ET DERNIER
Chapitre concfust/; où l'on conclut au moins un sujet. — J'hérite enfin selon la loi ; c'est-à-dire que j'hérite de trois procès. — Nouvelle méthode pour l'eitinction du braconage : elle fait honneur à mon invention. — Départ pour Londres , où je vais jouer le rôle de Ceiebs en quête d'une femme.
Nous montions l'escalier, Pigtop et moi , à pas de lonp et à tâtons ; nous ne rencontrions personne; nous n'entendions aucun bruit ; le silence et l'obscurité régnaient partout. Favorisés par d'épaisses ténèbres, nous approchâmes jusqu'à la porte de la chambre de mon père ; elle était entrouverte et nous laissa distinguer tout ce qui se passait à l'intérieur. Quel tableau solennel ! Assise dans un grand fauteuil gothique, habilement sculpté, et appuyée de tous cotés sur des oreillers, la grande figure amaigrie de mon père frappa d'abord mes regards. Je le contemplai avec une curiosité mé-
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^ée de respect et d'appréhension. Son visage était allongé ; son teint sépulcral. Ses traits n'avaient rien de remarquable, et exprimaient la terreur. Ses jours étaient évidemment comp* tés. Je le regardai ; je consultai mon cœur pour y trouver .un peu de cette affection que la pauvre maîtresse de pension m'avait inspirée, mais mon cœur restait muet.
En face de mon père, sur une table couverte d'une riche étoffe de soie , brodée d'or et garnie d'une lourde frange d'or , six flambeaux, surmontés d'autant de cierges, entouraient un autel en miniature , couronné d'un crucifix d'ivoire. Le chapelain, couvert d'une chasuble étincelante, et les mains jointes, murmurait des prières latines ; un missel enrichi d'enluminures gothiques était ouvert devant lui. Je remarquai en outre sur la table un petit bassin de marbre plein d'eau, et une- boîte d'ivoire curieusement incrustée , que je m'imaginais contenir des reliques de saint. Le prêtre célébrait le sacrifice de la messe.
Sir Reginald prétait à la cérémonie une atten* tion pénible à considérer. I^'égarement de son esprit était visible : il ne parvenait que par intervalles à le fixer. A une autre table, un peu éloignée de la première , le procureur de Lon-
dres , assis dans un fauteuil moins élevé que celui de sir Reginald, avait deux bougies devant lui et feuilletait des parchemins. Mais il me reste à parler d'un personnage, dont le portrait me répugne plus encore à faire que celui du procureur. Mon frère naturel et consanguin, prosterné sur ses genoux , murmurait les réponses et servait d'enfant de chœur à l'officiant. Il semblait plus pâle et plus grêle encore qu'à l'ordinaire; mais sa mise élégante et recherchée relevait son air naturellement distingué.
Jusqu'ici je n'avais pas entendu la voix de sir Reginald. A quelques unes des réponses que le clerc improvisé donnait d'une voix intelligible, je voyais les lèvrestde mon père se mouvoir, mais elles ne proféraient aucun son. Enfin l'officiant et Josué se turent. Un silence profond régna dans le vaste appartement , et de la distance où j'étais , j'entendis distinctement le frottement des parchemins du procureur. Ce vieillard au cœur sec, pénétré lui-même de la solennité du moment^ cessa de troubler ce silence de caveau funéraire.
En ce moment, sir Reginald forçant sa voix presque éteinte par la souffrance et par luie vieillesse prématurée, s'écria d'un ton d'angoisse:
— Jésus! ayez pitié de moi! De tous mes péchés délivrez-moi , Seigneur !
Ces versets des Litanies étaient récités en latin ; l'écho de la vaste et antique salle répéta en gémissant cette gémissante prière. C'était la première fois que la voix de mon père arrivait à mon oreille ; elie était si plaintive , si imprégnée de douleurs, que les idées de ressentiment nourries dans mon âme par le souvenir des torts de sir Reginald envers ma mère, se dissipèrent subitement et firent place à un accès de tendresse. Je me serais élancé sur le sein du malade pour mêler mes larmes aux siennes ; car les malheurs de ma mère étaient bien vengés; mais j'avais trop d'intérêt à laisser ignorer ma présence. L'émotion, cependant, fut plus forte que moi. D'une voix creuse et tirée du fond de ma poitrine, je répondis : Amen 1
Mon imprudence filiale excita parmi les assistants un mouvement de surprise et de terreur. Les deux syllabes consacrées leur semblèrent être prononcées par une voix surhumaine. Ils s'adressèrent les uns aux autres un regard qui disait clairement : Est-ce vous ? Et un hochement de tête répondit négativement.
