JE
dier, qui n'attend pas Taide du vent pour me faire des cbâblis.
— Ça vient de la Combe-aux-Fontaines, murmura le brigadier.
— Nous allons bien voir, reprit Verdier en mordant sa moustache ; gagnons la combe et tâchons de prendre la pie au nid... Veillez sur Vagabonde, monsieur Noël, et empêchez-la de bavarder.
Le bonhomme noua son mouchoir en guise de laisse au collier de sa chienne, et lui ayant administré au préalable Tinjonction de tenir sa langue, il enfila derrière les forestiers une coulée qui dévalait tout d'un jet jusqu'au fond de la combe. Le bruit des pas était amorti par la mousse qui veloutait le sol, de sorte que le coupeur de bois, tout occupé de sa besogne, n'entendit rien venir. Les trois hommes tombèrent sur lui au moment où il achevait de briser la plus haute branche d'un érable. Vagabonde, se dérobant à la surveillance de M. Noël, prit son élan avec de si frénétiques aboiements que le délinquant ahuri laissa tomber sa hachette.
Ge délinquant était un pauvre petit diable de treize ans, maigre et alerté comme un singe, avec des cheveux embroussaillés tom-
14 RAÏMONDE.
bant sur sa figure fûtée et sournoise. Terrilié
par la' menaçante apparition des forestiers, il
resta d'abord bouche bée, ouvrant de gros
yeux ronds comme un cbat pris en flagrant
délit.
— Drôle ! s'écria le garde général.
— D'oii sors-tu, vermine 7 ajouta rudement le brigadier qui s'était emparé de la liachette ; tu vas me dire ton nom, et d'abord je confisque ton outil.
A la pensée de celte confiscation, qui l'inquiétait plus que tout le reste, le gamin fit éclater bruyamment son désespoir. — Grâce, monsieur le garde I burlait-il en sanglotant, je ne recommencerai plus... Rendez-inoi la hachette; si je rentre sans la rapporter, je serai battu 1
— Tu n'auras que ce que tu mérites, mon gackenet (mon garçon); oii demeures-tu?
Mais cela ne faisait pas l'affaire du gâchenet; au lieu de répondre, il tordit désespérément ses mains dans sa blouse en lambeaux et remplit la combe de ses lamentations. — Ma hachette I s'exclamait-il, grâcel.. ma hachette !..
Un bruit de branches froissées et le trot d'un cheval sur le chemin qui allait de la
combe à la route de Vivey, attira soudain Tattention des trois hommes. Brusquement, entre deux cépées de noisetiers, apparut une jeune fille montée sur un petit cheval breton au poil bourru, à l'allure nerveuse, et qui bondissait à travers les branches avec la même fougue que s'il eût galopé dans sa lande natale. M. Noël et les forestiers, surpris de cette intrusion inattendue, se tournèrent ébahis vers rinconnue dont la jeune et impérieuse beauté les frappa vivement. Elle était rousse, et sa luxuriante chevelure à demi dénouée par les caresses des branches, avait roulé de dessous sa toque hongroise jusque sur le corsage de sa robe d'amazone, où elle flottait mêlée à des rubans bleus. Son visage, d'une blancheur rosée, était éclairé par de grands yeux fauves brillants sous de longs cils. Les narines frémissantes, la bouche dédaigneuse; agitant une cravache dans sa petite main nue, elle avait profité de la stupéfaction des forestiers pour pousser son cheval entre eux et le délin-* quant.
— Il faut que vous soyez bien lâches, s'écria-t-elle d'une voix mordante et indignée, de vous mettre trois pour faire pleurer cet enfant I
1« RAYHONDE.
M. Verdier ayant le premier retrouvé sod sang-froid, ébaucha gravement le salut militaire. — Vous 6tes un peu prompte à juger les choses, mademoiselle, répondit-il; ce jeune dr61e fabriquait des fagots avec les plus belles gaules du taillis.
— Où est le mal ? repaf tit la jeune Qlle ; la forêt n'esl-elle pas à tout le monde?
— Nenni, la forêt est à l'État, et couper du bois en forêt, c'est voler l'État.
— L'État ne sera pas ruiné parce que cet enfant aura cassé trois ou quatre méchantes branches... Va-t'en, petit, et laisse-les dire.
Le gamin coula un regard sournois dans la direction de sa protectrice et sanglota d'un ton piteus : — Ils ont pris ma hachette !
— Tiens, reprit-elle en tirant rapidement une pièce d'or de son porte- monnaie, ramasse et décampe 1
11 ne se le fit pas répéter; en un clin-d'œil, il happa la pièce, la mit dans sa bouche et s'élança dans le fourré, où il disparut.
— Sacré mille tonnerres! cria le brigadier.
M. NoBl ouvrait de grands yeux et dévisageait la jeune fllle avec une curiosité croissante. Le garde général se mordit les lèvres : — Vous donnez là un hien mauvais exemple.
dit-il avec humeur ; jene comprends pas qu'une demoiselle bien élevée encourage ainsi les vagabonds à se mettre au-dessus des lois.
— Elles sont jolies, vos lois I riposta celleci en relevant d'un air espiègle sa chevelure flottante. — Ëtcommelebrigadierfaisaitmine de courir sus au délinquant, elle poussa en travers du sentier son cheval, qui commençait à s'impatienter et à regimber. La chienne, que ce manège agaçait, s'était remise à aboyer; le cheval se cabra en reniflant bruyamment. — Vous feriez mieux de surveiller votre chien, cria lajeune fille irritée au brigadier qui étendait la main pour saisir la bride. — En même temps elle lança à l'adresse de la chienne un €oup de cravache qui rencontra les doigts du brigadier. Vagabonde, à peine effleurée, alla rouler sur le panier de M. Noël; les champignons s'éparpillèrent dans les ronces, tandis que la malicieuse bête hurlait comme si on l'avait assommée. Le chemin était redevenu libre, le cheval partit au grand trot et Tamazone disparut derrière les gaults de la combe.
-^ On a raison de dire : mauvaise comme une rousse !.. La connaissez-vous, Saudax ?
demanda le garde général au brigadier.
— Ce ne peut être que la demoiselle de la
Maison F<?r^e, répondit celui-ci en soufflant sur sa main meurtrie.
— La Maison Verte est donc habitée maintenant?
— Oui, mon général, elle a été achetée cet hiver par le fils d'un maître de forges de la Franche- Comté, un M. La Tremblaie, qui y demeure depuis quatre mois avec sa femme et sa fille. La demoiselle est un diable déchaîné, et nous venons d'avoir un échantillon de son caractère.
— La Tremblaie, répéta M. Noël en tressaillant, vous avez bien dit La Tremblaie, Saudax?
Le brigadier fit un signe* affirmatif. — Estce que vous le connaissez?
