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Paris, i01' août ipoj

Théodora et sa cour. Mosaïque de Saint- Vital.

Parmi les villes d'art célèbres dont l'Italie est pleine, Ravenne a son caractère spécial et sa physionomie propre. On n'y trouve point, comme à Rome ou à Pompéi, les grands souvenirs de l'antiquité classique ; elle n'offre point, comme Florence ou Venise, les délicates merveilles du quattrocento ou les splendides magnificences de la Renaissance épanouie. Son intérêt est autre. C'est le seul endroit d'Italie, et peut-être l'un des rares endroits qu'il y ait au monde, où l'on puisse avoir la pleine et véritable impression de ce que fut, au v° et au VIe siècle, l'ancien art chrétien. Et sans doute, par d'autres souvenirs encore, Ravenne a laissé un nom dans l'histoire. C'est ici que Dante acheva sa vie errante et tourmentée ,

et qu'il trouva quelques-unes des inspirations les plus sublimes de la Divine comédie. C'est ici que Byron passa quelques années de son inquiète existence, et dans la ville où il vécut et aima, la mémoire du poète survit, unie indissolublement à celle de la Guiccioli. Pourtant, si Ravenne présente à nos yeux quelque chose d'original et vraiment d'unique, elle le doit à ceci essentiellement, qu'elle fut au Ve siècle l'asile des derniers empereurs romains d'Occident, au VIe siècle la capitale des

rois ostrogoths et ensuite la résidence des vice-rois byzantins qui administrèrent l'Italie reconquise par Justinien.

Grâce à ces circonstances, qui firent d'elle pour plus de trois siècles (404-751) le centre politique de la péninsule, l'art prit à Ravenne un magnifique essor, et aujourd'hui encore, de ces temps évanouis de splendeur et de prospérité, subsistent, témoins muets, de rares et remarquables monuments.

Dans la plaine basse et morne qui l'entoure, Ravenne aujourd'hui est une petite ville de province, presque déserte et morte plus qua demi. « On n'imagine pas, dit Taine, une ville plus abandonnée, plus misérable, plus déchue. » Les rues vides sont d'une banalité navrante, et dans beaucoup d'entre elles l'herbe pousse parmi les pavés disjoints. De grands murs tristes les bordent, sombres enceintes de vieux couvents désaffectés, façades froides et nues d'anciennes églises, maisons basses, vermoulues et médiocres, au-dessus desquelles se dessine la silhouette de vieilles tours lézardées et roussies. Dans ses murailles au développement trop large, la cité, comme ramassée sur elle-même, laisse tout autour d'elle de vastes espaces inoccupés ; la vie même semble s'être retirée d'elle. Pas de mouvement, pas d'industrie, pas de commerce. Jadis — il y a quinze cents ans — Ravenne était un port de mer florissant : aujourd'hui, un canal long de dix kilomètres la 'relie à l'Adriatique, et sur ses eaux dormantes se traînent

Chapiteau à S.-Spirito.

Intérieur du baptistère Jis orthodoxes.

quelques barques , quelques navires d'insignifiant tonnage. Une seule beauté lui reste : c'est, à l'horizon lointain, le bois de pins célèbre, la « forêt toujours verte », dont Byron, après Boccace, a chanté « la solitude ombreuse », la Pincta fameuse, dont les arbres, éclaircis par les incendies et la rudesse des hivers, font, entre Ravenne et la mer, une barre sombre au bord du ciel. Une seule chose y attire le touriste, l'historien ou l'artiste : ce sont, dans la ville endormie, les églises qui, dans la froide nudité de leur enveloppe, conservent presque intacts des trésors d'art merveilleux.

Ne cherchez donc point à Ravenne la grâce séduisante des cités toscanes,

Sarcophage à Saint-François.

ce charme prenant et doux qu'ont Florence, Sienne ou Pérouse. Ravenne est triste infiniment : mais peut-être cette tristesse même ajoute à l'intérêt puissant qu'elle éveille. Peu de villes se prêtent mieux en effet à l'évocation du passé. Tout 3^ ramène l'esprit vers une même époque, vers un même art ; aucune préoccupation étrangère n'y vient troubler la calme et paisible contemplation des monuments. Le silence des rues désertes, oùçà et là d'antiques sarcophages s'adossent aux murailles noircies, le grand air d'abandon morne répandu sur les choses, la solitude recueillie des vastes basiliques, tout y invite à s'oublier parmi les souvenirs des siècles disparus. Lorsque, dans la chapelle où repose l'impératrice (ialla Placidia, l'œil charmé s'arrête sur ces mosaïques admirables, où, sur les fonds d'un bleu sombre, les arabesques d'or se déroulent en si délicates harmonies ; lorsque, dans San-Apollinare Nuovo, le regard surpris se pose sur cette longue procession de saintes aux costumes éclatants ; lorsque, dans Saint-

