CHAPITRE XLIV
Le banquet des palissades. — Antienne chantée à Jacot-le- Jaune par le major Flushfirc. — Qui donc a peur? — Le sable du sablier de la vie s'écoulerait bien rapidement si on ne le détrempait avec du vin.
Nous terminerons en deux mots l'histoire du pauvre Don Silva. On lui donna à choisir entre une cour martiale et son changement pour un sloop de guerre. Il choisit le sloop. Le capitaine et les autres officiers assistèrent à son départ du vaisseau, deux jours après que nous eûmes jeté l'ancre à Port-Royal. Le vindicatif créole combina si bien son coup, qu'au moment où les effets du deuxième lieutenant étaient jetés dans la chaloupe , une des lourdes caisses soupçonnées de contenir l'entière édition d'un ouvrage si funeste à son auteur fut lancée contre le plat bord et brisée en pièces. La mer se trouva parsemée d'exemplaires en feuilles du Tour nai^al et militaire^ etc. Le style en devait être léger, car ils flottaient triomphalement.
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— Je doute fort qu'ils pavent leur route jusqu'à Kingston , s'écria le capitaine en ricanant.
L'auteur ne voulant pas permettre qu'on les ramassât, les feuilles coulèrent une aune et disparurent de la surface de la mer , comme le souvenir de leur auteur devait s'effacer de la mémoire de ses compagnons d'armes. Nous apprîmes quelques semaines plus tard qu'il était mort de la fièvre jaune. Le voilà plongé, comme son livre , dans les flots du Léthé , à moins que ce court mémento ne l'en retire , et que mon histoire ne soit pas destinée au même sort.
O fièvre jaune! toi qui consumes les plus vaillants, comment t'apostropherai-je en termes convenables? J'ai vu ta face jaunissante et le gouffre insatiable que tes dents bordaient comme deux chaînes de récifs aigus. Une fois même tu posas une de tes mains brûlantes sur ma poitrine , et l'autre sur ma gorge. Hideux cauchemar 1 la voix d'une femme te força à lâcher ta proie ; ainsi le chant du coq fait évanouir les fantômes delà nuit, mais aussi douce, cette voix de femme , que le cri de l'oiseau réveillematin est perçant. Le moment de raconter ma miraculeuse échappée de tes ongles n'est pas
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encore venu. O Jack le Jaune, parlons seulement de l'effroi que tu inspirais à mes compagnons.
Le capitaine Rend était évidemment dans son climat naturel aussi bien que natal. Plus il faisait chaud ^ plus , comme le grillon , il chantait haut et chantait joyeux. Jeune , et pétulant , c'était la personnification de la gaieté maligne et de la bouffonnerie. Il nous racontait, de la fièvre, des histoires à faire dresser les cheveux. Les Européens ne pouvaient, selon lui, espérer de vivre qu'en s'acclimatant , et aucun d'eux ne pouvait supporter l'épreuve de l'acclimatement. Moi-même j'aurais eu peur, mais j'étais trop occupé à disserter sur les ananas.
Tous nos officiers, à l'exception du petit nombre indispensable pour le service à bord , furent invités à dîner par les officiers du 60' régiment, alors en garnison à Kingston et à Port-Royal. Le capitaine Reud dînant le même jour avec l'amiral , à Penn , nous fumes privés de ses facéties bouffonnes. Tous les lieutenants et tous les officiers delà grande chambre étaient de la partie, ainsi que la plupart des midshipmen. Le maître de manœuvres restait commis à la garde de la frégate. Que le lecteur nous voie ilonc assis autour d'une longue table , un ma-
rin bleu et un militaire rouge , un marin et un militaire , bleu , rouge , et ainsi de suite jusqu'au poste d'honneur occupé par le major Flushfire, le commandant en chef de la garnison , étincelant d'or et d'écarlate. Notre docteur Thompson, en uniforme d'officier de santé bleu et écarlate , était le seul métis de la société. L'écarlate du major ne se terminait pas à son uniforme, il couvrait sa face rebondie. Il n'y avait pas un seul espace terne ou pâle dans cette région volcanique ; le blanc de ses yeux était rouge, et son nez bourgeonné eût disputé la palme à celui du Bardolph Shakspeare. L'expression de cette physionomie enflammée était la soif; mais son incendie n'était pas de ceux qu'on apaise avec le secours des pompes. C'était d'ailleurs un incendie phosphorique qui brûlait sans consumer ; la soif du major était de celles qui demandent à être alimentées, dorlotées , traitées en enfants gâtés. La seule idée de l'eau répugnait à une pareille soif , l'hydrophobie était gravée en lettres de feu sur le front écarlate du major.
