QUATRIÈME PARTIE
Je consenrai néanmoins l'habitude de paraître chaque soir au salon ; j'y voulais garder un pied afin d'interve^ nir au moment du danger et de prévenir le malheur que je redoutais. Mais tout était danger pour moi-même. Cette assiduité troubla bientôt le bonheur de Mary et nous amena la première, la dernière douleur que. nous ayons ressentie l'un par l'autre^ notre premier, notre dernier dissentiment.
La marquise était avec moi de plus en plus affectueuse ; mais je flairais, dans les amitiés dont elle me comblait, certaines exagérations à la façon de sa mère qui me faisaient douter un peu de sa sincérité. Madame de Lincourt m'appelait son cher enfant et semblait vouloir à tout prix me duveter un nid dans sa famille. D'après ce que m'avait chuchoté Meillan sur le sens présumé de mes causeries avec mademoiselle Diane, je
devinais bien où tendaient ces prévenances ; mais je ne pouvais parier. Il en arriva que, se inéprenant à ma réserve taciturne, signe évident de modestie pour ces dames, on chercha le moyen de m'encourager.
Un jour, mes belles amies avaient dîné au château; nous étions tous assis sous la vérandah, respirant les fraîcheurs du soir; je riais avec Mabel et mademoiselle Diane, tandis que Mary, un peu à l'écart, causait avec madame de Kérandrey. Leur entretien paraissait tourner à la confidence, et M. Charles s'étant approché,, un coup d'œil de la marquise lui avait enjoint la retraite. Il s'était rabattu sur nous, et, soupçonnant qu'il devait être question de sa personne dans une si prolixe conférence, il appuyait de ses regards brûlants le plaidoyer de la tante.
Je me sentais trop fort pour n'être pas un peu cruel, et nous échangeâmes avec Mabel des malices dont le beau ténébreux était le point de mire sans s'en douter. Cepeudant j'observais l'effet que produisaient sur ma pauvre amie les astuces déployées au profit de mon rival, et je finis bientôt par m'inquiéter du trouble où je la vis; à je ne sais quelle parole, sans doute très-pressante, elle fixa les yeux sur moi avec une expression qui touchait presque à l'effroi; je me levai aussitôt pour aller rompre par ma présence cette conversation, dont le sujet devenait évidemment trop délicat.
— Il paraît que les oreilles vous ont tinté, me dit en raillant la marquise comme je m'approchais le sourire sur les lèvres : nous médisions de vous.
Et elle continua sur ce thème mille sarcasmes bienveillants, sous lesquels se cachaient les plus aimables louanges. Mary restait silencieuse et composée comme si elle eût été fâchée contre moi. Une affreuse douleur m'avait saisi ; on eût dit qu'elle ne m'aimait plus. Je ne comprenais rien à cette subite froideur, et tout en donnant de mon mieux la réplique à madame de Kérandrey, j'attendais avec anxiété le moment d'une explication. Habel, s'étant jointe à nous, devina que sa sœur dissimulait une émotion pénible; elle remmena à Técart, et je pus enfin lui parler sans témoins.
— Mary, m'écriai-je, par pitié, qu'avez-vous ? Que vous ai- je fait?...
— Mais rien, me dit-elle en détournant les yeux. Elle pâlissait, elle était tremblante.
— Oh! vous souffrez, je le vois. La marquise vous a dit quelque mot qui vous a chagrinée. Voire regard s'est tout à coup glacé; vous n'étiez plus vousmême!...
— J'ai eu tort, répondil-elle en me tendant la main ; pardonnez-moi.
— Mais votre main tremble... Que vous a-t-on dit, mon Dieu?...
— Une folie... que je veux oublier.
— Mais vous voyez bien que vous ne pouvez maîtrièer votre émotion, Mary ! repris-je éperdu. Ne m'aimez-vous donc plus, que vous avez un secret pour moi ?
— J'aurais voulu vous cacher ma faiblesse, répliqual-elle en essayant un sourire triste. — Eh bien., Raymon,
madame de Kérandrey m'a dit... que vous aintez mademoiselle Diane.
— Quelle infamie I m*écriai*je indigné.
— Elle a même ajouté, reprit-elle d'une voix qu'elle tâchait en vain de rendre indifférente, que vous venez ici tous les soirs pour lui faire votre cour.
— Et vous avez cru cela, Mary?
~ Non, murmura-t-elle, je ne l'ai pas cru...
Mais, en prononçant ces derniers mots, elle ne put étouffer un sanglot, et le sourire se fondit dans un orage de larmes trop longtemps contenues. Je demeurai écrasé, épouvanté devant cette affliction. Honteuse d'un sentiment qui portait atteinte à notre foi, et voyant les soudaines tortures que j'en ressentais, l'angëlique créature s'empara de mes deux mains, comme pour protester contre sa faiblesse.
— Non, Raymon, non, je vous le jure, disait-elle d'une voix entrecoupée,- je ne la crois pas l
Elle faisait de vains efforts pour paraître calme. Je voulus parler pour la rassurer.
— Ne vous justifiez pas, s'exclama -t-elle en mettant sa main sur ma bouche. C'est une lâcheté... ce mensonge m'a fait mal... je n'ai pas réfléchi...
Son visage était baigné de pleurs, et ses doux yeux levés sur moi semblaient implorer un pardon. Délirant sous notre commune douleur, je la saisis dans mes bras, et, comme pour dérober ses chagrins dans mon cœur, je pressai contre ma poitrine cette tête adorée et j'y posai un chaste baiser. Elle resta un instant appuyée sur mon
sein, et tenant la main de Mabel qui pleurait comme nous. Égarés, ensorcelés par une minute de doute et d'erreur, nous étions trop purs pour rougir; je ne voyais que sa peine, elle ne voyait que ma terreur de n'être plus aimé.
Hais le doute n'était point fait pour nos âmes, toute parole était superflue, les larmes se tarirent dans cette mutuelle effusion de tendresse. Mary me narra alors tous les détails de sa conversation avec la marquise.
Dans la pensée, sans doute, que ses propos me seraient rapportés, et que je m'enhardirais si j'avais une fois l'assurance d'être agréé, madame de Kérandrey avait imaginé de gagner mon amie à la cause de mademoiselle Diane, et de l'intéresser à mon sort en lui dévoilant ma passion trop timide ; elle lui avait raconté mes assiduités, mes longues causeries, le trouble où me jetait le moindre regard; enfin, tous ces faux indices d'après lesquels M. de Meillan m'avait lui-même soupçonné, et que j'avais crus amplifiés par son humeur cynique.
Je n'eus point de peine à me justifier : la candeur de Mary ne ^pouvait admettre une si étrange trahison. Cependant, la secousse avait été si cruelle, que ce fut avec un sourire encore navré qu'elle me dit:
— Comment ai-je pu croire à cette folie? J'ai honte, maintenant, de ma crédulité. Pauvre ami, ohi quelle torture que celle des jaloux 1 ajouta-t-elle naïvement; comme vous avez dû souffrir quand vous l'étiez 1
Ange de bonté, dans sa douleur elle ne voyait qu'un motif pour me plaindre; c'était encore à moi qu'elle pensait !
Heureusement, la nuit voila les yeux rougis. En revenant sous la vérandah, les jeunes misses prirent congé de la marquise, qui, s'imaginant peut-être que sa note secrète était déjà parvenue à son adresse, me serra la main d'une façon trop significative. Furieux du supplice qu'elle avait infligé à Mary, je me promis bien de m'expliquer le lendemain de façon à ce qu'on ne revint plus sur ce stupide projet Cette attitude de soupirant timide était peu de mon goût; et, d'ailleurs, la trop confiante Diane elle-même eût pu souffrir des services trop officieux qu'on prétendait me rendre. Il fallait me hâter de dissiper des illusions qu'un honnête homme ne devait pas laisser naître.
Cependant, quelque loyale que fût ma démarche, elle était très-délicate à hasarder ; par bonheur la marquise, pour me fournir sans doute une occasion de me déclarer, vint elle-même le lendemain au-devant de mes déclinatoires. Persuadée qu'il ne restait plus qu'à m'aplanir la route de l'hymen en me facilitant un aveu trop timidement contenu, elle s'ingénia par les plus complaisants détours à me faire confesser ma flamme, et elle m'encouragea si tendrement, que je n'avais plus qu'à tomber dans ses bras en l'appelant ma tante. — C'était là que je l'attendais. — Alors, sans faire mine de comprendre, j'exposai d'un ton si net la tranquillité de mon cœur et mes répulsions pour le mariage, qu'il devenait impossible de continuer la plus flottante diplomatie matrimoniale.
Mademoiselle Diane, au reste, eût peut-être été aussi
embarrassée que moi à changer en passion notre sérieuse amitié. Il y avait entre nous une de ces bonnes affections fraternelles dont la franchise exclut Tamour. Nature confiante, enjouée, ellem'avait souvent initié à ses rêves d'avenir, et son idéal me ressemblait si peu, que j'eusse été fou de me méprendre sur les sentiments que je lui pouvais inspirer.
Après ce refus gratuit et presque brutal de Thonneur qu'on avait voulu me faire, je m'attendais à quelque refroidissement. Il n'en fut rien, et ma déclaration de principes n'atténua pas d'un sourire la vivacité des démonstrations dont j'étais l'objet de la part de ces dames. Néanmoins je ne fus pas dupe d'un si beau désintéressement et je pressentis que l'inimitié n'était que réservée. M. Charles s'éprenait de plus en plus de la dot et des beaux yeux de Mary; rien ne faisait soupçonner en moi un rival, et l'on me voyait assez familier avec les Bamet pour ne point douter que je serais, sinon consulté, du moins interrogé au jour où Ton risquerait, de ce côté, des propositions formelles. Je pouvais le desservir, et l'on me ménageait.
tlk RAYMOK.
Dans an coin perdu de cette demeure où tout me devenait ennemi, il était une affection surprenante, inexplicable, qui semblait veiller sur moi, un regard qui me suivait partout et semblait vouloir pénétrer dans mon flme. Presque chaque jour, dans quelque coin du parc, je trouvais sur ma route cette vieille Jeanne que nul ne voyait jamais, et dont l'intuition m'avait si fort alarmé.
Toujours sombre et taciturne, elle me regardait passer, dardant sur moi son œil fiévreux comme si quelque don surnaturel eût illuminé sa pensée. Parfois elle m'appelait et me questionnait sur mes rapports avec le marquis. On eût dit que cettte préoccupation constante la dominait, l'oppressait. J'essayais de l'abuser en atténuant la froideur qui régnait visiblement entre M. de Kérandrey et moi. Elle m'écoutait impassible, puis, comme abtmëe dans sa vision profonde :
— Non, ils ne s'aiment pas, murmurait- elle. Ils ne s'aiment pas, et pourtant... je vois t
Effrayé de ce langage fatidique, je tremblais qu'elle n'eût percé le mystère où je m'enveloppais, et je lui demandai une fois ce qu'elle voyait. Mais à ses paroles incohérentes je me convainquis sans peine qu'elle
ne s'expliquait pas elle-même la singulière sympathie que je lui inspirais. Par une de ces mystérieuses divinations de rinstinct maternel qui ressemblent presque à des miracles de seconde vue, elle sentait que je devais exercer une influence sur la vie de ce maître qu'elle avait nourri. Peut-être aussi le trouble insurmontable où me jetaient ses interro^tations éveillait-il dans son esprit de vagues inquiétudes : tant il y a que cette étrange créature s'attachait à moi par la plus incroyable prescience du cœur. Il y avait dans cette vieille Bretonne austère et farouche des énergies sauvages qui me terrifiaient ; informée, par Aylic, des moindres gestes de la marquise, elle avait pénétré le terrible secret de son entente avec M. Meillan; et, impitoyable, fanatique, c'était elle qui avait averti son maître.
— Méfiez-vous de cette femme , me disait^lle, elle vous perdrai
Ces tristes prophéties n'étaient point sans m'émouvoir; mais l'exaltation même de la vieille nourrice en affaiblissait les effets. Pourtant^ je dus bientôt reconnaître que le péril devenait menaçant.
A peine au débotté, Stephen fut introduit au château* Il ne tarda pointa démêler les passions qui s'y croisaient; nos plaisanteries l'avaient mis au courant des projets de M. Charles; mais^ si confiant que je fusse en mon ami, je lui avais fait mystère de Tentreprise où je m'étais engagé contre M. de Meillan.
— Ah çàl me dit-il un jour, tandis que la marquise travaille à couronner Mary des blanches fleurs de l'by-
menée aa profit de M. Charles, elle me paratt tresser assez joliment le souci conjugal pour monsieur son époux.
— Est-ce donc si clair pour un nouveau venu? m'écriai-je.
— Dame I elle y va d'un assez beau train avec M. de Meillan quand le marquis n'est pas là. Corbleui quelle Célimènel — Madame de Lincourt, du reste, a l'air de se prêter assez volontiers aux poursuites du galant.
— Oh! quelle opinion as-tu donc de cette mère?
— Quelle opinion? Ahl parbleu! mon cher, cette duègne aimable m'honore de sa conversation avec une insistance trop flatteuse pour que je ne l'aie pas démêlée du premier coup : c'est une mère à grands sentiments, de celles qui prétendent faire seules le bonheur de leurs enfants^ qui sont jalouses de leurs gendres, les détestent naturellement, et n'ont d'autres soins que de les empêcher d'être heureux ; elles en font des tyrans aux yeux de ces f pauvres colombes qui se brisent les ailes aux barreaux de la cage où les retient le mari. > J'ai connu une de ces entêtées de fausses tendresses qui disait à l'infortuné qui avait épousé sa fille : — t Vous êtes excellent, vous avez un esprit charmant, un cœur d'or, un caractère trèsdoux; si vous n'étiez pas mon gendre, je vous aimerais à la folie; mais je ne vous pardonnerai jamais d'avoir acquis des droits sur mon Hortense. » — Pénètre dans tous les mauvais ménages, continua-t-il, tu y trouveras presque toujours une belle -mère. L'amant n'est que l'effet, la belle-mère est presque toujours la cause : il vient un jour où, pour disputer son ascendant, elle a si
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bien dépoétisé le mari, elle Ta si définitirement avili en le représentant comme un être sensuel et grossier, que •le premier quidam, soupirant des banalités lamartiniennes entre un tour de valse et la polka du cotillon, réunit tous les attraits d'un Céladon parfait...
— Ce petit morceau psychologique est assez profond, ajouta-t-il d'un air fat en matière de péroraison. Du reste, tu penses que tout cela m'est bien égal, c'est l'affaire du marquis I
Je m'étais imaginé jusqu'à ce jour que les imprudences de madame de Kérandrey étaient assez voilées pour défier les yeux indifférents; la perspicacité de Stephen me fit frémir; ce qu'il avait vu, d'autres pouvaient le voir. La marquise ne gardait plus assez d'empire sur ellemême pour masquer sa coupable intrigue, et les propos du monde pouvaient arriver aux oreilles de mon père. Sans croire, comme Stephen, à la complaisance de madame de Lincourt, je savais qu'il ne fallait point compter sur sa vigilance, et le jugement porté sur elle n'était que trop exact.
Cette femme n'avait de l'amour maternel que les emphases; elle plaignait hautement sa fille de vivre sans affections, pliée sous une domination qu'elle feignait de redouter elle-même, pour s'achever son rôle de mère crucifiée. Née sous l'Empire, sa jeunesse, disait-on, avait été assez légère; ses principes s'en ressentaient, bien qu'elle fût ressuscitée dévote. Certes, elle n'eût point encouragé une liaison coupable^ mais sa sentimentale in dulgence concevait un de ces engagements platonique
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que les femmes romanesques ont inventés comme un compromis honnête entre la faute et la fidëlitë conjugale ; adultère moral, où la fausse vertu s'engage en croyant rester pureté ; terme que l'amant le plus novice sait poser au début de toute passion pour rassurer et leurrer les plus craintives; compromis qui finit toujours par les perdre.
ni
Mes ennuis croissaient de jour en jour; j'étais menacé de toutes parts; mais, pendant quelques semaines, on s'en était tenu aux préliminaires. Madame de Kérandrey entama enfin Taction avec Mary. Elle était trop habile pour laisser à M. Charles le soin de se déclarer luimême; il avait sans doute pour mot d'ordre la plus eitière réserve. Des altitudes penchées, des soupirs attestaient seuls la vivacité de ses ardeurs. Dans le courant de la plaisanterie quotidienne, la marquise avait maintes fois lancé à Mary des allusions au trouble du beau neveu, propos trop habilement jetés pour qu'il fût possible d'y répondre et d'y voir autre chose qu'un gracieux compliment sur le charme que la jeune fille répandait autour d'elle. Enfin le temps était venu d« démasquer les grands projets; l'ofiicieuse tante profita d'un tôte-à-tôte adroite-
ment ménagé avant le dîner, à l'heure où les femmes se trouvaient seules au château, et elle aborda la fameuse question du mariage en termes si précis que Mary ne pouvait s'y méprendre.
— Savez-vous, ma toute belle, lui dit-elle en riant, que vous faites ici des ravages et que je serai bientôt jalouse? Le marquis raffole de vous, M. de Meillan ne jure que par vos beaux yeux... Quant à mon pauvre Charles, il est complètement ensorcelé.
Et partant de ce prélude, elle se lança à perte de vue dans un panégyrique du neveu, Tidéal des prétendus, dans le portrait de la tante; entremêlant les éloges de confidentes moqueries sur mille naïvetés qu'arrachait chaque jour à ce soupirant candide l'amour dont il était possédé, elle nuança son discours de quelques touches de sentiment, et elle s'attendrit avec art sur les tourments de ce pauvre cœur blessé... Le rubicond M. Charles s'en allait de langueur...
