‹ Rattlin le marinChapitre 7 sur 42 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

InsabordinatioQ suivie d'élévation. — Un midshipman , hissé au militiu des airs . offre une leçon pratique des oscillations du pendule.

Mon intention n'est pas d'écrire un journal de ma vie, qui ressemble à celle de tous les midshipmen dans les Indes -Occidentales. Je vais donc franchir plusieurs mois que nous passâmes en assez bonne santé, faisant de bonnes prises , coulant bas quelques pirates, et dépensant un argent rapidement gagné , d'une ma- ' nière plus rapide encore.

Mes camarades m'ont laissé peu de souvenirs; c'étaient, en général, des jeunes gens d'une ignorance choquante qui, ayant quitté trop tôt l'école, avaient une aversion profonde pour les livres, et tournaient en dérision toute autre science que la routine de leur métier. Deux ou trois mots d'origine grecque que je persistais à employer me forcèrent, beaucoup plus souvent que toute autre cause, à me boxer avec

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eux. Je me rappelle que le mot idiosjncrasie me valut, à moi, deux coups de poing sur les yeux et une luxation de l'épaule à mon antagoniste, culbuté à la fin du combat. Je me vis forcé de réformer ma langue.

A ces inconvénients près, j'aimais réellement mon genre de vie; car, malgré mes petites brouilles avec mes camarades, j'étais aimé de tout le monde. Le capitaine m'aimait pour ma mise toujours soignée, pour mon extérieur engageant et la bonne figure que je faisais près de lui dans son cabriolet. J'étais, en effet, un joli aide-decamp à mener en ville. Peut-être avait-il d'autres motifs; mais^ malgré toute son amitié pour moi, il me traita un jour bien tyranniquement.

J-^e docteur et le commis aux vivres m'aimaient, parce que je pouvais causer raison avec eux sur d'autres matières que sur la navigation. Le maître de manœuvres m'adorait presque, parce que j'avais un talent naturel pour le dessin. Je lui dressais des plans de la capacité et de l'arrimage de sa cale. Je faisais les croquis des caps et des pointes de terre sur son livre de loc particulier, toutes choses auxquelles il consentait à mettre modestement son nom. Les autres officiers supérieurs me regardaient

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comme un bon garçon; mes camarades, enfin, MM. les midshipmen , m'aimaient, parce que j'étais toujours heureux et content, et parce que je leur prétais de l'argent.

L'équipage, jusqu'au dernier mousse, aurait

tout fait pour moi, parce que c'était bien

ridicule, sans doute... j'avais coutume, pendant les premiers mois, de pleurer comme un enfant, lorsqu'on infligeait la peine du fouet; plus tard, quand je me fus guéri de cette faiblesse, j'obtenais le pins de grâces qu'il m'était possible de M. Farmer, notre premier lieutenant. J'osais prendre cette liberté avec lui, quand je le voyais de bonne humeur; mais je ne l'osais jamais avec le capitaine.

Ce dernier me montrait bien de l'attachement, mais c'était un sentiment par trop fantasque et capricieux.

Plus je faisais voile avec lui, plus j'avais d'occasions de le craindre, sinon de le haïr.

Le pauvre homme n'avait aucune ressource intellectuelle. On conçoit qu'il se livrait à la boisson. Une fois sous l'influence du vin, il était gai, malin, tyrannique et même cruel, suivant l'air du temps; mais, si les pieds lui manquaient parfois, sa langue était toujours bien pendue. L'influence du vin le rendait même

éloquent. Elle aiguisait son intelligence, et augmentait prodigieusement son aptitude au mal. C'était un grand malheur pour tout l'équipage que l'esprit du capitaine ne fût jamais sainement occupé. J'ai dit qu'il raffolait de mon individu ; mais je redoutais son affection. Je me comparais au chien enfermé dans la même cage avec un tigre qui joue avec lui, mais qui peut l'étrangler et le dévorer d'un moment à l'autre. Jusqu'ici, nous n'avions pas eu le plus léger différend ; plusieurs fois même, il avait cherché à m'étre agréable, au détriment du service et à l'encontre de la discipline que M. Farmer tenait à cœur de maintenir. Je m'endormais là-dessus; et qui pourrait blâmer cette conduite dans un enfant? D'ailleurs le capitaine Rend m'était nécessaire. Je ne pouvais profiter de mes revenus d'Angle" terre, qu'en le priant d'endosser mes traites sur Londres.

Cependant la griffe cachée sous la patte de velours qui jouait avec moi et caressait ma vanité, devait finir par me blesser. Elle s'abaissa soudain et s'enfonça profondément dans mon cœur.