J'ai déjà décrit notre rubicond docteur. Il avait toujours l'air échaudé ; mais depuis notre arrivée sous le tropique, il fumait et fondait comme un roast-beef au four. Tout son corps exhalait un brouillard semblable à celui qu'un
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pauvre cheval de poste sue par tous les pores. Mais, pour en revenir à la première comparaison ^ comme à la plus juste , notre docteur n'ayant jamais couru la poste que sur un coussin supplémentaire et dans une bonne voiture ; ce bon docteur Thompson , que les catholiques eussent canonisé, ou gratifié pour le moins d'un canonicat , était non seulement couronné mais encore enveloppé d'une auréole... de sueur vaporisée.
Le docteur occupait le bout de la table opposé au major. Entre ces deux faces rayonnantes s'étendaient deux rangées de figures pâles et inquiètes. J'en dois excepter la mienne , car je n'ai jamais eu l'air inquiet qu'aux moments où il m'est arrivé de songer au mariage , et le teint pâle, que depuis le jour néfaste où je me suis fait écrivassier. Les propriétaires de ces figures, véritables figures de cire, éprouvaient en partie les tourments de Tantale. Les palissades, ces tombeaux de sable, grassement fumées par de nombreux enterrements, s'étendaient sous nos fenêtres, et la brise de terre, brise froide et moite , après s'être chargée de leurs miasmes, pénétrait à travers les jalousies, en courants palpables, mais qui cependant entretenaient une ventilation indispensable dans
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une salle ou nous aurions couru le risque d'étouffer. Si l'un de nous eût hasardé sa tête au dehors, il aurait pu voir au clair de lune des milliers de vampires couverts d'écaillés, se mouvant sur leurs longues jambes torses , et grimpant hideusement sur les monticules fraîchement remués, qui renfermaient chacun un Marlborough ou un Nelson, prématurément enseveli avec sa gloire en germe. Ce sont 4'affreuses gens que les résurrectionnistes , et nos Anglais n'ont pas tort de prendre tant de précautions pour qu'ils n'enlèvent pas à la terre le cadavre de leurs pères ou de leurs mères , de leurs épouses et de leurs filles pudiques pour les vendre au scalpel de l'impie et dé~ honte carabin j mais les crabes sont des résurreclionnistes infatigables. Ce n'est pas la soif du gain, c'est la faim qui les guide. Ils mangent les chairs des cadavres ; les résurrectionnistes humains n'en mangent que le prix. La peine du talion, pour ces derniers , serait de vendre leurs carcasses après leur mort. Nous ne sachons pas qu'on la leur applique; mais on l'applique aux crabes dans toute sa rigueur. Car ils mangent les morts, et sont mangés par les vivants, héritiers des droits et actions des morts.
Le sentiment de la justice entrait , bien entendu, pour peu de chose dans la revanche que nous prenions sur les vampires cuirassés. Mais la chair des crabes engraissés dans les palissades était très délicate , comme apparemment celle des héros. La gourmandise présidait au double banquet. Le crabe épicurien se régalait d'hommes au bas de nos croisées, tandis que l'homme épicurien se régalait de crabes en haut. Les convives, il est vrai, n'en savaient, rien, ceux du moins qui ne portaient pas l'armure testacée. Pour les messieurs en cottes de mailles, ils savaient bien ce qu'ils faisaient, A l'époque dont je parle, c'était une plaisanterie passée en coutume , de faire manger aux nouveaux débarqués des crabes déguisés en quelques ragoûts savoureux. Grâce à Dieu, il y a le quart d'un siècle de ça. Nous espérons que l'hospitalité et les talents culinaires des habitants de nos Indes-Occidentales ne marchent plus à la remorque de l'écrevisse.