Tout cela était dit de ce ton badin sous le couvert duquel on peut glisser les propositions les plus délicates. La marquise était trop femme pour ne point nouer d'une main légère ces nœuds coulants de faveurs roses qui enchaînent deux fiancés, et ce fut d'un air frivole qu'elle essaya de les passer au cou de Mary, en l'avertissant qu'au prochain jour elle allait demander sa main.
L'amour donne parfois de la vaillance aux êtres les plus timides : le cœur de la pauvre Mary battait bien fort ; cependant elle surmonta son trouble et, profitant du ton de plaisanterie où était monté l'entretien, elle se
mit aussi à railler, comme si la passion de M. Charles n'était qu'un jeu inventé tout à coup par la tante. Et enfiin^ pour couper court à toute espérance, elle usa d'un argument décisif que je lui avais soufflé, déclarant que pour ne point quitter Mabel, fiancée en Angleterre, elle n'épouserait jamais qu'un Anglais.
— C'est pourtant un très-gros mensonge que j'ai fait là! me dit-elle le soir, moitié confuse et moitié fière de son sacrifice de conscience.
J'aurais pu lui répondre par un bel argument jésuitique, mais je n'osai. Je lui tendis la main comme pour l'absoudre, et le péché fut oublié.
Madame de Kërandrey était trop adroite pour ne point abonder en nouvelles politesses vis-à-vis des Bamet; mais, au refroidissement subit qu'elle me marqua, je crus m'apercevoir qu'elle m'attribuait en partie son échec. L'accueil glacé que j'avais opposé aux avances d'amitié de M. Charles suscitait les soupçons et révélait peut-être trop un rival. Huit jours ne s'étaient point écoulés que toute la maison fut avec moi sur le pied de guerre ; on m'épiait, et je ne pouvais plus approcher de Mary sans voir se dresser entre nous quelque tiers importun. Cette surveillance nous rendit plus prudents; mais je ne savais point alors jusqu'où s'emporteraient les terribles rancunes.
Un matih que je courais les bois avec Stephen et mes chères amies, je vis tout à coup sortir d'un taillis le père Bernajou, qui m'attira mystérieusement à l'écart. Je m'étais attaché de plus en plus à ce brave paysan, et,
pour Taider à vivre en attendant les résultats de notre grande affaire^ je remployais en cachette à la recherche d'échantillons minéralogiques précieux pour moi, et que je n'eusse acquis qu'au prix de très-longues courses. Son apparition subite me déplut cependant : je le savais trèsbabillard, et il me répugnait de lui recommander le secret.
— Je vous demande bien excuse de vous déranger, fit-il embarrassé en devinant mon déplaisir, mais je préfère attraper vos reproches que de vous laisser attraper un ennui; un rôdeur comme moi n'est pas sans vous avoir déjà rencontré; mais on trouve bien toujours quelque fossé quand on ne veut pas gêner les gens qu'on aime. Je vous ai cherché ce matin pour vous dire une chose qu'il faut que vous sachiez tout de suite, et voilà pourquoi je viens effaroucher votre compagnie.
— Pour lors donc, hier, reprit-il comme pour ne point me laisser le temps de formuler mon mëcontentement, je venais de vous voir tous passer du côté de rÉtang, lorsque j'ai rencontré, au caiTcfour de la Croixsous-Bois, M. Charles Rigaut qui avait l'air de faire sentinelle. En me voyarflr.arriver, d'abord il fit mine de m'éviter ; mais, comme il allait rentrer sous le couvert, je lui tirais déjà mon chapeau ; ça le fit changer d'idée. Alors il se mit à me causer de .choses et d'autres, de bonne amitié : ce qui m'étonnait, car il a toujours été un peu fier, et je me disais qu'il devait y avoir quelque manigance là-dessous... Enfin il me demanda si je n'aurais pas vu, par hasard, sur ma route, les demoiselles de Saint-André ; ça me parut louche. — La vérité n'est
pas faite pour tout le monde, et, ma foi, je; lui répondis que je n'avais vu personne. Il en fut bien contrarié, et, sans en avoir Tair, il finit par m'interroger sur vous : f si je vous rencontrais quelquefois et en quels endroits, et avec qui, et ci, et ça, » des curiosités enfin ! Moi qui ne suis déjà pas trop son ami, j'ai fait la bête; j'ai dit que je vous rencontrais et que je ne vous rencontrais pas, suivant les jours, — des malices de paysan, quoi I afin de pouvoir dire plus tard tout ce qu'il vous plaira. — Je voyais bien que je vous servais puisqu'il enrageait. Mais ce n'est pas tout, voilà le plus beau ! Comme, nous sommes revenus ensemble à Ezirol, il m'a dit en route que, par suite d'une gageure, il a besoin, pour vous faire une farce, de savoir où vous allez, et que si je voulais vous suivre pendant trois jours, il me donnerait six francs. Afin qu'il ne se méfie pas, j'ai répondu qu'on pourrait s'arranger; seulement, que j'avais affaire jusqu'à demain... Pour lors, ce matin, moi finaud, c'est lui que j'ai guetté. A Vheure qu'il est, il monte la garde auprès de la Roche du Capucin. C'est pourquoi, vous voyant aller de ce côté-là, j'ai pensé bbn de vous avertir. Excusez-moi du dérangement, mon renseignement pouvait vous être utile ; s'il ne Test pas, prenez que je suis un vieux fou qui pèche par trop d'amitié.
Je remerciai le père Bernajou, et je rejoignis mes amis ; je leur confiai ce que je venais d'apprendre. Mabel, toujours pour les moyens extrêmes, voulait aller faire une belle révérence à l'espion embusqué sur la route; mais cette vengeance narquoise nous eût pu
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coûter cher; nos rendez-vous quotidiens allaient être éventés^ et sir George allait tout savoir. Nous convînmes de suspendre nos promenades pendant quelques jours, et de nous voirie soir dans le parc de Saint-André. Déjà deux fois j'avais commis l'imprudence d*y pénétrer par une porte éloignée du château ; ce trait d'audace nous avait réussi : du reste, la présence de Stephennous protégeait contre les surprises, puisqu'il pouvait réclamer au besoin la responsabilité de mes visites.
Mais la vendetta m'était dénoncée, et à partir de ce moment, je ne cheminai qu'au milieu des embûches. Ma présence dans le salon de la marquise commençait à gêner tout le monde. Plusieurs fois j'avais osé prendre le parti de M. de Kérandrey contre les attaques de madame de Lincourt; c'était un blâme trop direct pour ne point me rendre l'objet des méfiances. Tant qu'on avait cru que je servirais M. Charles ou que j'épouserais mademoiselle Diane, on m'avait ménagé ; mais ces raisons n'existaient plus, je devenais d'autant plus dangereux que ces dames m'avaient initié à de douteuses machinations dont elles voyaient que décidément je ne voulais pas me rendre complice.
J'en savais trop, je ne pouvais rester au château ; cependant une rupture ouverte était impossible. Pour me faire quitter la place, la marquise ne trouva rien de mieux que de me brouiller avec M. de Kérandrey en excitant sa jalousie contre moi. Peut-être aussi voulaitelle détourner les soupçons; elle îavait lu Musset; et Stephen prétendit qu'elle voulait me faire jouer le rêle
du chandelier.,. Je me vis bientôt l'objet d'attentions si marquées que mon père en prit ombrage.
Certes, il m'était facile de me soustraire à de tels ennuis en m'abstenant d'aller au château, et d'est ce que je fis pendant quelques jours ; mais j'y revins bientôt, attiré malgré moi par un sentiment étrange que je m'étais étonné de voir naître en mon cœur, dont je m'étais indigné d'abord comme d'une faiblesse, mais qui domptait peu à peu mon esprit rebelle et usurpait ma vie en dépit de toutes mes résolutions, en dépit des plus cruels souvenirs.
Depuis mon arrivée à Ezirol, je subissais la contagion du malheur, et l'idée de ces déchirements domestiques dont j'étais le témoin forcé me poursuivait jusqu'auprès de Mary. Dans les premiers temps, je le répète à ma hontey je m'étais presque réjoui de voir ma mère si bien vengée; l'expiation cruelle infligée à l'auteur de ses chagrins, et de sa mort peut-être, me semblait l'équitable châtiment du parjure. Et puis un mauvais levain fermentait toujours en moi : je portais la peine de la déloyauté de cet homme : mon illégitimité m'apparaissait
toujours comme Tinfranchissable obstacle au bonheur de ma vie. Certes, si je me fusse appelé du nom auquel j'avais tous les droits, sir George ne m'eût point traité avec un si écrasant dédain.
La dureté de mon père et ses âpres façons n'étaient point faites au surplus pour capter mes sympathies; dans les rapports que nous créaient nos fonctions industrielles, il m'avait, en maintes rencontres, si vivement froissé que j'avais dû me révolter pour sauvegarder ma dignité, et que nous en étions venus à l'échange de paroles trèsacerbes, où ma violence s'accroissait des exaspérations préconçues d'une inimitié sourde.
C'était une singulière hardiesse que d'oser résister à ce maître, accoutumé à tout plier sous sa loi brutale. Un jour que, dans l'usine, il m'adressait un reproche immérité, je le mis dans son tort avec un tel accent de hauteur, que les ouvriers effrayés suspendirent leur travail, et que plusieurs d'entre eux se jetèrent en avant comme pour me préserver de sa colère.
Consterné moi-même de mon emportement, je m'attendais à quelque éclat terrible... Le marquis eut un moment de stupeur, ses yeux dardaient un éclair; mais tout à coup, par un effort de volonté implacable, 11 se contint; un sourire d'amertume erra sur ses lèvres pâlies, et il s'éloigna sans répondre, d'un air si triste, qu'il me laissa |p repentir de lui avoir causé une douleur de plus.
Sa modération inattendue m'avait déjà désarmé; une si complète résignation m'émut, et le soir je lui fis mes
excuses. Il les reçut avec une complaisance ironique; on eût dit que, dans ce cœur navré, la lassitude de Toutrage quotidien le rendait insensible aux blessures du hasard.
Depuis ce jour, il s'était tenu sur ses gardes, attentif à ne jamais me froisser. Quand il était question de nos travaux, il se montrait assez communicatif, mais, dès que nous quittions ce sujet, il redevenait morne et ne se confiait jamais.
Que de combats me créait cette situation inouïe f Je ne crois pas à la voix du sang, l'amour filial ou paternel alors décherrait de sa mystérieuse douceur pour se rabattre à la brutalité d'un sens; mais notre esprit ne s'affranchit point aisément du joug des saintes croyances déposées par la nature au fond des cœurs ; dégagée de cette autorité naturelle de Taffection, la paternité garde, ou plutôt gagne encore un prestige, c'est comme l'empire d'un sacerdoce, la solennité d'un rite. J'avais résolu de ne yoir en M. de Kérandrey qu'un étranger; mais, près de lui, je ne pouvais secouer je ne sais quelle contrainte morale qui ressemblait à une possession; je tenais à lui par la chair. Tout autre homme eût pu m'ètre indifférent; mais, lui, il me fallait l'aimer ou le haïr. Ma dévotion pour ma mère m'entraînait à l'aversion, au mépris, et, par instinct, j'étais subjugué. J'étais venu en philosophe vers cet inconnu d'hier ; mais il y a, dans le nom de père, une majesté sainte, contre laquelle le scepticisme s'insurge en vain. Je m'étais dit que je serais le vengeur et, pour m'exciter à la haine, je remuais dans
mon souvenir la lie du passé; mais en voyant le coupable si châtié, des fibres inconnues tressaillaient en moi. — Il était si triste, si délaissé d'affections 1 Chez lui, tous le détestaient, sa femme le torturait; il vivait seul, sans enfants, sans famille; pour comble d'abandon, j'étais là pour Taimer, etje ne l^aimais pas!... Je me reprochais mon attendrissement comme une abjuration, j'avais peur de trahir la cause de ma mère en pactisant avec l'homme qui nous avait reniés tous deux ; mais du fond de mon esprit une pensée constante le protégeait et me disait : C'est ton père i
Non, ce n'était pas la voix du sang qui parlait, puisqu'il ne me devinait pas, lui, et que ses entrailles restaient sourdes ! Ce qui courbait ma fierté, c'était le joug de l'Idée, l'influence du mot divin qu'on enseigne au berceau : c tes père et mère honoreras, » a dit la Loi sacrée, et c'est peut-être le seul précepte des livres saints que la philosophie n'ait jamais osé discuter; la philoso-* phie qui, dans ses arguties aveugles, a été jusqu'à nier Dieu!
En proie à de telles incertitudes, mes colères se dissipèrent de semaine en semaine comme un long orage sans foudre. Je réussis quelque temps à m'envelopper dans une neutralité de cœur suffisante désormais à mes rancunes; mais du jour où, champion du bien, je me décidai, par conscience, à sauver des angoisses où je le voyais plongé ce malheureux que nul n'aimait, je me surpris à éprouver malgré moi des élans de sollicitude qui ressemblaient presque à des inspirations de tendresse.
On eût dit qu'il me devenait cher de par la protection que je voulais étendre sur lui. Je m'indignais de ma faiblesse; j'essayais de retrouver mon cœur de marbre; je voulais rester le vengeur... je ne le pouvais pas. Et enfin, celle nuit où je le heurtai dans son parc, épiant la trahison de sa femme. . . je me sentis si ému de son horrible souffrance, qu'en lui serrant la main au moment de le . quitter, j'avais des larmes plein les yeux et que je faillis me trahir.
De ce moment, je n'avais plus lutté contre l'instinct sacré; je n'étais point fait pour la haine; délivré des mauvais sentiments que j'avais si longtemps amassés, je respirai plus à l'aise, je reconquis ma sérénité. Elevé dans un milieu de tendresse, je ne concevais que l'amour, ce parfum de la jeunesse. La douce Mary, à qui je confiais les hésitations de mon cœur, me conseillait le pardon: et puis, n'était-ce point encore me venger que de protéger ce père qui m'avait renié? n'était-ce point abaisser son orgueil que de me montrer plus grand que lui? Je l'avais déjà sauvé des ressentiments du fils Bernajou, que la misère eût peut-être poussé à un crime. Je donnai la meilleure place dans ma vie à cet infortuné, aussi isolé que moi, et je prévoyais déjà le jour où, pour relever son courage, je lui rendrais un fils.
Le père Bernajou, furieux qu'on l'eût choisi pour espionner son associé, avait continué sans scrupule de surveiller à mon profit les pas de M. Charles, et j'appris bientôt que ce galant déconfit, jugeant sans doute qu'il arriverait plus aisément au ramier en traquant la colombe, s'embusquait, chaque matin, en vue de Saint- André pour surprendre à leur sortie les innocentes victimes dévouées à sa vengeance. Mabel et Stephen se complurent à le berner, et, pendant trois ou quatre jours, le trio folâtre, s'ébattant sans mystère, courut à travers bois comme par le passé. Je n'étais pas de la partie, l'espion se lassa de ses courses infructueuses.
Mais j'étais à peine rassuré de ce côté, que les événements précipitèrent la catastrophe tant redoutée.
J'avais pu croire longtemps que la vanité de la marquise était seule en jeu dans ses coquetteries; j'espérais que sa froideur la sauverait; mais bientôt certains indices révélateurs me jetèrent dans les plus grandes inquiétudes. Il y a, dans le contact de la passion, des dangers que la coquette la pins maîtresse de son cœur ne sait jamais prévoir; les surprises de l'amour semblent surtout réservées à ces orgueilleuses souveraines, pour
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qui le tourment d'une âme est un voluptueux plaisir; imprudentes, elles excitent la flamme et s'y consument un jour. L'inconnu les attire. Sûres d'elles-mêmes, elles se hasardent sur les pentes fleuries d'où le regard peut plonger au fond des gouffres. Elles s'accoutument au vertige, elles s'y plaisent; chaque jour, elles font un pas de plus, jusqu'au moment où elles se sont avancées si loin qu'il n'est plus de retour^
Initié aux mystères du drame, dont un concours bisarre de circonstances m'avait fait le confident, j'en lisais les péripéties comme à livre ouvert.
Dévorée par l'ennui, ce terrible auxiliaire sur lequel M. de Meillan comptait si fatalement, la marquise s'était laissé prendre à cette apparence de bonheur qui refleurissait dans sa vie oisive* Elle aimait!... trop fièrement encore pour ne point rester pure au milieu de sa passion, si l'on peut appeler pureté l'adultère du cœur. Je devinais les combats de son âme troublée; je m'épouvantais de mon impuissance* Mais que faire?.*. Mon père n'était point bomme à me pardonner la défense de son honneur : peut-être même se méprendrait-il sur le motif d'une querelle avec M« de Meillan. C'était provoquer le scandale et l'aggraver peut-être... Mais, hélas! le dénoûment trop longtemps prévu éclata bientôt.
Dans un coin de Beau-Séjour, cette habitation abandonnée que madame de Kérandrey avait bien voulu me céder, se trouvait enclos un verger que les conditions de mon bail excluaient de la location. Les quelques mois d'hospitalité que j'avais reçus au château avaient établi
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entre les châtelaines et moi des relations très^familières^ et souvent, en mon absence, prenant mon petit parc pour but de promenade, ces dames venaient y récolter elles-* mêmes leur provende de fleurs ou de fruits»
Depuis que^ par prudence, je m'étais interdit nos excursions quotidiennes. J'avais d'assez fréquents loisirs, et, quand ma présence à la mine n'était point nécessaire, je revenais travailler chez moi.