Le commis aux vivres m'enseignait les échecs. Ce jeu était déjà devenu une passion pour moi. Celait mon tour à diner dans la grand'chaliibre

et j'y fus conséquemment invité. La partie d'échecs que je me promettais rehaussait le prix de l'invitation. Le matin même, le capitaine s'était entretenu amicalement avec moi.

Il avait été gracieux, et moi plaisant, autant qu'il m'était donné de l'être. Je lui avais raconté l'histoire de mes différents instituteurs, et il avait eu la bonne grâce de s'en amuser. J'étais descendu dans la chambre des midshipmen , quand, une heure environ après avoir reçu et accepté l'invitation des officiers de la grand'chambre, je vis sortir, de la porte entre-bâillée, la tête du domestique du capitaine, qui me cria d'un ton croassant:

— Le capitaine Reud présente ses compliments à monsieur Rattlin, et espère l'avoir à dîner aujourd'hui.

Je répondis nonchalamment et lestement peut-être.

— Dites au capitaine que je dhie dans la grand'chambre.

Mon intention n'était pas de lui manquer de respect , car je le respectais. Le drôle , chargé de porter ma réponse, la dénatura, sans doute. Je l'ignore. J'avais à peine donné mon excuse, que je ne me rappelai plus si j'avais employé le mot compliment ou le mot respect, ou si, dans mon étourderie, je n'avais pas oublié l'un et l'autre»

Je diriai donc dans la grand'chambre, je fis ma partie d'échecs , et j'étais tout glorieux de l'avoir gagnée , lorsque le tambour battit l'appel du soir. J'avais pour station les quatre caronades les plus reculées du gaillard d'arrière. J'étais accouru en toute hâte, et les sous-pieds n'étant pas encore inventés à cette époque , mon pantalon remontait jusqu'au-dessus du mollet. Je passai près du capitaine , en portant la main à mon chapeau, et je commençai l'appel de mes hommes. Ne croyant avoir encoujii aucun reproche, je jetai un regard ou deux sur mon commandant, mais je n'en reçus aucun signe de bienveillance. Sa petite physionomie jaune , contractée par la mauvaise humeur , ne ressemblait pas mal à ces figures de cuivre mal façonnées et bosselées qui ornent le marteau des maisons. Il avait une pointe de vin comme tous les après-midi , mais son esprit vindicatif maîtrisait ses sens.

— Vous avec donc dîné dans la grand'chambre, monsieur Rattlin?

— Oui , capitaine , répondis-je en portant respectueusement la main à mon chapeau.

Les regards de mon interlocuteur n'annonçaient rien de bon.

— Et vous n'avez pas daigné me rendre les

compliments que je vous adressais avec mon invitation inopportune î

— Je ne puis me rappeler , monsieur.

— Monsieur Rattlin, en considération de votre ignorance , je puis pardonner un affront qui m'est personnel , mille tonnerres! mais , par le Dieu vivant , je ne puis pardonner le mépris qu'on affiche pour le service. Jeune et impertinent vaurien que vous êtes, que signifie cet accoutrement? Que voulez-vous dire en venant à bord à moitié habillé ? Regardez vos culottes , monsieur.

— Le capitaine est dans une de ses grandes colères, pensai-je en me baissant tranquillement pour faire descendre le vêtement malencontreux.

— Monsieur Farmer , monsieur Farmer , Yoyez-vous ce jeune drôle ? s'écria le commandant. Dieu me damne, s'il ne fait pas de mon gaillard d'arrière un cabinet de toilette , et pendant l'inspection encore , ce qui est presque la parade. A moi, maraud! ho! ho! mon petit monsieur. Il est beau, le monsieur! Un orgueilleux petit bâtard !

Ce dernier mot pénétra comme un fer brûlant dans mon cœur. Une explosion de poudre aurait eu lieu dans mon crâne, qu'elle n'en

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aurait pas ébranlé plus rudement le contenu. Mais la commotion fut rapide , et laissa après elle un calme peu naturel,

' — ■ De grâce , monsieur , lui dis-je en marchant à lui résolument , faites-moi l'honneur de m'apprendre qui vous a dit que j'étais bâtard. ^ — Entendez-vous l'impudence! Et qui donq est votre père ? Comment le nommez-vous ? '

— Que ne puis-je le connaître! m'écriai-je en fondant en larmes ; mais je rends grâces au ciel que ce ne soit pas vous.

— En haut du mât! en haut du mât ! Où est le maître d'équipage ? Faites-le grimper, faitesle grimper. A moi contre-maître! bosseman !

