CROSSE ÉPISCOPALE EN IVOIRE
Dessin de M110 Herwegen.
mais il décrit consciencieusement, il conte avec une naïveté admirable, et, si parfois ses longueurs excitent quelque impatience, si son bavardage semble hors de propos, pourtant il faut lui savoir gré d’avoir
— chose bien rare au ixc siècle — pris soin de décrire les monuments
du passé. Il est médiocre historien, je le veux, mais assez bon archéologue, et si nous pouvons tracer un tableau vivant de la Ravenne
byzantine, de ses monuments, de ses légendes, c’est à lui seul que
nous le devons h
Aujourd’hui Ravenne est assez loin de la mer; jadis elle avait, presque à ses portes, un port sur l’Adriatique. C’était Classis, la ville commerçante et industrieuse, dont la rade, toujours remplie de navires d'Orient, abritait aussi la flottille de guerre byzantine. Le voyageur venant de Constantinople qui débarquait ici sur la terre italienne pouvait aisément se croire encore en Orient. A Classis on parlait le grec autant et plus que le latin, des négociants syriens y faisaient des affaires, des fabricants d’Antioche y étaient établis, des soldats grecs ou asiatiques y tenaient garnison et un quartier de la ville s’appelait l’Arménie. Mais ce qui frappait surtout le nouvel arrivant, c’était la multitude des basiliques, grandes et petites, qui s’élevaient dans Classis. Ici se conservaient les plus anciens, les plus illustres souvenirs de l’église chrétienne de Ravenne; ici, dans la basilique de Saint- Probus et dans celle de Saint-Eleucadius, on montrait avec respect les tombeaux des premiers successeurs de saint Apollinaire, et sur la façade de l’église des mosaïques perpétuaient l'image et la mémoire de plusieurs d’entre eux. Là, dans le monastère qui portait son nom, était enterré l’archevêque saint Sévère, sur le sépulcre duquel s’accomplissaient chaque jour maints beaux miracles qu’on pourrait conter. Les
i. Assurément Ravenne, telle que la décrit Agnellus, n’est pas de tout point la ville byzantine, mais le chroniqueur est assez voisin de l'époque que nous étudions, et les faits qu'il raconte ont un caractère d’antiquité suffisant pour qu'on puisse sans inconvénient chercher dans son livre un tableau exact de la capitale de l'exarchat.
moines du couvent, fort dévots à leur saint protecteur, en faisaient de longs récits aux visiteurs étrangers; et plus d’un pèlerin peu scrupuleux dut songer — c'était l'usage au moyen âge — à dérober quelque parcelle de reliques aussi efficaces ; la tentation était si grande qu’un archevêque de Mayence n'y résista point : il vola aux moines saint Sévère tout entier, et l’emporta en Germanie.
Classis comptait bien d’autres églises encore : Sainte-Euphémie ad mare toute étincelante de mosaïques; Saint-Serge construit par les ariens, et, plus célèbres que toutes les autres, YEcclesia Petriana et la belle basilique, encore debout aujourd'hui, de Saint-Apollinaire. L ’Ecclesia Petriana , bâtie au ve siècle par l’archevêque Pierre Chrysologue, était la plus grande, la plus magnifique des églises de Ravenne; ses murailles étincelaient de mosaïques et de pierres précieuses, ses autels de vases d’or et d’argent. Mais elle possédait un trésor plus riche encore, c'était une image du Christ peinte au-dessus de la porte principale, et si belle que le Seigneur lui-même n'avait point dédaigné de s’y reconnaître. Un pieux ermite, disait la légende, ne cessait de demander à Dieu de lui faire voir la forme qu’il avait prise sur la terre, et une nuit un homme en vêtements blancs lui apparut dans son sommeil et lui dit : « Ta prière a été exaucée. Lève-toi, va dans la ville qui s'appelle Classis, cherches-y l'église de Pierre, et quand tu y seras entré, jette les yeux au-dessus de la porte : tu m'y verras, représenté tel que j’ai été sur cette terre. » Plein de joie, il se mit en route, accompagné de deux lions qui vivaient avec lui, et quand il eut trouvé la peinture, il tomba comme en extase et peu après il rendit l’âme.
D'autres souvenirs plus historiques et plus vivants peut-être se rencontraient à Saint-Apollinaire. Dans cette basilique, la plus belle de l'Italie à ce que disaient les gens de Ravenne, devant cette abside encore aujourd’hui décorée de si curieuses mosaïques, reposaient les plus illustres des archevêques, les plus chers aussi au cœur des Raven-
nates, tous ces grands ambitieux qui sans trêve avaient combattu la papauté romaine et lutté pour l’indépendance de leur église. Ici, Maurus, sur l’épitaphe duquel on lisait ces hères paroles : « Au temps de l’empereur Constantin il affranchit son église de la servitude des Romains » ; là, Reparatus, qu’une mosaïque montre encore tenant à la main les privilèges obtenus de l’empereur; plus loin, Félix, dont une longue épitaphe célébrait la gloire et les malheurs, et, qui par ses miracles autant que par son dévouement à l’église, avait laissé dans Ravenne un long et reconnaissant souvenir; Théodore enfin, le traître, qui le premier se soumit à la papauté romaine et dont tout prêtre maudissait la mémoire en passant devant son tombeau.