Entouré de tous mes chers souvenirs, j'oubliais les soucis d'Ezirol. Dans un joh secrétaire d'ébène qui me servait de bureau, j'avais disposé comme une sorte de tabernacle au fond duquel j'avais pieusement placé le portrait de ma mère, protecteur naturel de tous les gages d'amour recueillis jour à jour, depuis les roses de Baveno jusqu'à un petit croquis de Saint-André, que Mary avait dessiné la veille et qu'elle m'avait donné. En contemplation devant ce trésor que je cachais à tous les yeux, je repassais ma vie, j'en revoyais seulement les heures charmantes, et je rêvais l'avenir.
Un jour, désireux de communiquer un peu plus tôt à M. de Kérandrey les heureux résultats de nos travaux, je l'avais fait prier de descendre par Beau-Séjour à son retour au château, ce qui ne le détournait que de quelques pas. J'étais accoudé à ma fenêtre, ruminant une idée que je sentais être une grande découverte industrielle, lorsqu'au fond d'une allée de mon jardin, dans l'épaisseur du fourré, je crus voir rôder un homme qui m'était assurément inconnu.
Je n'avais point vu entrer ce visiteur mystérieux, et je
m'étonnais de ses allures; je songeais déjà à une escalade, lorsque, sous un rayon de soleil filtrant à travers le feuillage, et qui détacha subitement la silhouette du promeneur sur la verdure assombrie, je reconnus M. de Meillan. Le secret s'expliquait de lui-même.
Tous les soirs, à notre sortie du château, M. de Meillan m'accompagnait jusqu'à mon logis; il y restait fort tard, et, pour abréger sa route, il m'avait demandé une clef de mon parc, presque mitoyen du sien. Il venait probablement me voir. Cependant, au bout de quelques minutes, comme il ne se présentait point, sa lenteur commençait à m'intriguer, lorsque, à dix pas de moi, je vis paraître madame de Kérandrey. — Je compris tout : c'était un rendez-vous !
Un cri que je ne pus retenir fit lever la tête à la dame; elle m'aperçut et s'arrêta interdite. Il lui était impossible de relourner en arrière ; surprise, il fallait payer d'audace, ne fût-ce que pour avertir de ma présence M. de Meillan, que je n'avais peut-être pas aperçu, et l'empêcher de se montrer. Elle ébaucha un froid salut, et passa.
Une terreur affreuse me saisit à la pensée que mon père allait venir, qu'il les surprendrait... Sans réfléchir à la hardiesse de mon action, je m'élançai sur les pas de la marquise afin de l'arrêter, de lui signaler le danger. En m'entendant courir, elle se retourna dépitée d'une si étrange indiscrétion, et, d'un ton qu'elle tâchait en vain de rendre indifférent :
— Eh bien, à qui en avez-vous, me dil-elle, avec cet air effaré? — Ne m'avez-vous point reconnue?
— Si, madame, et c'est pourquoi...
— Je n'ai point sollicité l'honneur de votre compagnie, interrompit-elle avec un sourire contraint; j'aurais regret de troubler vos méditations...
— J'ai voulu vous prévenir, madame, que M. le mar* quis va venir, je l'attends...
Tout à la peur, je ne songeais point à Toutrage impliqué dans ce brutal avertissement; madame de Kérandrey se pétrifia dans une altitude si superbement courroucée que je demeurai terrifié.
— Que signifie ce langage, monsieur? répondit-elle d'une voix frémissante, je ne le comprends pas, veuillez me l'expliquer.
Je ne savais plus comment justifier mon avis officieux.
— Allons, achevez, monsieur, j'attends! M. le marquis va venir, dites-vous. — Après?
Tout commentaire était une mortelle injure. La marquise, hautaine jusqu'à l'insulte^ me courbait sous un regard méprisant. Nous nous comprenions trop bien pour qu'elle n'usât point des avantages de la femme offensée, mais l'âpreté même de son irritation me rendit le calme.
—J'ai cru, madame, répondis-je froidement, que cette circonstance avait quelque intérêt pour vous; s'il n'en est rien, pardonnez à mon indiscrétion...
— Oh ! non, monsieur , vous avez été trop loin pour reculer I poursuivit-elle d'un ton résolu, et je veux voir.
si VOUS aurez le courage de formuler votre insulte. Cet avis charitable signifie sans doute que je dois craindre l'arrivée de mon mari.
Madame de Kérandrey triomphait de ma confusion; elle savait bien que je n'oserais lui dire : t Vous veniez à un rendez- vous. » Mais à ce moment, au détour de l'allée, M. de Meillan se laissa voir imprudemment... Il se retira avec précipitation, mais point assez vite cependant, car la marquise surprit mon regard fixé sur lui. Elle ne put maîtriser sa confusion.
— Ohl vous êtes un lâche! un lâche! un lâche!... s'écria-t-elle égarée par la honte.
Et, se tordant les mains dans une crispation de rage» elle déchira son mouchoir en lambeaux.
Ce mouvement révélait encore tant de pudeur et de fierté, que je fus pris de compassion pour ce cœur humilié, lime restait un espoir puisqu'elle rougissait.
— Vous voulez me dénoncer, me perdre!... répétaitelle^ mais, auparavant, je vous ferai chasser comme un misérable!
— Sur mon honneur, madame, je veux vous sauver; je vous estime et vous respecte pour vos combats et votre courage. Je vous ai vue souffrir, je vous ai plainte sans vous accuser; le hasard seul m'a livré votre secret, et ce secret, je vous le jure, est sous la garde de mon dévouement; c'est un ami qui s'offre à vous...
— Un ami I interrompit-elle, vous?... jamais! De quel droit lisez-vous dans mon âme ? de quel droit me faites-
RAYMON. m
voQSFOQgirtUnamii... je tous ferai chasser de ma maison, ou j'en sortirai moi-môme !
Sous Tempire de cette situation étrange, nous en étions venus à parler sans réticence de la passion où cette pauvre femme, à bout de forces, se sentait succomber; ses sentiments les plus cachés s'échappaient de son âme vaincue ; la colère avait banni toute réserve, et, dans une imprécation de son orgueil révolté^ ne pouvant plus nier sa faiblesse, elle la confessait bruyamment pour me maudire d^ l'avoir pénétrée.
Tout à ma sympathie pour une si intense douleur, j'allais protester encore de ma discrète amitié, lorsque tout à coup la marquise tressaillit; son visage empourpré se couvrit d'une pâleur mortelle ; ses yeux se dilatèrent dans une expression d'épouvante; je les suivis, et, derrière moi, sur la route, à quelques pas de la grille ouverte, je vis s'avancer mon père.
Il nous avait aperçus, et, avant que nous eussions pu nous remettre de notre trouble, il était près de nous.
— Eh bien î dit-il, qu'avez-vous donc? suis-je importun ?
Madame de Kérandrey balbutia... Je la vis perdue.
— Ce n'est rien, m'écriai-je vivement'; madame la marquise, en voulant sauter ce fossé, s'est tordu le pied, et...
— Oui, je me suis fait bien mal.,. J'ai cru que j'allais défaillir...
Bien que cette ruse fût très-grossière, l'accident pou-
vait être ?rai. Le marquis nous couTait tons deux d'un air défiant...
— En effet, vous êtes trës-pftle^ ma chère.
— J'éprouve une atroce douleur...
A ce moment, les yeux du mari se portèrent vers le mouchoir que madame de Kérandrey avait laissé tomber.
— Tiens^ voici du linge tout préparé pour bander votre pied f reprit-il en le ramassant.
— C'est mon mouchoir, je l'ai déchiré dans un mouvement de dépit de m'ètre si^ sottement blessée, car je ne puis plus marcher.
— Il faut donc faire chercher une voiture au château pour vous transporter? répondit-il avec tranquillité.
— Je vous en prie.
— C'est bien! Je vais envoyer François. A cette heure, il doit être au verger, je pense? ajouta-t-il en s'adressant à moi.
— Oui, monsieur, et je vais l'appeler.
— Merci... j'irai moi-môme, restez près de madame I Et il nous laissa, se dirigeant vers le fond du parc. Pour aller au verger, il fallait traverser le massif où
se trouvait M. de Meillan.
— Je suis perdue ! s'écria la marquise, il va le rencontrer I
— Calmez-vous, au nom du ciel I dis-je rapidement. Vous redoubleriez ses soupçons. — Vous avez une entorse. Une entorse n'est souvent visible qu'au bout de quelques heures. Appelez le docteur, confiez-vous à lui; il vous aidera à dissiper les doutes!
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— Mentir! toujours mentir! exclama-t-elle avec rage. — Mais il ne revient pas. Mon Dieu! que se passe-t-il entre eux?... N'entendez- vous rien ?
— Rien!... M. de Meillan l'aura évité, sans doute. Prenez garde 1
Elle se tut, et nous attendîmes dans une horrible anxiété. Épouvantés au moindre bruissement du feuillage, nous n'osions respirer. Un événement terrible s'accomplissait peut-être en ce moment; nous écoutions... et les pauses de notre silence multipliaient nos effrois. Rapprochés dans notre commune terreur, nous ne songions plus qu'au danger pressant qui planait audessus de nous.
Nous restâmes ainsi cinq minutes dans une angoisse indicible. Enfin le marquis reparut accompagné de François, qui prit sa course vers le château.
M. de Kérandrey, toujours impassible, alla chercher un banc pour y installer la marquise. Avait-il rencontré l'amant? l'avait-il provoqué? l'avait-iltué?... Les craintes les plus folles me venaient à l'esprit. — Son visage ne nous décelait rien. Il était sombre et semblait pressentir une trahison : il jetait autour de lui des regards furtifs, et demandait aux objets eux-mêmes un indice qui lui permit de nous confondre; nous n'osions hasarder une parole de crainte d'amener un éclat.
— Comme je vous ai trouvée debout, j'imagine, au moins, que vous n'avez point la jambe cassée? objectat-il brusquement à sa femme.
La marquise frémit, un éclair d'orgueil révolté passa
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sur son front ; je crus qu'elle allait tout braver... elle se contint.
— Je souffre beaucoup, voilà tout ce que je sais, répondit-elle.
— Ah! ces sortes d'accidents sont fort douloureux, reprit-il d'un ton ambigu. A propos, Raymon, vous aviez à me parler?
— Oui, monsieur; je vous avais fait prier de venir...
— Mais vous n'aviez pas tout prévu, inlerrompit-il ; voici un malheur qui nous force à remettre à demain notre entretien, car la foulure de madame vous a imprimé une telle secousse... que vraiment vous êtes aussi démoralisé qu'elle-même !
— J'en conviens... je suis très-nerveux...
— Oui, vous êtes fort sensible, je le sais ; mais je ne dois pas moins vous remercier du grand intérêt que vous portez à ce qui me touche. Demain, nous causerons.
El, comme pour couper court à tout autre propos, il retomba dans son mutisme.
L'arrivée de la calèche rompit heureusement cette émouvante situation.
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Dès que je fus délivré, je me précipitai à la recherche de l'amant... je ne le trouvai point. Je parcourus en tous sens le petit bols où je l'avais vu caché; je cherchai sur le sable des traces de pas qui pussent dénoncer une rencontre entre mon père et lui. Les traces se confondaient et se croisaient sans rien révéler.
Dévoré d'inquiétude, je courus chez Meillan, afin d'apprendre de sa bouche si quelque malheur nous menaçait, mais bien décidé, en tout cas, à lui signifier que je n'entendais pas qu'il choisît ma demeure pour y abriter ses rendez-vous. J'avais encore sur le cœur les insultes de la marquise; j'avais hâte de me trouver en face d'un homme pour exhaler ma colère.
Meillan était dans son cabinet; il écrivait.
— Avez-vous vu le marquis? lui dis-je au premier mot.
— Le marquis?... Je l'ai vu hier au soir.
Je respirai.
— Mais qu'y a-t-il donc? ajouta-t-il. Vous êtes échevelé comme un ouragan.
— Il y a que M. de Kérandrey arrivait chez moî en même temps que sa femme! qu'il a failli vous sur-
prendi*e, et que je ne suis pas d'humeur à servir vos amours en tous prêtant ma maison!
— Voyons, voyons, mon cher, causons de sang-froid. Vous me tombez dessus comme un dieu vengeur^ ni plus ni moins que si j'avais commis les plus noirs forfaits : juste au moment où je déplorais mon trop complet retour .à Tinnocence. Je veux bien être pendu, hélas f si votre bocage a jamais retenti de plus chastes soupirs !
— Ohl vous n'êtes pas si complètement revenu à Tâge d'or que vous ne compreniez les idées que pourrait se laire un mari de ces entrevues si chastes. Or, comme il ne me plairait point qu'il me crût votre complice...
— Penseriez-vous à me chasser de mon Éden? Ce serait extravagant; vous nous obligeriez alors à courir les champs!... Sérieusement, mon ami, c'est exagérer le scrupule...
— Sérieusement, rijostai-je d'un accent si sec qu'il semblait presque une menace, je vous prie de me rendre cette clef que je vous ai prêtée, ne sachant point à quel usage vous la destiniez !
— Ah! si vous le prenez ainsi, vous pouvez vivre en paix ! Je n'ai point l'habitude de forcer les portes qu'on me ferme!...
— Voici le petit instrument de perdition dont la remise vous tient tant au cœur, ajouta-t-il en me présentant ma clef. Maintenant, mon €her Raymon, laissezmoi vous faire remarquer que, depuis que vous êtes entré dans cette chambre, vous me parlez d'un air farouche
que ne comporte pas la situation. Si vons êtes un jaloux, je vous excuse. Mais vous n*ôtes point amoureux, que je sache; vous n'êtes ni frère^ ni mari, ni cousin, ni...
— Ni complaisant, articulai-je d'un ton bref.
— Je le vois parbleu bien, répliqua-t-il. Allons, ne vous fâchez pas... Nous serions absurdes de nous prendre aux cheveux pour l'honneur d'un mari qui serait assez sauvage pour s'en effaroucher. — Je suis un grand fou, je le confesse. Je sais bien que je joue gros jeu; mais si vos morales les plus émoUientes ont été sans effet autrefois, jugez où j'en dois être à cette heure, alors qu'elle m'aime enfin. C'est naïf à confesser. Mais je suis pris, cette fenune me tient... Hé! que vous dirai-je, mon Dieu?" Elle me fait adorer jusqu'à ses résistances, qui me dé*< soient et me brûlent I
Il s'interrompit ; puis, après un instant :
— J'extravague, mon cher Raymon, vous le voyez. Moi, qui riais de vos théories sentimentales et nuageuses, il n'y a pas à dire, me voici converti! — Mais racontezmoi ce qui s'est passé là-bas, ajouta-t-il. Je vous ai vu causer avec elle; j'ai senti qu'elle avait peur que nous ne fussions découverts, et je me suis éloigné pour ne point lui déplaire.
Il écouta, anxieux, le récit de notre triste scène.
— Mais il la torture, le misérable, il la tuet s'écria-t-il.
— Vous ne réfléchissez point que le malheureux est mille fois plus torturé lui-môme, répondis-je. Écoutezj^oi, Meillan; pour celle que vous aimez^ partez. Brisez
des relations impossibles. M. de Kërandrey tous croit encore son ami, puisqu'il n'a point rompu avec vous, mais jses soupçons sont éveillés; quelque part que vous essayiez de vous rencontrer avec sa femme, vous serez en danger : il vous épie, il vous guette...
— Parbleu! il m'épie comme il épie son ombre, Gomme il vous épie vous-même...
— Oui, je le sais, on a prudemment attifé les soupçons sur moi!... Mais, songez-y, vous pouvez être trahis par les gens...
— Je ne partirai qu'avec elle. L'abandonner à cette heure serait une lâcheté! Aussi bien, cette existence n'est plus possible; ils en sont arrivés à ce degré de désunion qui fait du mariage un enfer. Elle étouffe, elle meurt dans ce milieu d'ennuis que lui suscite une jalousie sans cesse en éveil!... Voyons, j'en appelle à vous-même, qui assistez au martyre de cette pauvre femme, n'est-il pas de mon devoir de la sauver?
— Mon cher Meillan, si vous appelez le martyre pour une femme l'ennui de ne pouvoir prendre un amant, j'avoue que madame de Kérandrey est fort malheureuse, car le marquis paraît peu d'humeur à lui concéder une telle fantaisie. Pour moi qui ne suis point amoureux, vous l'avez dit, je m'imagine que la victime, c'est le mari que vous voulez tromper. C'est pourquoi je ne veux point m' associer à vos projets, et, lorsque vous croyez de votre devoir de lui prendre sa femme, je crois qu'il est du mien de chercher à vous en empêcher. Ceci n'est point de la morale, c'esttoutsimplementunedéclarationdeprincipes.
— Ahl fit Mellhn, devenu froid tout à coup. — Et comment comptez-vous vous y prendre pour m'en empêcher?
— Je l'ignore encore; je vous le dirai plus tard.
— Ah çà I mon ami, ce que vous me dites là est fou I Si vous êtes venu ici pour me cheixîher une querelle,énoncez-le clairement...
— Je n'ai aucun titre pour vous chercher querelle, je n'ignore pas plus que vous ce que mon intervention aurait d'offensant pour M. de Kérandrey et pour la marquise elle-même. Mais mon amilié pour le mari m'oblige à le défendre, et je le défendrai autant qu'il sera en mon pouvoir.
— Tiens, tiens, tiens !. .. flt-il en ricanant, soit, mon cher, tout cela est fort bien pensé... Seulement, vous n'avez pas prévu que, de mon côté, je pourrais aussi me passionner pour ce rôle de moraliste qui vous sied si bien. L'exercice de la vertu parfaite est toujours plein de charmes... surtout quand on l'impose à son prochain; vous ne serez donc pas surpris si, à mon tour, je vous demande un petit -sacrifice avec tout autant de raison que vous pouvez en avoir en ce qui touche mon gros péché.