Le bonhomme secoua la tête. — Non I répliqua-t-il sèchement, je ne le connais point et ne me soucie pas de le connaître. — Il ramassa les débris de ses champignons, et sifflant sa chienne : — Allons, soupira-t-il, il est temps de retourner au Ghânois... Nous avons mal commencé la journée. Bonjour, messieurs I
En quittant la Gombe-aux-Fontaînes, l'amazone avait gagné la route. Là, comme le chemin montant longeait la lisière du bois, elle mit son cheval au pas et le laissa souffler jusqu'au point culminant d'oîi Ton découvre Vivey. Le village, dominé de trois côtés par dxÀ des roches à pic et des escarpements boisés, repose au fond d'un puits de verdure. Les derniers hêtres de la forêt effleurent presque les toitures de pierres plates de ses maisons basses et ramassées autour d'un ruisseau qui sort de la roche. Une étroite langue de prairie sépare seule les habitations du versant opposé, où les arbres recommencent à moutonner. A cent pas du village, la prairie s'élargit un peu, le ruisseau décrit entre les aunelles un petit arc de cercle, et dans la verte presqu'île formée par Teau capricieuse, s'élève l'ancien manoir seigneurial, dont le modeste corps de logis à
toit d'ardoises est flanqué de deux tourelles coiffées en éteignoir. Une allée de tilleuls le relie au village. Les murs de Thabitation dis^ paraissent presque en entier sous le lierre et ^^^•^-leiaristglûches, et c'est sans doute à ce revêtement de verdure qu'elle doit le nom de Maison Verte sous lequel on la désigne dans le pays.
Du point où se trouvait la jeune fille, on plongeait comme à vol d'oiseau sur les dépendances de cette demeure et jusque dans les moindres recoins du village. Elle arrêta brusquement son cheval, et ses yeux se dirigèrent vers la grande porte de la Maison Verte, devant laquelle un cabriolet à capote poudreuse, attelé d'un cheval pie, stationnait sous la garde d'un domestique en blouse. Le propriétaire de cet équipage se tenait lui-même sur le seuil de la porte, faisant de cérémonieux saluts à une dame penchée à l'une des fenêtres du rezde-chaussée. C'était un robuste garçon, haut sur jambes, taillé en hercule et costumé en chasseur campagnard. Après un dernier salut, il s'installa sous la capote du cabriolât et prit les rênes ; mais dès le premier coup de fouet le cheval, au lieu de partir, s'arc-bouta sur ses jambes de devant, recula, rua et finale-
RAYMONDE. 2i
ment se coucha sur le flanc dans le sable de Tallée. Le géant sauta hors du cabriolet, fouilla dans la poche de sa veste, et sans manifester la moindre impatience, en homme habitué à pareille aventure, vint se planter en avant de sa bête et lui montra à distance quelque chose qui devait être un morceau de sucre. L'aimable animal tendit le cou, se releva, et se décida à suivre Tappât dont son maître Talléchait en courant à petits pas en avant de l'équipage. Ce grand gaillard trottinant, les mains derrière le dos, et de temps en temps tournant la tête pour encourager sa bique rétive, cette maigre haridelle à la robe voyante, cet antique cabriolet louvoyant sur les cailloux, tout cela formait un si grotesque ensemble que la jeune fille, du haut de son observatoire, fut prise d'un fou rire. Après trois minutes de cet exercice, le géant jugeant que son cheval était suffisamment entraîné, se déroba par un brusque mouvement de côté, sauta à la volée dans le cabriolet, reprit les rênes et s'éloigna au trot. La jeune fille le suivit encore quelque temps avec une expression moqueuse au coin des lèvres, puis fredonnant irrévérencieusement Tair de : « Bon voyage, Monsieur DumoUet, » elle caressa de
sa cravache le petit cheval breton, qui descendit lestement la rampe de Vivey.
La dame à laquelle le propriétaire du cabriolet avait envoyé de si galants saints était restée à la fenêtre. Quand l'équipage eût disparu, elle se retourna vers l'intérieur de la pièce où un homme d'une cinquantaine d'années, enfoncé dans un fauteuil, lisait un journal. — Eh bieni Glotilde, demanda celui-ci, M. de Préfontaine est- il enfin parvenu à faire marcher son cheval pie ?
— Oui, répondit-elle, mais comme toujours il y a eu du tirage.
Elle vint s'asseoir en face du liseur. Ces deux têtes opposées Tune à l'autre formaient un contraste curieux. La femme, grande, élégante, aux épaules larges et à la poitrine développée, avait lacomplexion chaude et puissante des brunes. Sa quarantaine était sonnée, mais, si son teint avait perdu sa fraîcheur, sa beauté un peu masculine conservait encore de réclat. Le front bas et lisse, le menton gras et massif, annonçaient une nature opiniâtre, dominatrice, plus sensuelle que tendre ; mais les lèvres humides etsouriantes, les yeux noirs étincelants sous de longs cils avaient une expression à la fois hardie et voluptueuse, il
s'en dégageait un fluide attirant et enveloppant. — L'homme était de taille moyenne, blond, lymphatique, avec des traitsdistingués, quoique peu accentués ; ses yeux à fleur de tête, intelligents, mais timides, ses gestes indécis, trahissaient cette molle indolence rêveuse qui caractérise certains tempéraments de blonds. Son cou, tantôt penché en avant, tantôt infléchi paresseusement sur Tune des épaules, le vague de ses regards et la lenteur de ses paroles disaient plus encore ; un physiologiste aurait certainement découvert dans cette languissante attitude les premiers symptômes d'un affaiblissement nerveux. Cette femme au sang riche et abondant, aux nerfs élastiques et résistants, semblait avoir absorbé toute la force vitale de son vis-à-vis. Elle le tenait courbé pour ainsi dire sous le rayon de ses noires prunelles. Il finit par subir à travers les pages de son journal l'influence de ce regard despotique, car il replia tout à coup la feuille et dit en souriant : — Un honnête garçon que ce Préfontaine, mais un peu lourd et manquant de conversation.
— Tel qu'il est , répondit-elle en haussant les épaules, nous devons nous en contenter , puisque c'est le seul de nos voi-
sins qui ait daigné nous rendre nos visites.
M. La Tremblaie étouffa un soupir. — Entre nous, reprit-il, je crains qu'il ne vienne ici beaucoup moins pour nos beaux yeux que pour ceux de Ray monde.
— Où est le mal ? répliqua Madame Glotilde La Tremblaie d'une voix insinuante ; M. de Préfontaine n*est pas à dédaigner. Il a un beau nom^ et s*il est sans fortune, du moins il est bien posé dans le canton... Vous avez intérêt à choisir un gendre qui vous aide à nouer des relations dans le pays.
'— Mais Raymonde?..
— Elle sera bien à plaindre de prendre un mari qui l'adorera.
— Crois-tu qu'elle ait du goût pour M. de Préfontaine?
— Je crois qu'elle a du goût pour le mariage... Malgré son étourderie, elle comprend déjà bien des choses, et elle sent qu'en fait de maris, elle n'a pas rembarras du choix.
M. La Tremblaie soupira de nouveau, et il y eut entre les deux interlocuteurs un moment de silence pendant lequel on entendit le trot d'un cheval sous les tilleuls. — Justement, la voici I dit Madame Glotilde en allant à la fenêtre.
En effet, quelques minutes après, la porte s'ouvrit, livrant passage à la jeune fille de la Combe-aux-Fontaines. Elle entra, tout échevelée encore de la course^ et s*élança vers son père qu'elle baisa au front*
-— As-tu fait une bonne promenade ? demanda M. La Tremblaie, dont la figure songeuse s'illumina d'un sourire.
