II. 3o
— Oh! que dois-je faire?
— Dénouez le bout de cette corde qui pend jusqu'à terre, passez-le au-dessus de cette traverse ; faites-y un nœud coulant que vous vous passerez sous les aisselles, et saisissez à deux mains l'autre côté de la corde. Que vous serriez ou non la perche entre vos jambes , vous pourrez descendre aussi à votre aise et aussi doucement que vous voudrez. Dépêchons, Pigtop ; fermez la fenêtre , fermez les volets, les constables sont sur notre dos.
Pigtop exécuta immédiatement mes ordres, et Josué disparut.
On continuait de battre la porte en brèche! elle éclatait déjà sous le bélier des assiégeants. Nous nous disposions à ouvrir aux autorités , lorsqu'un craquement épouvantable se fit entendre en dehors de la croisée.
— Mille tonnerres î s'écria Pigtop , le lourdaud s'est cassé le cou : il échappera donc à la potence , après tout.
— Espérons qu'il n'en est rien. O Dieu de miséricorde, sauvez-le! dit sir Reginald en frissonnant. Non, non, vous vous trompez, monsieur. Je n'ai entendu aucun cri, et, à en juger par le son, ce n'est que la chute de quel-
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ques planches , qu'il aura déplacées en descendant.
— Ouvrirons-nous, sir Reginald? ils tireraient le canon sur cette malheureuse porte qu'ils feraient moins de tapage.
— Un instant : il ne faut pas qu'ils voient la moindre apparence de désordre, enfermez ce petit autel et ce crucifix ; si vous ôtiez vos saints vêtements , mon vénérable ami? Ils irriteraient des yeux hérétiques. Aidez-moi, je vous en prie, monsieur, à me rasseoir sur mon fauteuil.
Je plaçai respectueusement mon père dans la même position à peu près que celle où je l'avais vu pour la première fois. Tous les vestiges du culte romain disparurent, et la porte, enfin ouverte , donna passage à la foule ameutée.
Les explications furent promptes ; il était impossible de cacher aux magistrats qu'un vol avait été prémédité et en partie exécuté , mais que les véritables coupables , pour qui on nous prenait d'abord, Pigtop et moi, s'étaient échappés.
L'aubergiste suggéra l'idée que les voleurs avaient pu passer par la fenêtre et se sauver
par l'échafaudage. On ouvrit les volets Quel
spectacle d'horreur ! Josué Daunton pendait par le cou il était mort! Sir Reginald avait
468 RAÏTLIN LE MARIN.
tourné la tête du côté de la fenêtre pour entendre la confirmation du salut de son fils ; à cette vue affreuse il tomba dans un évanouissement pareil à la mort.
On détacha le corps , mais tous nos efforts
pour le rappeler à la vie, furent inutiles. L'âme
de Josué Daunton avait comparu devant le
ouverain Juge. Puisse-t-elle avoir obtenu le
pardon de ses crimes!
Les uns voulaient que Josué se fût suicidé , tant le nœud coulant serrait exactement son cou. Les autres, et Pigtop était de ce nombre, pensaient tout différemment. Le vieux matelot croyait qu'au moment où le scélérat n'avait encore descendu le nœud coulant qu'au-dessous de son menton , le pied ou l'échafaudage lui ayant manqué, il avait lâché l'autre côté de la corde, et était ainsi demeuré pendu aux traverses.
— rétais bien sûr de vivre assez vieux pour le voir danser la gavotte, dit Pigtop en me souhaitant la bonne nuit au moment où nous nous séparions pour entrer dans nos chambres à coucher respectives , sous le toit paternel.
Pigtop avait été deux fois prophète en un jour. La chaise de poste, cachée derrière les cèdres, se transforma en corbillard, et transpor.
ta le cadavre de Josué jusqu'à l'auberge des Trois Cloches, où l'enquête du coroner devait avoir lieu.