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire, mon ami, que je ne suis pas tout à fait aussi naïf que ce bon Charles. — Figurez- vous qu'un ancien jardinier à moi est entré au service de M. Barnet ; ce garçon, jaloux autant que vous de la bonne tenue de son parc, prétend vous y voir le soir en cachette. Joignez à ce renseignement les rapports de quelques paysans ba-
vards sur vos promenades dans les bois en compagnie de miss Mary...
— Oh I n'allons pas plus loin, monsreuri m'écriai-je indigné de voir mêler ce nom si pur à ces honteuses intrigues.
— Vous avez tort de vous fâcher I répondit-il avec son calme irritant ; un père n'est pas moins sacré qu'un mari, et j'imagine que le bon baronnet ne serait pas sans prendre ombrage d'une passion qui compromet sa fille. Je sais que vous pourriez tout réparer par un mariage, mais le soin que vous prenez de vous cacher du père semblerait indiquer que vous avez oublié de demander son consentement...
— Si je comprends bien à mon tour, cela signifie que vous me dénoncerez à sir George, lui dis-je exaspéré.
— Fi! mon cherl Pas plus que vous ne me dénoncerez au mari ! Pour être sincère, je confesserai que la défense de la morale m'est tout à fait étrangère; je ne sais pas du tout comment ça se pratique... Je suivrai vos leçons et je prendrai de votre salut le même soin que vous prendrez du mien.
La logique a de terribles rigueurs : M. de Meillan me combattait avec mes propres armes... A défaut de bonnes raisons, je m'emportai presque jusqu'à la provocation..,
— Voulez- vous nous battre?... Battons-nous, reprit-il avec ce flegme qui me mettait hors de moi. Nous ferons une sottise qui nous nuira à tous deux, à vous surtout : le mari, qui n'est point un sot, s'effarouchera de votre
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beau dévouement; et le père vous croira peut-être moins désintéressé que vous ne Tètes dans ce conflit conjugal. — Cela vous rend songeur, n'est-ce pas?... Allons, croyez-moi, demeurons bons amis, et ne nous égorgeons point par excès de vertu.
On comprend qu'à la fin de cette altercation nous étions devenus d'irréconciliables ennemis.
Au château, Tanxiété était dans l'air ^ on eût dit que chacun devinait des circonstances funestes à ce vulgaire accident qui clouait, pour deux jours, la marquise sur son fauteuil. M. de Kérandrey avait accepté les explications du médecin sans paraître manifester le moindre doute, mais sa crédulité même était inquiétante, on y pressentait un parti pris de se montrer confiant; et, lorsque le lendemain, par convenance, je vins chercher des nouvelles xle la blessée, il ne me dit point un mot sur notre rencontre de la veille.
La marquise, couchée sur une chaise longue et le pied sur des coussins, me reçut avec une froideur de fâcheux augure. Après le service que j-e lui avais rendu, je pouvais m'attendre à un accueil plus cordial. Je me trouvais dans une situation si délicate vis-à-vis de cette péche-
gM RÂYMON.
ress6 que je n'osais plus lui parler, de crainte de blesser son orgueil.
J'allais abréger ma visite, lorsqu'elle me retint par un geste expressif en me désignant un siège placé près d'elle. Au bout d'une minute, madame de Lincourt et M. Charles nous laissémnt seuls.
Je gardai le silence, mais le sentiment de gêne qui pesait sur moi avait aussi gagné la marquise; elle hésita quelques instants avant d'oser parler : enfin, ayant affermi sa résolution :
— Jq pense, monsieur, me dit-elle, que vous avez compris comme moi la nécessité d'une explication définitive?
— Je ne l'avais point désirée, madame; j'avais pensé que l'oubli couvrirait ce qu'un malentendu avait amené de fâcheux pour moi dans cette scène où, par trop de zèle, j'ai eu le malheur de vous déplaire.
En attirant ainsi Tentrelien sur ce qui m'était tout personnel, je voulais donner à la marquise une nouvelle preuve de ma discrétion : elle n'accepta point cette réponse évasive.
■^ Oh I je n'en suis plus, monsieur, à vous reprocher une intervention pour laquelle, en somm^, je vous devrais peut-être delà gratitude... J'ai beaucoup réfléchi depuis hier, ajouta-t-elle tristement.
— Alors, madame, vous devez être convaincue de mon dévouement sincère ; il n'en faut pas davantage pour dissiper l'opinion qu'un moment d'irritation vous avait fait concevoir de moi, et s'il nous estéchappé à tous deux
quelques propos mal compris, encore une fois, oublionsles.
— C'est-à-dire que vous m'assurez de votre discrétion, monsieur, dit-elle avec un sourire amer; mais c'est précisément sur ce point que j'ai voulu vous entretenir. Si facile que vous soyez à l'oubli pour des paroles offenfantes que je regrette, il est des choses dont vous vous souviendrez...
— Madame...
— La feinte est inutile I Vous savez ce que je voudrais cacher à tous les yeux, ce que je voudrais me cacher à moi-même t Je ne descendrai point à me justifier; je paye cher ma faute, si j'en commets une, par les continuels mensonges auxquels je suis réduite, par cette peur avilissantiB qui me poursuit partout; ma pensée même ne m'appartient plus, car je tremble qu'on ne la lise sur mon front; pour tromper les regards il me faut jouer la tristesse quand j'ai de la joie plein le cœur, il me faut rire quand les sanglots m'étouffent et que sous les yeux de celui que je vois toujours et que je crains, j'attends... celui qui ne vient pas I Mais du moins jusqu'à ce jour je croyais n'avoir de confident que moi-même; on pouvait me soupçonner, mais non me convaincre. Je sentais bien la défiance autour de moi, mais ma conscience seule m'accusait...
.— Sur mon honneur, madame, m'éeriai-je ému de oes aveux qui ressemblaient si bien àr tfes remords, je vous jure que, loin de vous accuser...
— Vous me plaignez! oui, vous me l'avez déjà dit.
Cela pourrait à la rigueur suffire à mon orgueil; mais, vous avez trop de tact pour ne point le comprendre , ma dignité ne saurait se payer d'une telle indulgence, elle aurait à souffrir trop cruellement dans la situation que votre perspicacité nous a faite, et dont il nous faut sortir à tout prix. Je crois peu aux médecins de Tâme ; l'amitié que vous m'avez offerte et votre compassion ne seraient que le constant souvenir d'une heure que je ne peux pas effacer de ma vie... Aussi, monsieur, ai-je compté sur votre délicatesse pour m'épargner des humiliations que je ne saurais supporter sans révolte.
— J'ai déjà protesté de mon dévouement, madame...
— Je vous remercie, et je Taccepterai cette fois avec reconnaissance, si vous m'en donnez la seule preuve que je puisse réclamer.
— Parlez, madame, j'attends vos ordres.
— Eh bien, monsieur, je vous prie de quitter Ezirol.
— Quitter Ezirol !
— Oui, reprit-elle tranquillement, je m'en fie à vous pour imaginer un prétexte qui me mette à l'abri de toute suspicion : je n'ignore pas l'importance des services que vous avez rendus et que vous pouvez rendre encore
— Mais, madame, ce que vous me demandez est impossible ! m'écriai-je au comble de l'étonnement.
t- Et pourquoi impossible?
— Parce que ce serait peut-être la ruine pour vous; parce que j'ai commencé une œuvre où mon honneur est engagé, et que je ne puis, sans manquer à la probité,
trahir la confiance du marquis au moment où je viens de l'entraîner à d'énormes dépenses pour des travaux que seul je puis diriger, et du succès desquels j'ai répondu.
Madame de Kérandrey m'entendait avec impatience.
— Vous invoquez là des considérations que je comprends mal, monsieur, et c'est à l'homme de cœur que je m'adresse; je me déchire à tout ce qui m'entoure, et vous m'avez infligé la plus grande douleur que je puisse ressentir. Je ne suis point femme à porter le front haut devant qui m'a vue rougir. Je n'ose plus vous regarder en face, et je me sens avilie. Je veux racheter les moments d'erreur que je viens de traverser; j'ai besoin de tout mon courage, de toute ma fierté surtout , que vous pouvez troubler d'un mot. Le sacrifice que je vous demande, je l'exigerai d'un autre encore; je resterai seule, je riverai plus étroitement ma chaîne, j'expierai cette ombre de bonheur d'un jour; mais que tout s'anéantisse à la fois comme les spectres d'un mauvais rôve! Partez! partez!
La marquise se couvrit le visage de ses deux mains, comme pour voiler sa confusion. J'essayai de lui rendre le courage.
— Mais croyez-vous que je puisse vivre ainsi? gémisaait-elle. Vous me tuez tous avec vos yeux avides! mon ftme est à moi ! Si elle chancelle, je n'ai pas souillé du moins le nom que je porte !
Que répondre? Dans la cruelle impasse où je m'étais
aïO RAYMON.
jeté je n'avais qa'une excuse : je luttais pour mon pèref C'était le seul mot que je pusse prononcer.
— N'est^e donc point assez d'esclavage! reprit-elle avec colère. Laissez-moi pleurer en liberté ma jeunesse perdue, mon avenir sans espoir 1
Hélas! depuis longtemps j'avais deviné la plaie de ce cœur! Elle n'avait jamais aimé! Le mariage, il faut le dire, quand il n'est pas l'amour ou le dévouement , ne représente plus pour la femme que la plus cruelle des servitudes. Madame de Kérandrey, comme tant d'autres, s'était engourdie dans cette paix factice, dans cette indifférence qui n'est que l'absence de la douleur. Mais, depuis qu'une passion illuminait sa vie, éblouie par la flamme, dévorée d'aspirations, son cou blessé saignait sous le joug implacable; et, jetant un regard vers les saisons accomplies,* elle comprenait enfin qu'elle n'avait pas vécu.
Si ému pourtant que je fusse de ses larmes, il m'était impossible de souscrire à ses conditions. Sa plainte accusait d'ailleurs je ne sais quel froid parti pris, plus de haine envers moi que de regrets de sa faute; c'était une vengeance qu'elle poursuivait plutôt qu'une réhabilitation.
— Si je ne puis quitter Ezirol, madame, lui dis-je, je puis du moins vous obéir en vous jurant de ne jamais paraître au château.
— Oui, et vous vivrez en joie après m'avoir blessé au cœur !... Oh ! non, monsieur, non, il n'en sera pas ainsi. Vous savez bien, d'ailleurs, qu'il resterait entre nous des
RAYMOK. au
relâtionB forôéés. •-* Groyeis-moi., j'ai fait un effoH dé courage en vous priant de partir. Ne me forcez point à me rappeler I ajouta-l-^elle d'un tel accent de mépris, que je sortis un instant de ma réserve»
•M Mais est-ce bien moi^ madame, qu'il faut ao* cttser?...
^ Je ne vous permets pas d'invoquer le nom d'un autre! répondit-elle avec hauteur. Tenez, finissons, monrieur; est-ce votre dernier mot?... prétendez-vous rester ici malgré moi ?. * .
— Je ne m'éloignerais pas sans manquer à la probité...
— C'est bien, monsieur, je saurai me passer de votre consentement; et, puisqu'il faut vous mettre dehors!..*
— Permettez-moi de me retirer, madame! m'écriai-je en l'interrompant. J'attendrai chez moi que vous me fassiez chasser.
— Ce sera aujourd'hui môme, répliqua la marquise exaspérée de mon sang-froid.
Et repoussant avec rage les coussins qui soutenaient son pied blessé, elle "se mita marcher avec agitation.
— Prenez garde! m'écriai-je effrayé de cette imprudence, si le marquis venait!...
— C'est précisément lui que je vais chercher.
— Mais vous vous perdez !
— Rassurez-vous pour moi, accentua- t-elle avec un sourire haineux, vous saurez bientôt qui je vais perdre !
Sans m'écouter davantage, elle se dirigea vers le ca-
binet de mon père, au grand effarement des gens, surpris de cette guërison subite.
Je demeurai stupéfié... L'exaltation de la marquise en était arrivée à ce paroxysme qui touche à la folie. L'orgueil, la honte, le désespoir de la passion Tentratnaient même au mépris de sa vie. — Épouvanté à ridée de rhorrible scène qu'elle allait engager, je ne songeai qu'à m'enfuir... A ce moment Aylic accourut vers moi, me conjurant de me rendre auprès de Jeanne qui me demandait avec instance. Je le suivis.
A mon aspect, la vieille Bretonne se leva dans une agitation extraordinaire.
— Que lui avez-votts fait? me cria-t-elle avec véhémence. Êtes-vous donc aussi son ennemi?... Dois-je maudire le jour qui vous a amené?
Je voulus répondre : elle m'interrompit.
— Hier, hier... que lui avez-vous fait? Il a pleuré ce matin devant moi... lui! il a pleuré! et votre nom est venu sur ses lèvres comme une imprécation. Vous pactisez avec les méchants, vous le trahissez ! Est-ce vrai, est-ce vrai?...
Il eût été cruel de révéler à cette pauvre femme le douloureux secret dont le dénoûment s'achevait à cette heure, j'essayai de la calmer en protestant contre ses accusations... mais, épuisée par les terribles émotions qui l'avaient assaillie, elle retomba sur son fauteuil en proie à une de ces crises où son esprit semblait frappé d'hallucination.
— Le jour est venu ! disait-elle avec effroi, je vois un crime entre eux!... Que Notre-Dame les protège!
Je m'empressais à lui donner des soins, mais Aylic me pria de me retirer, car ma présence exaspérait ses transports.
Dans le château tout était encore plongé dans un morne silence, et rien ne trahissait au dehors le sombre drame qui s'y passait.
Vin
Une heure après, comme j'étais chez moi anxieux, par la fenêtre entr'ouverte je vis arriver le marquis. M. Charles l'accompagnait.
Sur la réponse d'un domestique qui leur apprit que j'étais dans mon cabinet, M. de Kérandrey entra seul, tandis que le neveu s'installait sur un banc placé devant ma porte.
Bien que j'eusse prévu un malheur, j'étais si loin de pressentir par où il me frapperait, que mon esprit s'emplit de. consternation quand mon père apparut devant moi pâle et sombre.
Debout sur le seuil, il m'observa un instant sans parler; puis, remarquant mon émoi :
— Je pense que vous deviez vous attendre à ma Visite, me dit-il avec un écrasant dédain «
Si je ne surmontais mon troublOi j^achevais ma perte. Je répondis donc avec assez de tranquillité :
— Je vous attendais si peu, monsieur» que votre apparition m'a tout à coup surpris*.. Mais vous. êtes toujours le bienvenu.. .
— ÉpargnoE-vous les compliments !<»• vous savez que ce n'est point là ce qui m'amène.
— J'attends alors que vous m'interrogiez.
— Êtes- vous un homme d'honneur, monsieur? dit-il brusquement en me regardant dans les yeux.
A ce mot, je bondis.
— Monsieur le marquis, Vous êtes chez moi I m'écriai-je.
— Parbleu I je pourrais vous en dire autant, j'imagine)
-^ Mais quand vous ai-je donné le droit de me faire une telle question?
— Après le rôle que vous avez joué hier dans une indigne comédie, le doute m'est permis, répliqua-t-il. J'ajouterai qu'on vient de vous accuser d'une infamie,., une infamie telle, que, malgré tout ce qui votis condamne. J'hésite encore à y croire I et je viens chercher la vérité.
•^ Et qui m'accuse?
— Vous le salirez dès que vous m'aurez appris le motif de votre grotesque invention d'hier, dès que vous m'aurez expliqué pourquoi madame de Kérandrey s'en est rendue complice.
— Interrogez' madame la marquise, monsieur.
— Oh! elle m'a donné son explication ! mais c'est la vôtre que je veux. Vous ne me contesterez pas le droit de vous demander compte de cette aventure, je suppose?
— Je ne puis rien vous dire, monsieur.
— Vous ne pouvez rien me dire t ^'exclama-t-il, maîtrisant avec peine la fureur qui bouillonnait en lui. — Ah çàl croyez -vous qu'après avoir abordé un sujet qui met en question Thonneur de ma femme et le mien, je me contenterai de cette réponse? Hier, vous m'avez trompé tous deux; je vous ai trouvés tremblants de peur, comme surpris dans une trahison; il m'importe de savoir quel mystère il peut y avoir entre ma femme et vous!
— Mais, monsieur, ne serait-ce point outrager madame la marquise que d'essayer de la défendre? ne serait-ce point croire qu'on peut l'accuser?...
— Je l'accuse, monsieur ! fit-il sèchement, comme si, dans cette altercation suprême, il voulait nous barrer tout retour. Après ce mot, il n'y a plus de restrictions possibles entre nous, vous le voyez; il nous faut aller jusqu'au bout ! A mes yeux, vous êtes coupable ou complice !
— Moi? m'écriai-je, moi, votre hôte?...
— Oh I laissez là les protestations oiseuses! Encore une fois, ilme faut la vérité !... et vous allez me la dévoiler si vousne voulez pasque je vous croie un misérable. Madame de Kérandrey vient de me dire que vous l'insultez d'un amour criminel, et que l'émotion dans laquelle je vou*'
ai surpris hier tous deux venait de ce que vous étiez sur le point de l'offenser par un aveu indigne.
— Mais c'est une calomnie atroce I proférai-je indigné. Quoi I lorsque je vous attendais !.. .
Mon père s'empara de ce mot.
