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CHAPITRE XXVIII

Il était singulier qu’un homme aussi vieux que le nègre, et dont la vue était aussi affaiblie, fût le premier parmi nous k découvrir l’approche d’un corps considérable d’iodgirns, qui ne comptait pas moins de lieux cents hommes. Il faut l’attribuer probablement i ce que lui seuj ne regardait rien, tandis que tous les regards étaient fixés sur lui. Cependant le» Indgiens venaient en force, et, cette fois, paraissaient sans crainte. Les Américains de race blanche abordent les hommes rouges avec confiance lorsqu’ils sont prépares au combat, et le résultat a prouvé que quand ils ont acquis quelque expérience de cette guerre, ils sont ordinairement des ennemis très-redoutables; mais une domaine d'indiens vigoureux du genre de ceux qui étaient au milieu de nous suffisait pour jeter l’épouvante dans ie comté le plus populeux. Tel avait été le cas lorsque Cœur-de-Pierrc avait pénétré si inopinément dans la forêt k la tête de ses compagnon». Mais la panique s’était calmée aussitôt qu'on avait connu la vérité sur le véritable objet de la visite des Peaux Bouges. Le courage était revenu aux vertueux tenanciers, et le premier résultat de ce réveil héroïque avait été la tentative d’incendie de ma maison et de ma ferme. L'habitude ai générale en Amérique de »e soumettre aux observance» ultérieures de la religion les avait empêchés de rien tenter le dimanche ; mais dsns la nuit, comme on l'a vu, ils avaient détruit le baldaquin, source de tant de colères; et cet exploit magnanime les avait tellement rassurés, que leur» meneurs avaient eu toutes les peines du monde k empêcher les plus braves de la troupe de compléter leur victoire par un coup de main contre la vieille ferme et «a garnison. Mais on craignait le gouvernement centrai, sous la protection duquel étaient les Indiens, et c’est k l’Oncle Sam que ces derniers durent de n’ètre pas égorgés dans leur sommeil.

Lorsque Jaaf aperçut les Indgiens, ils s’avançaient sur une longue ligne et d’un pas lent par la grande route, nous laissant ainsi le temps de changer de position si nous le jugions nécessaire. Mon oncle pensa qu'il n'était pas prudent k nous de rester sur 1 a pelouse exposés k l'agression d'une troupe si supérieure en nombre, et il prit ses mesures en conséquence. En premier lieu, les femmes, maîtresses on domestiques, furent invitées k se retirer dans la maison. Les filles de service, conduites par John, reçurent l'ordre de fermer tous les volets du rex-dc- chaussée, et de rester tranquilles dans l'intérieur. Gela fait, et toutes les portes extérieures barricadées, il devenait hasardeux d'assiéger notre forteresse. On ne se le fit pas dire deux fois ; aussi ces précautions furent bientôt prises, et la maison fut mise pour quelque temps en sûreté.

Pendu ut ce temps , on engagea Susquesus et Jaaf k se transporter de la place qu'ils occupaient sous le portique, et les deux vieillards étaient commodément assis dans leurs chaises avant qu'un seul des hommes rouges fît le moindre mouvement. Ils restèrent sur leurs bjoct immobiles comme autant de statues, si ce n'est Cceur-de-Pierre, qui semblait explorer du regard le fourré qui bordait la ravine voisine, et qui formait, comme nous l'avons déjk indiqué, un couvert d'une assis grande étendue.

— Désirrx-voui que les Peaux Rouges entrent dans la maison, colonel? demanda froidement l’interprète; si vous le désires, il est temps de parler, ou ils se seront bientôt éparpillés comme une volée de pigeons dans ce fourré. S’ils bougent, il y aura combat; c'est certain , car il n’y a pas à plaisanter ni k faire des grimaces avec ces drôles-lk. Ainsi il vaut mieux parler tout de suite.

Il n’y avait pas k différer de répondre à cet avis, et mon oncle Ho pria les chefs indiens de suivre le Loyal Onondago, juste k temps pour prévenir un conflit. Ouand la troupe arriva sous le portiqnc , je remarquai que Cœur-de-Pierre lança sur la maison un regard rapide et scrutateur, où il était facile de comprendre qn’ll cherchait k se rendre compte de ** force défensive. Le mouvement, toutefois, fut rtécutc avec une assurance parfaite; cl ce qui nous surprit le plus,

ce fut que pas un des chefs ne parut faire la moindre attention aux ennemis qui s’avançaient. Sans doute il faut attribuer cette conduite k la force de leur caractère, et aussi au désir qu’ils avaient de conserver une attitude calme et digne en présence de Susquesus.