Vital enfin, dans l'abside solitaire où flamboient les mosaïques d'or, Justinien et Théodora apparaissent dans toute la pompe de la majesté impériale, il semble presque au bout d'un moment qu'on voie s'animer et revivre ces calmes et immobiles figures, et l'esprit naturellement se

Intérieur de Saint- Vital.

replace dans le milieu qui vit naître ces prestigieux monuments. Selon la belle expression de Tite-Live, lame, à vivre ici, se fait naturellement antique. Ailleurs, lorsqu'on lit leurs noms dans les livres d'histoire, Galla Placidia, ïhéodoric, Justinien, semblent le plus souvent d'assez vagues et inconsistantes figures, des mots un peu vides de sens et d'intérêt. A Ravenne, au contraire, ils redeviennent des réalités tangibles et presque présentes. A chaque pas on rencontre leur souvenir ; à chaque instant on touche du doigt leurs images et leurs œuvres. Et devant ce commentaire si expressif de l'histoire, peu à peu les sèches mentions des chroniques

se colorent et s'éclairent, la vieille cité morte s'anime d'une vie nouvelle ; sans effort l'esprit se reporte vers les temps disparus, et de cette sorte de vision historique sort une compréhension plus nette des personnages, une plus claire et plus pleine intelligence des monuments.

On a ingénieusement appelé Ravenne une Pompéi italo-by cantine. Aucun mot n'exprime mieux l'importance singulière qu'a cette ville dans l'histoire générale de l'art. Mieux qu'en Orient, mieux qu'à Constantinople même ou à Salonique, on y peut étudier l'art byzantin du Ve et du VIe siècle. Mieux qu'à Rome, on y peut saisir sur le vif et comprendre l'influence profonde que cet art byzantin exerça alors sur l'Italie. Sans doute, sous le badiareon dont les Turcs ont couvert les vieilles églises chrétiennes, souvent des œuvres remarquables subsistent de cet art de la mosaïque, par qui seul nous entrevoyons encore ce que fut la peinture aux premiers siècles de l'ère chrétienne ; mais ces ouvrages, malaisés à étudier de près, et dont plusieurs au reste s'en vont lentement à la ruine, n'offrent, quel qu'en soit l'intérêt, que des indications bien incomplètes et bien fragmentaires sur le caractère de l'art byzantin. Il en va tout autrement à Ravenne. Nulle part on ne trouve une série plus riche, plus continue, plus généralement intacte, plus aisément accessible aussi, de monuments de cette sorte. Pendant plus de deux siècles on y observe le spectacle d'un développement artistique ininterrompu et original, intimement rattaché, par ses procédés et ses tendances, au mouvement de l'art oriental et fort différent de celui qui, vers le même temps, s'accomplissait à Rome. Assurément il serait puéril de méconnaître la haute valeur artistique des mosaïques qu'à Sainte-Constance ou à Sainte-Pudentienne conservent les édifices du IVe siècle romain. Il n'en est pas moins vrai que, du Ve au VIIIe siècle, Rome, quoique résidence des papes et capitale du monde chrétien, descend insensiblement en Italie au rang d'une ville de province. A Ravenne au contraire, pendant cette période, le luxe des grandes constructions persistait. Les riches églises élevées par la munificence des souverains, les décorations magnifiques exécutées par les plus habiles artistes, tout cela lui était réservé. Et tandis que, dans la cité pontificale, l'influence byzantine pénétrait moins profondément la tradition romaine, à Ravenne au contraire, rattachée de bonne heure à Byzance par de constantes relations, devenue ensuite le centre de l'administration impériale dans la péninsule, l'art oriental s'épanouit comme en pleine terre. Et nulle part enfin, mieux qu'à Ravenne, on ne peut se rendre compte dans le détail des procédés qu'employa cet art si particulier et si savant de la mosaïque. La merveilleuse gamme des couleurs dont disposent ces

artistes, l'habileté avec laquelle ils combinent les pâtes de verres colorer, la richesse croissante des matières dont ils font usage, mêlant les plaques de nacre aux cubes argentés et dorés, la science avec laquelle ils savent, par des cubes de dimensions inégales, dégrader les tons ou faire chanter les harmonies, la technique différente enfin des temps et des maîtres divers, tout cela apparaît à Ravenne en une éclatante lumière. Sur les murailles de l'église qu'il est chargé de décorer, l'artiste exécute d'abord

Le Christ. Mosaïque de S.-Apollinare Nuovo.