Contrairement à toute attente , le choc qu'avait éprouvé sir Reginald dans cette tragique soirée produisit un revirement passager dans sa santé. Il vécut six mois encore, et put se convaincre à son aise de mon identité ; mais au moment où il commençait à trouver le bonheur dans la tendresse respectueuse d'un fils, il mourut, après m'a voir assuré , par toutes les précautions légales imaginables, la paisible possession de mon patrimoine.
La douleur que me causa le décès de mon père ne fut ni violente, ni longue. Il ressemblait si peu à l'adorable femme qui reposait dans le cimetière de Stickenham! Les funérailles célébrées , je me disposais à reprendre la restauration interrompue du vieux manoir, quand je me trouvai impliqué dans trois procès qui me contestaient la totalité de mon héritage. J'arrêtai bien vite mon plan d'action. Je congédiai tout le personnel de Rathelin-Hall. Les époux Brandon , qu'on disait partis pour le Canada, n'avaient fait qu'émigrer d'un comté à un autre. Une heureuse circonstance me les ftt découvrir, et je rebâtis la loge du uortier
47 Û R/ITTLIN LE MARIN.
pour les y loger confortablement. Je mis le scellé sur tous les app rtements du château , ne réservant qu'un petit salon et deux chambres à coucher pour Pigtop et moi. Nous vécûmes ainsi en véritables moines , n'ayant d'autre domestique que mes père et mère nourriciers.
Ces sages mesures me permirent de consacrer la presque totalité de mes revenus à la poursuite de mes trois procès, sans aliéner ni grever mes propriétés d'hypothèques. Au bout de dix-huit ans, et j'en rends grâce à Dieu , car on a vu des procès durer un siècle et plus, je ruinai mes trois adversaires : ils sont morts dans la mendicité; pauvres gens. Dieu leur fasse paix !
J'étais depuis une année à peine en possession paisible de mes biens , lorsque le plus proche héritier de sir Reginald, après moi bien entendu, demanda mon interdiction, sous prétexte de l'indigne et chiche manière dont j'avais vécu depuis dix-huit ans, moi, baronnet, possesseur d'une immense fortune. J'exposai avec candeur aux jurés les motifs de ma conduite, et leur verdict me déclara le plus sensé des hommes. Ces petites affaires une fois réglées, et sentant approcher la quarantaine, je commen-
çai à prendre un train de vie plus en rapport avec mon rang et mes revenus ; mais je me gar dai de toute intimité avec mes voisins.
Je parcours actuellement ma quarante et unième année, et j'ai pris une certaine corpulence. Il y a vingt et un ans aujourd'hui que mon honoré père est mort, et sir Ralph, le seigneur suzerain de Rathelin-Hall, n'aurait rien à désirer, s'il ne s'ennuyait à mourir. Le vieux Pigtop est une épine dans mon côté , et d'honneur il radote. Je ne puis l'appeler mon ami. Pour donner ce titre à un homme, il faut qu'il le mérite; or, Pigtop n'a jamais été taillé pour inspirer la vénération , ni l'estime. Quant à mon humble confident , ce rôle ne saurait être le sien; personne n'a jamais été moins humble que lui envers moi. Il est aussi querelleur qu'un carlin de grande dame, et son plus grand bonheur semble être de contre-carrer tous mes projets. Le prince Henri disait de Falstaff, le joyeux ivrogne , qu'il se serait mieux passé d'un meilleur homme que de lui. Je suis obligé d'en dire davantage de Pigtop. Je ne saurais m'en passer du tout j il m'est devenu nécessaire. Il n'a jamais été beau; mais aujourd'hui, dans sa soixantesixième année, et avec sa balafre, c'est un véritable épouvantail : tout le monde me le dit
du moins, car pour moi, je ne m'en aperçois pas.