— Ce ne serait pas la première fois, dit le vé-
nérable prêtre, que Dieu aurait interrompu l'ordre de la nature pour manifester sa grâce. Mais que cette parole soit de Dieu ou de l'homme, prions et rendons grâce auTout-Puistant qui n'a pu refuser le pardon des fautes du pécheur au sang de son fils bien-aimé^ offert en holocauste sur notre autel.
Tandis que cette scène solennelle avait lieu dans la vaste chambre à coucher de sir Reginald , des événements d'une tout autre nature se passaient dans l'auberge que nous avions quittée clandestinement. On s'était aperçu de notre sortie et on avait réveillé l'hôte. Le brave homme, alarmé sérieusement dès qu'il connut la direction que nous avions prise et ne doutant pasque notre dessein ne fùtde commettre quelque bris de clôture ou peut-être même un vol à Rathelin-Hall , courut réveiller lesconstables et les magistrats du village. M. Seabright, le vieil intendant, escorté d'une troupe de paysans armés de fourches , etc. , marcha au secours de son seigneur, après s'être réservé le commandement de l'arrière-garde. Nous conduirons les constables et la force armée jusqu'à laporte que nous avons fermée et barrée Pigtop et moi , sur le complice de Daunton, et nous retournerons à la chambre du malade.
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Le révérend prêtre venait de terminer une petite exhortation improvisée sur l'étrange circonstance, mais nous n'en avions pu saisir qu'une faible partie. Sa voix était cassée et voilée; sa tête blanche et branlante annonçait au moins soixante-dix ans. Je supposais que ce devait être l'honnête M. Thomas , dont mistress Causand m'avait parlé. Après un assez long intervalle de silence : — Mes amis , dit sir Reginald , nous ferions bien de presser la petite affaire que nous avons à terminer. Je me sens singulièrement accablé. J'aime à croire que ce n'est pas la main de la mort qui s'appesantit déjà sur moi. Je souhaiterais de vivre encore quelque temps : mais que la volonté de Dieu soit faite! Apportez-moi ces papiers, je suis prêt aies signer. Mon vieil ami Brown, et vous, mon fils trop long-temps méconnu , mon pauvre Ralph (il s'adressait à Josué), je me confie absolument en votre intégrité; car, outre le dégoût que m'inspirent les affaires de ce monde, je suis désormais incapable de m'en occuper. Mon cher Ralph, avant que je signe cet acte irrévocable, agenouillez-vous pour recevoir la bénédiction d'un père qui, après avoir demandé pardon à Dieu d'un cœur contrit et humihé, doit le demander également à son fils.
Le petit procureur, aussi actif qu'intrigant, s'empressa d'apporter les papiers et les plaça en face du baronnet.
Le fils de sir Reginald ( car Daunton était réellement son fils , son fils naturel , il est vrai), avec un air d'humilité dévote et les yeux baignés de larmes hypocrites, s'agenouille aux pieds du malade. Les faibles et tremblantes mains de mon père s'étendent et s'abaissent sur la tête de l'imposteur; ses lèvres s'entrouvrent. — C'en est trop!... ma constance est à bout. Avant qu'un seul mot sorte des lèvres du baronnet, je m'élance, et tombant à genoux à côté de mon assassin, je m'écrie, dans mon désespoir et dans l'enthousiasme de l'amour filial à peine né dans mon cœur : — Bénissez-moi, bénissez-moi, mon père! il m'a déjà enlevé mon droit de naissance , et voilà qu'il veut m'enlever votre bénédiction 1 Oh ! bénissez-moi, mon pèrel
— Ralph Rattlin, mille damnations ! s'écria l'imposteur démasqué par son propre aveu.
Un acte téméraire en apparence me rendit ainsi de plus grands services que le plan le mieux conçu. En un clin d'oeil, les deux frères étaient debout et se prenaient à la gorge. Mon apparition soudaine avait rendu miraculeuse-
ment son énergie à notre père. Il se leva de son fauteuil, et se dressant de toute la hauteur de sa grande et maigre effigie , il appuya sa main osseuse sur mon épaule, et me regardant fixement :
— Si tu es Ralph Rattlin, dit-il, qui est donc ce jeune homme?