— Excellente I II m'est arrivé une aventure à la Don Quichotte, que jeté conterai.
— Pendant que tu courais les champs, ma chère, dit Madame Glotilde, tu as perdu la visite de M. de Préfontaine.
— Je le sais, répondit Raymonde en ébau-:
chant une grimace espiègle, j'ai assisté de loin à la scène du morceau de sucre, et j'en ai bien ri.
— Il a regretté de ne pas te rencontrer.
— Il a eu tort; j'étais en veine de taquinerie, et il en aurait pâti.
— Mais il reviendra demain, continua Madame La Tremblaie, il dînera avec nous, et j'espère que tu nous feras grâce de tes gamineries.
Raymonde tourna brusquement vers sa mère un visage dont l'expression était devenue méfiante et presque agressive. — Je
n'ai pas le talent de parler autrement que je ne pense, répliqua-t-elle vertement; quand je Tois M. Osmin de Préfontaine, il ne me vient que des pensées drôles... Que veux-tu que j'y fasse ?
— Je veux, mademoiselle, s'écria Madame Glotilde avec emportement, que vous ayez plus d'égards pour un garçon qui mérite qu'on le traite sérieusement !.. Je vous laisse avec votre père, qui vous dira le reste.
Elle sortit lentement, tandis que Raymonde la suivait de ses grands yeux étonnés.
— Qu'est-ce que cela signifie? murmura la jeune fille en courant se pelotonner sur les genoux de son père, dont elle prit le cou dans ses bras.
— Ta mère a raison, répondit M. La Tremblaie d'un air embarrassé, M. de Préfontaine est un galant homme que tu devrais traiter avec ihoins de sans-façon. — Il réfléchit un moment, tandis que la jeune fille continuait à se câliner sur ses genoux, puis reprit : — Raymonde, te souviens-tu de ta dernière année de pension?
— Oh I oui, fit-elle, tiens, j'en bâille encore rien que d'y penser.
— Et te rappelles-tu un jour où j'entrai au
parloir, tandis que tu étudiais ton piano ?Tu me tournais le dos et tu ne me savais pas là ; au lieu déjouer, tu avais posé languissammenl tes mains sur le clavier (jeté vois encore), et tu soupirais d'un ton lamentable: — mon Dieu, un petit mari I un tout petit mari I
— Je crois bien, je m'ennuyais à avaler ma langue.
— Et maintenant tu ne t'ennuies plus ?
— Pas quand je suis avec toil dit- elle en lui déposant un baiser sur le front ; mais de temps à autre, quand je suis restée trop longtemps en tête-à-tôte avec moi-môme, il me vient des giboulées d'ennui.
— Et si alors on t'offrait un mari, petit ou grand?
Elle dénoua vivement ses bras et d'un bond sauta à terre. — Tu veux me^ marier avec M . de Préfontaine ? s'écria-t-elle en regardant fixement son père et en le menaçant du doigt.
— Mon Dieu, repartit M. La Tremblaie en rougissant, ta mère et moi nous en causions tout à l'heure... Franchement, ce serait un parti convenable.. En admettant qu'il te plaise, mignonne!
28 RâYMONDB.
Elle secoua les épaules à la manière des enfants mécontents, tourna le dos à son père et se campa devant la fenêtre, où ses doigts se mirent à tambouriner.
— f^réfontaine, reprit timidement M. La Tremblaie, n'est pas un bellâtre, mais il est bien portant et bien taillé.
— Gomment donc? interrompit Raymonde en tambourinant avec fureur, six pieds, un géant I
— Il a un beau nom, ses ancêtres...
— Sont allés aux croisades, je sais I
— Il s*est bravement conduit pendant la guerre ; il a un caractère loyal^ un cœur d'or, et il t'aime...
— Bêtement, c'est vrai; mais, si nous étions mariés, je le verrais toujours courant avec un morceau de sucre en avant de son cheval pie.
— Peux-tu t'arrôter à de pareils enfantillages ? s*écria M. La Tremblaie, impatienté ; on dirait vraiment que dans ce pays perdu tu as l'embarras du choix.
— Les maris ne poussent pas que dans ce pays, je suppose !
— Nous sommes fixés ici... Et puis, poursuivit tristement le père de Raymonde, il y a
d'autres raisons plus graves qui bornent forcément ton choix.
Elle se retourna brusquement : — Lesquelles?
— Tu les connaîtras plus tard.
— Eh bien 1 alors, attendons !
— Oui, mais moi, mauvaise enfant, je ne voudrais pas te laisser seule avec ta mère, et je puis mourir.
— Oh !.. — Elle contempla avec effroi la figure pâlie et maladive de son père, et il y eut entre eux un moment de profond silence.
Par la fenêtre ouverte, on entendait le bruissement rhythmé des faux dans la prairie, les aboiements lointains des chiens du village et le bourdonnement sourd des abeilles parmi les tilleuls de l'avenue. Raymonde revint doucement vers M. La Tremblaie et, s'agenouillant près de lui, la tête levée vers la sienne, les yeux dans ses yeux : — Voyons, père, murmura-t-elle, ce mariage te ferait-il bien, bien plaisir ?
— Il me rassurerait sur ton avenir en même temps qu'il nous ferait prendre pied dans ce pays, où Ton nous regarde un peu trop comme des oiseaux de passage. Ce serait une bonne chose pour nous tous.
— Eh bien I pour toi... rien que pour loi, tu entends !.. je te promets d'essayer de m'habituer à cette idée-là ; mais il ne faudra pas trop me presser, tu sais !.. Ma mère et ///?*, TOUS me laisserez le temps de m*acclimatcr petit à petit.
— Chère enfant I dit-il en lui prenant les mains, pauvre enfant I
Raymonde sentit son front mouillé par une larme; elle sauta au cou de son père, le baisa avec une brusquerie passionnée et sortit sans ajouter un mot.
Elle monta rapidement dans sa chambre, dont les fenêtres donnaient sur les bois, alla s'asseoir dans l'embrasure d'une croisée et plongea sa figure brûlante dans les feuillages du lierre qui en tapissait les parois. — Le mariage I elle y avait souvent rêvé, depuis deux ans, à Paris ou en province, entre les quatre murs des pensions où l'avait promenée la vie nomade et singulière de ses parents ; mais le mari idéal dont elle voyait la vague image danser entre ses yeux et les pages de son livre ne ressemblait guère au colossal Osmîn de Préfontaine. C'était un héros de roman doué de toutes les séductions, paré de toutes les élégances :
Charmant, Jeune, traînant tous les cœurs après soi.