Ses fonctions auprès de ma personne peuvent être comparées à celles d'un médecin auprès d'un malade. Il me sèvre de toutes les jouissances, pour mon plus grand bien, à ce qu'il dit. H contrôle mes domestiques et m'aide à les gâter. Il a fait vœu de célibat pour son maître, et tient le beau sexe écarté de Rathelin-Hall avec plus de soin qu'un esclave chinois ne chasse les mouches des joues d'un mandarin. Jamais pareille meute de lourdauds, de fainéants joufflus, d'impudents et heureux chiens ne s'engraissa de la substance d'un baronnet, et ne combattit pour lui , derrière son dos. Les femelles n'entrent que pour une proportion insignifiante dans le personnel de ma maison ; c'est la proportion qu'établit Falstaff : comme un sou de pain est à de nombreux sacs de farine ! Encore ces quelques femelles sont- elles criblées de fossettes et louches ou borgnes , les plus hideuses guenons, en un mot, que le comté ait nourries. C'est Pigtop qui les choisit lui-même.
Je n'oublierai jamais la consternation , le désespoir empreint sur sa physionomie, quand un beau matin je hii annonçai mon intention d'installer à Kathelin-PIall quelque vieille dame
respectable, en qualité de femme de charge. Aussitôt que sa voix put se frayer un passage :
— Sang et tonnerre! bombes et furies! que vous ai-je donc fait, pour que vous chassiez mes cheveux gris de votre maison? Me voilà donc condamné à être démantelé et démoli ?
— Moi, vous chasser, Pigtop! Eh! qui diable a pu vous mettre une pareille folie en tète?
— Si vous prenez une madame à votre service, il faut bien que le vieux Pigtop coupe son câble et mette toutes ses voiles dehors, sauf à s'échouer contre la première borne. Oui, quand il devrait crever comme un chien dans un fossé, et être enterré aux frais de la paroisse ! Prendre une femme de charge! Oh! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! J'aimerais tout autant vous voir marié ou enterré.
— Mais , mon cher Pigtop , un personnel aussi nombreux que celui de ma maison ne peut être abandonné à lui-même. C'est une véritable Babel et une dilapidation épouvantable. Il me faut quelqu'un qui prenne les rênes de ma maison.
— Que diable est-il besoin que ce soit une femme? Un homme ne fera-t-il pas aussi bien l'affaire... moi , par exemple?
— Vous, Pigtop?
— Oai, moi-même, André Pigtop. Je demande la place, je la retiens. Allons, sir Ralph, décidez-vous tout de suite. Voilà du papier blanc , posez là votre signature ; et quant à la nomination , donnez-lui autant que possible le style d'un brevet, c'est une faveur que je vous demande. Vous savez les grands sacrifices que j'ai faits pour vous?
— C'est la première fois que j'en entends parler, sur mon honneur. Eclairez-moi, je vous en prie.
— D'abord, vous devez être convaincu, Ralph, que si je n'avais pas quitté la marine pour vous suivre au bout du monde, comme le pilote (i) s'attache au requin , je serais à l'heure qu'il est capitaine.
— Vous, Pigtop, qui êtes resté aide de maître pendant un quart de siècle de campagnes, vous seriez monté à travers les grades de lieutenant et de commandant à celui de capitaine, pendant un quart de siècle de paix profonde ! Peutêtre comptiez-vous sur la puissante protection de votre famille? Mais supposons que je vous nomme ma femme de charge en dédommagement du grade de capitaine que je vous ai fait
(i) Poisson appelé aussi centronaute en ichlhjologie.
RATTLIN LE MARUN". 4?^
perdre^ remplirez-vous les devoirs de l'emploi?
— Cela va sans dire.
— Vous porterez l'uniforme ?
— Pourvu qu'un homme le puisse porter sans dégrader sa dignité d'homme. J'excepte , bien entendu, les jupons^ les coiffes , les collerettes et autres colifichets et défroques de femmes.
— Vous porterez les clefs ?
— Pourquoi pas ?
— Vous veillerez à ce que les chambres et les corridors soient proprement balayés, à ce que les servantes se lèvent de grand matin ?