— Le fils de votre maîtresse ! m'écriai -je ; et me dégageant avec une énergie soudaine des mains de Josué;, je le renversai loin de moi. Le lâche alla tomber et baiser la terre sous l'appui d'une grande croisée, à l'extrémité de la salle.
— Quelles paroles outrageantes et quel acte cruell dit le baronnet d'une voix lugubre; mais Dieu n'est que juste, et je porte aujourd'hui la peine des péchés de ma jeunesse. J'ai abandonné mes fils, ils ont erré sans guide sur la surface de la terre , et voilà qu'à mon heure suprême ils se trouvent réunis pour s'étouffer sous les yeux de leur père.
Mais déjà Pigtop , après avoir lâché un de ces gros jurons que la colère et le manque d'éducation excusent à peine , s'était élancé sur Josué , l'avait saisi comme un lévrier saisit un lièvre entre ses dents, et le traînait devant le malheureux sir Reginald.
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— Un triple mandat d'arrestation, s'écria- 1il, est lancé contre le scélérat, pour vol avec effraction, pour faux et pour assassinat; sir Reginald , il est mon prisonnier et il ne m'échappera pas.
Daunton n'osait ouvrir la bouche pour chercher à se justifier; ses genoux s'entrechoquaient; c'était la personnification la plus poignante de la terreur et de la lâcheté. Sir Reginald luimême le regarda avec un air de mépris.
Je sentis mon cœur battre , lorsque le baronnet s'appuyant sur mon épaule avec une familiaritépaternelle^ s'écria en s'adressant à Daunton:
— Parlez donc, homme pusillanime! Monsieur est-il le véritable Ralph Rattlin ?
— Ayez pitié de moi, pardonnez-moi, et j'avouerai tout.
Le procureur avait profité de ce moment de confusion pour s'esquiver.
— Parlez.
— Oui, c'est votre fils légitime; mais je suis aussi votre fils.
— N'en dites pas davantage ! s'écria sir Reginald, sauvez- vous ! Voici de l'or... sauvezvous dérobez-vous pour toujours aux yeux
des hommes !
— Non pas! dit Pigtop saisissant de nouveau
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Josué, iiou pas, non pas! Josué Daunton, vous rappelez-vous cette cicatrice?
— Lâchez-le à l'instant, Pigtop!... lâchezle! obéissez-moi! Je l'ai promis à sa mère;
c'est un vœu sacré.
— ' Par pitié pour moi! dit sir Reginald.
En ce moment; le valet de chambre du baronnet se précipita à demi vêtu dans l'appartement.
— Sir Reginald , sir Reginald ! s'écria-t-il , les constables et les magistrats ont fait enfoncer la porte du vestibule, et montent les escaliers. Ils viennent pour arrêter les voleurs qui s'étaient emparés de la vaisselle, et l'avaient déjà descendue dans le vestibule.
— Oh ! mon Dieu ! il est trop tard , s'écria sir Reginald; et il se tordait les mains de désespoir.
— Non, il n'est pas trop tard, mecriai-je, qu'il s'échappe par la croisée. Mon bon monsieur Thomas , mon vénérable monsieur Thomas, car je crois avoir deviné votre nom, défendez un moment la porte afin de nous laisser gagner du temps. Tâchez de la maintenir quelques minutes contre les assaillants.
Le bon vieillard, dont les forces musculaires ne correspondaient pas à la mission que
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je lui donnais , y suppléa par le zèle et l'intelligence. Il barricada la porte avec plusieurs pièces de l'ameublement.
— Maintenant à votre tour, Pigtop , dis-je au rancunier aide-de-maître de Z'^oj; si vous tenez à mon amitié, aidez-moi à faire esquiver ce pauvre diable. Vous voyez qu'il est paralysé par son abjecte frayeur. Allons , Daunton, dégourdissez -vous, c'est le seul moyen d'éviter la corde.
— Oh! il ne l'évitera pas, dit Pigtop; je suis un vieux matelot, et je ne connais que la discipline. Mais je vivrai assez vieux pour le voir pendu. Allons , drôle, allons !
Je le conduisis jusqu'à la fenêtre, et je le fis monter sur l'appui extérieur, de niveau avec une des planches de l'échafaudage. Il tremblait comme une feuille agitée par le vent.
— Laissez-vous glisser le long des perches, et courez de toutes vos jambes, lui dis-je. Pigtop lui donna le même conseil.
— Je n'ose pas , dit le misérable en frissonnant ; le précipice est si profond !
— 11 faut bien vous décider cependanf, à moins que vous ne préfériez mourir de la mort d'un criminel.