Plus tard, quand, amenée à Vivey en plein printemps,* elle avait été libre de galoper à travers bois, le fantôme de Tidéal amoureux l'avait de nouveau hantée pendant ses folles courses sous la haute futaie. Elle le cherchait jusqu'au creux des ravins où chantent des sources à la voix berceuse ; elle s'imaginait le l ^ -^ J voir soudain annaraître au détour d'une sente. ^ . A
voir soudain apparaître au détour d'une sente, ^ comme un fils de roi dans un conte de fées, ti Maintenant il fallait dire adieu aux rêves, re-
noncer à chevaucher en plein pays de féerie et marcher prosaïquement au-devant du fiancé réel que le hasard lui offrait. Celui-là n'avait rien d'un pur esprit, non, c'était bien un amoureux de chair et d'os, — et quelle chair florissante, quelle massive ossature I — Un robuste gentilhomme campagnard, chassant six mois de l'année et passant les six autres mois à des parties de pêche ou à des parties de rams. Raymonde quitta l'em- ^ brasure de la fenêtre et d'un bond vint se placer devant une haute glace oblongue, encadrée dans des baguettes aux dorures ternies, et surmontée d'un trumeau. Sur le trumeau était peint un berger à la veste enrubannée, jouant du chalumeau au pied d une bergère
en paniers, qui Técoutait avec des mines langoureuses. Dans le fond sombre de la glace, Raymonde vit se refléter la partie supérieure de son corps : sa taille svelte gracieusement moulée par son corsage d*amazone, son cou blanc et flexible, l'ovale élégant de son visage, sa bouche d'enfant aux lèvres d'un rouge vif, ses grands yeux aux brunes prunelles pique* tées de points d'or, et le luxe soyeux de son abondante chevelure aux tons chauds. Elle n'avait pas de fausse modestie et se trouvait franchement belle. Et songer que cette triomphante beauté serait à jamais cloîtrée dans le triste pigeonnier de Lamargelle, que M. de Préfontaine décorait du nom de château I . .
Ses yeux remontèrent avec une expression désolée jusqu'à la bergerie du trumeau. Ge berger, jouant éternellement la même chanson d'amour, semblait lancer à la jeune fllle des œillades ironiques ; cette bergère galamment pomponnée la regardait d'un air de pitié. Elle frappa du pied avec un dépit concentré et retourna se blottir dansson embrasure, inquiète, farouche, indécise, mordillant des feuilles de lierre arrachées au treillage, et se demandant quelle mine elle pourrait bien faire le lendemain pour décourager M. de Préfontaine.
— Certes, madame, Pigeau n'est pas une bête parfaite ; il a le garrot sensible, et répugne à donner le premier coup de collier ; mais une fois lancé, on ne peut plus l'arrêter...
Hé ! bé ! il ressemble à son maître, et c'est pourquoi nous nous aimons, Pigeau et moi, malgré nos défauts.
Tout heureux de cette saillie, M. Osmin de Préfontaine emplit de son large rire le salon où il causait avec M. et M"*® La Tremblaie en attendant le dîner. Très-grand et membre à Tavenant, Osmin avait une voix de stentor, des cheveux plantés dru sur un front de taureau, et la barbe en éventail. Bien qu'il eût vingt-cinq ans sonnés, son teint frais, ses gros yeux humides et son excessive gaucherie lui donnaient l'air ingénu d'un adolescent qui a démesurément grandi pendant sa dernière année de collège. La bonté et la confiance se
34 BâYMONDE.
lisaient sur son visage qu'un rien faisait rou- •gir. 'Il y avait dans l'ensemble de ce géant quelque chose qui rappelait la lourde et indulgente bonhomie de ces gros chiens des Pyrénées, si terribles d'aspect et si doux de caractère. Ses mains et ses pieds semblaient Tembarrasser considérablement. Il n'en savait que faire, et tentait pour les dissimuler des efforts qui ne servaient qu'à attirer l'attention sur ces malencontreuses extrémités.
Dès qu'il apercevait ses chaussures, ornées pour la circonstance de guêtres de piqué dont a blancheur crue tirait l'œil, il se hâtait de les renfoncer sous le siège de son fauteuil ; puis, comme elles y étaient mal à l'aise, il finissait par les délivrer de leur prison et par les croiser modestement l'une sur l'autre.
Il nïnteriompait ce travail que pour jeter à
la dérobée de timides regards vers la porte par où devait entrer Raymonde.
Elle parut enfin, demi-souriante et demisérieuse, la taille bien prise dans une robe de toile, et la tête environnée comme d'une auréole par ses cheveux roux légèrement crêpés. Le dîner était servi, Préfontaine offrit le bras à Madame Clotilde, et l'on passa dans la salle à manger dont les fenêtres ouvertes apportaient
aux dîneurs une fine senteur de chèvrefeuille, mêlée à Todeur plus pénétrante des foins récemment fauchés. Trompant les craintes de Madame La Tremblaie, Raymonde s'étudiait à mettre une sourdine à ses espiègleries habituelles. Réservée, presque silencieuse, elle retenait sur ses lèvres les saillies d'enfant terrible que provoquaient d'ordinaire les naïves réflexions d'Osmin. La contrainte qu'elle s'imposait donnait à sa figure une expression mystérieuse et piquante qui fut un nouveau charme pour M. de Préfontaine. Deux ou trois fois ses yeux cherchèrent ceux de la jeune fille et furent étonnés de rencontrer un regard qui n'avait rien de moqueur. .Elle écouta une longue histoire de chasse sans l'interrompre une seule fois, et au dessert, comme Osmin s'extasiait sur la beauté d'une corbeille de fleurs placée au centre de la table, Raymonde poussa Tamabilité jusqu'à y prendre un bouton de rose et à le fixer elle-même à la boutonnière du géant. Madame Glotilde n'en pouvait croire ses yeux, M. La Tremblai e souriait silencieusement, et Préfontaine, dans son ravissement, but coup sur coup deux verres de vieux bourgogne qui achevèrent de lui procurer une douce griserie.
Après le café, Raymonde et sa mère, laissant les deux hommes fumer leur cigare, regagnèrent'le salon, et quelques minutes après les sons du piano touché par la jeune fille arrivèrent mollement jusqu'aux oreilles d*Osmin« Il avait enfin réussi à mettre ses jambes à Taise et se creusait la tète pour entretenir une conversation que M. La Tremblaie laissait s'éteindre à chaque instant. Préfontaine trouvait ce soir-là au piano des sons d'une mélodie charmante, et il manifestait sa joie en battant la mesure à contre-temps. Pourtant, s'il eût été plus au courant de la musique contemporaine, l'air choisi par Raymonde aurait dû lui inspirer des craintes. Elle jouait avec une expression singulièrement ironique un motif d'une opérette en vogue, dont les paroles, si elles avaient été connues d'Osmin, l'auraient prodigieusement ébahi. C'était l'air de la Grande- Duchesse •
Dites-lui qu'on Ta remarqué,
Distingué ; Dites-lui qu'on le trouve aimable. ••]
— Une jolie musique! murmura Préfontaine en dodelinant de la tête, je ne suis pas connaisseur^ mais je n'ai rien entendu qui m'ait fait autant de plaisir.
M. la Tremblaie, qui connaissait Topérette 'et flairait une nouvelle espièglerie de Raymonde, avait d'abord froncé le sourcil ; iriais, voyant Tair naïvement émerveillé de son compagnon, il se rassura et s'inclina en signe •d'assentiment.
Une à une, les notes s'envolaient railleuses, •câlines, vibrantes, et emportaient avec elles la raison d'Osmin de Préfontaine :
Dites-lui que, s'il le voulait,
On ne sait De quoi Ton serait capable...
