‹ Raymonde: Le Don Juan de VireloupChapitre 1 sur 3 · DE SON RESPECTUEUX ADMIRATEUR · texte numérisé non relu

DE SON RESPECTUEUX ADMIRATEUR

La forêt a pour ses familiers de secrètes jouissances qu'ignorera toujours un Parisien, dont les promeilades coutumières sont bornées par rArc-de*Triomphe et les Tuileries»

L'un de ces plaisirs passionnants, mais dont les initiés seuls peuvent déguster Tagreste saveur, c*est la chassé aux champignons. — 4 Par une belle fin d*été, quand l'ondée de la nuit a légèrement mouillé la terre, partir pour les bois fumants de rosée, s'enfoncer sous la futaie que traverse obliquement la vermeille illumination du matin; là, dans un silence profond, à peine troublé par un gazouillis de mésange ou un grignotement d*écureiiii, guetter avec le flair d'un chien trafûer et le

religieux respect d'un gourmand les nombreuses variétés de bolets et d'agarics éclos pendant une nuit d'août ; — y a-t-il beaucoup de plaisirs plus innocents et aussi vifs? On y trouve tout ce qui fait le suc et le piquant des joies humaines : les émotions de la chasse, le charme de la possession, les délicates surprises de l'inattendu, l'espoir longuement choyé d'un plat affriolant pour le repas du soir...

C'est à quoi pensait le vieux professeur Noél Heurtevent, un matin de juillet, en parcourant les bois qui séparent le val d'Auberive de la goi^e de Vivey. Un panier passé au bras, et sa chienne lui frottant les jarrets de son fin museau de renard, il D&nait allègrement à travers les terrains mamelonnés de la futaie des Fosses. Le commencement de l'été av^t été pluvieux, et sous l'influence d'une humidité chauffée par de rapides pluies d'orage, tout le peuple des cryptogames s'était développé prématurément. Les bouks de neige à dessous rose foisonnaient dans les clairières, les giroles étincelaient dans la mousse comme des louis neufs, et les ceps ventrus arrondissaient parmi les bruyères leurs dos bruns i demi rongés. M. NoSl, son eustache à la main,

reniflait bruyamment Tair matinal, fouillait les herbes, s'agenouillait, se relevait avec la vivacité nerveuse d'un chat maigre. De temps à autre, comme pour s'exciter davantage, il apostrophait sa chienne : — Ëhl ohé! et cette coulmelie qui ouvre son parasol dans les mil- "^ ^^^ -Icpeftuîs, tu ne l'avais pas vue, toi. Vagabonde/ Tu es bien de ton sexe : beaucoup de bruit et peu de besogne !.. Eh bien ! quand tu me regarderas avec tes yeux mourants? Ce que j'ai dit est dit ; tes mines alangourïes n'y changeront rien, embobelineuse!

M. No6l frisait la soixantaine. Petit, chétif, son corps disparaissait presque sous une longue redingote dont le soleil et la pluie avaient fait passer le drap par toute la gamme des verts, depuis le vert-épinard jusqu'au vertcanari. Sa barbe grisonnante poussait en broussaille, et ses cheveux déjà blancs tombaient en désordre sur ses épaules inégales.

Son nez aux narines largement ouvertes, sa bouche trop grande et ses mâchoires saillantes donnaient au premier abord à son visage inculte un accent de vulgarité ; mais un front haut, des yeux bruns au regard profond, triste, presque amer, corrigeaient l'aspect déplaisant du bas de la ligure, et disaient l'homme qui à

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beaucoup pensée beaucoup souffert; — ^ Vagabondcy sa cbienne, avait comme lui la tournure commune, mais elle rachetait ce défaut de distinction par une expression des plus originales. Elle tenait à la fois du loup et du renard, et sa mère, dans ses courses à travers bois, avait dû.certainement entretenir de criminelles conversations avec quelque fauve d'humeur gailante.. Sa robe jaune à reflets noirs, sa queue ronde, touffue, étalée en panache; surtout sa tête fine, allongée, futée, avec un petit bout de nez gris et deux yeux noirs luisantsi, malicieux, trahissaient son origine sauvageonne.

Après avoir essuyé la réprimande de son maître, la chienne s'éloigna d'un air humilié, la queue basse et les oreilles couchées. — Ah I tu boudes, murmura le bonhomme en haussant les épaules, à ton aisel.. Avec les personnes de ton sexe il ne faut pas s'inquiéter de ces minauderies-là. — Il reprit silencieusement sa quête aux champignons à travers la bruyère. Cependant le soleil devenait plus ardent, et le panier, plein à ras-bord, commençait à peser. Au bout d'une demi-heure, M. Noël s'essuya le front et chercha des yeux un endroit propice à.la sieste. A une centaine

de pas, vers la pente qui descend à Vivey, le glou-glou d'une source se faisait entendre. Le vieux professeur se dirigea vers le bouquet de hêtres, au pied duquel Teau s*était creusé un réservoir. Les racines moussues formaient un siège moelleU;^ à souhait, et M. Noël s'y étendit, le front appuyé sur son coude. — Hél soupira-t-il en étirant ses jarrets un peu roides, je n*ai plus mes jaitibes de vingt ans... — Et peu à peu, soit fatigue, soit tristesse, son visage s'allongea et prit une expression chagrine.