Voyez-nous tous à table , partagés entre la prudence et l'appétit. Un œil sur de succulents ragoûts , et l'autre sur le fantôme de la fièvre jaune, que nos terreurs tiennent évoqué. De temps en temps un aimable jeune homme avale un verre de bordeaux d'un air de courage
désespéré; mais bientôt il pâlit à l'idée de son intrépidité. Les plus craintifs étaient de jeunes aides-chirurgiens , récemment sortis de l'école d'Edimbourg, et de jeunes enseignes, au teint pâle et mat. Les midshipmen tremblaient, mais mangeaient. Le major et le docteur seuls conservaient leur allure ordinaire; ils buvaient, mangeaient et riaient à l'envi.
Nous supposerons que la santé du roi est bue avec le cortège de vivats accoutumés ! on boit à la santé de la marine, et le docteur^ la bouche pleine, se charge des remerciements; on boit à l'armée de terre , et le major en exprime sa reconnaissance, après s'être lavé la gorge avec une rasade d'eau-de-vie. Le Pade Britannia a cessé de troubler les échos de la silencieuse esplanade.
Le lieutenant de nos soldats de marine se lève alors, et d'une voix aussi flùtée que la voix de la conscience , il se décharge ainsi des inquiétudes dont son esprit est accablé :
— Major Flushfire, dit-il, puis-je réclamer le privilège d'un habit semblable au vôtre en couleur? puis-je m'autoriser... Ah! hi! — mais cette brise de terre, qui porte peut-être les germes de la fièvre jaune. — cette brise... mé^
phitique... et tout cela, vous me comprenez, docteur Thompson?
— Aussi bien que vous vous comprenez
vous-même.
— Je vous en remercie infiniment. Les hommes d'une éducation supérieure — qui sympathisent— et tout cela — vous me comprenez de reste, major Flushfire. Je disais donc que cette brise de terre — cette brise de nuit — qui entre par cette jalousie entr'ouverte, — que les miasmes,— etcœtera. Docteur Armstrong, docteur Thompson, les pilules... je me trompe, les piliers de l'État , — vous me pardonnerez cette allusion classique.
— Non pas , murmura le docteur.
— Ah! docteur, vous êtes si modeste; mais ne croyez-vous pas que l'introduction....
— L'introduction de quoi? De ce verre de sangaré dans mon coffre, dit le major altéré, en aspirant une provision d'air pour vider ensuite d'un trait sa coupe herculéenne.
— Non pas , non pas , je parle de l'introduction de l'air dans la chambre, du courant d'air qui nous vient par cette croisée.
— Il est tout simple de la fermer , dit le commis aux vivres , en jetant un regard scrutateur
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sur le disciple de Galien , qui cuisait dans sa graisse.
— Non pas, reprit le major Flushfire d'un ton demi-brusque , demi-courtois , il n'y a pas le moindre danger. J'aime beaucoup un petit courant d'air.
— Bon Dieu ! major , reprit l'officier de marine , vous appelez cela un petit courant d'air ; mais le vent entre par bouffées.
— Tant mieux , répliqua le major , la tête à demi-ensevelie dans sa coupe. J'aime les gorgées.
— De gustibus non est disputandum, observa le docteur Thompson.
— Rien n'est plus vrai , dit l'officier de marine , d'un air docte , votre remarque vient très à propos. Il faut disputer aux vents l'entrée de la salle, comme vous le disiez en latin. Mais est-il bien poli à nous , mon cher docteur , de causer ainsi en latin , quand le reste de la compagnie
— C'était du grec ! du grec ! dit le commis aux vivres.