— Le diable les emporte ! mais cela va sans dire. Sans doute, je les ferai déguerpir de leur lit.
— Vous n'aurez qu'à leur montrer votre face, Pigtop. Et quand lady Amelia, avec ses cinq grandes et blanches filles, fera arrêter son carrosse en face le perron , irez-vous les recevoir à l'entrée du vestibule? les introduirez- vous dans la salle de réception, après leur avoir fait une profonde révérence ?
— Oh ! pour cela , vous savez qu'aucune dame ne dépasse le seuil de votre porte.
— Et à qui la faute ?
— C'est moi assurément que vous en devez
remercier, reprit Pigtop d'un ton et d'un air fier.
— Je vous en remercie infiniment !
Nous n'arrivâmes cependant à notre but ni Pigtop , ni moi. Je ne lui délivrai pas le brevet, ce qui le vexa ; mais , d'un autre côté , je ne pris pas de femme de charge , ce qui ne laissa pas de me vexer un peu. Il est vrai que mon ami remplit d'office et fort bien la plupart des devoirs attachés à l'emploi qu'il ambitionnait.
Toute vanité à part , je conserve ma belle apparence , malgré l'obésité dont j'ai fait confession; et cependant, grâce à mon indolence, à la persévérance de Pigtop , et peut-être aussi à certains souvenirs d'une baie verdoyante et fortunée dans les îles qu'échauffe un soleil éternel , je crains de rester célibataire.
N'allez pas me croire, ami lecteur, un de ces êtres qui semblent nés pour végéter , ronfler et paître ^nati fruges consumere, car je puis affirmer, sans crainte d'être démenti, qu'il n'y a pas un seul pauvre sur ma propriété , et que j'ai considérablement amélioré , embelli , et , qui mieux est , arrondi mon patrimoine.
Je me suis toujours piqué de franchise, et, fidèle à mes principes , j'avouerai que je ne suis pas en odeur de sainteté chez la gentiU
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hommerie de mon voisinage. Le mot voisinage doit se prendre ici dans le sens campagnard. Le plus proche de mes voisins, qui ait le droit de faire précéder son nom du mot squire , je ne parle pas de ceux qui usurpent le titre , habite à cinq milles environ de Rathelin-Hall. Cette distance prise pour rayon, je suis cerné d'un cercle ou cordon de voisins, entre lesquels je citerai une couple de lords nouvellement fabriqués^ deux magistrats et plusieurs gros propriétaires. Mes habitudes retirées leur ont donné une première impression défavorable de mon caractère, et l'absence d'une femme pour présider à mon ménage a nécessairement écarté les dames du logis d'un célibataire.
Il est vrai qu'après mon retour d'un long voyage , entrepris avec Pigtop , et après la débâcle de mes adversaires légaux , j'acceptai toutes les invitations à dîner qui me furent envoyées. Je donnai en retour des parties de garçon ; mais ces invitations devinrent de moins en moins nombreuses et finirent par cesser.
— Milord Sparrowclose , je vous présente M. Pigtop, mon ami ; monsieur Pigtop , je vous présente lord Sparrowclose. Ces sortes d'introductions , partout où je me les permettais , étaient reçues avec la plus froide politesse.
— Pourquoi donc traîner toujours après lui ce butor de marin ?
J'avais le malheur d'entendre fréquemment cette phrase sortir de la bouche des mamans et des honorables miss ; mais quand ce malheur m'arrivait, j'avais toujours la réplique prête :
— Parce que, ma chère dame , ou ma chère demoiselle , ce butor est mon ami.
