‹ RavenneChapitre 4 sur 21 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

C'est à sa position géographique que Ravenne a dû toute sa fortune. Située au bord de la mer, protégée de toutes parts par les vastes lagunes que formaient autour d'elle les débordements des rivières, défendue par surcroît par le cours parallèle des fleuves qui venaient, presque à ses portes, se jeter dans l'Adriatique, elle occupait une situation stratégique unique. Presque inaccessible du côté de la terre ferme, où vers le sud seulement un étroit passage, facile à fermer, s'ouvrait à travers la plaine

R AV EXNE

marécageuse, elle offrait, du côté de la mer, un sûr asile aux navires, et les forêts qui l'environnaient fournissaient à point nommé les matériaux nécessaires pour la construction d'une flotte. Ainsi préparée par la nature même à devenir un port florissant et une imprenable citadelle, Ravenne ne manqua point à sa destinée. Et c'est ce qui fit sa grandeur.

Quand l'empereur Auguste fit choix de Ravenne pour en faire le port d'attache de l'escadre romaine de l'Adriatique, la vieille cité, jusque-là obscure, entra du coup dans l'histoire. Par les chantiers et les arsenaux qu'on y établit, par les grands travaux publics — la Fossa Augusta par exemple, canal qui relia le port au cours peu éloigné du Pô — qu'on y exécuta, par la splendeur des bâtiments, — capitule, temples, thermes, cirque et théâtre, fabrique d'armes et école de gladiateurs — qu'on y édifia, par l'afflux enfin de population civile, militaire et commerçante qui s'y porta, Ravenne, avec son port de Classis, où 250 vaisseaux pouvaient trouver place, devint vite une cité florissante. Pourtant, de sa splendeur antique, rien, ou à peu près, n'a subsisté. La ligne du rivage, en se déplaçant, a fait disparaître tous les vestiges du grand établissement maritime des Césars. La basilique de San-Apollinare in Classe, l'église de Santa-Maria in Porto fuori, dont les noms rappellent encore l'antique port de commerce et de guerre, se trouvent aujourd'hui loin de la mer, à plusieurs kilomètres dans les terres, et c'est à tort qu'on a voulu retrouver, dans les soubassements massifs du campanile de Santa- .Maria, les restes du phare célèbre qui jadis se dressait à l'entrée 'du port romain. Quelques élégants bas-reliefs recueillis dans les églises chré-

Chapiteau antique à S. -Giovanni in Fonte.

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tiennes, quelques beaux débris de sculpture rappelant le souvenir d'Auguste, des colonnes et des chapiteaux antiques employés dans la construction des basiliques sacrées, des inscriptions, quelques stèles funéraires : voilà tout ce qui reste de l'antique cité romaine, de celle qui sur ses monnaies s'intitulait, non sans fierté. Ravenna Félix, l'heureuse Ravenne.

Quand vers 404 l'empereur llonorius, inquiet des menaces de l'invasion barbare, jugea prudent d'abandonner Rome pour une résidence

Le trône de Neptune. Bas-relief antique. Saint-Vital.)

mieux protégée, il fit choix de Ravenne pour en faire la capitale des derniers Césars romains d'Occident. Du côté de la terre, les lagunes l'y garantissaient contre toute surprise ennemie ; du côté de la mer, l'Adriatique lui assurait, en cas de péril pressant, une retraite suprême et. en tout temps, des communications faciles avec l'Orient. Aussi pendant vingt ans. — jusqu'à sa mort — Honorius s'enferma à Ravenne et assista de là, impuissant, à la dislocation croissante de l'empire romain. Après lui ses successeurs imitèrent son exemple ; et lorsque en 476, le dernier César d'Occident disparut, Ravenne, où depuis trois quarts de siècle résidait la cour, était consacrée comme capitale. C'est pourquoi l'Hérule Odoacre qui hérita de l'empire vacant, aussi bien que Théodoric l'Ostrogoth qui l'en déposséda 493), ne crurent pouvoir mieux faire, pour assurer leur autorité sur leur royaume italien, que de s'établir dans la nouvelle rési-

dence impériale ; et c'est pourquoi aussi, quand en 540 les généraux de Justinien renversèrent la domination ostrogothique, le basileus byzantin installa naturellement à Ravenne les vice-rois qui administrèrent en son nom la péninsule reconquise.

Ravenne, déjà florissante, dut à ces circonstances un prodigieux accroissement de splendeur. Dans leur nouvelle capitale, tous les princes.

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Portion de la stèle funéraire des Longidienus. (Musée.

qui successivement régnèrent sur l'empire ou sur l'Italie voulurent, par des constructions somptueuses, mettre leur marque et laisser leur souvenir. La sœur d'Honorius, l'impératrice G alla Placidia, qui pendant vingt-cinq ans (425-450) gouverna au nom de son fils Valentinien III, donna l'exemple; Théodoric (493-526) et ses successeurs suivirent. Justinien (540-565) enfin avait trop d'orgueil et un goût trop passionné des bâtiments pour ne point faire de même. Et comme, à côté des souverains, les archevêques de Ravenne, très fiers d'être les pasteurs de la ville impériale et jaloux de rivaliser de magnificence avec les pontifes romains, dépensaient largement pour la construction et l'embellissement des édifices sacrés — dès le IVe siècle l'archevêque Ursus avait élevé sa magni-

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fique cathédrale — il se trouva que Ravenne connut alors deux siècles de merveilleuse prospérité, qui furent les plus beaux de toute son histoire, et que, restée jusqu'à la chute de la domination byzantine (751)' le centre politique de l'Italie, elle conserva, au delà du vi" siècle même, une sorte de prééminence intellectuelle et artistique.

S- Maria in Porto fuori.

Ainsi trois grands noms dominent l'histoire de Ravenne et déterminent en quelque manière les trois périodes principales du grand mouvement d'art qui s'y manifesta. Ce sont ceux de Galla Placidia, de Théodoric, de Justinien. De tout temps, Ravenne a pieusement gardé le souvenir de ces grandes figures. De bonne heure, l'imagination populaire a tissé autour de leur mémoire une merveilleuse broderie de récits légendaires. Aujourd'hui encore, ils revivent dans les monuments qu'ils ont élevés. Aussi convient-il, pour la clarté des choses, de dresser ici tout d'abord le tableau chronologique, aussi exact que possible, des édifices principaux qui subsistent de chacune de ces trois époques, de

ceux-là surtout qui ont conservé leur décoration de mosaïques anciennes. On comprendra mieux, en fixant avec précision ces quelques dates, le développement successif et l'évolution si remarquable de l'art à Ravenne.

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