jusqu'à la voiture et d'examiner siî^Ke peut contenir vos caisses. Je vous conseille .<nême de l'amener jusqu'à la porte. Les chevaux sont doux ; prenez-les par la bride ,

mais amenez-les doucement , bien doucemeut.

— Vous avez raison , sur ma foi , dit le grand vagabond; et il sortit pour exécuter mon conseil, après m'avoir montré l'escalier qui conduisait à la chambre de mon père.

Quand les pas de Gowles cessèrent de retentir sur le gravier des allées :

— A nous deux, maintenant, Pigtop, dis-je à mon compagnon ; montrez ce dont vous êtes capable. Aidez-moi à fermer les deux battants de cette porte et à la barrer. En voilà un de moins ; le scélérat n'osera faire du bruit , de crainte d'éveiller toute la maison. Voilà une affaire faite. Suivez-moi maintenant, Pigtop... mais , faites-y bien attention , je ne veux pas de meurtre ; il faut épargner la vie du reptile.

Pigtop ne répondit rien; mais il posa le doigt sur sa lèvre cicatrisée avec une grimace sardonique et féroce.

Je crois nécessaire à l'intelligence de la catastrophe qui va suivre de décrire la situation du vieil édifice où ce mélodrame réel se jouait. La façade extérieure était de plain-pied avec la route ; mais derrière le bâtiment un talus roide et rocailleux descendait jusqu'aux fondements des vieux murs. Le fossé formé par ce talus n'était ni assez profond ni assez dangereux pour

mériter le nom de précipice. Ce n'était mênie^ à l'extrémité de l'aile droite , qu'une douce pente du sol, mais il déclinait rapidement vers l'aile gauche ; arrivé à l'extrémité de cette aile, il prenait l'apparence d'une vaste crevasse, au fond de laquelle un ruisseau torrentueux bouillonnait et détachait les cailloux en se dirigeant vers la mer voisine.

La chambre à coucher de sir Reginald était un vaste appartement tapissé, au premier étage. Ses fenêtres occupaient l'extrémité de l'aile gauche , et ouvraient précisément au-dessus de la vaste crevasse que j'ai décrite.

Toute cette partie du bâtiment était pareillement garnie d'échafaudages, mais le pied des perches semblait très mal assuré sur la projection des rochers qui bordaient le fossé. L'intention de sir Reginald avait été de réparer son manoir ; mais étant tombé malade et dans un grand abattement d'esprit , il avait fait suspendre les travaux, et l'échafaudage était resté exposé à l'intempérie de l'hiver , en sorte que les perches, et principalement les cordes qui assujettissaient les traverses, commençaient à se pourrir.

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