à fresque les sujets qu'il doit représenter; puis, lentement, sur ces peintures, se dispose l'étincelante parure des mosaïques, pour laquelle des praticiens peuvent, en bien des parties, collaborer à l'œuvre du maître, travail de longue patience, qui, dans les vastes basiliques, occupe parfois des années. Et l'on conçoit alors que bien des changements aient pu avec le temps s'introduire dans le plan primitif de la décoration, que plusieurs artistes aient pu, dans une même église, exprimer successivement des conceptions et manifester des tendances assez différentes. Et ce n'est pas le moindre intérêt qu'offre l'étude des monuments de Ravenne, de démêler et de constater ces orientations diverses d'une même école d'art. Mais surtout on demeure stupéfait devant le prodigieux effort qui a assemblé aux parois des édifices ces millions de petits cubes de verre

coloré, dont les surfaces inégales font si heureusement miroiter la lumière, dont l'habile agencement atteste, après tant de siècles écoulés, l'existence, le goût et la science d'une grande école d'art décoratif.

Et sans doute, de tant de merveilles que Ravenne offrait autrefois à la curiosité des visiteurs, il ne subsiste aujourd'hui que la moindre part. Ce n'est plus que dans les pages des vieux chroniqueurs qu'on trouve le

Façade de S.-Spirito.

souvenir des somptueux édifices profanes, le stade et l'amphithéâtre, les palais et le milliaire d'or, qui jadis décoraient cette capitale, ou de tant d'églises magnifiques, qu'avait édifiées et embellies la piété des générations. Depuis Charlemagne, qui, avec l'autorisation du pape Hadrien, mit au pillage le palais de Ravenne et enleva, pour décorer Aix-la-Chapelle, les mosaïques, les marbres et les bronzes, jusque presque en notre temps, l'histoire de Ravenne n'est guère que l'histoire de la destruction de ses monuments. Le XVIIIe siècle a jeté bas la vieille cathédrale de la Résurrection, que l'archevêque Ursus avait bâtie au cours du IVe siècle, et dont les murailles de l'abside étincelaient de mosaïques. Saint-Jeanl'Evangéliste, remanié au XIVe siècle, complètement transformé au xvili0, ne garde plus rien de la remarquable décoration qu'y avait fait exécuter

au vp siècle l'impératrice Calla Placidia. Sainte-Croix en 1716 a été restaurée de fond en comble ; le tremblement de terre de 1688 a entièrement ruiné les belles mosaïques de Sainte-Agathe ; Saint-André-des-Goths a

disparu ; Saint-Théodore, qu'on nomme aujourd'hui Spirito-Santo, et

Intérieur de S.-Spirito.

Saint-Michel in Affricisco ne présentent plus que de froides murailles dépouillées de leur parure. De Saint-Etienne, où de longues séries de mosaïques et de peintures représentaient la vie des apôtres et des martyrs, de Sainte-Marie-Majeure, où une admirable madone brillait au fond du sanctuaire, de Saint-Paul, de Sainte-Agnès, où la décoration n'était pas moins brillante, il ne reste que le souvenir. Le vieux palais archiépiscopal, auquel travaillèrent pendant plus d'un demi-siècle les archevêques de Ravenne, et où l'on voyait, à côté de longs cycles de fresques représentant les principaux épisodes de la vie du Christ et des apôtres, toute une suite de mosaïques précieuses, ne garde de ses splendeurs passées qu'une chapelle assez insignifiante. Les innombrables monastères qui remplissaient la ville. Saint-Zacharie et Saint-Michel, Saint-Apolli-