— Oui, certes , murmura le docteur Thompson, c'était du grec pour notre honnête officier de marine.
— Sans doute, c'en était , dit innocemment le malencontreux savant ; ^et , se dressant de
nouveau sur ses jambes : major Flushfire , continua-t-il , puis-je réclamer l'honneur de votre attention? Le docteur Thompson vient de nous prouver, par une citation de Virgile ou de Paracelse, je ne sais pas précisément lequel des deux, mais il n'importe.... , il a prouvé que l'entrée de l'air nocturne dans un appartement chaud est extrêmement nuisible à la santé , et que... que... et cœtera.Y ous me comprenez parfaitement. Serait-ce trop exiger de votre complaisance , que de vous prier de faire fermer les fenêtres?
— Mille fourneaux ! s'écria le président du banquet, repoussant son fauteuil , et faisant reposer son ventre sur la table , regardez-moi ! regardez le digne docteur Thompson. Sommesnous gens à endurer une répétition du Trou- Noir de Calcutta? Sommes-nous Adrac, Medac, Abhoc et Abhac, ces trois Hébreux enfin, c'est à tort que j'en nomme quatre , qui sortirent sains et saufs de la fournaise ? Croyezvous que Dieu renouvelle son miracle pour nous? quoique deux honnêtes chrétiens , comme le digne docteur Thompson et moi, valions bien trois juifs. Fermez les fenêtres ! Rien que la pensée m'en suffoque !!!
— Rien que la pensée m'en fait fondre , ré-
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pondit le docteur Thompson , essuyant sa figure avec sa serviette.
— Avez-vous peur d'attraper un rhume ?
dit le commis aux vivres à M. Smallcoates.
— Attraper un rhume ! On pense bien aux rhumes quand on a tous les jours à craindre la fièvre!
— J'avoue, reprit M. Smallcoates, que je redoute plus la fièvre que les rhumes. Je crois , major, que vous habitez depuis trois ans ce climat si singulièrement mélangé de fi:'oid et de chaud. Me permettez-vous , mon cher major , d'en appeler à votre expérience, et de vous demander le meilleur régime à suivre pour éviter la fièvre ; car les avis sont partagés.
— Totcapita , tôt sensus , observa le docteur Thompson.
— Ne parlons pas grec , docteur , poursuivit M. Smallcoates. Ceci intéresse toute la compagnie.
Les uns disent donc que la tempérance , portée jusqu'à l'abstinence, est la plus sûre méthode. D'autres au contraire sont d'avis que le punch, l'eau-de-vie brûlée et la bonne chère écartent la maladie.
— Je porte ici la parole au nom de tous mes collègues. Voyons, major, votre opinion.
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— Je crois , répondit le major Flushfire, que cette question serait mieux à son adresse , si vous la faisiez au docteur Thompson , au lieu de la faire à moi, vieux soldat. MM. les médecins ont une grande pratique dans le traitement de toute espèce de fièvre.
— S'il faut mourir des suites du régime ou de la main du docteur, interrompit le commis aux vivçes, j'aime mieux savoir, non pas le docteur, mais le régime qui vous expédie le plus lentement.
— Fort bien, je ne vais pas répondre à la question, mais raconter des faits. Mes collègues peuvent en attester la vérité. Il y a cinq ans, et non pas trois , que j'arrivai ici avec un bataillon de mon régiment. Nous comptions vingt-cinq officiers. Nous nous fimes précisément la même question que vous venez de me faire. Les opinions se partagèrent en nombre à peu près égal. Douze d'entre nous se condamnèrent à l'eau, à la tempérance et à toutes les précautions imaginables. Les treize autres menèrent une vie désordonnée. Nous mangions quand nous avions faim et quand nous n'avions pas faim. Nous buvions pour étancher notre soif et pour le plaisir de boire. Nous rehaussions notre bordeauj^ avec de l'eau-de-vie , et
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généralement nous oubliions l'eau dans notre punch, pour y substituer le madère. Comme Jack Falstaff , nous mettions coucher nos corps au clair de lune. Nous chassions en plein midi. Nous galopions par monts et par vaux. Nous... nous... hem ! hem ! Nous menions une vie de bonheur.
