ÉPILOGUE
-- Papa, me dit mon fils, puis-je faire des bateaux avec ce papier-là?
— Criminel 1... une page démon livre 1 m'écriai-je en arrachant avec effroi le feuillet de ses petites mains.
Car j'ai un fils charmant, qui ressemble à Mary ; il a trois ans, et c'est un ange; seulement il n'a pas assez le respect des oeuvres de son père. Depuis que je suis marié, mon ancien goût pour les lettres est redevenu une rage. Je n'ai jamais pu débrouiller le chaos de mon ancien livre, j'en ai commencé un autre.
— Hais, darling, insinue la douce Mary, il ne s'ouvrira donc jamais pour moi, ce mystérieux manuscrit qui me vole tant de tes heures?
— Je te le lirai ce soir : j'en suis à la conclusion...
A ce moment la cour retentit de hourras et de coups de fusil, mêlés aux sons des violons et des cornemuses qui jouent l'air de Bamet à la longue main. Nous sommes près des chutes de la Clyde, dans notre manoir d'Ecosse, à Kirkdale, ce château à tourelles où notre ancien ami le comte Moroni pochait de si belles truites. Tout le clan est en fête; on baptise aujourd'hui le premiér-né d( Stephen et de Mabel; comme dans la Dame Blanche
H0 RiViOM.
<c les montagnards sont réunis : Sonnez cors et musettes! > Le rayissement est dans tous les cœurs, la franchise est sur tous les visages : < Chantez, joyeux ménestrels 1 »
Sur le perron enguirlandé, ma jolie belle-sœur, rayonnante ie bonheur et de fierté, se présente avec son mari devant la foule, qui les accueille en redoublant ses acclamations d'allégresse. Pour honorer nos vassaux, ils se sont parés du costume des Highlands, et depuis Mac Gregor, depuis Wallace, jamais jeune lairâ de belle mine ne porta plus vaillamment que mon ami le phillbeg et la targe, le dirketlaclaymore. Les filles le saluent de leurs écharpes flottantes, les hommes jettent leurs toques en Tair ; c'est un délire, une frénésie. — Le roi Arthur estil ressuscité?
On entoure, on presse les charmants parents du héros de la fête; Mabel embrasse le plus vieux; le traître Stephen choisit la plus jeune,,. Mabel ne le voit point, elle ne tient pas en place : elle court à la nourrice, k Mary, à sir George^ à mon fils, à moi; c'est une e^^ubérance indescriptible, une surabondance de paroles, de mouvements, qui pourraient suffire à quatre persomies : épouse*, mère, sœur, amie, elle est tout à la fois t., • ce qui ne Vempéche pas de trouver son temps pour être coquette, ravie qu'elle est de jouer, sous ses pimpants et pittoresques atours, le rôle idyllique de l'héroïne du Gahmt ierger.
Au gai carillon des cloches, on se rend à la chapelle
en grand eortéfe* ^ Mabd veat porter renfant; Btephen s'y oppose. Ili se querellent seloo leur Goutume; maïs oommo.ils s'adorent, ils cèdent tons deux en même temps... Alors ils se querellent de nouteaq, chacun youk lant se soumettre à Taatre. — - Mary les met d'accord en s'epaparaut du baby. — A ce dënotUnent ils éclatent de rire.
Après la cérémonie du baptême, un banquet, digne de V Iliade ou à'Ivanhoë^ nous rassemble dans Timmense salle du château, Habel, conduite en grande pompe par mon père et M. Devillars, s^assîed à la place d'honneur, dans la haute chaire surmontée du dais armorié.
C'est une scène de l'ftge d'or, une agape des premiers jours, où les francs yeomen coudoient leurs seigneurs; tout le clan des Bamet, Yieillards, jeunes hommes, femmes et petits enfants, festoie chez son latrd. Quelques lords des euYirons, deux avocats, un reviewer d'Edimbourg, trois ministres presbytériens, oublieux des temps de Fox et du Covenant, attestent» dans cette réunion catholique, la fusion des intelligences et l'avénenient de la fraternité des croyances sincères.
Des moutons rôtis tout entiers, des quartiers de bœuf posés sur des plats d'argent font plier la table sous leur poids ; des torrents d'ale et de porter alternés avec les rasades de vins de France arrosent les tranches de saumon grillées et les ailes grasses des gannets et des eiderducks; la gaieté s'anime, déjà le whisky fermente dans les verres, les rires et les bons mots s'entre-croisent; le
ad RAYBtON.