Osmin se leva, jeta son cigare et hasarda quelques pas dans la direction du salon. A la fin, n'y tenant plus, il regarda M. La Tremblaie d'un œil si suppliant que celui-ci eut pitié de son impatience : — Mon cher monsieur, murmura-t-il, ne vous embarrassez pas •de moi. La musique me plaît mieux d'un peu loin. Allez, je ne vous retiens plus.
Préfontaine n'avait pas attendu la lin de ces paroles pour ouvrir la porte. Il se dirigea rapidement vers le salon, dont le séparait la bibliothèque ; mais on n'est pas haut de six pieds et taillé en proportion sans avoir le pas lourd, surtout lorsqu'on est chaussé de forts
brodequins fabriqués par le maître cordon* nier' de Lamargelle. — Raymonde distingua de loin ce pas retentissant sur le parquet sonore ; elle eut le pressentiment d*un long et inquiétant tête-à-tête, ménagé entre elle et son colossal amoureux. Brusquement ses doigts s'arrêtèrent sur le clavier, et sans écouter les observations de sa mère, elle s'enfuit dans le jardin, avec lequel communiquait le salon.
Lorsqu'Osmin entra timidement, le piano ouvert vibrait encore, mais la musicienne s'était envolée ; il ne restait plus que madame Clotilde étendue dans un fauteuil et en train de feuilleter un journal de modes. La figure de Préfontaine s'allongea et prit une si comique expression de désappointement, que la dame ne put réprimer un sourire. — Ce n'était pas pour moi que vous veniez, hein? s'écria- 1elle. — Elle lui fit signe de s'asseoir près d'elle et continua : — Avouez que vous l'aimez joliment?
— Mon Dieu, oui, répondit-il après avoir soupiré, je l'aime, bien que je reconnaisse n'avoir rien en moi de séduisant : je suis pauvre, je ne sais pas parler et j'ai une taille ridicule...
— Vous êtes trop modeste, cher voisin, interrompit madame La Tremblaie ; avec votre nom et votre situation dans le pays, on peut prétendre aux partis les plus huppés. Youlezyous que je vous parle franchement ? Eh Jbien, si vous aimez Raymonde, osez le lui dire; plaidez vous-même votre cause, et vous réussirez. Seulement...
— Seulement?... répéta-t-il d'une voix anxieuse.
— Qui sait?... Lorsqu'il faudra conclure, les difficullés viendront peut-être de votre côté et non du nôtre.
— Quelles difficultés I se récria Osmin, ah!
chère dame, vous ne savez pas à quel point je l'aime. Je serais homme à déraciner la forêt de Yivey tout entière, si elle se dressait pour m'empêcher d'épouser mademoiselle
— 11 ne s'agit pas de déraciner une forêt, r^pliqua-t-elle avec un sourire insinuant, mais enûn il vous faudra sauter à pieds joints sur certains préjugés de famille et de naissance auxquels, dans votre monde, on a coutume d'attacher une importance exagérée, et cela vous sera peut-être plus difficile que vous ne pensez.
— N'est-ce que cela? dit-il avec un large»
éclat de rire, oh I oh ! je ne suis pas entiché de ma noblesse au point de m'imaginer que je me mésallie en épousant une jeune fille qui n'a point de particule. D'ailleurs, je n'ai d'au-^ tre parent qu'un vieil oncle, fort indulgent en pareille matière, car il s'est marié avec sa servante.
Cette réponse parut mettre madame Lai Tremblaie beaucoup plus à l'aise. Elle poussa, un soupir de satisfaction et reprit : — En ce^ cas, mon cher ami, permettez-moi devons répéter que vous êtes trop réservé avec Raymonde. Les femmes aiment les audacieux..
Lui avez- vous déjà parlé de votre amour?
-^ Jamais I s'écria-t-il, je ne me le seraispas permis sans votre autorisation.
— Eh bien I je vous donne carte blanche.
Parlez dès ce soir, et menez les choses rondement; vous verrez que vous n'aurez pas à vous en repentir.
— Mais, murmura Osmîn, effrayé et un peu choqué, mademoiselle Raymonde ne trouverat-ellepas cette ouverture trop brusque? J'aurais désiré qu'elle fût mieux préparée à m'entendre, et j'ai peur d'être mal reçu.
Madame Clotilde le vit décontenancé et per-
plexe, et avec cette hardiesse qui formait la trempe de son caractère, elle résolut de frapper un dernier coup destiné à terminer les hésitations de Thonnête garçon dont elle voulait faire son gendre.
— Quel amoureux transi vous êtes I s'exclama-t-elle en haussant les épaules. — Elle alla vers Osmin qui se promenait de long en large dans le salon, où glissaient les premières ombres du crépuscule : — Tenez, continua-t-elle en le prenant par le bras... Raymonde est au jardin, allez la rejoindre, et dites-lui ce que vous dictera votre cœur.
Elle Tavait conduit jusqu'au bord des massifs, où les pétunias répandaient dans la nuit leur odeur de girofle, et quand Préfontaine se retourna pour lui répondre, elle avait déjà regagné la maison.
Le grand garçon resta un moment pensif, secoua ses épaules, tira un long soupir du fond de sa poitrine et contourna rapide* ment la pelouse assombrie. 11 fureta vainement dans les allées qui s'enfonçaient, mystérieuses, sous des bosquets de sorbiers et d'arbres verts ; il visita le potager, la serre et le verger, — personne ! Comme il longeait une dernière allée riveraine du mur de clô-
ture, il vit que la petite porte donnant sur les bois était restée entr'ouverte. — Bon I pensat-il, l'espiègle aura pris la clef des champs. — Et, poussant lui-même cette porte entrebâillée, il s'engagea dans un sentier étroit et rapide, qui escaladait le coteau parmi des bouquets de trembles et d'alisiers.
. Il avait allumé un cigare et cheminait lentement, n'étant point fâché de se trouver un moment seul et de réfléchir à son aise aux singuliers conseils de Madame Clotilde. Le bon Osmin avait Fintelligence lourde, et il lui fallait longuement ruminer les choses avant de se les assimiler. Ce qu'on venait de lui dire l'avait plutôt refroidi qu'encouragé. Ce n'était pas qu'il fût collet-monté ni qu'il eût des principes rigides. Son éducation avait été toute rustique. Il avait perdu sa mère de trèsbonne heure ; son père, en vrai gentilhomme campagnard^ passait sa vie à la chasse ou- au jeu, et l'avait abandonné jusqu'à dix ans aux soins des domestiques. Un curé de village, chargé de son instruction, avait à grand peine dégrossi son esprit opaque. Dès l'âge de quinze ans, les façons et les mœurs d'Osmin s'étaient modelées sur celles des fermiers et des chasseurs avec lesquels il frayait. Il ne s'elfarou-
chait nullement d'une mésalliahcb Qt, si le cœur lui en avait dit, il aurait sans scrupule épousé la ûlle d'un bûcheron ou d*un charbonnier ; mais il avait la méfiance instinctive du paysan, et il trouvait je ne sais quoi de louche et d'inquiétant dans cette hâte avec laquelle Madame Clotilde lui jetait pour ainsi dire sa fille à la tête. Sa future belle-mère ne lui revenait qu'à moitié. Pourtant, quand le cours de ses réflexions ramenait dans son cerveau rimage de Raymondeavec sa magnifique chevelure, son corps souple, ses beaux bras attirants, il se sentait remué des pieds à la tête, sa gorge se serrait, et il était empoigné par un violent, désir de posséder à lui tout seul cette éblouissante fleur de beauté. — Après tout, se disait-il, on n'épouse pas la famille.» • Une fois que Raymonde sera ma femme, nous vivrons chez nous, et neverrons les La Tremblaie qu'aux fêtes carillonnées. Je me trouve ridicule, ma parole I II semblerait, à me voir faire le pointilleux, que je n'ai plus qu'à tendre la main pour emmener Raymonde chez moi I Mais, triple niais, songe donc combien elle est élégante, fine, spirituelle ! Une vraie duchesse! Sais-tu seulement si elle voudrait d'un rustre comme toi ?