Ici le digne major parut en proie à un redoublement.... de soif. Il gourmanda Quasha, un des nègres qui nous servaient, pour n'avoir pas versé d'eau-de-vie dans son bordeaux ; et , levant son verre , je ne dirai pas avec l'aplomb d'Alexandre vidant la coupe d'Hercule , parce que l'ivresse fait vaciller les rois comme les manants , mais avec l'orgueil du Macédonien , maître de Babylone, il promena sur les convives un regard de supériorité. Les pauvres enseignes pâlirent davantage; les sensibles lieutenants parurent plus sensibles encore ; plusieurs repoussèrent loin d'eux leur punch et leur vin ; on se disputa les carafes à l'eau. L'anxiété, peinte sur les traits de l'officier de marine, s'étant changée en consternation, il bégaya l'interrogation suivante :
— Et.... ainsi.... ainsi.... monsieur.... les bons vivants.... se trompèrent.... pauvres gens ! ils moururent tous mais pardonnez-moi,.,..
quand vous dites tous.... le dilemme est embarrassant, car.... car vous-même, major....
— Ils périrent tous, M. Smallcoates, tous, et dans l'espace de dix -huit mois.
Le frisson qui parcourait tout le corps de M. Smallcoates se communiqua comme une commotion électrique à tous les convives, officiers de terre ou marins. La peur est contagieuse, surtout la peur de la contagion. Le pur élément fut plus que jamais demandé. La divinité sobre de Platon avait détrôné Bacchus. Ceux qui ne pouvaient se décider à repousser leur verre de bordeaux l'allongèrent avec de l'eau, et l'imperturbable major renforça le sien d'eau-de-vie.
— Mais , dit M. Smallcoates , qu'une pensée soudaine parut illuminer, les douze officiers qui s'étaient mis au régime recueillirent le fruit de leur tempérance , tous échappèrent à la contagion.... cela va sans dire.
— Excusez ; ils moururent tous dans le courant de l'année j je survécus seul à notre corps d'officiers pour raconter notre désastre. Ce fut une terrible année que cette année-là. Pauvres chers camarades !
En prononçant ces mots, la voix du bon major faiblit, il pencha la tète sur son verre,
et la laissa penchée long- temps après avoir bu. La pâle horreur, style classique , courut de convive en convive et leur posa sa main glacée sur le cœur. Notre rubicond docteur lui-même avait la bouche de travers ; moi-même je me sentais mal à la tête.
— Mais enfin me voilà, vivant et bien vivant ! dit le major s'arrachant à ses amers souvenirs , me voilà, et l'eau-de-vie est toujours fortifiante, le vin plus rafraîchissant que jamais.
— Le major est vivant; c'est lé seul des vingt-cinq , dit l'officier de marine , par une conclusion judicieuse ; — le major est vivant ! Monsieur Farmer, ce flacon d'eau -de -vie est-il à votre portée? Je vous prierai de me le passer. Ce bordeaux m'a refroidi l'estomac.
— Oui, répéta-t-il, après avoir vidé un verre où l'eau de-vie et le vin se trouvaient combinés en parties égales; le major est vivant, et moi aussi.
— Le major est vivant , le major est vivant ! fit le tour de la table. Vidons rasade à sa santé.
Le major remercia et offrit de chanter une ronde ; je le priai de nous faire ce plaisir. Le lecteur chantera cette ronde de la manière et sur l'air qu'il lui plaira ; mais voici comme il plut au major de la chanter :
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— Messieurs , dit-il , veuillez vous verser chacun un verre de limonade. Quand je crierai: Chorus l levez-vous pour me faire chorus, et que chacun ait le verre à la main. Souvenez-vous que les verres doivent être vidés à la fin de chaque chorus. Point de traînards ni d'impatients.
