‹ RavenneChapitre 18 sur 21 · I.ÎO · texte numérisé non relu

I.ÎO

R AV E X X E

Les vieux pins parasols ont succombé à quelques hivers trop durs. Il en reste de beaux rideaux déchirés, çà et là, sur les dunes : des fûts isolés se dressent à l'horizon, pareils aux colonnes épargnées dans la ruine d'un temple antique. Un sous-bois d'essences plus humbles a grandi à l'ombre

Façade de S. Maria in Porto.

des géants disparus. Pendant les journées de mai. le hallier de chênes verts et d'arbustes épineux n'est qu'une immense corbeille de fleurs : aubépines, églantines, romarins, chèvrefeuilles emmêlés aux branches, genêts d'or rampant sur le sable, orchidées tapies dans l'herbe, nymphées flottant sur les mares obscures où les sources s'égouttent dans les fraîches retraites du fourré. L'odeur d'Italie, ce fort parfum des buis en sève qui domine tous les autres, se mêle aux senteurs marines et aux salubres effluves des pins. L'enchantement de la Pineta ravagée suffit encore

à justifier le choix de Dante; c'est là qu'il a placé l'entrée du Paradis terrestre ; c'est elle qu'il dépeint, « l'antique, la divine forêt épaisse et vivante, où le sol embaumait de toutes parts, où l'air doux, sans changement, touchait le front comme les coups légers d'un vent suave... Les oiseaux pleins de joie recevaient entre les feuilles les premiers souffles

La Pineta.

du jour qui faisaient la basse de leurs chansons ; tel ce murmure court de branche en branche dans la Pineta. sur le rivage de Chiassi, quand Eole lâche au dehors le sirocco '. » C'est ce lieu que le poète assigne à sa première rencontre avec Béatrice; la Dame marchait sur l'autre bord d'un de ces longs fossés qui coupent en ligne droite la futaie. « où l'eau coule sombre, sous l'ombrage perpétuel. »

« Quand le promeneur perdu dans ce labyrinthe regagne la lisière et s'élève sur les dunes d'où l'on découvre l'horizon, un spectacle magique l'y enchaîne. Entre les arcades des grands pins, immobiles et noires sur

1 Purgatoire, chant XXVIII.

l'étendue lumineuse qu'elles encadrent, une plaine indéfinissable, steppe, tourbière, marécage, déroule sa nappe vide jusqu'aux lignes incertaines de la mer ; nul accident, nul mouvement sur ce désert, sauf une apparition fantastique : de larges voiles, aux tons vifs d'orange et de safran, se déplacent lentement à ras de terre, sans que l'on aperçoive les barques

Encadrement de porte de la Renaissance.

qui les portent dans les tranchées des canaux ; mirages de plus, entre ceux que le rayonnement d'un air brûlant fait trembler sur les plans lointains de cette solitude1 ».

Ainsi la forêt morte « la forêt où l'on peut errer des jours entiers sans rencontrer un être vivant ». complète la cité morte. Et c'est le charme éternel de cette Ravenne, qu'on a si bien nommée « la Bysance occidentale ». Dans cette ville silencieuse et vide, un caprice inattendu de l'histoire nous permet de goûter une sensation unique, o Nulle part, sauf en Egypte, on ne ressent au même degré cette impression fantastique : la résurrection d'un morceau lointain d'humanité 2. »

1 Vogué. A Ravenne [loc. cit., Q38-Q3q). - Ibid. ,028.

Sarcophage au mausolée de Galla Placidia.

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