Puis c’était le baptistère à côté de YEccIesia Petriana, puis des monastères, celui de Saint-Matthieu et de Saint-Jacques orné de mosaïques, et celui de Saint-Jean, dont les moines racontaient une curieuse légende, l’une des plus amusantes sans nul doute du livre d’Agnellus. L’abbé de ce couvent avait dû pour un procès se rendre à Constantinople ; après bien des semaines, il réussit à voir l’empereur et ayant exposé son affaire il reçut pour l’exarque une lettre qui lui donnait pleine satisfaction. Bien vite il courut au port, mais aucun navire ne partait pour Ravenne. Très embarrassé et fort en peine , il errait le long du rivage, quand soudain, au milieu de la nuit, trois hommes noirs l’accostèrent: « Pourquoi ce trouble, abbé Jean? lui demandèrent les inconnus. - — - J’ai obtenu de l’empereur, dit-il, tout ce que je demandais, mais je suis resté bien longtemps ici et je n’ai point de navire pour rentrer à Ravenne : voilà pourquoi je suis si triste. Les hommes noirs lui répondirent : « Si tu veux faire tout ce que nous te commanderons, demain tu seras dans ta maison » ; et comme l’abbé consentait à tout : « Prends cette baguette, dirent les inconnus, et dessine un vaisseau sur le sable, avec ses voiles, ses rames et ses matelots. » 11 obéit : « Maintenant couche-toi dans la cale. Tu vas entendre le mugis-
sement des vents, le fracas des vagues, les cris des marins, les horreurs de la tempête; ne dis pas un mot, ne fais pas un signe de croix. »
FRAGMENT DE SCULPTURE (ve SIECLE) CONSERVÉ AU PALAIS ÉPISCOPAL.
Dessin de MUo Hervvegen.
L'abbé obéit encore. Et voilà que tout à coup un grand bruit se fit entendre, le vent mugissait, les vagues s’entre-choquaient, les agrès se brisaient, et les noirs matelots poussaient des cris lugubres; l'abbé ne bougea pas. Et au chant du coq il se trouva juché sur le toit de son
monastère. Le pauvre homme eut bien du mal à convaincre ses moines qu'ils n’avaient point affaire à un fantôme. Il n'était pas au bout de ses peines; quand l’exarque, en ouvrant la lettre impériale, la trouva datée de la veille, il traita sans façon de faussaire cet homme qui mettait une nuit à revenir de Constantinople à Ravenne. Il fallut que le bon abbé se confessât à l’archevêque et fît sévère pénitence : il n’est point bon pour un saint homme de trop se fier aux démons.
De ces vieux monuments, de ces vieux souvenirs, presque rien ne subsiste aujourd'hui. Dès le commencement du vme siècle, un tremblement de terre renversait YEcclesia Petriana : on ne la releva point. Classis, prise et reprise par les Lombards, était presque détruite dans les premières années du ixe siècle. Aujourd’hui un pays plat, marécageux, s’étend où s'élevait l’antique port de Ravenne, et au milieu de ce désert, seul et splendide vestige de la ville disparue., se dresse l’imposante basilique de Saint-Apollinaire in Classe.
Au sortir de Classis on traversait le long faubourg de Cœsarea , qui unissait le port à la ville; puis passant à côté du monastère de Sainte- Marie des Blachernes, où l’exarque Théodore était enterré avec sa femme, on entrait à Ravenne par la porte Wandalaria. Ici ce n’était plus seulement une capitale du christianisme, consacrée par de pieux souvenirs et des basiliques sacrées : dès les premiers pas, le voyageur se sentait environné par les traditions historiques et profanes d’un passé glorieux. Ici, l’amphithéâtre, près de la porte d’Or; là, le stade; plus loin, le milliaire, d’où partaient les routes de l’Empire; ailleurs, la Monnaie publique, où, jusqu’au vnc siècle, furent frappées des pièces à l’effigie impériale. Enfin, des palais somptueux : tout près de la porte Wandalaria , celui des Lauriers, bâti par Valentinien III, et non loin de là, le plus grand, le plus riche de tous, celui où résidait le vice-roi de l’Italie byzantine, et qu’on appelait communément le palais de Ihéodoric. C’était le grand roi ostrogoth qui l’avait fait construire , et à