ACTE il. 1 6i
Pourquoi atlachez-vous de l'iinportaiice à des choses indifiérentes? Ce bracelet, vous voyez, je ne le porte même plus.
ANTOINE
C'est vrai... Mais croyez- vous que la personne qui vous l'a donné, serait flattée de cet oubli?
Oh ! je m'inquiète si peu de l'opinion de certaines personnes !
ANTOINE
Même de celle de M. de Préfontaine ?
RAYMONDE, nurvciisement el .ivec des larmes.
Poui(iuoi me perséculez-vous ainsi ? Vous me faites de la peine et vous ètez méchant !
ANTOINE, se rapprocliaiil et très bas.
Pardonnez-moi, Raymonde... C'est que je ne retrouve plus ma raison dans le trouble où vous m'avez jelé !... H faut bien que je vous le dise enfin... Vous m'avez pris tout ciilier, et cela, moins poul-ètre par le charme de votre beauté (|ue par la franchise de votre nature et la sincérité de vos paroles. Je suis sur que vous ne sauriez pas mentir. Votre bouche n'est pas faite pour que le remords d'un mensong^e en puisse chasser le sourire, et vos grands yeux sont trop limpides pourqu'une fausseté vienne jamais ternir votre regard... Je vous aiino !...
Ne parlez pas si bas, j'ai peur de vous entendre.
ANTOINE
11 faut pourtant que vous connaissiez mon amour, Raymonde! Loiiglenips, j'ai voulu le garder secret, mais mon cœur ne peut plus le contenir... 11 jaillit et se répand comme l'eau des sources de nos bois : il est pur comme
elles, pur comme vous, Raymonde. (S'apcrccvant qu'elle essuie une larme.) Pardou! mes paroles vous ont fâchée?... Vous pleurez!
Oh! c'est de joie!
ANTOINE
Peut-être aurais-je dû me taire encore?... Je sais trop bien quelle distance me sépare de vous... 3Ioi, fils de pauvres gens, sans nom et sans fortune.
RAYMONDE, avec vivacité.
Ne dites pas cela!... Je suis si fière d'avoir été devinée et choisie par vous!
ANTOINE
Raymonde!... Je suis heureux, et pourtant j'ai peur que vous ne vous fassiez trop d'illusions sur mon compte. Tenez, il y a dans noire pays un vieil air qu'on chante aux jours de noces et de fiançailles :
L'amour, l'amour qu'on aime tant Est comme une montagne haute; On la monte tout en chantant, On pleure en descendant la cote...
C'est une chanson triste comme toutes les ciiansons de paysans. Eh hien, ce qu'elle dit de l'amour, je pourrais le dire aussi de ma vie... J'aurai des luttes à soutenir et sans doule des défaites à essuyer... Peut-être alors regrctterezvous d'avoir associé votre jeunesse à la mienne?
Jamais!... Je me tiendrai à vos côtés pour vous encourager dans la lutte, et je serai de moitié dans vos succès.
ANTOINE
Ah! chère Raymonde!
(Il couvre ses mains de baisers. — Le jour baisse pou à peu. — Au loin, une sonnerie d'angélus.)