La tête penchée du bonhomme se réfléchissait dans reati assombrie par un fond de cressons; ses regards mélancoliquement fixés sur le miroir de la source devenaient de plus en plus rêveurs. Par im singulier e&et d'optique ou d'imagination, le reflet qu*il voyait se bercer dans l'eau se transformait et se rajeunissait. Au lieu de son visage de sexagénaire aux traits fatigués, au poil grisonnant, il distingua peu à peu» au fond du réservoir encadré de menthes, une figure imberbe aux yeux ardents et aux cheveux bruns; — sa propre figure lorsqu'il avait trente ans de moins, — et insensiblement, à travers sa songerie somnolente, les souvenirs du temps d'autrefois vin-

t RAYHODDS.

rent se peindre dans l'eau verte. 11 se retrouva i sa sortie de l'École normale, dans un restaurant du Palais-Royal, où ses camarades de promotion fêtaient leur ancien cacique, reçu e premier à l'agrégation ; et cb cacique triomihant, c'était lui, NoSl. 11 revit le salon à noulures dorées, orné de hautes glaces où se 'eflétaient à perte de vue des SIes de becs de jaz ; il entendit le tintement des verres qu'on :boquaît et les toasts enthousiastes auxquels 1 répondait d'une voix émue. Que de projets imbitieus, que de rËves de gloire montaient tlors, comme le Champagne, en bulles d'or lans sa tSte échauETée !.. Il était jeune, bien lortant, et il avait l'espoir tenace. 11 se trourait à cet été de la vie où les fruits de l'illuiion pendent encore aux branches de l'arbre incbanté; le soleil est en train de les mûrir, :t il semble que pour les cueillir on n'ait plus lu'à allonger la main...

A ce moment, la chienne, lasse de bouder, rint se poster devant son maître. Assise sur ics pattes de derrière, le museau relevé, la lueue frétillante et l'œil interrogateur, elle Lvait l'air de lui dire : « A quoi bon repenser i tout cela? n Hais il ne prenait pas garde à ille et s'enfonçait toujours plus avant dans

ses songeries. Alors elle hasarda un grognement expressif, puis levant une patte, gratta brusquement le genou du rêveur. M. Noël ne tourna même pas la tête. Impatientée, elle se mit à happer une série de mouches .imaginaires^ avec des claquements de mâchoire et des contorsions comiques. A la fin, dépitée d'avoir prodigué en pure perte ses meilleurs jeux de scène^ elle se laissa tomber à terre lourdement, d*un air profondément découragé, en poussant un ronflement mélancolique.

Aux entours, la forêt en plein réveil berçait la méditation de M. Noël avec ses longs murmures confus et harmonieux; des milliers d'insectes bourdonnaient dans les ronces, les piverts martelaient du bec Técorce des hêtres, et les geais se chamaillaient dans les ramures. Tout à coup^ du fond d'un village enfoui dans un creux de vallée, un tintement de cloches argentines s'égrena sous la futaie. C'était une volée tapageuse et gaie comme on en sonne aux messes de mariage. M. Noël prêta Toreille, secoua ses longs cheveux blanchis, et de ses larges narines s'échappa un soupir sifflant et plaintif.. •

Vous est-il arrivé de retrouver la clef perdue

Lo

'uQ antique meuble fermé depuis des années, t de faire jouer lentement le pêne de la sépare rouilléeî Le tiroir ouvert avec effort ré- He soudain ses caclieUes pleines de vieilles bosea, encore rangées dans l'ordre où on les vait laissées il y a un demi-siècle. C'est comme ne résurrection : les lettres jaunies, le livre as pages piquées, les rubans aux nuances assées, le flacon encore imprégné d'un parim démodé, toutes ces vieilleries sont autant e revenants doux et tristes d'un monde disaru. — Hélas 1 chacun de nous porte dans un ecoin de son cœur un de ces tiroirs secrets, teins de reliques aux parfums amers ; peronne n'en soupçonne l'existence, la cachette este oubliée pendant des années, jusqu'à ce :u'un hasard fasse retrouver la clé qui ouvre a serrure rétive, — La musique lointaine les cloches avait été pour M. Noei le manque « Sésame, ouvre-toi I » poussant le res* ort d'une porte mystérieuse et longtemps :lose. .