Nos dispositions étaient prises lorsque les lodgirns punirent snr la pelouse. John nous informa que tous les hommes ou les jeunes gar- ! çons qui avaient pa être rassemblés , comme jardiniers , laboureurs* garçons d'écurie, au nombre de cinq on six , se tenaient armés dan» le petit passage, où l’on avait aussi tenu des fusils prêts pour nommêmes. En un mot, grâce aux préparatifs ordonnés par ma grand’mère, et aidé» des hommes de la prairie, nous étions en état de faire une résistance beaucoup plus énergique que je ne l’aurai» espéré.

Notre ordre de bataille était bien simple. I.es dames étaient assises près de la grande porte, afin qu'en cas de nécessité elles pussent être mises les premières k l’abri du danger ; Susquesus et Jaaf un peu de côté, mais fort près de ce groupe. Les hommes de l'Ouest occupaient l’extrémité opposée du portique , où on avait apporté leurs bancs. Mille-Langues se tenait entre les deux rassemblements, prêt k servir d’interprète k l'un et k l’autre , tandis que mon oncle, moi, John, et deux ou trois antres domestiques prîmes position derrière nos vieux •mis. Seneca et son complice étaient au milieu des chef».

Comme les Indgiens débouchaient sur la pelouse, nous entendîmes le pas d'un cheval , et tons les yeux se tournèrent vers le point d'où partait ce bruit. C’était du flanc de la ravine , et il me sembla tout d’abord que dn fond de la vallée quelqu’un se dirigeait vers nous. Il en était en effet ainsi, car bientôt Opportune monta au galop le sentier, et fut pleinement en vue : quand elle fat arrivée sous le grand chêne, elle s’arrêta, sauta d'un bond k terre, attacha son cheval k une branché de l'arbre, et se dirigea rapidement vers la maison. Ma saur Patt s'avança jusqu’aux degrés du portique pour recevoir cet hôte inattendu, et je la suivis pour faire ma révérence. Mais Opportune salua k la bâte, et sans prendre le temps de faire des cérémonies. Elle regarda autour d’elle, s'assura de la position véritable de son frère, et

E renant mon bras, elle me conduisit sans façon dans la bibliothèque.

aril faut rendre justice k cette jeune femme : elle était douée d’une rare énergie lorsque le» circonstances le rendaient nécessaire. La seule diversion qu'elle fit k la préoccupation qui l'absorbait en ce moment fut de s’arrêter un instant en passant devant ma grand’mère pour lui faire se* compliments.

— Au nom du ciel ! que prétendez-vous faire de Sen ? demanda la pétulante jeune fille en me regardant dans les yeux avec une expression moitié hostile et moitié tendre. Vous êtes suspendu sur un abîme, monsieur Hugh ; je ne sais si vous vous en doutez.

— De quel danger voulez-vous parler, ma chère Opportune?

— Ah ! Hugh, si les choses étaient encore ce qu'elle» étaient autrefois, que nous pourrions être heureux ici, k Bavensnest !... Mais ce n'est nas le moment de parler de cela. Ne voyex-vous pis les Indgiens ?

— Parfaitement; et probablement ils voient aussi mes Indiens.

— Oh 1 ils ne s’en soucient guère, maintenant . On a pu les craindre un moment quand on a pensé qu'il» étaient engagés par vont pour scalper le monde ; mais on sait tout maintenant , et s’il y a un seul scalpe de pris ce sera sur leurs tètes. Ecoutes : tout le pays est soulevé ; le bruit court dsns les environ» que vous avez amené avec vous des prairies une bande de sauvages altérés de sang ; qu’ils doivent égorger les femmes et les enfants, et chasser les tenanciers ; que vous voulez reprendre vos fermes avant que les têtes snr lesquelles reposent les baux soient épuisée». Il y en a qui disent que voos avez donné à ces sauvages une liste de toutes les têtes au profit desquelles sont souscrits vos baux ; qu'ils doivent vous débarrasser d’abord de tous ces gens-lk afin que vous ayez autant que possible la loi de votre côté. Vous êtes sur un abîme, monsieur Hugb, vous êtes sur un abîme, n’en doutes pas!

