Ravenne
l’est de Bologne, non loin du rivage de l’Adriatique, est située, au milieu d’une plaine basse et triste, une petite ville de province, aujourd’hui presque déserte et à demi morte, mais qui jadis servit d’asile aux derniers empereurs romains d’Occident , de résidence aux rois ostrogoths, de capitale aux gouverneurs de l’Italie byzantine. Par les grands souvenirs qu’elle évoque, par les monuments qu’elle conserve d'un passé glorieux, Ravenne, malgré sa décadence, garde une importance singulière pour l’archéologue, pour l'artiste et pour l’historien. Ici, mieux qu’en Orient, mieux qu’à Constantinople même, on peut étudier l'art byzantin du ve et du vic siècle; ici, mieux qu’à Rome, on peut saisir sur le vif et comprendre l’influence si remarquable qu'exerça sur l’Italie l’art chrétien d’Orient.
Pendant près de trois cents ans, du ve au vme siècle, Rome, quoique résidence des papes et capitale du monde chrétien , ne fut , en Italie, qu’une ville de province. Le jour où Constantin avait porté l’empire à Byzance, la décadence avait commencé pour elle ; lorsque en 403 le faible Honorius chercha dans Ravenne un refuge contre l’invasion barbare, quand cette même Ravenne devint la capitale du royaume ostrogothique d’abord, et plus tard de l’exarchat byzantin, l’importance de Rome diminua encore. Les riches églises élevées par la munificence impériale, les décorations magnifiques confiées à d’habiles artistes, tout cela fut réservé à Ravenne; et, tandis que dans la Rome pontificale l’influence byzantine pénétrait moins profondément la tradition romaine, dans sa rivale, au contraire, rattachée de bonne heure à Constantinople par de constantes relations, et devenue plus tard le centre de l’administration byzantine en Italie, l’art oriental s’épanouit comme en pleine terre. Dans cette Pompéi italo-by\antine , plus grecque encore qu’italienne, l’art chrétien du ve et du vie siècle a laissé ses plus vivants et ses plus magnifiques souvenirs.
Un homme du xve siècle, le moine camaldule Antoine Traversari, un de ces précurseurs de la Renaissance dont M. Miintz a tracé le portrait, ressentait vivement, en passant à Ravenne, l’impression profonde que produisent ses édifices sacrés h Peu de villes en effet se prêtent mieux à une évocation vivante et complète du passé. Les monuments les plus considérables y ramènent tous l’esprit vers un même art et vers une même époque: aucun intérêt étranger n’y vient troubler cette calme et paisible contemplation : le silence des rues désertes, le grand air de tristesse et d’abandon répandu sur toutes choses, la solitude recueillie des grandes basiliques, invitent à s’oublier librement dans les souvenirs du passé. Lorsque, dans San Apollinare Nuovo, le regard
1. Epistolcc , pages 420, 421, édition Mehus. Cf. Müntz, les Précurseurs de la Renaissance, page 1 1 3.
Bas-relief antique conserve' à Saint-Vital. — Dessin de MI1<J Marie Weber.
surpris s’arrête sur cette longue procession de saintes aux costumes éclatants, lorsque, dans Saint-Vital, il contemple ces curieuses mosaïques où apparaissent, dans l’éclat de la pompe impériale, Justinien et Théodora , lorsqu’il se porte sur ces saints guerriers revêtus des insignes des hauts dignitaires de l’empire, il croit presque voir, au bout d'un instant, s’animer ces calmes et immobiles figures, et l’esprit se replace naturellement dans le milieu où sont éclos ces admirables monuments. Galla Placidia, Théodoric, Justinien, ne sont plus ici des noms vides de sens ou d'intérêt; à chaque pas on rencontre leur souvenir, on touche du doigt leurs œuvres ou leurs images; devant ce commentaire sensible des récits historiques , les paroles des vieux chroniqueurs, les sèches mentions des annales s’animent d’une vie nouvelle ; on se reporte sans effort à ces temps reculés, et de cette sorte de vision historique naît une vue plus nette et une intelligence plus claire des monuments.