Vieux pâtre Kirby raconte l'histoire de Tiam O'Shaater, à qui trop de gin bu fit porter le diable en croupe; Sam le fermier entreprend la légende de saint Gille, et, dans un groupe, la jeune Kitty redit la mélodie familière de la Pâquerette écraeée.
Sir George, qu'enchantent ces évocations du bon temps, excite du regard et de la parole l'allégresse de ses hôtes : il rajeunit à ces traditions qui l'ont bercé; le bonheur rayonne sur tous les fronts , et c'est son œuvre ! L'exaltation le gagne, son flegme s'échauffe au brasier de son noble cœur.
Mais tout à coup une grande rumeur s'élève et étouffe les propos des buveurs.
Mac Angus va chanter la ballade de Barnet à la longue main qui fut tué en 1513, à la bataille de Flodden, aux côtés du roi Jacques. Tous font silence, et les regards se portent vers les panoplies où brille la grande épée ébréchée du féal chevalier.
Le barde prélude alors, ému et solennel. — A ce chant qu'entonnaient leurs ancêtres et qui éveille leurs petits enfants, les montagnards se découvrent : c'est leur gloire qu'on vante, c'est leur fidélité sans tache qu'on célèbre. Au dernier refrain, le délire est à son comble, la salle croule sous les hourras, tous se lèvent, et, saisissant leurs verres, portent dans une clameur un toast à leur baronnet.
L'humoriste sir George n'est point homme à laisser
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échapper Toccasion de placer un peu de sa philosophie ; il répond donc par un discours humanitaire et encyclopédique dont le rewiewer d'Edimbourg, qui prend des notes, comprend peut-être seul les quatre points, mais que tout le monde applaudit avec la même ferveur.
Après quoi le révérend Robert Linlithgow propose la santé de la jeune mère et du nouvel héritier.
Il faut la nuit pour interrompre la fête, nos amis prennent congé par un dernier vivat, et les pibrochs font redire aux échos le rhythme belliqueux de la marche triomphale :
cf Scots wha whae with Wallace bled... »
Peu à peu la musique s'éteint dans le lointain, et le sifflement du courlis trouble seul le majestueux silence des montagnes. Sur la terrasse, Mary se penche à mon bras, tandis que notre fils folâtre avec Mabel et Stephen, gui lui font dire une chanson pour égayer son petit cousin, et que mon père devise avec sir George et le cher M. Devillars.
Recueilli dans le calme de ce beau soir d'automn.e, je contemple encore, grâce à la lune qui se lève, l'admirable paysage à la fois souriant et mélancolique ; les pics enténebrés, les lignes indécises de l'horizon sauvage, le lac où nagent des cygnes. Enivré des voluptés tranquilles qui s'harmonisent à la paix de mon cœur, je repasse dans mon esprit les jours écoulés et j'en bénis les tristesses, chemin et rançon de mes félicités présentes. Rien ne trouble plus la sérénité de ma vie. Mon père, rendu
au bonheari vient ?i?re une partie de l'année prto de nous. Madame de Linoourt a rendu son ime au dieu des flmes romanesques. La marquise n'est plus coquette, elle se souvient de ses méprises, elle sait aimer le mari qui ne se souvient pas du passé. Ezirol a son rang parmi les plus fécondes mines de France, et le père Bemajou est le plus riche habitant d'Ezirol. II a vendu quatre cent mille francs sa part de notre fameuse découverte, qui n'est point encore complète, mais que je compte mener vite à son achèvement dans le pays des Watt et des Stevenson ; le vieux mineur cherche présentement le mouvement perpétuel. Diane croit avoir trouvé son Endymion, elle va se marier; M. Charles vient de se séparer d'avec sa femme; la vieille Jeanne vit toujours; Aylic m'appelle plus que jamais monsieur le comte.
— Nous sommes seuls, me dit Mary, rentrons vite, et viens me lire ton livre I
-^ Rentrons.
Cinq minutes après, installés dans son boudoir^ je dé-» roule mon fameux manuscrit,
»- Comprendrai* je bien? n'est-ce pas trop sérieux? demande-t-elle en s'asseyant àjnes pieds sur une pile de coussins. -»• D'abord, quelle est l'idée de ton ouvrage? ûueprouve-t-il?
— Ma foi, il ne prouve rien du tout! chère ange, et n'a d'autre prétention que de faire battre quelques jeunes cœurs au tableau de ce bonheur idéal que tous rêvent et que si peu rencontrent!
— C'est un roman?
—C'est rhistoire de nos amours, dls-je en souriant.
— Ahl mon Dieul pauvre ami, s'écrie-t-elie en me sautant au cou, mais ton histoire, alors, ne finira jamais I