— Ma chère Opportune, répondis-je en riant , je vous suis infiniment obligé pour le soin <jue vous prenez de mes intérêts, et j‘a\oue volontiers que dans la nuit de samedi vous m'avez rendu un grand service. Mais je crois que maintenant vous exagérez le danger, et que vous rembrunissez trop le tableau.

— Non ; pa» le moins du monde. Je proteste que vous êtes sur un abime , et je suis accourue jusqu'ici en amie pour vous dévoiler tout le danger tandis qu'il est temps encore.

— D’y échapper. C’est ainsi, je suppose, que vous l'entendez. Mais comment cet bruits sinistres de projets sanguinaire» peuvent -ils se répandre, puisque, comme vous l'avouez vous-même, le but des Indiens de l'Ouest est connu, et nue la crainte qu'ils ont d'abord éveillée est évanouie maintenant ? Il y a Ik contradiction.

— Mon Dieu! vous savex ce qui en est dans les temps d’antirentisme. Lorsqu'on a besoin d’exciter les populations, on 11e regarde pas les faits de si près, mais on parle et ou agit suivant les convenances 1 du moment.

— C’est vrai ; je comprends cela , et je n’ai pas de peine à vous croire. Mai» n’êtea-vous venue ici ce matin que pour me faire connaître te danger qui me menace de ce côté ?

— Je crois que je suis toujours trop disposée k galoper du côté du Nest; mais chacun a ses faiblesses, répondit Opportune, qui sans

doute trouvait 1e moment propice pour faire feu de toutes se* pièces et achever sh conquête. Et jH>ur appuyer cette démonstration belliqueuse, elle me lança un regard dont pouvait être seul capable an forban consommé sur l'océan aela coquetterie. Mais, llugh, monsieur LilUepage, — car pour moi vous êtes liugb, et nou pas cet aristocrate orgueilleux , méchant, ce propriétaire au cœur dur que le monde se P [jure en prononçant votre nom , — mais je ne vous aurais jamais dit 1 ce que je vous ai révélé cette nuit si j'avais pu croire que mes pu—

' rôles jetteraient Sen dans un si grand embarras.

— Je comprends parfaitement les difficultés de votre situation visà-vis de votre frère, Opportune, et je tiendrai compte dans la conclusion de cette affaire du service amical nue vous m'avez rendu.

— Si vous pensez ainsi, pourquoi ne souffrez-vous pas que les Indiens le retirent des mains de vos vrai* sauvages? reprit Opportune 'une vois caressante. Je vous promets, au nom de Seu, qu'il s'éloignera , et restera absent pendant quelques mois, si vous l'exigez; il pourra revenir quand toute cette agitation sera oubliée.

— Ln délivrance de votre frère est-elle donc l’objet qui a amené les Imlgirns?

— En partie. fis sont décidés à l’avoir; il a tous leurs secrets, et ils craindront pour leur vie tant qu’il sera entre vos mains. S'il avait peur, et s'il révélait seulement le quart de ce qu'il sait , on n'aurait pas la paît dans le comté avant un an d'ici.

Avant d’avoir le temps de répondre, mon oncle, voyant que les lndgiens approchaient toujours, m'appela a haute vois. Je fus obligé de quitter Opportune , qui ne jugea pas prudent de se montrer au milieu de nous, bien qu'il n'y eût lieu ni de s'étonner ni de lui en vouloir d'une démarche qu'elle tculail en faveur de son frère.

Lorsque j’arrivai sous le portique, les lndgiens s’étaient Aancés jusqu à l’arbre sous lequel nous nous érious placésd'abord ; ilss’jr étaient arrêtés, et paraissaient être en conférence. Derrière eus, M. Warren vroait en hâte nous n-joindre. Sans s'embarrasser de ces gens qu’il savait bien lui être hostiles, il ne pensait qu'à atteindre U maison avant que l’aoccs en tùl interdit. Celle circonstance donna lieu à un épisode touchant, et que je ne puis m'empêcher de rapporter, quoique je coure ainsi le risque d'interrompre le récit d’événement* qui seraient ici mieux à leur place.