— Alors c'est que vous trembliez pour un autre qui ne m'attendait pas t
• Épouvanté de cette pénétration de jaloux, je ne savais plus que répondre ; une odieuse perfidie m'enlaçait de toutes parts.
— C'est infâme! c'est infâme f répétais-je... Monsieur, je vous jure...
-" Me jurerez-vous que personne n'attendait la mar* quise chez vous? interrompit-il les yeux étincelants.
Je me tus devant cette colère qui grandissait à chacune de mes paroles. Mon silence l'exaspéra.
— Mais vous ne comprenez donc pas, me cria-t-il, qu'aprèsceque je vous ai dit, il me faut une satisfaction? qu'il faut que je croie ma femme ou que je la confonde, que je la venge ou que je la punisse ? — Ou vous êtes fort avant dans ses secrets, puisque vous l'avez aidée à me tromper, ou ce qu'elle m'a dit est vrai f dans ces deux cas, vous m'avez offensé f Vous allez vous expliquer à rinstant... ou sinon...
Devant cette menace, je devins si pâle qu'il me crut lâche; il se contint.
— Tenez, j'ai pitié de vous, dit-il, révélez-moi tout, et je vous pardonne f
A ce mot, je faillis m'oublier.
RWMON. 817
— Assez, monsieur, m'écriai-je, assez ! ou par Dieu! ...
— Et que ferez- vous ? répliqua-t-il d'un ton de provocalion en se posant devant moi.
Je m'arrêtai terrifié... je touchais au sacrilège.
— Monsieur, lui dis- je redevenu calme, je vous ai donné jna parole que je suis innocent de ce dont on m'accuse. Si je savais le secret que vous me demandez, croyez que je rougirais de me faire délateur. Maintenant, je vous Talteste, je ne répondrai point à vos menaces; dussiez-vous me couvrir d'outrages, je ne me battrai point avec vous!...
— Par respect pour mes cheveux gris, sans doute, interrompit - il d'un ton sarcastique; mais, à défaut d'épée pour vous châtier, j'ai une cravache !...
C'en était trop. Frémissant sous l'insulte, je me mordais les poings de rage... A ce moment, à dix pas de moi, dans le jardin, j'aperçus M. Charles qui ne perdait pas un mot de notre altercation, et qui, surpris par mon regard, se mit à caresser mon chien pour se donner une contenance indifférente. Si je ne pouvais me battre avec mon père, je pouvais du moins prouver sur celui-là que je n'étais point un poltron...
— Hé ! monsieur, là -bas ! lui criai-je avec tout ce que je pus mettre d'insolence dans mon accent, je vous défends de parler à mon chien f
— Est-ce à moi que vous vous adressez? fit-il atterré.
— A vous-même ! vous êtes un...
La parole expira sur mes lèvres. Gomme je disais ces
mots, mon père exaspère me fouettait la joue de son gant.
Un cri sortit de ma poitrine, un nuage de sang m'aveugla. Ivre de fureur, perdant le sens, je me précipitai pour prendre une arme dans un meubla placé près de moi; dès que je Tous saisie, une réflexion m'emplit d'horreur... J'allais frapper mon pèrel...
Je tombai sur un siège, mon visage dans mes mains, et je fondis en larmes.
Il y eut là une seconde de trêve, puis, tout à coup, le marquis, se jetant sur moi, s'empara de force de mes deux poignets et les rabattit comme s'il voulait m'empôcher de voiler ma rougeur.
— Ah ! c'en est trop f m'écriai- je outré et croyant à quelque nouvelle agression...
Mais je restai pétrifié...
Mon père, pâle et tremblant, était penché sur moi et il me contemplait avec une expression de terreur indicible. Il resta un instant silencieux, puis levant sa main frémissante, il attira mes yeux vers un objet que dans mon transport j'avais fait choir sur la table où j'étais accoudé.
C'était le portrait de ma mère ; la vitre s'en était brisée.
Nous restâmes muets tous deux.
— Vous êtes son fils? balbutia-t-il enfin.
— Oui, je suis son fils! répondi^-je avec une sourde indignation... son fils t.. . Comprenez-vous, maintenant,
que je ne suis ni le jcomplice, ni l'amant de votre femme ? Comprenez-vous pourquoi je viens d'être lâche? Mon père détourna les yeux, une larme perla au bord de sa paupière aride^ puis, me saisissant dans ses bras, il baisa la joue qu'il venait de souffleter en murmurant :
— Pardon! pardon!
Mais j'étais encore sous l'impression de Taffreuse luUe^ la vue de ma mère avait réveillé mes cruels souvenirs. Je me dégageai de son étreinte, le laissant presque à genoux.
— Vous invoquez le pardon? lui dis-je d'une voix étouffée. Demandez-le à cette image de celle que vous avez tuée : si elle parle, j'oublierai ce que nous avons souffert par vous !
Il voulut prendre ma main, je la lui arrachai brutalement.
— Nous n'avons plus rien a nous dire, m'écriai-je. Demain j j'aurai fui votre maison. Hâtez-vous donc de me tuer d'ici-là, pour venger votre femme.
fe m'arrêtai ivre de honte ; l'outrage m'avait rendu tous mes sentiments haineux, Um père, immobile devant moi, me regardait suppliant; une grosse larme coula sur sa joue.
— Nous ne nous verrons plus? me dit-il d'une voix entrecoupée.
— Jamais !
A cette parole inexorable, il se fit entre nous un
morne silence. Je relevai le portrait brisé et le voilai, comme pour le dérober à des regards indignes.
Courbé, anéanti, mon père suivait tous mes mouvements d'un œil hagard; on eût dit qu'il contemplait les ruines de sa vie.
— Ne me quittez pas ainsi, Raymon, reprit-il, succombant presque à son émotion... Oui, je le comprends, vous devez me haïr. Mais laissez-moi vous revoir demain, lorsque votre colère sera apaisée. Il faut que je vous parle...
— Soit, monsieur; aussi bien, j'aurai des notes à vous remettre sur la conduite de vos travaux. Je les préparerai cette nuit.
A cette réponse, il sortit sans oser me tendre la main.
Les événements s'étaient précipités avec une telle furie, que je demeurai comme étourdi des coups qui m'accablaient. Je sentais encore sur ma joue la marque honteuse qu'y avait imprimée le gant de mon père; elle me brûlait! Oublieux des tendresses filiales depuis six mois amassées dans mon cœur, je ne voyais plus qu'un ennemi mortel dans cet homme qui m'avait flétri deux fois, qui m'avait brisé sur sa route comme il avait brisé ma
RAÏMON. 821
mère; qui, pour prix de mon dévouement, me forçait, par un affront irréparable, d'abandonner l'œuvre où j'avais mis toutes mes espérances, au moment où le succès allait peut-être me rendre digne de celle que j'aimais.
En proie aux agitations les plus poignantes Je me préparai tout lejourau départ; quand vint la nuit, je me rendis à Saint-André. Je me désolais en pensant au chagrin de Mary, à ce nouveau désastre qui s'abattait sur nos pauvres amours. Je la trouvai si heureuse ce soir-là, que le courage me manqua : je remis au lendemain l'annonce de ma fatale nouvelle. Mais elle devina bientôt mon inquiétude, et s'en alarma; elle me pressa d'interrogations. Je lui avais souvent confié mon ennui de voir mon père repousserbrutalement mes premiers témoignages d'affection; avec l'instinct des âmes aimantes, elle pressentit un peu de la vérité.
— Vous avez encore eu quelque triste altercation avec votre père, n'est-ce pas, pauvre ami? me dit-elle.
Je ne pus retenir un tressaillement
— Oui, Mary, une scène cruelle, mais je ne puis vous la raconter. Ne parlons pas de mon père, je vous en prie, repris-je avec un accent si amer, qu'elle devina ma peine encore trop profonde pour tâcher de la consoler.
Je subissais la bienfaisante influence de ce cœur jeune et pur qui ne concevait que l'amour ; mes haines se fondaient au souffle de cette innocence. La soirée ne s'acheva point sans que je me sentisse un peu apaisé ; mais, hélas 1 si la résignation me venait, je n'en étais pas moins malheureux f
lit HAYMON.
J'aurais voulu avertir Stephen ; mais la sollicitude inquiète de la pauvre Mary se fût sans doute effrayée si j'avais emmené mon ami oe jour-là; je réussis à lui glisser deux mots à l'oreille pour le prier d'être à Beau- Séjour le lendemain, de grand matin, et je me retirai accablé.
Les premières transes de la vie avaient aiguisé mon courage. Mais que pouvaient maintenant mon énergie et ma foi? La fatalité me suivait dans la lutte; je sombrai^ de naufrage en naufrage, et je n'avais vu le port que pour y échouer. Il me fallait encore chercher sur quel terrain je rejetterais la première pierre de mon avenir.
Torturé de ces désolantes pensées, j'arrivais à la grille du parc, quand je vis un homme assis sur une borne; à mon approche, il se leva et vint à ma rencontre. C'était M. de Kcrandrey.
— Je n'ai pu attendre à demain, Raymon, me dit-il timidement, et je suis resté ici, n'osant point entrer chea vous en votre absence.
Je me roidis contre mon émotion, et je répondis d'un ton froid !
*— Venez, monsieur, je suis prêt à vous rendre mes comptes.
Arrivé dans mon cabinet, je désignai du geste un siège au marquis.
— Je veux vous prier d'abord, Raymon, dit-il après un instant, de ne point donner suite à la querelle que vous avev engagée avec mon neveu, et c'est surtout pour la prévenir que je suis venu.
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RAYMON. BÎ8
— Ohl monsieur, interrompis*Je avêC hauteur, tous n'espérer; point, je pense, que je lui ferai des excuses, à lui?
*--Non, je ne tous demanderais pas cela; mais rotid êtes Tagresseur...
-^ Alors, il a le droit d'exiger une réparation.
^ Oh ! je lui al intimé mes ordres, et, je vous l'assure^ il ne TOUS dira pas un motl Votre dignité n'est pas eti cause, mais la sienne^ qui m'importe peu t Je tous ftup' plie donc de ne faire aucune démarche pour amenet* une rencontre...
^ Je ferai saToir à M< Rigaut que je pars, s'il ne vient pas Je n'irai pas le chercher. C'est là le seul engagement que je puisse prendre^
-^ Merci! Maintenant que je ne Crains plus pour vous^ c*est pour moi que je toux tous implorer, Raymon*
— Mais, monsieur, qu'aTez-vous à attendre de mol? rôpliquai-je d'un accent si glacial qu'il perdit conte*nance.
-*- Vous ètèstnon fils, Raymon I balbutia-t-il ému.
— Je le sais, monsieur, répondis-je avec un sourire amer : je l'ai appris enfant, par sept années de misère, où ma mère a travaillé de ses mains pour m'élever, dû nous avons souffert de là faim et du froid I Je me le suis rappelé en la voyant mourir dans le désespoir de me laisser seul au monde I Je me le suis rappelé aujourd'hui quand vous m*ave2 souffleté ! C'est vrai, je suis votre fils I... Quel jour vous l'ètes-voud rappelé, depuis vingtcinq ans?
Le malheureux courbait la tête.
— Ah! oui, murmura-t-il, vous devez être inexorable... J'ai pourtant bien payé le mal que je vous ai fait I — Vous me demandez quand j'ai pensé à vous, vous qui connaissez ma vie! reprit-il d'une voix brisée par les larmes; vous qui avez sondé Tabime d'angoisses où je me débats, vous croyez à l'oubli? Lorsque j'ai vécu isolé, sans affections, lié à une femme qui m'a torturé, vous demandez quel jour je me suis rappelé que j'avais, de par le monde, un enfant qui eût fait ma joie, mon orgueil?
— Un enfant que vous avez renié I m'écriai-je.
— Raymoni vous ne savez pas ce qu'était mon père, et ce qu'on fit pour me faire conmiettre cette infamie. Je suis inexcusable, je le sais! Mais, je. vous le jure, je croyais du moins assuré le sort des deux êtres qu'on me forçait d'immoler à des intérêts, à des préjugés, de famille et de race que je crus sacrés pour moi; ce n'est qu'à mon retour en France que j'appris la vérité. Vous n'aviez plus besoin d'aide; votre mère devait me haïr, me mépriser; je craignais dé raviver sa douleur en me mêlant encore à sa vie, je respectai son repos ; j'avais honte de lui disputer Tamour de mon fils; je me punis en me privant du seul bien que je pusse espérer... car je n'étais pas plus heureux alors qu'a présent. Depuis ce temps, Raymon, vous savez si je fus aimé !... et si j'ai dû garder le souvenir du bonheur passé f Le chagrin m'a aigri; je suis devenu méchant, âpre à mon entourage, me vengeant sur les autres du mal qu'on me
RAÏMON. 325
faisait souffrir; toujours trompé, toujours soupçonneux : on m'a amené à me défier de vous comme de tous ceux qui m'ont approché... Eh I que vous dirais-je de mon malheur, Raymon? vous étiez près de moi comme une consolation inespérée, et je ne vous connaissais pas!
— J'ai essayé de gagner votre amitié, monsieur...
— Eh bien! si vous avez voulu un jour de cetle amitié, Raymon, serez -vous assez cruel pour m'abandonner à cette heure, quand votre présence me sauverait?.. .^
— Rester à Ezirol! m'écriai-je. Mais ne suis-je point chassé par votre femme? — Ne m'a-t-elle point rendu ce séjour impossible?
— Oh ! dites-moi seulement que vous restez, Raymon 1 ... et je vous jure qu'elle vous respectera.. . dût-elle quitter ma maison!... Songez-y donc, c'est mon bonheur qui part avec vous, c'est la paix de mon cœur! Soutenu par mon fils, je redeviendrais bon ! Voyons, ajouta-t-il attendri, me repousserez -vous?... Je veux eft'acer mes torts, n'est-ce point abjurer mon crime? Ne vous opposez point à la seule protestation qui me soit permise contre une mauvaise action arrachée, je l'atteste encore, à la faiblesse de mes vingt ans. Je n'ai pas le droit, Raymon, de vous parler en père... Mais, je vous en conjure, attendez quelques jours avant de me condamner sans rémission !... Je vous le demande... par la mémoire de votre mère... laissez-moi accomplir la réparation que je vous dois à tous^deux!...
£t^ presque suppliant, il me tendait la main comme pour implorer la mienne. Je ne la lui donnai point : pourtant j'étais bien ëmu.
-^ Hélas! que réparerex-YOus? lui dis-je tristement. Me donnere2-yous un nom, à moi qui n'en ai pas? Vous m'avez dit ce que vous avez souffert d'une femme sans cœur... Eh bien ) moi^ j'aime une jeune fille en qui j'ai mis toute ma vie comme elle a mis la sienne en moi ; pour elle, j'ai travaillé sans relâche, j'ai fui tout ce que recherche la jeunesse : je l'adore, mais je vivrai à jamais loin d'elle, parce qu'elle est noble et qu'on me rejette comme vous avez rejeté ma mère!... Vous m'avez dit votre passé : voilà mon avenir, à moi t
— Ahl pauvre enfant! s'écria-t-il atterré de ce cri de découragement. Mais, Râymon, ne désespérez pas, reprit-îl avec chaleur : j'ai une fortune dont je puis disposer, elle est à vous! Peut-être alors serez-vous assez riche...
— Je serai toujours indigent par mon nom...
— Mais je ne veux pas que vous soyez malheureux ! interrompit-il avec animation. Ahl je bénis le ciel qui me laisse au moins la joie d'aider à votre bonheur ! — Écoutez, si c'est pour vous rapprocher de celle que vous aimez que vous me quittez, partez, jiB ne vous demande plus rien, abandonnez-moi. Il m'est interdit de vous donner mon nom, mais je puis du moins vous avouer pour mon fils : j'irai trouver la famille qui vous repousse, je lui dirai tout, ma faute, mes remords... Si vous ne me
pardonnez pas, Raymon, permeltez-moi du moins de me sourenir que je suis votre père.
Comment dire les sentiments qlii m'assiégeaient ? Je m'étais armé contre la rudesse ; j'étais sans force contre rhumilité. Mon père était là, courbé derant moi ; il me suppliait d'une voix émue de ne point repousser sa ten-» dresse*.. Sa main rencontra la mienne. Celte fois, je ne la retirai point.. «
Nous demeurâmes un instant attendris et sans pouvoir prononcer une parole.
— Vous resterez près de moi, n'est*ce pas ? me dil-il enfin timidement.
Ce mot me ramena à ma cruelle situation.
Voilé dans mon obscurité, j'avais pu jusqu'à ce jour pactiser avec ma conscience. Hôte du hasard, je n'usurpais rien. Mais m'asseoir, fils clandestin^ à ce foyer étranger, y dissimulant ma naissance comme une injure à la morale et à la loi, n'était-ce pas proclamer mon indignité et celle de ma mère ?
Mon père gardait ma main dans les siennes et me dé** vorait du regard; il attendait anxieux cette parole qui devait changer sa destinée, cette parole que je ne lui disais pas... Il devina bientôt le combat qui se livrait dans mon cœur; mon iiésitation ranimait son espoir, il voyait que je n'étais plus retenu que par des scrupules, et, avec l'éloquence des sentiments vrais, il essayait de me fléchir d'un ton si pressant et si doux, que je dus lui confesser mes alarmes.