naire et Saint-Théodore, Saint-Séverin et Santa-Maria in Cosmedin, ont disparu ou cédé la place à ces grands cloîtres, d'ailleurs élégants et pittoresques, dont le XVIIe et le xvili0 siècles ont peuplé la cité. Et je ne parle même point des tapisseries splendides qui couvraient les autels, des broderies éclatantes d'or, où figuraient des scènes de la vie du Christ, des vases d'argent et d'or, des riches couronnes, des somptueux candélabres, des évangéliaires incrustés de pierreries, monuments pieux de la dévotion des empereurs, des rois et des pontifes. Tout cela a naturellement disparu au cours des révolutions qui passèrent sur Ravenne, ou bien dans ce pillage de 15 12 qui lui fut si désastreux, ou encore par l'indifférence ou l'incurie de ceux qui avaient la garde de ces trésors et n'en comprirent point la beauté. Mais du long faubourg de Caesarea, qui jadis unissait la ville au port, de ce port florissant de Classis, il ne reste rien, pas même une ruine. Là où s'élevait, il y a mille ans et plus, au bord de l'Adriatique, une ville populeuse, commerçante, où l'on parlait grec autant que latin, où les négociants syriens et arméniens qui y fréquentaient pour leurs affaires formaient comme une colonie orientale ; là où s'étendait une grande cité religieuse, toute pleine de couvents et d'églises, que décoraient des mosaïques éclatantes, il n'y a plus que le désert et le silence. Il ne reste pas même un vestige des basiliques de Saint-Probus et de Saint- Eleucadius, de Sainte-Euphémie ad mare, tout étincelante de mosaïques, de XEcclesia Petriana, bâtie au Ve siècle par l'archevêque Pierre Chrysologue, et qui était la plus vaste, la plus magnifique des églises de Ravenne. La mer en se retirant n'a laissé, là où se creusait jadis le port de Classis, qu'une lande solitaire, triste, marécageuse, où de lentes rivières se traînent parmi les rizières, et dans ce désert fiévreux, seul et splendide témoin de la cité disparue, se dresse, éloignée maintenant de plus de cinq kilomètres de Ravenne, l'imposante basilique de San-Apollinare in Classe. Et sans doute, sur les monuments mêmes qui ont survécu, le temps a plus d'une fois tristement fait son œuvre. En mainte église, l'humidité filtrant à travers les murailles ou bien les tremblements de terre ont détaché sur des surfaces plus ou moins étendues les cubes de mosaïques. Ailleurs les restaurations maladroites ont été pires peut-être que la ruine même, en altérant de la façon la plus déplorable le caractère des œuvres et des monuments. Dans l'ensemble pourtant, les édifices demeurés debout nous sont parvenus suffisamment intacts, et il n'est que juste d'ajouter que sous l'active et intelligente direction de C. Ricci, le directeur actuel des Beaux-Arts du royaume d'Italie, une pieuse sollicitude se manifeste depuis quelques années à Ravenne pour la conservation ou la res-

tauration discrète des trésors d'art que conserve la cité '. Le mausolée de Galla Placidia a été dégagé des amas de décombres où il était comme enterré; les abords de la construction qu'on nomme le palais de Théodoric et ceux de la basilique de Saint-Vital ont été nettoyés des bâtisses parasites qui masquaient les monuments. Les stucs et les incrustations de

Vue extérieure de S.-Apollinare in Classe.

marbre du baptistère des orthodoxes, les mosaïques de Saint-Vital, de San- Apollinare Nuovo ont retrouvé leur primitive splendeur ; les sarcophages qui remplissent les nefs de San-Apollinare in Classe ont été placés dans un meilleur jour. Le musée chrétien, si instructif et si intéressant, est en voie de réorganisation. Et de toutes ces études est naturellement résulté un nouvel et plus attentif examen de tous ces monuments, qui a fourni sur beaucoup d'entre eux une foule d'observations originales et précieuses aux historiens de l'art.

1 Cf. C. Ricci. Ravenna c i lavori fatti délia Sovraintenden\a dei monumenti nel

is,,s. Bergame, 1899.

31ais avant d'exposer dans le détail les résultats de ces recherches savantes, avant de demander à la moderne Ravenne tout ce qu'elle nous peut apprendre de l'histoire et de l'art du passé, il y a une impression d'ensemble qu'il faut d'abord tâcher de se donner, un état intellectuel où il faut se mettre pour goûter pleinement le charme de Ravenne et en bien comprendre les enseignements.

Chapiteau dans la sacristie de Saint- Vital.

Dans l'église de San-Apollinare Nuovo, deux curieuses mosaïques laissent entrevoir encore ce qu'était au commencement du VIe siècle la splendeur de la cité morte. L'une représente Classis, l'autre Ravenne, et quoique, dans toutes deux, l'artiste se soit borné à des indications assez sommaires, l'aspect qu'il a donné aux choses ne mérite pas moins d'attirer l'attention. Ici, dans l'enceinte crénelée de Classis, qui s'ouvre vers la terre ferme par une haute porte flanquée de tours, on aperçoit une construction circulaire, à deux étages d'arcades superposées ; c'est l'amphithéâtre, auquel fait suite la ligne sinueuse d'un long portique. Vers la droite, une rotonde à deux étages surmontée d'une toiture conique domine les silhouettes, partiellement restaurées, d'une vaste basilique et d'une sorte d'arc triomphal ; sur la gauche, entre les murailles et la tour

quadrangulaire d'un phare, trois barques dorées se balancent sur les flots. De l'autre côté de la nef, c'est Ravenne, dont les murs sont percés d'une grande porte au tympan tout décoré de mosaïques d'or.