M Warren ne traversa pas la foule des émeutier*, mais il fit un petit tj/four pour éviter une rencoulre mutile. Il avait franchi environ la moitié do chemin qui séparait l’arbre du portique, quand les ludgirns | toussèrent un cri discordant. Plusieurs d'entre eus se précipitèrent à sji poursuite, comme s’ils avaient hâte de l'atteindre et probablement de l'arrêter. A ce moment nous nous levâmes tous involontairement, poussés par un sentiment unanime de sympathie pour b bon recteur; Marie s'élança comme un trait du péristyle, elle fut si promptement à côté de son père et dans ses bras, qu'elle semblait avoir volé. Elle s'était attachée a lui et paraissait chercher à hâter scs pas; mais M. Warren adopta une conduite beaucoup pins *Bge. Fort de la pensée qu’il n'avait fait que son devoir, il s’arrêta et fit face à ceux qui le poursuivaient. Le courage de Marie Warren avait imposé à ces hommes criminels; le maintien calme -et digne du ministre acheva de le sauver. Les meneurs des lndgiens s’arrêtèrent, conférèrent ensemble, et tous ceux qui s'étaient détachés de la troupe retournèrent vers leurs compagnons sous l’arbre; laissant M. Warren et sa charmante fille libres de noua rejoindre sans craindre d'outrage, et sans avoir l’air de fuir.

Au moment ou Marie Warren quitta le portique pour accomplir son pieux dessein, je m'élançai pour la suivre, emporté par un mouvement involontaire. Mais mou onde et ma grand’uère eurent plus de pouvoir que moi sur moi-même. Le premier saisit le pan de ma redingote, et me fit reculer avec vigueur, tandis que la main delà dernière me retenait par une tuflueiice plus puissante encore. Tous deux me firent des remontrances; je via bientôt ma folie, et j'abandonnai mon projet. Si j’étais tombé entre les mains des antirenliers, leur triomphe, au moins pour un moment, eût été complet.

M. Warren monta les degrés du portique, sans qu’on pût découvrir dans sa coutcnance aucun trouble. Péuétré du sentiment de ses devoirs, il ne connaissait pas la crainte. Pour Marie, jamais elle ne m'avait paru si belle. L’émotion de celte scène avait animé son visage, et l'éclat de ses yeux s’en était accru. Patt. la chère et courageuse fille, se précipita à la rencontre de son amie pour l'embrasser; ma vénérable grand'mère la baisa sur les deux joues, et les deux autres demoiselles ne firent pas nou plusattendre les icmoignagesde leur sympathie. Mon oncle lui même poussa la galanterie jusqu’à lui baiser la main, et la rendit ainsi toute confuse, tandis que le pauvre IJugb fut obligé de rester en arrière, et de se contenter du langage de xts yeux pour exprimer son admiration. Toutefois la douce jeune fille m'accorda un regard qui me soulagea tout à fait, car il me prouva que ma discrétion avait été comprise.

Devant cette scène singulière, les hommes de la prairie parurent seuls rester froids. Les domestiques et les ouvriers eux-mêmes avaient hissé voir l'attendrissement que faisait nailre en eux l'action courageuse de Marie Warren ; les femmes avaient poussé un cri unanime; pas un Indien ne bougea. A peine y en eut-il un qui détachât ses regards de Susquesus, quoiqu'ils ne pussent manquer de deviner à

notre agitation qu’il se passait quelque chose d’important. L’inyentibilité de* chefs sembla même s’étendre jusqu'à l'interprète, qui allumait tranquillement sa pipe au moment même oh te passait ce touchant épisode, et j’ajoute que nos clsroeurs et la confusion qui se produisit un instant parmi nom n'inlerrompirent pat cette grave occupation.

Comme le* lndgiens tardaient à t’avancer, nous eûmes un moment pour conférer ensemble. M. Warren nous dit qu’il avait vu passer la bande devant sop presbytère . et qu’il les avait suivit pour nous offrir sa médiation si on tentait quelque violence. Mous apprîmes dans cette courte conversation qu’il ignorait encore l’affaire du baldaquin, tant elle avait été conduite avec mystère.