Il faut avouer que Pigtop n'a pas le talent de se rendre populaire ; non point qu'il ignore les usages de la société et les dispositions du code de la politesse, mais il est obstiné et brusque avec les hommes, et généralement nargueur et méchant avec le beau sexe. Il a d'ailleurs un énorme défaut, défaut déplorable, car il est aussi difficile à quiconque est chargé de ce défaut-là d'entrer dans les bonnes grâces du monde qu'au chameau de passer par le trou d'une aiguille. Je me flatte qu'en faveur de mes nombreuses citations de la Bible, mes dévots compatriotes excuseront cette citation de l'Alcoran. La poire et le fromage annoncent à peine la fin du dîner, que M. Pigtop entame son histoire, histoire qui, débitée dans un jargon technique, est assez assommante par ellemême; mais, ce qui est bien pis, le narrateur veut l'expliquer, et, pour peu qu'on le contre-
carre, il explique encore son explication. Ajoutez à ce défaut-là le mépris profond de M. Pigtop pour tous ceux qui n'ont pas reçu une éducation nautique, et son affection sans bornes pour les fluides alcoolisés.
En présence des dames, où son inquiétude pour son élève déterminait seule mon précepteur à me suivre, je le trouvais toujours entre le sexe et moi. A peine la blanche main de quelque jeune enchanteresse, dont les belles boucles brunes exhalaient une odeur d'ambroisie, s'appuyait-elle avec une encourageante familiarité sur mon bras, que Pigtop se jetait entre nous , et commençait quelque abominable histoire ^ calomnieuse pour le sexe. Mais pourquoi, dira-t-on , pourquoi le souffrir? La réponse est facile. Le roquet au poil hérissé qui mord tout le monde , excepté son maître , n'en est-il pas chéri davantage par celui-ci^ qui croit devoir le dédommager de la haine générale. Pigtop m'avait sauvé la vie une fois au moins, sinon deux, et j'étais accoutumé à lui. La tyrannie des vieilles habitudes ne peut se secouer en trois jours comme la tyrannie des rois.
Je partageai bientôt l'impopularité de mon fidèle Achate aux yeux des hommes. Les
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femmes me plaignaient encore; sexe compatissant ! Mais un événement acheva de m'isoler de la compagnie de tous mes voisins.
j^La partie du comté que nous habitons abonde en gibier^ et par conséquent en braconniers. Je m'étais enrôlé peu après l'heu* reuse issue de mes procès dans l'association pour l'extirpation du braconnage.
J'entretenais à grands frais deux gardeschasse et quatre aides, mais en pure perte. C'était toute la nuit une véritable fusillade; mes plantations étaient ravagées, mes haies brisées; le dommage devenait énorme, et ma colère croissait en proportion. Pigtop partageait mon exaspération, et nous passions une grande partie des nuits à guetter ces pirates de terre, afin de jeter le grappin sur l'un d'eux.
Après bien des nuits de fatigue et d'humidité, nous tombâmes enfin tous les huit, moi , Pigtop et mes six gardes, sur une bande de braconniers. Au lieu de se rendre aux sommations voulues, ils commencèrent une série d'escarmouches régulières , uneéchauffourée de buissons. Des coups de fusils furent échangés. I.a partie était à peu près égale pour le nombre ; ils étaient sept; mais l'adresse était de leur
côté. Plusieurs bordées de gros plomb criblèrent plusieurs parties de mon individu sans grand danger heureusement. Je l'avoue à notre honte y nous fûmes battus et forcés d'amener, grâce à la lâcheté de notre escouade ; les braconniers nous désarmèrent et brisèrent nos fusils.
Pigtop se montra violent , mais trop tard , violent surtout en paroles et lorsque la violence n'était plus bonne qu'à nous faire assommer. Il en fut le mauvais marchand. Battu comme plâtre à coups de crosses de fusil , on le jeta dans un étang boueux où il faillit étouffer. Les braconniers, ayant assouvi leur vengeance, se retirèrent en emportant leurs blessés.
Le lendemain matin, je commençai à réfléchir sérieusement sur ce que j'avais gagné jusqu'alors à guerroyer. Mon pauvre Pigtop, à moitié mort, gémissait dans son lit, en proie à une fièvre ardente. Moi-même j'avais été attaqué, insulté, maltraité, mis en sang.