Il en était là de ses réflexions quand il heurt» du pied une souche à demi déracinée, et, relevant la tête, il s'aperçut qu*il était arrivé à un large pâtis parsemé de touffes de genévriers et encadré dans les bois. — Diantre ! murmura-t-il, me voici déjà au Champ-Carré^ et point de Raymonde I — Le ciel fourmillait d'étoiles ; sur l'horizon plus clair, les lisières^ immobiles de la forêt détachaient leurs masses sombres. A gauche, du côté de la gorge de- Yivey, le bruit du ruisseau montait avec dessons flûtes, et de blanches buées traînantes, indiquant le cours de Teau, ondulaient comme une gaze parmi des bouleaux au feuillagefrémissant. Les regards d'Osmin fouillaient vainement la grise étendue de la friche. Tout à coup il poussa un grognement de surprise et s'arrêta net, tandis qu'un léger frisson courait le long de son épine dorsale. A deux cents, pas environ, vers l'endroit où les buées commençaient à raser la pelouse, une lueur rouge dansait derrière des genévriers, et^ s'enlevant en noir sur cette rougeur, une svel te silhouette humaine agitait sa tête, couronnée d'une auréole de petites étoiles phosphorescentes. Osmin,' superstitieux comme un franc paysan, songea tout d'abord au Folletoty ce lutin de la
montagne langroise, et ne put réprimer un mouvement d'instinctive frayeur. Gomme il était brave, au demeurant, il eut vite raison de cette première sensation de malaise et s'avança d'un pas délibéré vers les lueurs mystérieuses. Il n'était pas à moitié du chemin que Taboiement d'un chien Tavait déjà ramené en pleine réalité. En même temps, Tétrange silhouette couronnée d'étoiles s'était approchée de lui, et il reconnut Raymonde. La coquette fille avait tout simplement niché dans ses cheveux une dizaine de vers luisants, qui continuaient de jeter leurs feux verdâtres parmi les soyeuses crépelures de ses boucles abondantes. — Gageons que je vous ai effrayé, s'écria-t-elle en riant.
— Efirayé, non, répliqua- t-il, mais troublé... Vous êtes belle comme une fée.
— Venez, continua-t-elle, j'étais entrain de me faire tirer la bonne aventure... Croyezvous aux sorciers, monsieur de Préfontaine ?
Elle l'amena encore tout ébahi près d'un
feu de pâtre, où se tenait enveloppé dans sa
^^-ItïSôïïsîîï^un paysan maigre et dépenaillé
dans lequel Osmin reconnut le berger de Vi-
vey. — Hé l c'est Trinquesse, dit-il en riant à
son tour, bonsoir, vieux I... Les juges de Langres ne vous ont donc pas encore dégoûté de votre métier de sorcier ?
Le berger souleva son feutre à larges bords, y et imposant silence à son chien : — Les juges
ne changeront pas ce qui est, monsieur de Préfontaine, murmura-t-il, tandis que sa face plissée de rides grimaçait un sourire et que ses petits yeux malins dévisageaient le jeune homme : ils n'empêcheront pas les lignes de se croiser dans le creux des mains ni les étoiles de se marier dans le ciel. Et si les signes célestes ont des correspondances avec les signes de la main, qu*y peuvent les juges ?.. Eh ! eh I répondez, vous qui êtes un monsieur et qui avez été aux écoles !.. Voyez-vous, les signes sont muets ou raisonnables suivant qu'on a le don de les faire parler, et qui possède le don sait bien des choses que les juges ne connaîtront jamais... Haï haï j*ai dit à plus d'un des pensées qu'il croyait enfermées à clef aumitan de son cœur I
— Le fait est, ajouta Raymonde, que Trinquesse m'a conté des choses qui me renversent... A votre tour, monsieur de Préfontaine, donnez-lui votre main
— Volontiers, répondit-il en s'agenouillant
dans l'herbe ; voici ma main, mon brave, et la pièce d'argent blanc avec... Dites-moi si j'aurai ce que je désire ?
Le berger jeta une poignée de ramilles sur le feu qui se ranima, et prenant la large paume d'Osmin, l'étudia minutieusement aux lueurs du brasier. Raymonde s'était assise sur une pierre, le front dans ses mains. Autour d'eux, on n'entendait que le lointain murmure du ruisseau, et parfois lavoix chevrotante d'un mouton qui se réveillait dans le parc voisin et jetait un bêlement plaintif à travers la nuit.
— Ouais I commença Trinquesse, voici un doigt annulier qui ne portera pas d'anneau de mariage, et cette croix sur le mont de Saturne annonce des déboires d'amour... Vous ne vous marierez point, monsieur de Préfontaine.
— Plaît-il ? grogna Osmin, fort mécontent de ce début.
— Apaisez-vous, poursuivit le berger, vous n'en serez^çiie plus malheureux... Votre ligne de vie est claire, saine et rubiconde, vous vivrez longtemps en joyeuse humeur, avec bonne table et bon feu...
Raymonde éclata de rire. — La peste ! dit Osmin, humilié de la gaîté de la jeune fille et du peu glorieux horoscope formulé par Trin-
quesse, vous n'y entendez rien, vieux farceur, et je suis bien bon d'écouter vos daillerte Ss^ Il se fait tard, mademoiselle Raymonde, si nous laissions le bonhomme à ses moutons ?
Raymonde fit un signe d'acquiescement, et ils prirent congé de Trinquesse. La jeune fille, relevant avec un joli geste ses longues jupes qui traînaient dans la rosée, se mit à marcher d'un pas net et bien détaché, serrant autour de sa taille cambrée un petit châle de laine, et redressant avec crànerie sa tôtè toute scintillante de vers luisants. Osmin se tenait silencieux à son côté, d'un air déconfit, mâchonnant entre ses lèvres un brin de sauge arraché au gazon pendant la consultation du berger. Le malencontreux pronostic de Trinquesse avait troublé le bel ordre du discours qu'il s'était proposé d'adresser à Raymonde, et il ne savait plus par où commencer. Pour achever de l'intimider, la lune se leva au-dessus des bois et jeta des nappes bleuâtres sur la friche du Champ-Carré où les grillons poussaient en chœur leurs petits cris qui semblaient à Osmin autant de grêles éclats de rire. — Cette grande clarté ne me va pas, pensa- t-il, je parlerai quand nous serons sous bois.