■ Quand le maître d'équipage arriva sur l'arrière, j'étais déjà de quelques enfléchures en haut du gréement. Ce retard, dont l'intention était bienveillante pour moi; m'épargna l'ignominie d'un coup. Deux fois je regardai les vagues bleues et transparentes. La tentation fut forte. Ces vagues semblaient me convier au repos; mais je regardai sur le pont, et, contemplant la chétive et jaune figure de jocko qui grimaçait sous moi , je me dis : — Non pas pour un pareil être ; il n'en vaut pas la peine.

En poursuivant ma route vers la hune, je

me disais : — Ce matin encore il m'aimait ! Pauvre nature humaine, inconstante et lunatique! Arrivé sur les traversins du mât de hune^ je lui avais déjà pardonné. Mon grand défaut, dans le cours de ma vie , a été de manquer de bile , suivant l'expression de Shakspeare. Dieu sait combien de fois j'ai pardonné, parce qu'il m'était impossible de haïr.

Mais je n'étais pas au bout de mes épreuves. Assis confortablement sur les traversins du mât de hune, je songeai à ce pauvre don Silva , qui m'y avait envoyé une première fois, et qui s'en était repenti. — Le capitaine s'en repentira aussi, pensai-je; la faute d'ailleurs n'est pas entièrement la sienne. J'ai agi à l'étourdie; tout cela finira par un déjeuner.

Tout-à-coup la voix perçante du petit créole frappa de nouveau mon tympan.

— A la tête du mât ! à la tête du mât !

— Mais , monsieur.

— Plus haut, monsieur, plus haut.

J'hésitai. — L'ordre est répété avec d'horribles menaces et une série d'imprécations. Le gréement du perroquet n'avait pas d'enfléchures. Il avait fait toute la journée une chaleur épouvantable. Le goudron découlait des haubans. Il m'en coûtait de gâter mes belles culottes

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blanches en grimpant. Mais voyant la furie du capitaine à son comble, je me résignai à gagner la tête du mât de perroquet, en embrassant d'une main son bâton et en appuyant les pieds sur les baies du gréement ; mon vêtement inférieur , lorsque cet exploit fut accompli , semblait avoir servi de serpilière pour nettoyer un chaudron de goudron renversé.

Mais je ne devais pas rester long-temps tranquille dans ma position périlleuse sur le mât élevé et étourdissant. Mon étonnement et mon effroi furent sans bornes quand j'entendis le capitaine Reud vociférer :

— Encore plus haut , monsieur !

Le bâton royal était nu ; il n'y avait d'attaché que les drisses des flammes , dont l'une tournait dans la pomme, c'est-à-dire dans cette boule qui se trouve au haut de tous les mâts et ressemble à un bouton. Je n'aurais pu, quand je l'aurais tenté, atteindre le haut du bâton nouvellement graissé. Un matelot expérimenté y serait parvenu sans aucun doute; mais un de ces honorables citoyens qui décrochent un jambon ou un mouchoir au mât de Cocagne dressé dans les jours de réjouissances publiques, aurait grimpé de quelques pouces tout au plus.

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— Que prétend donc le tyran ? me dis je à moi-même. Il sait que je ne puis faire ce qu'il demande; il sait que^ si je l'essartais, il est probable que ce bâton glissant écliapperait à mon étreinte et que je roulerais dans la mer. S'il veut m'assassiner, il m'assassinera de sa main. Lui pardonner!... jamais. Je veux le braver d'abord ; je me vengerai ensuite.

Alors descendit de nouveau sur moi, mais non pas du ciel, cette résolution calme et froide qui rend les caractères doux si dangereux et dont les blonds sont particulièrement capables. Quand dans ces tempéraments la pâleur devient fixe et n'est plus produite par des causes physiques, méfiez -vous de leur vengeance, car ils concentrent les haines et les rancunes d'une vie en quelques instants; et, quoique le paroxisme soit ordinairement court, il n'est que trop souvent fatal à eux-mêmes et à leurs victimes.

Tandis que je descendais le gréement, de noires pensées se pressaient dans ma tête et des images de sang passaient sous mes yeux. Je me demandai où je pourrais arracher une arme offensive ; mais cette idée fut instantanée et je la repoussai avec un puissant effort.

Enfin j'atteignis le pont, où le capitaine fu- II. G

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rieux demeurait muet de surprise à cet acte insolent d'insubordination. Les hommes étaient encore sous les armes et partageaient l'étonnement de le«r chef , mais non , j'en suis convaincu, ses autres sentiments.