Alors , d'une voix de tonnerre, qui dut troubler un instant les crabes dans leur occupation? il fit entendre couplets suivants :
Jaune-Jacot ! Jaune-Jacot !
De Satan odieux suppôt ,
Arrière ! au plus vite ,
Rentre dans ton gîte.
L'eau, mêlée au jus de citron, Sera désormais ma boisson , Car il n'est que la limonade Pour éviter ton embrassade, Jaune-Jacot.
Mais le voleur n'en vint pas moio^; Il me saisit par les deux poings ; J'eus beau me tordre et me débattre, Trop faible contre un diabb; à quatre , Qui dans ses longs bras m'enlaça.
Comme eût fait un serpent boa.
Chorus :
Jaune-Jacot! Jaune-Jacut! etc.
— Emplissez les verres de sangaré, s'écria le major d'une voix tonnante^, et il continua :
JauneJacot ! Jaune-Jacot !
Cours te cacher, hideux magot ,
Dans les joues sauvages
Des noirs marécages Où tu distilles tes poisons.
Nous buvons et noua te narguons.
Que peut ta colère impuissante , Quand le sangaré nous enchante , Jaune-Jacol?
Mais, comme un cauchemar maudît, Sur mon ventre il reste accroupi.
Je sens ma poitrine haletante »
Tour à tour glacée et brûlante.
Et , sous l'étreinte du lutin i Ma gaité se change en chagrin.
Chorus :
Jaune-Jacot! Jaane'Jacot ! etc.
Lorsque le sangaré, fortement épicé, eut disparu des verres, l'excitation devint plus violente. L'amphitryon s'écria d'un ton déplus en plus altier :
— Du vin! messieius, du vin!
Puis continuant :
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Jaune-Jacot ! Jaune-Jacol I Que ton bisaïeul Aslaroth Trouve pour ta panse Une autre pitance.
Ne compte plus sur notre peau , Sans le mélanger avec l'eau , Nous sablons le jus de la treille.
Regarde sa couleur vermeille, Jaune-Jacot!
Mais Jacot ne me lâche pas ,
Et je suis voisin du trépas.
En vain du docteur la lancette
Tire palette sur palette;
L'honnête homme y perd son latin,
Et je redoute le sapin.
Chorm :
Jaune-Jacot! Jaune-Jacot! etc.
— De Feaii-de-vie! s'écria le major; emplissez les verres d'eau -de-vie ! Honte au poltron qui reculerait!
Je fus le seul poltron de la société. Mon âge, il est vrai, me servait d'excuse. L'orgie allait bon train. Le major poursuivit sa ronde. Son visage, naturellement incandescent, jetait maintenant des vétincelles.
Jaune- Jacol! JauneJacot I Rebrousse chemin au plus tôt.
Que la gueule frustrée
Renonce à la curée.
Décampe avec la mort ta soeur, Comn\c toi laide à faire peur.
Contre ta rage famélique , L'eau-de-vie est un spécifique, Jaune-Jacot.
Pour chasser le fils de Salan, Allumons le bol pétillant.
Vive le punch à Teau-de-Yie !
Je conseille à la compagnie De boire et chanter jour et nuit , Jacot-lc-Jaune a peur du bruit.
Chorus :
Jaune-Jacot! Jaunc-Jacol! elc.
Jaune-Jacot , Jaune-Jacot , résonna avec un bruit capable de réveiller ses victimes couchées dans les palissades. L'orgie arrivait à son comble. Notre premier lieutenant m'avertit que le canot attendait les jeunes officiers pour les reconduire à bord. Homme considéré ! je profitai de son avis, tout étonné encore de la 3cène dont je venais d'être témoin.
Je ne sais s'il y avait en effet, dans la ronde
^0 RATTLIN LE MARIÎf,
du major, quelque vertu magique, quelque puissance d'exorcisme, mais il est certain que si un grand nombre de nos officiers s'éveillèrent avec la tête lourde, aucun symptôme de la fièvre jaune ne se montra le lendemain parmi nous.
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