Était-ce le courant de la source qui s'était rouble ou un brouillard qui avait passé sur les 'eux du bonhomme?.. Il ne voyait plus dans e réservoir que du sable et de la boue, et il longeait avec dégoût aux monotones saisons

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qui avaient suivi ces premières années d'illusions. Maintenant la perspective que le vieux professeur apercevait dans le lit de la source était d'une tristesse navrante : une maisonnette isolée et morne au coin d'un bois, une fin de vie solitaire et maussade entre un chien fantasque et des livres moisis.

Il en était là de sa chagrine et misanthropique méditation, quand la chienne lança un aboiement sonore, et soudain bondit sous les arbres en se tortillant d'une si merveilleuse façon que sa queue rejoignait presque sa tète. — Làl là l cria une voix dont les intonations traînantes trahissaient l'accent langrois, oui, tu es une bonne fille, tu as plus d*esprit qu'une personne... Hop ! monsieur No6l, dormez-vous ou ne connaissez-vous plus vos vieux amis?

Le bonhomme tressaillit, et, relevant la tète, aperçut devant lui le garde général d'Auberive, suivi de son brigadier. Le garde gêné-* rai, grand, maigre, les moustaches et les cheveux coupés en brosse, la figure tannée, avec une longue balafre sur la joue gauche, avait sous son vieil uniforme vert la tournure rigide d'un ancien soldat ; le brigadier, en blouse, le fusil en bandoulière, se tenait respectueuse-* ment à distance de son supérieur.

RAYMONDB.

- Pardon, Verdier, murmura M. Noël, je itais assoupi. Je faisais même un assez yii pô?e.

- £h bien ! pour tous réveiller, je vais vous rendre une bonne nouvelle. Nous avons I une longue lettre de votre ancien écolier.

la ligure du vieux professeur s'éclaircit. — oine va bien ? demanda-t-îl avec vivacité.

- Notre Antoine fait des merveilles I replile forestier d'un ton oîi perçait une pointe

•gueilleuse satisfaction ; accompagnez-moi ]u'à la Belle-Étoile, où je dois marquer chablis abattus par le dernier orage, et je s conterai tout par le menu...

e bonhomme reprit silencieusement son ier et suivit le garde général, -r- Je vous lis donc, continua celui-ci, que notre Anle nous mande une bonne nouvelle ; il a ;é son concours d'agrégation et on l'a imé,... devinez I professeur de physique ^taleau Muséum...

- Vous voyez que j'avais raison de le pousvers les sciences, dit M. NoSl.

-Pour ça, oui; moi, j'y regardais à deux , parce que nous ne sommes pas riches, ame, les sciences c'était bel et bien chan- K , tandis qu'une fois à l'école forcsr

tière, Antoine était sûr de gagner son pain.

— Oui, son*pain sec... Dix-huit cents francs par an.

— Je sais bien ; mais notre ménagère Sœurette n'est pas ambitieuse, et Paris lui faisait peur. — On va me le perdre là-bas ! geignaitelle du matin au soir. — Croyez-vous que maintenant encore elle me réveille en sursaut dans les nuits d'hiver : — Ah I soupire-t-elle, comme il neige, et penser que le petit erre peut-être à cette heure dans les rues de Paris I — Elle le voit écrasé par une voiture, assassiné au coin d'une rue, que sais-jel.. Tenez, les mères de flls unique, c'est terrible. On ne s'imagine pas toutes les idées qui vont se loger dans leur cervelle.

— Si vous vous arrêtez à des sensibleries de femme, vous n'êtes pas au bout! grogna M. Noël.

— Bah! je n'en fais que rire... D'ailleurs Sœurette convient elle-même que vous avez eu raison. Elle est assez fière de son fils, allez !.. Et elle vous en défile des chapelets, en reconnaissance du dévoûment que vous avez eu pour Antoine !

— Ne parlons pas de ça ! grommela le bonhomme.

■jr. v-V-' »■

, — Et de quoi voulez -vous qu6 nous paiv lions? Ne lui avez-vous pas donâé votre temps et même votre argent? Vrai, Sœurette et moi, nous ne dirons jamais assez toute la reconnaissance que nous vous devons.

M. Noël frappa violemment du pied. — Vous ne me devez rien! s'écria-t-il avec colère, ce que j*ai fait, je Tai fait pour ma propre satisfaction!.. J'avais plaisir à voir les belles facultés de votre garçon, comme vous en au-

^ ; riez à voir pousser un bel arbre. Je le soignais,

je Tentourais de bonne terre... Ça me réchauffait le sang, je trouvais les journées moins longues. G*était de Fégoïsme, voilà tout I Mais

^% ' vous ne me devez rien, entendez-vous I ïUen !..

n'en parlons plus.

— Je n'en parlerai plus, si cela vous contrarie, répondit le forestier, ébahi de Thumeur rageuse du bonhomme, je me contenterai d'y penser... mais chut l écoutez donc I

Du fond de la combe voisine un bruit sec venait de monter, quelque chose comme le fracas d'une branche qu'on brise. Le garde général et le brigadier se lancèrent un coup d'œil d'intelligence.

— En voilà un là-bas, grommela M. Ver-

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