Mous o’eùmes toutefois qu’un bien court instant de répit, et les iDdgient recommencèrent a avancer. Il devint bientôt évident que leur intention n'était pas de rester simples spectateurs de ce qui se passait sous le portique, mais qu’ils avaient résolu de devenir acteurs à leur tour de manière ou d'autre. Ils se formèrent sur une ligne, dans un ordre qui rappelait beaucoup mieux la milice de notre grande ré~ ublique que Ica guerriers de l'Ouest, et se mirent en marche en allant des pieds contre la terre avec la pensée sans doute de jeter la terreur dans nos âmes. Tout se passa de notre côté comme nous l’avions ordonné. Les dames, dirigées par ma grand’mère, conservèrent leurs sièges près de la porte; le* hommes qui appartenaient à la maison étaient debout, mais ils continuèrent à rester en place, et pas un Indien ne bougea. Muant à Susquesus, il avait trop vécu pour se laisser surprendre et pour s'inquiéter de toutes ces agitations du b->* peuple; et les hommes des prairies semblaient régler leur conduite sur la sienne; tant qu'il resta immobile, ils parurent vouloir rester immobiles comme lui.

La distance entre l’arbre et le portique ne dépassait pas une centaine de pat ; il fallait, par conséquent, peu de temps pour la franchir. Cependant, je remarquai que, contrairement aux lois de l'attraction, plus la colonne des lndgiens s'approcha du but vers lequel elle tendait , plus sa ma relie se ralentit, plus ses mouvements devinrent hésitants. Elle *e déforma en même temps, et se plia en courbe allongée , bien que les battement* de pied* de* hommes qui la composaient devinssent de plu* en plus lourds, comme si ces guerriers voulaient par ce vacarme réveiller leur propre courage. Lorsqu'ils furent à cinquante pieds des degrés, iis s’arrêtèrent tout court et se contentèrent de frapper des pieds, dans l'espoir de nous épouvanter et de nous mettre en fuite. Je pensai que c'était le moment favorable pour faire ce qui avait été résolu entre mon oncle et moi. C'était à moi en effet, comme propriétaire du domaine envahi par ces misérables, d'agir en celte circonstance. Je m'avançai de quelques pas devant le portique, je fis signe qu’on m'écoutât, le bruit des pieds cessa tout à coup , et je pus parler au milieu d'un profond silence.

— Vous me connaissez tons, dis -je avec calme, si je ne me trompe, et certainement avec fermeté, et vous savex en conséquence que je suis le propriétaire de celte maison et de ces campagne*. En ma qualité de propriétaire, je vous ordonne à tous de quitter cette place, et d'aller ou sur la grande route, ou sur la propriété de quelque autre personne. Quiconque restera oprè» cet avis sera considéré comme violateur d’une propriété privée, et, comme tel, coupable d'un délit doublement grave aux yeux de la loi.

Je prononçai ces mots d'une voix assez haute pour être entendu de tous ceux qui étaient présents; mais je ne puis pss dire qu'elles aient été écoutée* avec beaucoup d’obéissance. Les paquets de calicot se tournèrent les uns vers les autres, et il sembla se manifester chez eux quelque agitation ; mais les meneurs calmèrent les inquiétudes de ce peuple souverain, qui était là, comme toujours, dans hi main de quelques intrigants. Le* Indgien* décidèrent donc qu'il* ne feraient d'autre réponte à ma sommation de vider les lieux qu’un hurlement de mépris. Je dis qu'ils décidèrent, il serait plus juste de dire que leurs chefs décidèrent à leur place. Quoi qu'il en soit, le cri fut poussé avec ensemble, et produisit, après tout, nn bon effet. Les lndgiens furent par ce içoyen convaincus qu’ils avalent fait une éclatante démonstration du mépris qu'ils faisaient de mon autorité, et ils s'imaginèrent qu'ils avaient peur le moment remporté une victoire suffisante. Toutefois, la manifestation ne prit paj fin aussi vite; quelques clameurs et un court dialogue suivirent encore. Ce dernier mérite d’être rapporté.

— /loi Litilrpage, s'écria une voit du milieu de la foule, qu'est devenu votre trône? La maison d’assemblée de Saint-Andrew a perdu son trône monarchique*.

— Ses porc* ont passé aristocrates dernièrement. Bientôt ils voudront être propriétaires.

• — Ilugh LilUepage, soyex homme. Mettez-vons au niveau de vos concitoyens, et ne vou» imaginez pas valoir mieux que les autres. Vous êtes fait de chair et de sang, après tout.

— Pourquoi ne m'invitez-vous pas à dîner chez vous aussi bien ! que le prêtre Warren ? Je puis manger autant et aussi bien que n’importe qui daul le paya.