— Raymon, sur ma vie, s'écria-t-il, je vous le jure, je
328 HAYMON.
saurai sauvegarder votre dignité ; je ne sacrifierai point une seconde fois mon fils... dusse- je me séparer de cette femme par qui je n'ai éprouvé que des tounnenls ! Après l'odieuse accusation qu'elle a portée contre vous, au risque de nous mettre à tous deux Tépée à la main-, vous vous avoueriez coupable en cédant à sa méchanceté ; je démentirais l'estime que j'ai toujours professée pour vous en consentant à vous laisser partir! Non, le temps est passé où la peur d'un éclat me soumettait à des concessions continuelles. J'ai payé ma dette de devoirs envers ces gens-là. Ne suis-je pas délié? et n*ai-je pas enfin acquis le droit de chercher ailleurs ce bonheur qu'ils ne m'ont pas donné ?
Me voyant ébranlé, il me retraça alors sa vie de misères, ses luttes contre une belle-mère hypocrite qui protégeait les légèretés de sa fille en aversion de l'époux. Il s'était débattu vingtans dans ce réseau d'astuces dont l'homme le plus fort ne saurait déchirer la trame, dans ces perfidies de femmes, insaisissables comme un mauvais rêve, et pernicieuses à la raison comme lui.
Il se plaignait, il pleurait... Je me laissai convaincre, et nous n'eûmes plus qu'à confondre nos larmes.
Il fut cependant convenu que je vivrais désormais à l'écart, et que je cesserais toute relation avec le château.
Brisé sous le poids des émotions de la nuit, je dormais encore quand au matin je fus réveillé par Stephen.
— Ah çàl est-ce que tu déménages? s'écria-t-il en dénombrant les malles préparées et que je n'avais point eu le temps de défaire.
— Ma foi I... il s'en est peu fallu, mon pauvre ami I
— Mais tu restes?
— Oui.
— Qu'eslH» que tout cela veut dire alors? Il t'est arrivé quelque événement à propos de la marquise, je le parierais.
— Et tu gagnerais I répondis-je, décidé à livrer une partie de lajK^ité pour sauver le reste de mon secret.
— Mon cher, reprit-il en secouant la tête, je te l'ai déjà dit, tu joues un rôle déplorable auprès de cette superbe coquette... Le mari peut s'y méprendre et te tomber dessus, un jour, avec la brutalité ordinaire à cette classe intéressante des prédestinés,..
— C'est ce qu'il a fait hier; mais, rassure-toi, j'ai détruit ses soupçons.
— Et il t'a cru?
— Oui... Ohî continuai-je en notant sur ses lèvres un
sourire d'incrédulité, j'avais des arguments particuliers pour le convaincre!...
— Alors, méfie-toi de la femme!
— Elle ne peut plus rien contre moi : d'ailleurs, je ne mettrai plus les pieds au château.
Stephen comprit à ma réserve que je désirais garder le silence sur les nouveaux incidents de cette histoire où l'honneur d'une famille était engagé ; il n'insista pas.
— Mon ami, je respecte ta discrétion; je suppose que tu dois avoir des raisons graves pour agir comme tu le fais. Seulement, ajouta-t-il en montrant des pistolets que je n'avais point renfermés la veille, dans la prévision d'une affaire avec M. Charles Rigaut, laisse-moi remarquer que voici des armes qui sembleraient indiquer que tu pensais hier te battre aujourd'hui : je ne saurais trouver rien de plus éloquent pour te signaler la folie de ton entreprise.
Comme il exprimait ces craintes, mon père entrait chez moi. Stephen eut un moment d'inquiétude, puis il demeura interdit. Le marquis n'était plus reconnaissable ; son front, jusqu'alors soucieux, rayonnait comme s'il eût secoué ses chagrins pour jamais.
— Bonjour, Raymon, me dit-il en me tendant la main. Et sa voix, ordinairement si rude, eut un tel accent,
que je me sentis remuer jusqu'au fond du cœur. A la pensée que c'était moi qui lui donnais ce bonheur, j'étais fier et charmé.
Stephen, de plus en plus surpris, ne comprenait rien à ces formes nouvelles; mais son élonnement n'eut
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plus de bornes lorsque M. de Kérandrey commença à le fêter lui-même. Dans nos épanchements de la nuit, j'avais exprimé toute ma vie à mon père, et la tendre sollicitude de M. Devillars, et le dévouement du frère d'élection qui m'avait soutenu dans mes tristes épreuves; et mon père avait voué à Stephen ce sentiment de la gratitude, si profond chez les âmes qui ont beaucoup souffert.
Cependant je n'étais pas sans alarmes sur l'effet que produirait chez madame de Kérandrey l'étrange dénoûment de son complot. Il me semblait évident qu'elle poursuivrait jusqu'à la rage la persécution entamée contre moi, alors qu'elle apprendrait que je ne quittais point Ezirol; je redoutais du mari irrité quelque parti violent, irrémédiable, qui pouvait pousser la marquise à s'emporter jusqu'au scandale. Dès que nous fûmes seuls, j'interrogeai mon père sur ce qui s'était passé entre sa femme et lui après notre entrevue.
— Ne vous inquiétez pas de cette folle, me répondit-il avec un sourire de dédain. Je lui ai signifié, ce matin, que vous restez, et elle a compris à ce seul mot qu'il n'était point prudent de persister dans son mensonge. Mais je suis trop heureux pour m'occuper d'elle; qu'elle nous laisse vivre en paix, c'est tout ce que je lui demande!
Les jours qui suivirent furent empreints pour nous d'un charme si doux, que j'aurais peine à les redire. Dans cette singulière situation d'un père et d'un ftls inconnus l'un à l'autre, chaque heure ap-
portait un nouveau gage d'affection. Affranchis de la gêne cruelle qui si longtemps avait pesé sur nous, chacun de nous découvrait dans l'autre des points de sympathie inaperçus jusqu'alors, et nous apprenions à nous aimer en pénétrant dans nos cœurs émus. Une amitié doucement fraternelle engendrait les tendresses passionnées du père et les pieuses vénérations du fils. Notre affection ne se renouait point aux touchants souvenirs de l'enfance, il n'y avait point eu entre nous la communion des longues souffrances et des longues joies partagées; mon berceau n'avait point connu ses sourires, son foyer attristé n'avait point connu mes pleurs; mon esprit ne s'était point /orme sous cette autorité sacrée. Nous nous étions rencontrés, nous avions vécu comme des étrangers; mais le hasard, en dévoilant notre lien, nous avait soumis au joug de l'idée éternelle et supérieure aux révoltes de nos passions; il nous fallait obéir au précepte gravé dans tous les cœurs, à la loi impérissable de la famille, la loi d'amour.
J'avais confié à mon père mes chers projets, ma passion pour Mary et la complicité de ma bien-aimée; il avait ravivé mon espoir. La légitimité de ma naissance revendiquée moralement par lui près de sir George n'effacerait-elle point ma tache originelle? Quelques mois de travaux encore, et j'aurais conquis une position qui me rendrait digne d'une alliance jusqu'à présent disproportionnée, je ne me présenterais plus comme un enfant du hasard.
Mary, à qui je révélais tout, était de moitié dans ma
joie; elle avait plaint le marquis pour ses chagrins entrevus; elle Taima quand, en lui, j'eus reconquis mon père; et lorsqu'ils se rencontraient, conscients tous deux du mystère ignoré de tous, en se serrant la main, ils se disaient, dans un sourire ami, tout ce qu'ils ne pouvaient se confesser des lèvres.
Ranimé par Tamdur, mon pauvre père ne se ressemblait plus à lui-môme : il revivait près de moi, il ne pouvait plus me quitter. Chaque matin, il venait déjeunera Beau-Séjour, et je voyais avec enchantement refleurir la mansuétude dans cette nature si longtemps désolée. Accablé par le souvenir du passé, cet homme si fier se faisait humble et doux comme pour mériter son pardon; et timidement, chaque jour, il hasardait quelque nouvelle preuve de tendre déférence. — A le voir si soumis, on eût cru que j'étais le père et qu'il était le fils.
Heureux de me laisser gagner, je m'abandonnais au Sentiment filial qui, décidément, envahissait mon cœur. Plus j'étudiais le caractère de mon père, plus j'y découvrais une sensibilité que je n'avais jamais soupçonnée, une impressionabilité qui me le rendait plus cher. Ce sombre esprit, incessamment replié sur lui-même, avait une grâce naturelle et enjouée, une parole d'une élégance rare qui captivait. Lorsqu'il se livrait à quelque aperçu sur le monde, ses idées avaient cette fleur chevaleresque des anciens preux qui peut se résumer par un mot : la foi. Je l'écoutais et je me sentais fier de lui appartenir.
Cependant je ne sais quelle réserve pudique planait encore sur nos épanchements, il m'appelait Raymon, et je
l'appelaig monsieur. Je m'efforçais à me montrer plas cordial pour effacer entre nous jusqu'au dernier écho de ce mot de pardon qu'il semblait toujours sous-entendre en me parlant. Il n'osait jamais évoquer le souvenir de celle que nous avions tant aimée, et envers qui il avait été si coupable.
Un matin, sur la table où nous déjeunions, je posai le portrait de ma mère en face de nous, et, lorsqu'il arriva, je le conduisis par la main à sa place accoutumée.
A la vue de ce gage de réconciliation, j'allais presque dire de réhabilitation , ses yeuK s'emplirent de larmes. Il me regarda d'abord d'un air inquiet, mais il me vit sourire. Il comprit que je noyais le passé dans l'oubli, et qu'il pouvait s'asseoir pardonné entre la mère et le fils.
— Ahl Raymon, s'écria-t-il ému, vous me rendez mon estime, mon bonheur, ma jeunesse !
Et, succombant à la joie, étourdi des battements de son cœur ressuscité, il tomba sur sa chaise, enveloppant d'un regard attendri l'image des féliciiés passées^ l'amour perdu de ses vingt ans ; et le fils retrouvé, l'amour de l'avenir !
Alors il osa me dire ses regrets, ses chagrins, et tous les détails de cette triste histoire où deux âmes saintement unies, brutalement arrachées l'une à l'autre, avaient tant souffert pour obéir à la loi sans merci d'un monde indifférent. Il me raconta ses jours si pleins, que leur souvenir avait fait partout le vide dans son existence dépeuplée. En l'écoutant retracer les exquises vertus de ma douce mère, je me sentais frémir d'un tendre orgueil,
et je croyais retrouver un peu d'elle dans celui qu'elle avait tant aimé.
— Ah I cher enfant, soupira-t-il tristement, vous avez pu l'adorer, mais pas plus ardemment que moi!
— Mon père, luidis-je, lui donnant ce nom pour la première fois, pourquoi donc ne me tutoyez-vous pas comme elle?
Il me saisit par le cou et m'embrassa à nj'étouffer.
— Tû as son cœurl s'écria^l-il.
Cependant, au milieu de ces effusions, je n'osais lui parler de la marquise ou de M. deMeillan, et je tremblais qu'une catastrophe ne s'abattit sur nous. Madame de Kérandrey avait-elle persisté dans sa résolution de ne plus voir l'homme quil'avait entraînée dans de si cruelles an-» goisses? Obtiendrait- elle qu'il partît? La jalousie du mari ne pouvait plus s'égarer; après les événements dea derniers jours, le moindre indice le mettrait sur la trace de la double trahison, et confirmerait ses soupçons. J'appréhendais que quelque tragique et scandaleux dénoûment ne vînt ruiner notre bonheur. Tout ce que je savais du château, c'est que M. de Meillan y paraissait plus
rarement. Je tenais ce détail du vieil Aylic, et voici par quelle circonstance.
Pour donner une dernière joie à sa fidèle Jeanne, dont les pressentiments m'avaient presque deviné, mon père l'avait mise dans notre secret. Un matin, la vieille prophétesse s'était traînée à pied jusqu'à Beau-Séjour pour saluer en moi le dernier Kérandrey.
Aylic était entré naturellement dans la confidence; il ne rêvait plus que de son jeune maître, et chaque matin il venait nous servir au déjeuner. Devant ce fidèle serviteur qui n'avait jamais quitté le marquis, nous* pouvions parler librement : il avait signé comme témoin au mariage de ma mère , il était resté près d'elle pendant ses quelques mois de bonheur; il l'avait aimée.
C'était àonc un ami pour moi que ce vieux Breton des anciens jours qui, dans sa foi sincère, n'avait jamais compris qu'on eût le droit de briser des liens bénis par un prêtre devant l'autel de Dieu. Ma légitimité ne pouvait être un doute pour lui; il choyait en moi le dernier rejeton de cette race à laquelle ses pères avaient voué leur sang. Son cœur tressaillait à ma vue, il m'eût servi à genoux. Je pouvais donc user de son dévouement pour m'éclairer sur ce qui se passait au château, et je me décidai un jour à l'interroger.
— Ma foi! monsieur le comte, — j'avais dû renoncer à le priver de me donner ce titre ; — ma foi, monsieur le comte, répondit-il, il y a bien du changement chez les femmes de là-bas. Elles ont abaissé leurs têtes si fières depuis quelque temps... et je crois que M. le mar-
quis tient décidément le pied sur ces vipères. On dirait qu'elles ont peur; et Jeanne dit que les bons jours recommencent pour les Kôrandrey. La mère et la fille oni souvent les yeux rouges : si elles pleurent, ça doit être de chagrin de ne plus pouvoir faire de mal.
— Et mon père, comment est-il avec elles ?
— Lui? Pardié, il est gai comme un Noël I — Il n'a pas tant seulement Tair de se rappeler qu'elles existent. Est-ce que vous n'êtes pas à quelques pas de lui comme la bénédiction du bon Dieu?
Un peu rassuré, je m'étais repris à espérer. Aylic avait compris à demi-mot les craintes qui me poursuivaient, et, sans que je l'interrogeasse, il me disait chaque matin les moindres faits et gestes des deux femmes.
Un jour, comme je rentrais de la mine, je vis accourir au-devant de moi, sur la route, le vieux serviteur en proie à la plus cruelle émotion.
— Qu'est-il arrivé ? lui dis-je effrayé. Où est mon père?
— Il vous attend à Beau-Séjour; rassurez-vous. Mais il faut que je vous parle tout de suite, car j'ai peur qu'il ne fasse une mauvaise équipée.
— Parlez vite.
— Voilà. Nous étionsxe matin du côté de la vanne, où M. le marquis m'avait emmené pour prendre un furet, et nous nous tenions cois dans l'herbe, ne songeant qu'à notre affaire, quand tout à coup nous voyons ce petit vaurien de Mathurin, le groom de M. de Meillan, qui se faufile à travers la haie du parc et qui s'en
vient fouiller dans le creux d'un gros arbre planté au bord de Tallée. Vous savez si M. le marquis aime les maraudeurs. À la vue de celui-là , il saute sur ses pieds et se met à courir pour le corriger; mais sitôt que le ga^ min Taperçoit, en deux sauts il repasse par son trou, et se sauve sans demander son reste. Je croyais que c'était fini là; mais M. le marquis continue son chemin jusqu'à Tarbre; à son tour, il plonge son bras au creux, et il eq retire un papier froissé. Tout cela s'était fait si vite, que je n'avais pas eu le temps de réfléchir à ce que celle affaire avait de louche, et je n'ai compris l'aventure qu'au geste de colère de M. le marquis. Quand je suis arrivé près de lui^ il était si pâle, que je suis resté tout embar^ rassé sans oser délier ma langue. Pourtant il a mis le papier dans sa poche d'un air assez tranquille, et m'a dit : f Aylic, pas un mot de ceci au château, tu m'entends? » Là-dessus, il s'en est allé chez vous. Mais, ma foi, la peur m'a pris, et je viens tout vous dire.
Je hâtai le pas, craignant de ne plus trouver le mar-» quis à Beau-Séjour.
— M. le marquis est au jardin, me dit-on comme j'arrivais essoufflé.
Je rejoignis mon père, et je tremblai en le voyant arrêté juste à l'endroit où, quetçues jours auparavant, nous avions eu cette ridicule et déplorable scène avec la marquise. J'hésitai un moment à l'aborder.
— Eh bien, tu ne viens pasi cria-t-il. Je regarde tes orangers; vois donc, cher enfant, François te les néglige, tu les perdras.
Stupéfait d'un tel calme après le récit d'Aylic, je ne savais plus que penser. Rien ne se trahissait de cette émotion profonde que je croyais surprendre en lui. Il prit mon bras et se mit à faire Tinspeclion du jardin en causant avec une liberté d'esprit et un enjouement qui ne se démentaient point. C'était à croire qu'Aylic s'était trompé.— Il était évident que mon père voulait se taire. Je ne savais comment l'amener à une aussi décisive confidence. Aubout d'uninstantii remarqua ma préoccupation.
— Qu'as-tu donc? on jurerait que tu es triste.
— Je n^airien, répondis-je, embarrassé de l'ouverture qu'il m'offrait pour entrer en matière.
— Rien, c'est bientôt dit I Tu es distrait comme si tu roulais quelque chagrin dans ton esprit. Voyons, est-ce que tu as des secrets pour moi ?
— Des secrets? Oh! non, je n'en ai pas, cher père... Mais vous, ajoutai-je en le regardant en face, pourriez^ vous en dire autant ?... Ne me cachez- vous rien?
Il détourna les yeux d'un air un peu troublé; puis, se remettant aussitôt :
— Interroge-moi sur ce que tu veux savoir, dit-il en souriant.
— Eh bien, pourquoi évitez-vous toujours de me parler de la marquise?
— Pour plusieurs raisons, mon enfant : d'abord parce que ce sujet nous intéresse médiocrement; ensuite...
Il hésita.
— Ensuite? repris-je en insistant.
— Eh bien, j'aurais craint que tu ne me crusses l'in-
tention d'obtenir do toi des révélations que ta loyauté t'interdit. — Est-ce tout ce que tu veux savoir?
— Non, ce n'est pas tout, répliquai-je en lui prenant la main; je voudrais que vous fissiez de moi le confident de vos peines.