Arrivé sur le pont , je marchai droit au capitaine Reud, et je lui dis lentement , mais en grinçant des dents :

— Tyran , je vous méprise. Je viens avec préméditation commettre un acte de mutinerie. Je me constitue prisonnier. Je demande à être jugé par une cour martiale. Il n'est rien que je ne sois prêt à souffrir pour vous échapper, et je ne crois pas qu'avec toute votre férocité vous puissiez me faire pendre. Je me regarde comme étant aux arrêts. Tournant alors les talons , je me préparais à descendre l'écoutille du gaillard d'arrière.

Le capitaine Reud m'écouta jusqu'à la fin en silence, et me laissa même desfcendre sans encombre la moitié de l'échelle; mais, sortant soudain de sa stupéfaction , il s'élança derrière moi , me frappa du pied au milieu du dos et m'envoya mesurer le milieu du second pont. Je me relevai tout meurtri et je me dirigeais vers la chambre des midshipmen , quand deux marins me saisirent et me traînèrent sur le

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gaillard d'arrière. Je me trouvai de nouveau face à face avec mon oppresseur courroucé , et j'attendis sa parole avec un regard de haine et de défi.

— A la tête du mât ! monsieur, à la tête du mât ! à l'instant même.

— Je n'irai pas. Je me considère comme votre prisonnier.

M- Vous refusez d'y monter ?

— Oui.

— Contre-maître^ les drisses des signaux; attachez monsieur Rattlin. L'ordre fut exécuté. — Hissez maintenant le renégat jusqu'à la pomme du grand mât.

En un instant je me trouvai suspendu à une étroite corde blanche, flottant à droite et à gauche au milieu des airs et bientôt hissé au sommet du mât et rudement serré contre la pomme. Croira-t-on à ce récit? Difficilement; et néanmoins jamais relation ne fut plus véridique. Aucun officier n'intervint pour empêcher cette atrocité de s'accompHr. Mes souffrances étaient des plus intenses. Le soleil était encore chaud ; mon chapeau tomba pendant mon ascension involontaire ; le vaisseau courant vent arrière avec ses huniers, les oscillations étaient terribles à un point si élevé. Je

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souffrais horriblement du roulis; la ligature serrée autour de ma poitrine opprimait mes poumons et torturait mes chairs; ma respiration devenait de plus en plus difficile , et je n'avais pas souffert dix minutes que je m'évanouis. Le capitaine Pteud ne me vit pas plus tôt monter, qu'il s'éloigna après avoir fait défense de me descendre.

Dès qu'il fut rentré dans sa cabine , le premier lieutenant, le docteur, le commis aux vivres et les officiers de quart tinrent en toute hâte une consultation sur ma situation. Mais le bon docteur n'en attendit pas le résultat ; il descendit immédiatement et dit au capitaine que si je restais où j'étais je mourrais certainement. Ceux qui connaissent la marine de cette époque devineront la réponse.... les autres ne la sauraient deviner :

— Qu'il meure , et qu'il aille au diable!

Le bon docteur remonta sur le pont désespéré. M. Farmer me héla alors une fois, deux fois et trois fois , sans recevoir aucune réponse. Je distinguais sa voix; mais, en ce moment, mes sens m'abandonnaient. La mer, avec son vaste horizon , m'apparaissait immense et sans bornes de la grande élévation où j'étais 'si/spendu ; elle semblait tourner autour de moi;

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le ciel participait à ce mouvement rapide et éblouissant. Misérable créature, suspendue par une corde et au bout d'un bâton entre le ciel et la terre , entre la vie et la mort, je me crus un moment le pivot de la création. Mes idées devenaient de plus en plus confuses ; de mes sensations il ne me restait plus que la douleur; la douleur même cessa pour moi : je mourais.

M. Farmer, ne m'entendant pas répondre , fit monter un de ses gabiers pour voir dans quel état je me trouvais. Le matelot n'atteignit pas plus tôt le gréement du perroquet qu'il annonça que j'étais mort. Un cri d'horreur s'éleva sur le pont. A ce cri, le capitaine s'élança de sa cabine; il était frénétique de douleur; il pleurait comme un enfant. Il aida de ses mains à me descendre; il me reçut dans ses bras; ii m'emporta lui-même dans sa cabine; il sanglotait, comme un enfant volontaire qui aurait tué son agneau favori, ou une petite fille, sa colombe. Mes poumons ne reprirent leur jeu que long-temps après. Je revins lentement à la vie. On suspendit pour moi un hamac dans la cabine. Epuisé et l'esprit égaré, je tombai dans un profond sommeil.