— Oui, et boire aussi , llugh Liltlepage. Ainsi, prépares vos meilleur* vins pour le jour où vous l'inviteras.

Tout cela passait pour de l'esprit parmi les lndgiens et parmi leurs compagnons, car ou m’a assuré depuis que près de la moitié de cette

bande riait composée des tenanciers de Raveninrst. Je iis tout mou possible pour rester calme, et j’y réussis assez bien. La raison n’a- «'ait rien k faire avec de tels gens. Il* voyaient la supériorité de leur nombre et de leur force physique , ils savaient qu’ils n’avaient rien à craindre de l'action de* lois, et que leur crime resterait impuni, il» en profitaient pour fouler sus pied» mes droits le* plus incontestables.

Cependant je ne voulais pas qu’on parût m’avoir intimidé sur le pas même de ma pprte, et je me décidai k dire encore quelques roots avant de retourner k ma place, bei hommes de P espèce de ceut que j'avaÎB devant moi ne peuvent jamais comprendre que le silence est inspiré par le mépris qu'on fait d’eui, et je pensai qu'il valait mieux faire une réponse quelconque aux provocations que j’ai rapportées et k vingt autres du même genre. Je réclamai le silence, et je l’obtins de nouveau.

— Je vous ai ordonné de quitter ma pelouse, m’écriai-je, et en y restant, vous vous rendes coupable d'un délit prévu par la loi. Quant k Pacte de violence que vous vous êtes permis k l'égard de mon banc, je vous en remercierais s'il n’avait pas été commis en violation de mon droit, car c’était mon intention d'enlever ce baldaquin aussitôt que le mauvais vouloir dout il était l'objet se serait dissipé. Je suis aussi opposé qu'aucun de vous k l'introduction de distinctions mondaines dans la maison de Dieu, et je ne les désire ui pour. moi ni pour aucun de ceux qui m'appartiennent. Je ne demande pas autre chose que l'égalité de droit cl l'égalitc de protection entre moi et mes concitoyens; mais de même que je ne pois prétendre k partager avec vous votre bétail et vos moissons, de même je ne puis comprendre qu’aucun de vous élève la prétention de partager avec moi mon bien.

j — Vous êtes un aristocrate, s’écria un des Indgiens ; autrement, vous ne nous empêcheriez pas d’avoir autant de terre que vous. V ou* êtes un maître, et tous les maîtres sont des aristocrates, et nous les bai «»ons tous.

— Un aristocrate , dites-vous! répondis-je aux émeutiers. La naissance, la fortune, la susceptibilité la plus exclusive dans le choix de ses amis, ne suffisent pas à faire un aristocrate; c’est le pouvoir politique qui le caractérise. Dans ce pays, il n'y a pat d'aristocrates, parce qu'il n'y a pas de pouvoir politique réservé au petit nombre. Je me trompe : il y a parmi nous une aristocratie bâtarde, que vous ne voyez pas parce qu’elle ne se compose P*# de gentlemen. La classe privilégiée chex vous , c'est celle des démagogues et des jour» nalistes; voilà vos aristocrates, eux et pas d’autres. Huant à vos aristocrates propriétaires terriens, écoutez cette anecdote très-véritable, Ct vous verrez qu’ils sont loin de mériter le nom d'aristocrates. Notn bien que ce que je vais vous dire est l’exacte vérité , et cela vaut la peine d'être connu. Partout on crie k l’aristocratie. 11 y a dans cet état un riebe propriétaire qui répondit d’une dette considérable contractée par un autre propriétaire. An moment même oh il était mis dans l’impuissance de recueillir ses revenus par votre résistance et par lu faiblesse de ceux qui sont chargés de faire exécuter la loi, le shérif fit envahir sa maison et fit vendre tout ce qu’elle contenait, afin d'exécuter un aristocrate. Voük ce que c’est que l’aristocratie américaine, et, je suis fftctfé d’ajouter, voilà ce que c'est que la justice américaine telle qu’elle est administrée parmi nous.

Je ne m’ctais pat trompé sur l'effet de ce récit, qui, du reste, n’était que la vérité fort adoucie. En quelque lien que je l’eusse fait, il eut Confondu même le démagogue le plus braillard , ct il eût fait revivre dans son esprit quelques-uns de ces principes de justice éternelle dont Dieu y a déposé le germe.

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