Quant à Raymonde, rassurée par la réserve
de son amoureux, elle avait repris tout son aplomb. — Vous ôles taciturne, dit-elle à Osmin; moi, tout au contraire, cette lune me met en gaîlé. La nuit, dans les bois, toutes les vieilles chansons de ma nourrice me re« Tiennent aux lèvres, et il faut que je chante. — Et brusquement elle entonna de sa voix chaude et vibrante une ballade rustique qui rendit un peu de courage à Préfontaine. Ses dernières hésitations se fondaient à mesure que les paroles s'envolaient dans Tair sonore. C'était un vrai chant de sirène, et Osmin eût suivi jusqu'au bout du monde la charmeuse qui lançait d'une voix mordante et pourtant si câline ces quatre vers :
L'amour, l'amour qu'on aime tant, Est comme une montagne haute; On la monte tout en chantant, On pleure en descendant la côte...
Us descendaient, eux aussi, la rampe qui aboutissait à la porte du jardin ; à chaque pas se raccourcissait le terme de la promenade, et à mesure diminuait la chance qui avait été donnée à Osmin de déclarer ce soir-U son amour. — N'est-ce pas que cet air est joli?
murmura la chanteuse en levant vers son co-
lossal compagnon sa tète ébouriffée, où les vers luisants ne jetaient plus qu'un éclat affaibli, mais où en revanche deux yeux ensorcelants étincelaientau clair de lune.
Osmin ne put résister à ce regard. Il fit une brusque volte-face, et s*adossaxit à un poirier sauvage qui avait poussé au beau milieu du sentier : — Mademoiselle Raymonde, commençat il d'une voix étranglée par Témotion, jevous aime bien I et malgré ce qu'a dit ce vieux fou de berger, je me crois d'étoffe à faire un bon mari... Auriez-vous delà répugnance à vous appeler Madame de Préfontaine..?
Elle recula, visiblement décontenancée par cette déclaration à brûle pourpoint, baissa les yeux, regarda entre ses cils la mine anxieuse de ce grand garçon qui lui barrait le passage, et dont le visage était illuminé par un rayon de lune, puis elle se mordit les lèvres et chercha s'il n'y aurait pas moyen de fuir en se lançant en plein taillis ; mais de chaque côté le fourré était épais, et Osmin tenait toute la largeur du sentier... Il fallait répondre et elle demeurait sans voix.
— Vous gardez le silence, murmura-t-il ; ma brusquerie vous a effrayée?
— Un peu, répliqua-t-elle en essayant do
plaisanter... C'est la première fois qu'on m'honore d'une pareille demande, et j'en suis tout ébaubie.
— Je sais mal m'y prendre... J'aurais dû vous dire d'abord que madame votre mère connaît mon désir, et que c'est avec son agrément queje mepermets devons poser cette question.
Comme elle restait silencieuse, il reprit :
. — Je conviens que c'est hardi de ma parU.»
Je ne suis pas un parti brillant, et je ne m'abuse pas sur mes avantages personnels.
Cet humble et honnête aveu eût mérité au moins un mot aimable ; Raymonde le sentait, et rien ne lui venait aux lèvres qu'une petite moue boudeuse, qui lui allait d'ailleurs à ravir. Elle roulait et déroulait autour de ses mains les bouts de son châle de laine.
— Je suis gauche et déplaisant I soupira Osmin désappointé.
— Je ne dis pas cela 1 s'écria-t-elle enfin après un long effort ; mais... mais je n'ai jamais songé au mariage... Il me semblait toujours que j'aurais bien le temps d'y penser quand je serais plus vieille.
— A cinquante ans, par exemple I fit-il avec un gros rire.
— Non, mais dans une couple d'années, au
plas tôt. Après tout, j*ai dix-huit ans à peme»
— Rassurez-vous, murmura-t-il mélancoliquement, je ne veux point vous mettre le pistolet sur la gorge... Je vous donnerais du temps. Dites-moi seulement que tous essaierez de vous apprivoiser à l'idée d'être ma femme, si étonnant que cela vous paraisse tout d'abord.
Elle le regarda de nouveau entre ses long»
cils, et le voyant carrément accoté à son arbre, bien résolu à ne point bouger avant d'àvoir reçu satisfaction, elle poussa un soupir r — De sorte, insinua-t-elle, que si je consentais à essayer, vous me laisseriez le temps de la réflexion ?
— Je vous le promets.
— Et ensuite, poursuivit-elle avec un provocant sourire, si, après avoir tout fait pour essayer, je ne me décidais pas?...
Osmiû baissa le nez sans répondre.
— Vous ne manqueriez pas, s'écria-t-elle,.
de le crier sur les toits et de me traiter de fieffée coquette !
— Non, dit-il en relevant bravement la tête, je maudirais ma mauvaise chance et je m'éloignerais, vous aimant et vous estimant toujours.
RAYMONOE. 53
Les yeux d'Osmin étaient devenus humides.
Râymonde semblait touchée et impatientée à la fois ; elle battait nerveusement la terre du talon de sa bottine. — Je vous ennuie, fit piteusement Préfontaine, vous voudriez bien être débarrassée de moi ?
— Non.., seulement il esttard, et on sera inquiet à la maison.
— Pardon d'avoir si mal choisi mon heure...
Mais je souffrais trop de me taire... Vrai, j'en maigrissais 1
Elle sourit et mesura la haute carrure du géant d*un regard malicieux qui semblait dire :
— Il n'y paraît guère I
— Je n'ai pas eu le courage d'attendre à demain, continua-t-il, j'ai voulu connaître ma sentence dès ce soir... Et avec tout cela, je ne la connais pas ; je ne sais pas encore si vous m'aimez un peu ou si vous me haïssez.
— Je ne vous hais point, répliqua-t-elle, tout comme Ghimène, mais avec moins d'enthousiasme. Son embarras redoublait ; Osmin avait fait un pas en avant et avait saisi les doigts de la jeune fille dans sa forte main.
— Dites-moi oui ou non , murmura-t-il.
En sentant ses doigts prisonniers da^.s ceux
du sentimental Préfontaine, elle jeta à droite
et à gauche un regard désespéré. Incertaine de ce qui allait suivre, effarouchée, agacée, elle marmotta précipitamment: — Eh Dien, oui, oui! — Et profilant de ce qu'Osmin en se déplaçant avait laissé un petit espace libre entre Tarbre et le taillis, elle lui glissa entre les doigts comme un lézard, dévala rapidement jusqu*au bas de la rampe, et saisit en toute hâte la poignée de la petite porte...
Pourtant, voyant sa retraite assurée, elle eut comme un remords de sa cruauté, et avant de disparaître : — J'essaierai ! s'écria-t-elle de sa voix vibrante, à demain ! — Et la porte se referma.