Dans la ville, se dresse à l'arrière-plan une série d'édifices, sur plusieurs desquels il n'est point impossible de mettre un nom. A côté de la coupole de Saint- Vital, s'allonge la basilique de San-Apollinare Nuovo avec son haut fronton et son narthex fermé ; plus loin, c'est la rotonde du baptistère arien, et d'autres édifices encore, et surtout au premier plan, la représentation, tout à fait intéressante , du palais de Théodoric. C'est un long" bâtiment à deux étages, couvert en tuiles rouges et soutenu par de hautes arcades ; un portique au fronton triangulaire en forme le centre et par trois grandes portes donne accès ;ï 1 intérieur. Dans les entrecolonnements pendent de riches étoffes et des guirlandes de fleurs ; au tympan de la porte principale étincellent des mosaïques d'or ; au-dessus de la

courbe des arcades, d'autres mosaïques encore représentent de délicieuses figurines de Victoires ailées, qui portent des guirlandes de verdure, et dont la grâce légère rappelle un peu les danseuses de Pompéi. Et Ravenne antique tout entière reparaît à nos 3'eux dans ces représentations, avec les types coutumiers de ses édifices sacrés, avec le luxe élégant et pompeux de ses constructions profanes.

Si vous voulez prendre maintenant une image plus complète encore et plus vivante de la cité, ouvrez le petit livre où un prêtre du ixc siècle, l'abbé Agnellus, a décrit à l'intention des moines de son monastère l'his-

La façade du palais de Théodoric. Mosaïque de S.-Apollinare Nuovo.

toire et les merveilles de sa ville natale. Ce n'est point un grand historien assurément que ce bon religieux, et il lui arrive de confondre les époques, de brouiller les personnages, de travestir l'histoire même. Mais on ne vit point impunément dans un milieu tel que Ravenne. En parcourant les rues, en visitant les basiliques, le naïf chroniqueur n'a pu s'empêcher de s'intéresser à ces édifices somptueux, à ces mosaïques éclatantes : il a copié les inscriptions qui couvraient les parois des églises ou décoraient les sarcophages, il a décrit les peintures qui ornaient les murailles, il s'est fait conter les miracles fameux et les légendes pieuses qui se rapportaient aux monuments. Tout ce qu'il a vu, tout ce qu'il a entendu, il l'a, sans choisir beaucoup, versé dans son livre, et c'est ce qui en fait le charme principal. Il décrit consciencieusement, il conte avec une naïveté charmante ; et s'il est impatientant parfois par ses longueurs et son intempestif bavardage, il a un mérite essentiel. Son ouvrage, digne pendant de ces Mirabilia qui guidaient dans la Ville éternelle les pèlerins du moyen âge, nous rend la vivante image

[NTRODUCTION l;

de la Ravenne byzantine, de ses édifices et de ses traditions. Et si vous voulez achever enfin cette résurrection du passé, oubliezvous tout simplement à rêver dans l'ombre silencieuse des basiliques. Animez par la pensée ces figures immobiles et muettes qui s'alignent le long des murailles ; faites descendre dans le chœur de Saint-Vital le

Procession de saintes. Mosaïque Je S.-Apollinare Nuovo.

cortège impérial et dans les nets de Saint-Apollinaire la procession des saints et des saintes qui décore les frises ; représentez-vous, dans les grands espaces vides, les dames aux longs vêtements brodés d'or, coiffées de la petite mitre d'or d'où pend un léger voile blanc, et tout étincelantes de bijoux et de pierreries : faites défiler sous les voûtes les gardes du corps aux pompeux uniformes, les nobles d'empire aux tuniques blanches brodées que couvre le manteau d'apparat, l'évèque avec son clergé, l'exarque avec ses officiers, les moines en longue robe brune, dont un voile noir recouvre la tète et les épaules. Et sans effort vous sentirez votre imagination s'émouvoir, le passé mort se ranimer, les siècles disparus revivre, les figures évanouies ressusciter. C'est là le double charme de Ravenne : que nulle part une impression d'histoire

plus puissante ne se dégage plus facilement de la contemplation des monuments ; que nulle part non plus l'étude attentive et scientifique des œuvres d'art n'apporte avec elle plus d'enseignements, plus d'informations nouvelles et plus de joie.

Auguste et sa famille. Bas-reliet antique. (Musée.

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