— Mes peines I mon ami, s'exclama-t-il d'un air radieux ; mais depuis que lu m'aimes je n'en ai plus !
— Cependant, ce matin...
— Ah ! je vois ce que c'est I interrompit-il, ce vieux bavard d'Aylic a parlé I
— Ne lui faites point de reproche, je vous en priel il m'a tout conté pour que j'essaye de vous préserver d'un danger...
— Ce vieux fou t'a inquiété sans raison, mon enfant; mais je lui pardonne puisque son bavardage me vaut une nouvelle preuve de ton affection, en môme temps qu'elle provoque entre nous une explication devant laquelle nous reculions tous deux. — Assieds-toi là et causons; je te dois compte des actions qui touchent à mon honneur, et je t'aurais consulté ce soir avant de prendre une résolution définitive.
— Je ne t'interroge pas, mon enfant, continua-t-il, et je veux toujours ignorer ce que tu n'as pas pu me dire; cependant il est aisé de conjecturer, à la haine qui te poursuivait, qu'on te savait instruit de trop de choses et qu'on redoutait ta clairvoyance. Tu as donc connu mes ennuis, et tu sais si mes ressentiments seraient légitimes. Jusqu'à ce jour, pourtant, toute preuve m'était échappée, et, je te l'avouerai, je n'en cherchais
même plus, tant l'intérêt que tu as apporté dans ma Tie m'a rendu insensible à ces douleurs d'autrefois. J'ai maintenant en toi une famille; las de lutter, pour garder une femme que je ne puis plus aimer, qui me hait, et dont la perte m'est désormais indifférente, ma colère s'est changée en dédain. J'ai réfléchi sans passion, je me suis dit que mon honneur était en toi, non en elle, et je m'en suis reposé sur les événements. Elle a trop d'orgueil, je le sais, pour ne point quitter ma maison le jour où elle se serait dégradée par une faute. Qu'elle parte ou qu'elle reste, medisais-je, je ne puis plus souffrir par elle! Voilà pourquoi tu m'as vu l'esprit si tranquille.
Jusqu'à ce moment j'avais cru que mon père dissimulait généreusement ses angoisses; mais en écoutant ce langage si calme je ne pouvais plus douter de sa sincérité.
Il poursuivit :
— Maintenant que tu sais mes sentiments, délibérons sur le faitd'aujourd'hui.— Voici le papier que j'ai trouvé; il était froissé, <îomme tu le vois, de façon à n'offrir aucune apparence de billet; il est écrit au crayon, en anglais, d'une écriture contrefaite, point assez cependant pour que je n'y reconnusse pas la main de ma femme. Il est conçu en de tels termes qu'il eût pu passer môme sous mes yeux sans compromettre personne, si les circonstances dans lesquelles je l'ai trouvé n'eussent tout révélé. Tu sais qui venait le prendre, et dans quel endroit il était déposé : lis à présent ce qu'il contient.
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Je déroulai le singulier billet et je le déchiffrai avec peine. C'était une suite de phrases habilement incohérentes qui semblaient copiées dans quelque roman. Initié comme Je Tétais à la situation, je trouvai bientôt dans chaque mot un sens terrible. C'était le cri d'un cœur qui se sent à bout de forces et qui implore, quatre lignes palpitantes qui pouvaient se résumer par ces mots : « Épargnez-moi I Partez! je ne pourrais supporter la honte; je ne vous reverrai jamais! »
Devant ce témoignage irrécusable d'une passion qui Toffensall si profondément, mon père, impassible, continua du ton calme d*un juge :
— Je t'avouerai qu'en ramassant ce papier mon an^ cienne rancœur s'est d'abord un peu révoltée : on ne dépouille jamais d'un coup le vieil homme; mais j'ai réfléchi froidement, j'ai sondé mon cœur, et je l'ai trouvé si bien mort à toute affection pour cette femme, que je me suis demandé si sa trahison n'était point un bonheur pour nous, et si je n'en devais pas profiter pour reprendre une liberté qui me permettrait de te garder près de moi, ou de te suivre si tu partais.
— Une séparation?
— Oh I une séparation digne et amiable, ne t'effraye pas; tu vois que je suis sans colère : c'est sans colère que je veux l'obtenir, et j'ai d'ailleurs résolu de ne prendre ce parti qu'avec ton assentiment.
Si préparé que je fusse à toutes les éventualités, je demeurai confondu de ce jeu ekplatoire du sort qui me constituait l'arbitre de la destinée d'une femme qui avait
occupé la place de ma mère. La loi divine qui lie les âmes humiliait la loi des hommes qui ne lie que la chair I Après plus de vingt ans, le cœur Infirmait les nullités du code, et Je fils vainement déshérité rapportait au père oublieux cette part de joie qui manque aux unions stériles I
Tout au souvenir des malheurs passés, je fus un instant sur le point d'approuver la délermination qui m'était soumise. Mais de plus austères pensées chassèrent bientôt de mon esprit tout désir de vengeance; je fermai les yeux sur les avantages de la séparation qui permettrait peut-être plus tard à mon père de m'avouer publiquement, sinon légalement; je songeai aux désastres d'un tel procès, aux rigueurs du monde, h ses jugements implacables. Je plaidai la cause de la femme que l'abandon du mari livre à la calomnie, aux dangers de l'isolement, ce conseiller de tant de fautes ; je me fis un^ arme de ce billet môme qui attestait encore un cœur droit que le pardon relèverait de sa chute.
Mon père m'écouta gravement; puis lorsque j'eus tout dit, il demeura un instant pensif.
— Oui, reprit-il soucieux, il y a dans la vie autre chose que nos passions, et si pesant que soit parfois le devoir, on n'en rejette pas aisément le fardeau! Je me l'étais déjà dit, mais je ne pensais qu'à toi. — Cependant, mon ami, si désireux que je sois de suivre ton avis, les circonstances exigent que j'intervienne dans ces relations où ma dignité est compromise... Rassure -toi! ajouta-t-il avec calme en surprenant un mouvement
d'effroi que je ne pus réprimer, je n'aurai plus la folie de me battre pour une cause qui ne me touche plus i
— Que ferez-vous alors?
— J'aurai, une explication avec la marquise et je lui rendrai ce papier accusateur. Je te promets d'agir sans colère; pourtant tu comprends que je ne puis prévoir les conséquences d'un pareil entretien.
XFI
Bien que je fusse rassuré par l'indifférence qui protégeait mon père dans le triste débat qu'il allait agiter, l'issue en pouvait être si grave que j'attendis le soir dans des transes cruelles; je tremblais que quelque incident imprévu n'engageât la lutte entre le marquis et M. de Meilian. L'exaltation de madame de Kérandrey pouvait l'entraîner à tout braver...
Mais les périls se ressemblent ; c'est l'éloignement qui en fait la terreur. Cette scène tant redoutée, et à laquelle j'imaginais les plus étranges péripéties, me fut ainsi racontée par mon père.
En me quittant, il rentra au château et fit prier la marquise et madame de Lincourt de venir le trouver dans son cabinet. Elles entrèrent un peu émues, prévoyant sans doute une explication décisive; car, depuis
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les derniers jours, le marquis avait gardé avec elles un dédaigneux silence. La belle-mère, armée de son visage le plus haulain, demanda du ton le plus aigre ce qui lui valait rhonneur d'une conférence aussi solennelle ; mais, au sang-froid de son gendre, elle comprit bientôt la vanité des airs superbes et elle s'assit décontenancée.
Fidèle au rôle qu'il s'était imposé de ne provoquer aucune discussion et de ne proférer aucun reproche, mon père, s'adressant alors à sa femme :
— Voici, madame, lui dit-il, quelques lignes de vous que le hasard a fait tomber dans mes mains; je vous les rends pour me dispenser de tout commentaire.
La marquise pâlit et se rejeta en arrière, épouvantée. A ce mouvement qui renfermait un aveu, madame de Lincourt s'empara vivement du billet, le parcourut d'un coup d'œil, et, se plaçant au-devant de sa fille :
— Que prétendez-vous dire, monsieur? s'écria-t-elle, et quelle accusation espérez-vous faire sortir de ce griffonnage sans signature?
— L'émotion de madame dénonce la main qui l'a écrit, répondit froidement mon père.
Madame de Lincourt vit qu'il était trop tard pour nier: mais , avec la souplesse d'esprit des femmes retorses en intrigue, elle essaya de détourner le danger.
— Et qui nie ce billet, monsieur?... C'est moi qui l'ai conseillé à ma fille.
— Vous? reprit le marquis. Et vous saviez à qui il était destiné?
— Oui, et ^i l'action est coupable, n'en accusez que
Yoush*. Ce billet était adressé à M« Raymon, dont vous avez fait votre ami, du jour où votre femme vous a révélé qu'il rinsultait depuis six mois.
A ce malheureux souvenir, mon père faillit s'oublier; mais il se contint.
— Je n'ai qu'un mot à répondre, madame, à ce misé* rable mensonge : M. Raymon est mon fils.
^ Votre fils! lui? s'écrièrent-elles.presque d'une voix et frappées toutes deux de stupeur.
— Oui , un fils né de ce mariage que l'on m'a fait rompre pour que je puisse vous épouser, madame, reprit froidement mon père en s'adressant à la marquise. Épargnez- vous donc des calomnies inutiles > et faitesmoi la grâce d'écouter ce qui me reste à vous dire* — • J'ai la preuve que vous écriviez à M. de Meillan».. Oh ! ne craignez rien, nous ne sommes plus au temps des récriminations ou des reproches; tout s'use, môme la jalousie. Seulement il est des légèretés qu'un mari ne saurait toujours souffrir. J'ai peut-être eu tort jusqu'à ce jour de parler en maître, et non en ami« Je m'y suis peut-être mal pris pour faire votre bonheur, ou peutêtre n'avez-vous point su me comprendre. Vous n'êtes pas plus heureuse que moi, je le sais. A notre malheur je ne vois qu'un remède : c^est de vous rendre votre liberté et de reprendre la mienne. Vous n'êtes pas seule dans la vie, puisque vous avez votre mère...
— Vous me chassez?... s'écria la marquise éperdue.
— Vous me comprenez mal, répondit mon père : ne voulant point vous imposer plus longtemps des devoirs
auxquels il vous est impossible de vous soutnellre Je crois qu'il est digne de nous de rompre avec une situation trop difiaciie, et je vous laisse libre de prendre le parti que vous jugerez le plus favorable à votre repos*
La marquise demeurait confondue de ce langage si noble et si compatissant à la fols; elle essaya de balbutier quelques mots, mais mon père l'interrompit :
— Je vous prie de ne point répondre aujourd'hui à une proposition si grave, reprit-il, vous pourriez regretter une détermimtion prise sous l'empire d'un sentiment mal réfléchi. J'ai désiré que votre mère assistât à cette entrevue ; ses conseils, que vous avez toujours si bien suivis, pourront vous inspirer encore ; dans deux jours vous me direz ce que vous avez résolu ; et^ quelle que soit votre volonté, je vous jure de n'y point mettre obstacle*
Peu de femmes, mises en demeure de choisir ainsi librement entre leur devoir et leur passion, supporteraient sans effroi l'idée de cette rupture irrémédiable qui les fait descendre en un malin du rang des épouses respec* tées à cette situation douteuse où la plus pure peut être calomniée. Une femme peut prendre un amant quand elle croit que le secret la protège : l'âpre saveur du fruit défendu^ les angoisses de la perfidie, le danger même, l'enivrent et lui font tout oublier. Mais il n'en était point ainsi pour madame de Kérandrey ; son mari lui présen*tait l'adultère nu , hideux , sans obstacles. Elle n'avait qu'à franchir le seuil conjugal pour aller délibérément à sa honte; il U déclarait maîtresse de son sort. — Elle recula avec dégoûté
Le lendemain, elle ne parut pas au déjeuner, et fit remettre à mon père une lettre, une confession digne et loyale. Elle faisait appel à sa générosité et le conjurait de la sauver; avec Tefïusion d'une âme vaillante et domptée par le bien, elle demandait secours à l'ennemi de la veille, devenu, elle le sentait, le plus sûr de ses alliés, le plus vigilant de ses protecteurs. Jalouse de ne laisser aucun doute sur sa sincérité, elle suppliait le marquis de lui permettre de se retirer avec Diane auprès d'une vieille tante de mon père qui habitait, en Bretagne, un château perdu dans le Bocage ; elle offrait de partir le jour môme, et elle attendrait l'heure du rappel. L'époux offensé, fidèle à sa promesse, respecta les vœux de ce cœur humilié, et le soir la marquise partait pour se rendre à l'asile qui devait la protéger contre toute poursuite.
Ce brusque départ n'éveilla aucun soupçon ; la présence de madame de Lincourt et de M. Charles, qui restaient à Ezirol, démentait sufiisamment les rumeurs qui avaient un instant couru dans le pays sur les dissensions domestiques du château.
Rassuré de ce côté, j'allai chez M. de Meillan, craignant quelque imprudence quicompromettraittout; jele trouvai consterné, anéanti; un mot sec de madame de Lincourt venait de lui apprendre la ruine de ses tristes espérances. Il voulait suivre la fugitive à la trace. Je fis appel à ce sentiment délicat qui se retrouve toujours au fond de l'âme d'un homme d'honneur alors qu'il s'agit d'une femme, et j'obtins la promesse qu'il ne déserterait point sa demeure de quelques jours. — Pouvait-il donner à
penser, oa qu'il partait en quête de la marquise, ou qu'il fuyait les colères du marquis?... Il me comprit et m'engagea sa parole de se tenir trois jours durant aux ordres de M. de Kérandrey. Je connaissais trop les dispositions d'esprit de mon père pour rien craindre à ce sujet; je quittai donc M. de Meillan tout à fait rassuré.
Quatre jours après, il quittait le pays, et je secouais enfin le fardeau qui m'opprimait depuis six mois.
Je me croyais au dénoûment de mes épreuves, et le cœur plein de joie, je ne pensai plus qu'à mes amours. Ma foi dans l'avenir s'exaltait de jour en jour. La mine, que je dirigeais, décuplait de valeur; j'avais fait Jj richesse du pays, et le village d'Ezirol me saluait comme un bienfaiteur. Mon père, rendu au bonheur, et se dévoilant lui-môme, achevait la conquête de sir George, et leurs anciennes relations de simple voisinage se fondaient en amitié. Tout présageait — hélas I présage trompeur I — que le jour où le marquis demanderait la main de Mary pour son fils, elle ne lui serait pas refusée, et nous n'attendions, pour oser, que la solution d'un problème presque résolu. Encore quelques elBforts et la science allait me rendre détenteur d'un secret qui me
vaudrait des millions et ma créerait un nom assez noble pour me dispenser d^un titre.
C'était une seconde fortune que je devais au père Bernajou.
A peu près vers Tépoque où nous venions d'accomplir notre périlleuse descente au Trou - Cavalier, comme j'errais un jour dans la montagne avec le vieux mineur, il m'arrêta devant un de ces amas de déblais qui proviennent des tranchées de mines abandonnées et qu'en termes techniques on appelle des haldes.
— Tenez, mon associé, me dit-il en soupirant, voilà encore un de mes trésors !
— Gomment, ces minerais de rebut?
— Oui, oui, je sais bien, reprit-il, il y en a des tas conmie ça dans tout le pays; mais, voyez-vous, j'ai toujours eu dans l'idée qu'avec ces pyrites-là^ qui ne valent pas grand'chose et qu'on Jette sur les routesi je ferais du bon fer si j'étais un savant I
Et ce pauvre génie incessamment gêné par sa misère^ et qui ne se doutait même point qu'il poursuivi^it une découverte qui tient les spécialistes en éveil depuis des années, me confia qu'il s'était livré toute sa vie à de naïves opérations chimiques. Le lendemain il m'apporta ses produits. Bien que ses résultats fussent à peu prèsl négatifs, j'en demeurai pourtant émerveillé. Il me mon-» trait des morceaux de pyrite presque entièrement purgés du soafre qui les rend impropres à la fabrication du fer.
La haute idée si laborieusement cherchée$ le moyen
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d1Ilu3tration Introuvable, il le remettait dans mes mains I Achever son œuvre, c'était pour moi la gloire I c'était mériter Maryl
J'avais installé un laboratoire à Beau-Séjour; aidé du . père Bernajou, plus que jamais mon associé, j'avais repris une à une les tentatives essayées jusqu'alors : j'avais réussi, je touchais au but, et je n'atlendais plus qu'un système d'appareils commandés k Paris pour confirmer mon succès et le proclamer.
Je me voyais déjà Tépoux de Mary. N'allais-je point devenir un grand homme ? JHes ajnis partageaient ma confiance, Stephen lui -môme, Stephen le sceptique, encourageait mes espérances. Délivré de tout souci, retrempé aux sources pures des affection^ saintes, je n^'abandonqais, cette fois sans douleur secrète, aux enchanteiiients d'une idéale existence.
Depuis son arrivée à Saint-André, Stephen changeait chaque jour, ç)t, chaque jour^ il mQ devenait plus cher. C'était toujours le dériseur impitoyable de tout ce qui sentait Tenthousiasme, qu'il appelait l^ troubQdQurisfhe du cœur. Mais je ue sais quelles pensées imprévues de grâce, de rêverie et de tendresse témoignaient trop haut qu'il reniait sa sensibilité par bravadei Uu curieux incident m'éclaira sur la cause de sa conversion.
Un jour que, cavalcadant tous les quatre, nous courions le bois de Saint-André, l'écervelée Mabel s'avisa de vouloir franchir une barrière trôsThaute qui nous coupait
|i la route, et déjà elle avait lancé son cheval, l'excitant de
la voix et de la cravache, lorsque Stephen, efrayé de l'imprudence, se précipita au galop pour l'arréler.