Pour comprendre Ravenne il ne suffit point de la décrire telle qu’elle est aujourd’hui, il faut la reconstituer telle qu’elle était à l’époque byzantine, avec sa multitude d’églises et de palais; il faut remettre les édifices au milieu des hommes qui les ont vu construire, et, s’il se peut, entrer dans l’esprit de ces hommes, les voir agir et penser. Les Mirabilia urbis Romœ, ces guides des pèlerins du moyen âge dans la Ville éternelle, en nous promenant parmi les édifices, en nous contant les naïves légendes qui s’attachent aux monuments, nous offrent une image singulièrement vivante et curieuse de la Rome des premiers siècles : c’est un tableau du même genre qu’il nous faut tracer pour Ravenne. Pour visiter la cité byzantine, nous aussi nous suivrons un guide du moyen âge, nous lui demanderons de nous décrire les principaux monuments , de nous conter les belles légendes qu’il sait sur chacun d’eux, de nous parler des grands noms qui y sont attachés, et quand, sous la conduite de ce cicerone parfois naïf, toujours intéres-
sant, nous aurons bien compris ce qu’était Ravenne au vne ou au vme siècle, nous examinerons à notre tour, à un point de vue plus scientifique, ce qui subsiste encore de la ville byzantine, l’architecture de ses monuments, les mosaïques de ses églises, les sculptures et les ivoires de ses basiliques et de son musée1.
i. Les monuments de Ravenne ont été déjà plusieurs fois étudiés et nous ne prétendons point à ce sujet dire des choses fort nouvelles; nous avons voulu simplement résumer et coordonner les résultats des travaux antérieurs, qu’un séjour assez long à Ravenne nous a permis de contrôler. Les principaux de ces travaux, auxquels nous aurons plus d’un emprunt à faire, sont : Ciampini, Vetera monumenta, 1690, dont les reproductions sont malheureusement fort mauvaises; Garrucci, Storia délia arte christiana (en particulier le tome IV où sont reproduites toutes les mosaïques); Quast, Die ait. christlichen Bauwerke von Ravenna; l’excellent opuscule de Rahn : Ravenne. 1869 ; Richter, Die Mosaiken von Ravenna, 1878. Il faut citer encore : Schnaase, Geschichte der bildenden Künste im Mittelalter, tome III ; Hübsch, Die altchristlichen Kirchen, et, en français, le remarquable travail de M. Bayet : Recherches pour servir à l’histoire de la peinture et de la sculpture chrétiennes en Orient, 1879, auquel nous aurons plus d’une fois recours. 11 nous semble pourtant que ces divers travaux, faits surtout au point de vue archéologique, ont trop laissé dans l’ombre l’étude si intéressante du milieu où se sont produites ces œuvres. C’est pourquoi nous y voulons insister.
RAVENNE A l’ÉPOQUE BYZANTINE
n prêtre de Ravenne, qui écrivait dans les premières années du ixe siècle, Agnellus, abbé de Saint-Barthélemy et de Sainte- Marie des Blachernes, nous a laissé sur sa ville natale un petit livre fort curieux. Dans son Liber pontijlcalis de l’église de Ravenne, il a raconté , à l’intention des moines de son monastère, la vie des archevêques qui, pendant huit cents ans, se succédèrent sur le siège de saint Apollinaire. Mais on ne vit point impunément dans un milieu tel que Ravenne; en parcourant les rues, en pénétrant dans les basiliques, le bon religieux n’a pu s’empêcher de prendre intérêt à ces mosaïques éclatantes, à ces édifices somptueux ; il a copié les inscriptions qui couvraient les parois ou décoraient les sarcophages, il a décrit les peintures qui ornaient les murailles, il s'est fait conter les miracles et les pieuses légendes qui s’attachaient aux monuments. Tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il avait entendu, il l’a, sans choisir, versé dans son livre, et c’est peut-être ce qui en fait le charme principal. Sans doute il lui arrive de confondre les époques, de brouiller les personnages, de travestir l’histoire même ;