L'audace des braconniers fit grand bruit, mais tout le monde s'indigna du sang-froid et de la nonchalance que je mis dans mes poursuites.
Le braconnier blessé, fils d'un de mes tenanciers les plus respectables, l'avait été à mort. On me reprocha d'être intervenu pour empêcher le transfert du mourant dans la prison H. 3i
du comté. Pauvre diable! il expira quelques jours après dans mes bras sans avoir nommé aucun de ses complices. Cette scène m'affecta beaucoup, et j'essayai de consoler par ma douceur les pauvres parents privés de leur unique fils. Je reçus le surlendemain une lettre du comité de la Société pour l'extirpation du braconnage. On m'annonçait en termes très polis qu'un vote unanime me rayait de la liste des sociétaires. Je les remerciai de l'honneur qu'ils m'avaient fait.
Dès que Pigtop entra en convalescence, je lui ordonnai de prendre papier , plume et encre, et de calculer ce qu'il m'en coûtait annuellement pour préserver mon gibier. Je reconnus à ma grande stupéfaction , qu'avec les salaires des lâches fainéants , qualifiés de gardeschasse, les dommages, les bris de clôture , etc., ces frais dépassaient quatre cents livres sterling.
— Et jamais nous n'avons de gibier en quantité suffisante, Pigtop?
— Jamais.
— Que sert donc de le préserver? qu'y gagnons-nous?
— De nous faire casser bras et jambes!
— Changeons de plan. J'en conçois un magnifique. Je veux avoir plus de gibier que le roi d'Anejleterre i
RATTLIN LF M\RIIV. /^H?)
Je licenciai le jour même mes gardes-chasse et leurs aides , qui n'aidaient à rien.
— Qu'entendez- vous faire? dit Pigtop.
— Braconner sur mes propres terres.
Après une courte négociation , le chef de la
bande, maintenant réduite à six, se confiant en mon honneur, accepta une entrevue dans mon parc.
— Giles Grimjau, lui dis-je, je vais vous octroyer un permis illimité de chasser jour et nuit sur toute l'étendue de mes propriétés. L'hon* nête braconnier n'en pouvait croire ses oreilles.
— Mais à une condition : c'est que vous me pourvoirez de gibier. Il fit une grimace de joie.
— Que vous respecterez mes plants et mes haies. Il me promit de se mettre à l'instant à les réparer avec son monde et de se charger de leur entretien futur. — A merveille; mais faites bien attention de ne permettre à aucune autre bande de braconner sur mes terres.
— Je voudrais bien voir qu'on l'osât!
Je m'étais attaché les six braconniers corps et âme. Leurs vies étaient à mon service.
— Je ne vous demande rien, Giles, que l'honnorable accomplissement de vos promesses. Mon garde-manger est vide en ce moment.
Le braconnier partit en sautant de joie, aussi
heureux que si je lui avais donné mon domaine.
Voilà coipme je comprends l'extirpation du braconnage. Par cette simple manœuvre, je métarmorphosais six damnés vagabonds en un pareil nombre de gardes-chasse actifs et non salariés. Mes terres et ma cuisine sont depuis lors les mieux garnies en gibier de tout le comté; mais jamais homme ne fu't plus détesté de ses voisins.
Je suis d'autant plus fâché de ce dernier résultat de mon système, que mes pauvres voisins prétendent qu'au lieu de braconner sur mes terres , mes gardes - chasse mettent les leurs à contribution. Mais je dois me rendre incessamment en ville pour surveiller l'impression de cette autobiographie. L'absence qui refroidit l'amour doit aussi refroidir la haine, ou il faudrait désespérer des hommes.
Une fois fixé dans la métropole, que je n'ai pas visitée depuis bien des années, j'irai en société, et, si je rencontre une femme aussi belle et aussi aimable que.... je pourrais bien passer par le mariage, après tout, quoi qu'en dise mon ami Pigtop.