Je m'éveillai un peu après minuit, parfaitement calme et ne souffrant plus que du sillon

tracé sur ma poitrine par le cordage. Le capitaine était assis près d'une table; une lanterne, unique luminaire de la cabine, éclairait ses traits , qui portaient l'empreinte d'un profond chagrin et d'un remords sincère. Il était immobile, les yeux fixés sur mon hamac. L'épaisseur de J'ombre où je me trouvais l'empêchait de voir ma figure. Il s'avança près de moi avec les précautions d'une femme, etane dit d'une voix douce : •

— Ralph, mon cher enfant, dormez-vous?

Le son de sa voix frappa mon oreille comme

la voix mélodieuse d'une mère.

— Non , capitaine Reud , mais j'ai bien soif. En un instant, il fut à mon coté avec du vin

et de l'eau. Je les reçus des mains de celui que , dans mon animosité , j'aurais assassiné quelques heures auparavant.

— Ralph, me dit-il en reprenant le verre, Ralph, sommes-nous amis?

— Oh! capitaine Reud, comment ave^-vous pu traiter ainsi un pauvre garçon qui vous rei^pectait , qui vous aimait tant?

— J'étais fou.. .Me pardonnez-vous , Ralph ? Il prit ma main que je lui abandonnai.

— Oui, sans doute; oui, sans doute; mais faites-moi une petite faveur en retour.

— Tout ce que vous voudrez, tout ce que vous voudrez , Ralph. Je vous promets de ne jamais plus vous envoyer à la tête du mât.

— Oh! je ne pense pas à cela; j'ai eu tort de vous mettre en colère. Punissez-moi, hissez-moi à la tête du mât... faites tout ce que vous voudrez de moi, capitaine Reud, mais ne m'appelez pas bâtard.

Il ne répliqua rien; il me pressa la main avec ferveur , il la porta à ses lèvres et l'embrassa... Oui, sur mon âme, il l'embrassa... Alors après un moment de silence , il murmura d'une voix douce :

— Bonne nuit.

Et comme il entrait dans l'arrière-cabine pour se coucher, je l'entendis distinctement

s'écrier :

— Dieu me le pardonne....! J'ai été bien cruel envers cet enfant.

Le lendemain, nous étions les meilleurs amis du mondC; et pendant les trois années que j e passai encore avec lui, jamais un reproche, jamais un regard de colère, ne furent échangés entre nous.

Qu'on me permette de faire trois observations sur cet événement mémorable pour moi. La première est qu'à cette époque je n'exerçais aucun contrôle sur les mouvements de ma colère,

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contrôle si nécessaire pour prévenir l'outrage, ou pour le venger.

Je sais qu'un grand nombre de mes lecteurs et de mes lectrices qualifieront ma conduite de pusillanime et d'abjecte. Que voulez-vous ! Le lait de ma bonne nourrice coulait encore dans mes veines. Tout ce que je puis dire pour me justifier, c'est qu'aujourd'hui je suis tellement changé en bien ou en mal , qu'une pareille tragédie aurait un tout autre dénouement.

Ma seconde remarque, c'est que le capitaine avait un bon cœur, mais qu'il était bien l'exemple le plus frappant des résultats déplorables d'une éducation mal dirigée et du danger d'accorder un grand pouvoir à la jeunesse et à l'ignorance. Jamais homme, avec de bons sentiments innés, n'eut une morale plus incertaine.

Enfin , ce récit ne saurait être considéré comme un libelle contre le service naval , ou un trait d'exagération. Quant au reproche d'être un libelle, la conduite plus raisonnable de nos mille capitaines, leurs soins paternels pour leurs équipages et la stricte justice qu'ils administrent, ne sauraient rien perdre à un acte de tyrannie commis par un membre isolé de leur

corps ; et quant au reproche d'exagération , qu'on se souvienne que, dans la même année et dans la même station que celle où je voyageai à travers les nues, un autre capitaine fit plonger dans le goudron et couvrir de plumes un de ses midshipmen , et le garda dans cet état pendant plus de six semaines. Ce bipède plumé, qui n'était plus un homme, puisque l'homme est un bipède sans plumes de par Platon , habitait le poulailler du capitaine. On ne dit pas , mais il est probable qu'il lui faisait couver des œufs. Il est vrai que le nouveau volatile, étant libéré du service et redevenu simple citoyen, attaqua devant les tribunaux civils son persécuteur pour exercice illégal de la métempsycose, et reçut d'énormes dommages et intérêts. Mon supplice ne fut jamais ébruité hors du vaisseau.

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