La rejoindre, prendre le cheval par la bride, lui faire tourner l'obstacle, fut l'affaire d'un instant. Alors une querelle éclata. Cette folle Habel, entêtée comme un enfant, voulait retourner sur ses pas et sauter sa clôture.
SIephen, tout pâle encore d'émoi, voulait s'y opposer.
— Mais c'est d'une tyrannie insupportable I s'écriaitelle le visage enflammé de colère ; de quoi vous mêlezvous?
^ Je n'aime pas à voir les demoiselles se casser le cou comme des jockeys 1 répondit Stephen revenu à son flegme.
En dépit de son entêtement, elle dut céder, nous étions arrivés au lieu fixé pour notre déjeuner et nous mettions pied à terre. Mais la dispute n'était point terminée.
— On n'a jamais vu plus méchant caractère, s'écriait Mabel boudeuse; parce que monsieur ne veut pas sauter, il faut que personne ne saute I Du reste, je n'en aurai pas le démenti ; et je vous préviens que je viendrai ici, toute seule, demain matin...
— Vous ferez une folie! dit Stephen.
— Ça m'est égal I
— Je ne puis vous en empêcher; mais, si j'étais votre frère ou votre mari...
^ Mais, fit-elle d'un petit air digne, vous ne Têtes pas mon mari . . . heureusement !
— Heureusement! oui, mademoiselle, répéta tranquillement Stephen.
— Comment, heureusement? Vous êtes un impernentl...
— Je dis ce que vous dites.
— Et en quoi seriez-vous si malheureux, je vous prie? reprit-elle avec animation; je ne suis peut-être pas assez jolie?
— • Vous êtes pleine de beauté et surtout de douceur. A ce mot le courroux de Mabel éclata.
— Oh! c'est trop forti Je suis une mégère à présenti Tenez, je vous déteste, vous êtes un malhonnête! Ah! vous me dédaignez t
— Je n'ai pas dit cela, reprit Stephen, s'échauffant ai son tour.
— Si!
— Non!
— Si ! vous avez dit que vous ne voudriez pas être mon mari !
— Non 1 j'ai répété votre parole !
— Mais alors, tu le veux donc bien? dis-je intervenant dans cette singulière altercation.
A cet étrange résumé de leur débat, tous deux restèrent interdits. Stephen rougit jusqu'aux oreilles ; Mabel demeura béante.
Voilà comment ils so dirent qu'ils s'aimaient.
Hélas! j'arrive à la triste journée qui devait contenir pour moi toutes les angoisses, toutes les désolations I J'allais tomber du ciel où je m'étais élevé sur les ailes de l'idéal, pour me rencontrer terre à terre avec la raison cruelle, et avec la réalité de glace.
J'avais achevé mes travaux avec une fortune inouïe, je tenais dans ma main le secret tant cherché par la science ; un rapport adressé par moi à l'Académie m'avait presque rendji célèbre; je pouvais désormais me présenter à sir George, j'étais un homme, il me l'avait dit, et je possédais un nom dont le plus fier pouvait s'enorgueillir. L'irrégularité de ma naissance disparaissait d'ailleurs devant l'aveu du marquis de Kérandrey.
Cependant je tremblais. C'était de ma vie qu'on allait décider. Mon père relevait mon courage, — J'hésitais. .. M. Devillars avait maintes fois tenté de pénétrer gir George : l'humoriste gentleman était resté impénétrable.
Enfin le sort en fut jeté, et, un matin, le marquis se rendit à Saint-André afin de demander officiellement la main de Mary. Je l'accompagnai jusqu'au château; là, dévoré
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d'anxiété$, je fas sur le point de le retenir. Je ne sais quel sombre pressentiment m'envahissait... Mais mon père se rit de mes alarmes-
— Es-tu fou? me dit-il, songe donc que Mary t'adorç. Je cédai.
Je le vis traverser la cour, monter le péristyle... Je m'enfuis égaré. Ma folie m'apparut dans son énormité. Je songeai au rang de cette famille dont je convoitais l'alliance, à la placide indifférence que sir George avait manifestée pour cette passion, dont il ne daignait môme pas prendre ombrage. Je me le représentais indigné. Sa colère allait tomber sur Mary!... Puis un faible espoir me reprenait,.. Pendant une heure j'errai au hasard comme un insensé. Je cherchais des augures dans ce qui m'entourait. Pour rafraîchir mon front brûlant, je courus vers une source prochaine. Perdu dans le taillis, le petit bassin était alimenté par un mince filet d'eau intermittent.
— Si la source jaillit, me dis-je, ce sera signe que mon père réussira. Et je m'avançai palpitant,
La source était à sec.
Je recommençai ce jeu puéril, en lançant une grosse pierre dans un fourré plein de nids d'oiseaux; -^ une lugubre corneille fit entendre son cri.,. Elle gîtait à ma gauche!
Plus loin, des épaisseurs du bois, je vis venir un honmie.
— S'il me connaît, me dis-je encore, ce sera un mauvais auspice.
Je m'assis an bord du chemin, l'homme s'approcha... C'était M. Odaryf
A ma vue, il fit un mouvement comme pour m'éviter; mais surprenant mon regard effaré :
— Mon Dieu, oui, c'est moi I dit-il en me saluant d'un air un peu embarrassé; je suis arrivé dans le pays depuis hier...
Je ne l'écoutais pas. Cet homme, dont le sourire m'avait poursuivi si longtemps comme un sarcasme du destin, résumait pour moi toutes les jettature. Je me sentis perdu; je pris la fuite et j'allai m'enfermer chez moi.
Quelle attente !
Enfin, mon père revint; je le vis traverser la pelouse, un nuage pesait sur mes yeux; mais quand il ouvrit ma porte, à sa pâleur je compris tout — Je n'avais plus qu'à mourir!
— Du courage I mon enfant, du courage ! balbutia-t-il en me pressant sur son cœur.
Je tombai anéanti sur un fauteuil. Je ne trouvais pas une larme, et des déchirements convulsifs soulevaient ma poitrine à la briser.
— Mary, Mary! m'écriai-je éperdu de douleur; où estelle? Je veux la voir! Il va me Tarracher! Puis oubliant tout, excepté mon désespoir, je m'emportai en imprécations contre le ciel, contre sir G3orge... Je voulais courir à Saint -André pour enlever par violence la chère idole de ma vie. Mon père essaya de m'arrêter.
— Laissez-moi, laissez- moi ! exclamai-je en délire, ne
voyez-vous donc pas que Ton me chasse parce que je suis un bâtard i
A ce mot qui Tatteignit en plein cœur, mon pauvre père chancela comme frappé d'un coup de foudre. Saisi de remords je me précipitai dans ses bras, et j'épanchai dans son sein les amers sanglots de mon désespoir.
Alors à l'exaltation succéda une morne stupeur, et pour savourer jusqu'à la dernière goutte la lie du calice, j 'interrogeai mon père.
Il me raconta cette triste entrevue qui brisait pour jamais l'espoir de ma vie.
Sir George l'avait accueilli avec courtoisie, non sans solennité. Mon père entama l'entretien en lui confessant le mystère de ma naissance, sa faute, les malheurs et les vertus de ma mère. Au baronnet alors de se répandre en éloges sur moi :
— Ma foi, mon cher marquis, je vous plains bien sincèrement d'avoir perdu un tel fils, lui dit-il ; c'eût été un soutien pour vous dans la vie. Est-ce que vous n'auriez pas quelque moyen de le légitimer?
— Hélas I il n'en est aucun dans la loi, répondit mon père.
— Tant pis, tant pis! reprit sir George avec son flegme ordinaire.
Encouragé par ce début, mon père aborda enfin l'objet de sa visite.
Le baronnet l'écouta sans l'interrompre.
*- Eh quoi! fit-il ensuite, vous me demandez la main de ma fille?
— Pour mon fils.
— Cher marquis, il ne Test malheureusement pas, puisque vous ne pouvez avouer votre paternité qu'en confidenee. Pardonnez-moi donc si je refuse de répondre à une demande que votre état ne justifie point suffisamment; ce refus ne saurait vous toucher, votre nom n*est pas en cause...
— Mais votre fille l'aime ! s'écria mon père. Et il lui conta le secret de nos entrevues quotidiennes.
— Bon I ma fille ne saurait s'être compromise ! Du reste, je vais mettre fin à ces mystères, que je vous remercie de m'a voir signalés. J'aurai aujourd'hui même un entretien avec M. Raymon. Il y a dix-huit mois, je lui ai dit ce que je pensais de sa recherche; c'est à lui que je dois répondre encore maintenant.
Comme mon père achevait le récit de sa déaojante mission, mon domestique me remit ce billet de sir George :
c Mon cher monsieur Raymon,
« Um cirçûogtfinoe gray^ n^'oWigQ à avoir aujourd'hui même un entretien avec vous ; je vous prie de vouloir bien vemr m^ trouver à Tjni^tafltt
< Bien à vou6, t Gmw^ JBarniçt, I
Cet appel, si poli dans son laconisme, réveilla toutes
mes amertumes : le fier grand seigneur ne daignait
même point s'irriter. En effet, qu'étais-je auprès de lui? Et qu'importaient pour sa fille ces relations que Thumi^ lité de ma condition ne pouvait rendre compromettantes?
Ce mépris cruel me jeta dans un transport de révolte. N'étais-je pas délié da tout respect envers cet homme sans pitié, qui prétendait séparer deux cœurs à jamais rivés l'un à l'autre I — Sans doute il avait froidement résolu de m'arracher Mary pour la livrer à quelque mariage arrêté dès longtemps dans son implacable volonté* — Elle en mourrait ! qu4mporte! — Elle mourrait du moins avec lin nom inscrit au livre de la noblesse 1
— Oh I non, non, m'écriai-je, vibrant sous ces pensées d^indignation et de douleur, il n'en sera point ainsi, je la sauverai !
Je quittai mon père, décidé à enlever Mary.
Je courus d'une haleine jusqu'à Saint-André. Je gravis une colline qui dominait le château et du haut de laquelle il m'était facile d'adresser à Mary un de nos signaux d'habitude^
Je l'attendis en proie à des transes mortellesi L'anxiété redoublait mon emportement et je me confirmai de plus
en plus dans ma résolution de braver par un éclat la cruauté de sir George. — N'avions-nous pas pour nous ce droit imprescriptible d'un saint amour, que la nature et Dieu défendent d'outrager?
Les yeux fixés sur une porte dérobée du parc, par où Mary devait sortir, je dévorais mes angoisses; les secondes me semblaient des heures, et je m'étonnais que le soleil ne s'éteignit pas dans la nuit... Enfin t je la vis paraître.
Elle accourut vers moi, pâle, les yeux rougis.— Après le départ de mon père, elle s'était attendue à ce que sir George la fît appeler. Il n'en avait rien fait, et, haletante d'inquiétude, elle m'interrogea.
— Mary, m'aimez- vous? lui dis-je pour toute réponse et d'une voix saccadée.
— Si je vous aime, RaymonI — Mon Dieul il n'est donc plus d'espoir pour nous, que vous me faites cette question?
— Il en est encore, si vous m'aimez !
Et je lui proposai de fuir.
— Que dites-vous, Raymon ! s'exclama-t-elle atterrée. Abandonner mon père? C'est vous qui demandez cela de moi ! — Vous !
— Oui, je vous le demande, ma fiancée, ma femme, m'écriai-je en délire ; et saisissant ses mains : Ecoutez, Mary, demain il sera trop tard! on va nous séparer... nous ne nous verrons plus... voire père est inexorable, nous n'avons plus de recours qu'en votre courage I . ..
RAYMON. 3Gt
— Mon courage, Raymon, c'est ma soumission. .
— Vous soumettre! c'est pécher contre moi et contre Dieuf
— Oh ! taisez-vous I Je ne vous reconnais plus !
— Mary, par le ciel I fis-je en l'implorant, songez que votre hésitation nous perd ! , . .
— Je n'hésite pas, je reste I...
— Ah ! vous ne m'aimez pas! osai-je dire dans mon égarement.
 ce blasphème, la pauvre enfant ne put retenir un cri; elle porta la main à son cœur comme si je l'eusse frappée d'un poignard; je la vis chanceler.
— Je ne l'aime pas! murmura-t-elle, et un torrent de larmes jaillit de ses yeux.
Je me précipitai à ses pieds ivre de désespoir :
— Pardon, pardon! chère Mary, nem'écoutez plus!... Je crois en vous comme en Dieu... Oubliez ce mot échappé à ma folie ! Je me sens mourir à la pensée que je ne vous verrai plus!... Ayez pitié de moi!
Jamais plus intense douleur ne s'était appesantie sur deux martyrs de la vie ; gémissants, dans cet immense désastre de nos espérances, nous ne voyions qu'abîmes autour de nous. Je rougissais maintenant d'avoir conçu, toute une heure, une entreprise outrageante pour ma bien-aimée, et l'idée de la fuite était bien loin. Nous étions perdus!... et cependant Mary me jurait de n'être jamais à d'autre qu'à moi -, elle parlait d'implorer son père...
A ce moment un chien que Mabel avait élevé, et qui
nous acGampAfifDâlt sotivdnt dAiid nos excursions^ accourut rers nous k travers to tatlUs ott nous étions retirés, puis une voix s'écria :
— Ah I c'est mademoiselle Mar j 1 ^ Par ici, sir George i Ou homme se dressa devant nous, c'était M« Odary f Sir George le suivait.
A sa vue nous demeurâmes frappés d'une indicible stupeuré
Il y eut une minute d'un horrible silence.
-- le vous avals fait prier de venir, me dit enfin le baronnet d'un air frdd, et ne vous voyant pas arriver, Je suis allé chez vous.
^ Monsieur, balbutial-je... Je n'ai pu««i
<— By Jove I je vois bien pour(|uoi i
Mary était en proie à la plus vive confusion.
— Ah çà, mon cher Raymon, reprit sir George, il est temps de mettre un terme à ces façons romanesques.
^Monsieur... le marquis deKérandrey..* était allé ce matin chez vous...
— Me demander ma fille, et je la lui ai refasée... Je vois qu'elle n'est pas de mon avis.
— Ne l'accusez pas, monsieur, m'écriai-Je vivement, c'est mol qui...
— C'est vous qui lui avez tourné la tète, c'est assez visible. -* Eh bien, mon cher monsieur, il faut l'épouser maintenant.
— Que diles*vous? —Je croyais avoir mal entendu.
— Je dis, répliqua-t-il, éclairant à peine son flegme que vous ayant refusé ma fille autrefois, je ne pou-
RAYBfON. »6S
▼ai3 raccorder i la demanda du marquis aaui vous faire injure. J'aurais eu l'air de céder à l'appui d^ son nom. Ce mariage n'eût plus étâ la récojupeuad d3 votre mérite. Je vous donne Mary parce que vous ne la devez qu'à vous-même, parce que vous Ates devOAU uu bomiMt comme je l'avais prédit...
Mary sauta au cou du digne barounefc Quant & moi, écrasé par ce bonheur si subit, je pâlis, et, prêt h m'é* vanouir, j'allais tomber; si mop cauchemar Odary ne m'eût reçu dans ses bras.
-^ Allons, bout voilà que je vais perdre mou gendre! exclama sir George» en apparence aussi calme que ja« mais, bien que son œil fût humide. ^ By Jove! mou ami, ajouta-t-il, me faisant respirer un flacon, ne rendes point Mary si tôt veuve I
— Jamais! monsieur, jamais! je vous le juret... m'é-^ criai-je avec chaleur, sans savoir ce que je disais.
Sur ce mot bien senti, nous nous dirigeâmes vers Saint-^André. Un exprés partit pour aller chercher mon père.
Exalté, transporté, du fond de mon âme je bénissais le bon baronnet; mais je n'étais pas au bout de mes étonnements.
Sir George, mon bras passé sous le sien, marchait roide et paisible comme s'il ne venait pas de mon* tr^r un grand cœur. 11 me prit des remords de l'avoir abusé pendant près de deux ans,
— Nous pardonnerez-vous de nous être si longtemps cachés de vous? lui dis-je d'une voix émue.
— Parfaitement I... d'autant plus que j'ai constamment tout vu.
— Comment... vous saviez?...
— Parbleu 1 je n'aurais pas été père î Un peu de roman, c'est toujours bon pour les jeunes têtes ! Avec une naïveté que j'aime, vous avez cru tous deux me tromper; mais voyez comme votre histoire est simple. — Du jour où j'ai vu que vous aimiez cette demoiselle, j'ai fait mon métier de psychologue, je vous ki étudié ij'ai désiré vous mettre aux prises avec la vie; — vous étiez vraiment trop jeune, mon cher I — j'ai voulu vous mûrir par le travail et par la lutte. En attendant la fin de l'apprentissage, je me suis informé de votre passé et de vos origines. J'ai lancé Odary en campagne. Sa mission n'était pas facile : au bout de trois mois, un notaire de Nantes lui fournissait tous les détails de votre situation.
— Aht voilà donc pourquoi?... fis-je, regardant Odary.
— Ne m'interrompez pas! reprit le bon baronnet : vous devinez la suite : j'ai su le nom de votre père, que le hasard m'avait donné pour voisin. C'était en vous poussant sôus son toit que je connaîtrais la trempe de votre caractère; de plus, je vous tenais sous ma main. J'ai acheté la démission de l'ancien ingénieur; Odary vous a entortillé pour vous glisser à sa place. L'expérience était terrible, vous vous en êtes tiré virilement Et voilà comme
quoi vous devenez mon gendre !
KAYMON. ^«5