• u Mieux vaut, dit le livre des Proverbes^ être convié de bon cœur à un simple repas d*herbes, que de mauvaise gr&ce à un festin de bœuf rôti. » — Osmin n'était pas de Tavis du roi Salomon, car malgré la grise mine et les façons embarrassées de Raymonde, il avait pris ses réponses évasives pour un bel et bon engagement. Fort de la ratification de Madame Clotilde et de M. La Tremblaie, il se regardait comme un fiancé en titre et faisait sa cour avec ferveur. Raymonde, moitié par obéissance, moitié par désœuvrement, acceptait sans trop de rebuffades les hommages de son amoureux. Quand on vit dans un pays perdu où les adorateurs ne poussent pas précisément comme des champignons, il y a toujours une secrète douceur à se sentir adorée, même d'ui; homme qu'on n'aime pas. A dix-huit ans, à défaut de Tamoureux on aime l'amour,
on trompe son cœur comme on trompe sa* faim par toute sorte de faux semblants.
Raymonde se divertissait à sentir cette plaisante odeur qui émane d'un cœur sincèrement épris. Si grossier que fût le vase, le parfum n'en fleurait pas moins agréablement, et ses délicates narines roses ne dédaignaient pas de le respirer de temps à autre. Elle accueillait les tendresses d'Osmin de Tair bénévole d'une reine qui croit que tout lui est dû, sans se douter que ses sourires étaient considérés par Préfontaine comme autant de billets qu'il se promettait bien de présenter à l'écbéance; mais tes filles coquettes, de même que les emprunteurs, croient que l'échéance n'arrivera jamais. Elle avait du temps devant elle, on lui avait promis de ne pas la presser, et le terme du mariage était dans un lointain si brumeux qu'elle le perdait de vue à chaque instant.
Osmin, au rebours, envisageait ce terme bienheureux comme une blanche statue souriante, solidement assise à l'extrémité d'une verte avenue dans laquelle il faisait un pas de plus chaque jour. Il prenait ses mesures en conséquence et il avait déjà installé des ouvriers dans son pigeonnier de Làmargelle, afin.
BAYMONDE. 57
que la vieille demeure eût une phys'onomie plus gaie, et que Raymonde y trouvât un nid convenable, lorsqu'elle se déciderait à Thabiter. — Tout sera bientôt prêt et arrangé à souhait, dit-il un soir à Madame Glotilde, je n*ai plus à m'occuper que d'une formalité indispensable ou plutôt d'une corvée, puisqu'elle me forcera à m'absenter pendant quelques semaines. Je vous ai parlé d'un vieil oncle qui habite à quarante lieues d'ici, dans le Morvan ; je suis son filleul et son unique héritier, mais il a épousé sa gouvernante, une madrée paysanne qui tirerait volontiers à elle toute la couverture, si je n'y mettais le holà. Aussi vais-je tous les ans, à l'ouverture de la chasse, passer six semaines avec le bonhomme. Il est quinteux, et, si je ne lui soumettais pas tout d'abord mon projet de mariage, il serait capable de me jouer un tour dans son testament.
Je vais l'aller voir et je profiterai de ma visite pour lui demander son consentement. A mon retour, j'espère que nous fixerons le jour de la noce.
Raymonde apprit sans grand émoi la nouvelle de ce voyage ; Tidée de vivre quelques semaines sans avoir Osmin planté sans cesse à son côté ne lui parut pas trop insupporta-
QJtÀ
ble. La veille ùa jour fixé pour le départ, elle n'en fit pas moins joyeusement sa chevauchée à travers bois, revint de bonne humeur, déjeuna de bon appétit, et, pour jouir plus à Taise des douceurs de la sieste, s'alla reposer dans un hamac qui se balançait au fond du jardin, à l'ombre de deux vigoureux platanes. De là elle voyait à cent pas le ruisseau glissant comme une couleuvre entre les oseraies, puis les maisons du village dont les cheminées envoyaient toutes dans la même direction leurs colonnes de fumée. Les coqs se répondaient d*un bout de la rue à Fautre, les fléaux dans les granges battaient les gerbes alternativement; plus haut, sur le grand plateau qui domine Vivey et où les dernières vagues de la forêt viennent expirer^ les alouettes chantaient au-dessus des chaumes. La jeune fille suivait de l'œil leur vaetrvient. Elles montaient en droite ligne dans le bleu, s'y perdaient gazouillant toujours^ puis se laissaient tomber perpendiculairement et tout d'un trait ; d'autres leur succédaient, la musique aérienne et berceuse ne cessait jamais. Les paupières déjà mi-closes, l'esprit à demi submergé par le rêve, Raymonde savourait avec volupté ce moment délicieux qui précède
le sommeil, où la réalité des objets 8*effâce, où il ne surnage plus des choses que la musique et le parfum. Elle entendait les alouettes lui chanter : — Osmin s'en va. — L'écluse du moulin répétait : — Il part demain ; — et les cloches de midi semblaient ajouter : — Bon voyage I... — Puis ses yeux se fermèrent tout à fait, elle né distingua plus rien et se plongea dans le sommeil.
Elle rêva d'une longue allée, se prolongeant à travers une futaie de hêtres et de tilleuls; tout au fond, Osmin galopait sur son cheval pie. La bête et le cavalier ne formaient déjà plus qu'un seul point dans l'éloignement, et, sans plus se soucier d'eux, Raymonde s'a* musait à cueillir un bouquet parmi de hautes digitales qui semblaient tendre vers elle leurs corolles pareilles à des doigts empourprés.
Tandis qu'elle composait sa gerbe, du milieu de la futaie une voix chantait, une voix mâle et caressante, forte et tendre en même temps. Elle était sous le charme ; l'herbe paraissait plus verte, les odeurs plus pénétrantes, à mesure que s'élevait cette voix magique. To«it à coup le galop du cheval, retentissant de nouveau, se rapprochait rapidement, et le rire d'Osmin, ce rire énorme et assourdissant
60 RAYMDNDE.
étouffait la voix de rinconnu et rompait Fenchantement...
Une pluie de feuilles de roses tombant siu* son visage et sur son cou la réveilla en sursaut, et à peine ses yeux furent-ils entr'ouverts qu'elle aperçut Osmin debout devant elle et riant aux éclats. — La plaisanterie est mauvaise I s'écria-t-elle en frottant ses paupières alourdies avec le geste dépité et gracieux d'un enfant dont on interrompt le premier sommeil ; y a-t-il longtemps que vous êtes là?
— Un gros quart d'heure, répondit-il.
— Et vous ne disiez rien? reprit-elle furieuse. — Elle s'aperçut que sa robe, soulevée par le mouvement du hamac, laissait voir la naissance de ses jambes chaussées d'un fin bas de soie à rayures blanches et bleues ; son courroux redoubla, et, ramenant précipitamment ses petits pieds sous sa jupe : — C'est une trahison, continua-t-elle ; regarder dormir quelqu'un, c'est aussi mal que d'écouter ans portes. Pourquoi ne m'avez-vous pas réveillée sur-le-champ?
— Je m'en serais bien gardé ! Vous dormiez trop joliment et j'étais trop heureux de pouvoir vous admirer à mon aise. D'ailleurs vous aviez l'air de faire un si charmant rêve I
— Point, interrompit-elle, je rêvais devons.
— Vraiment 1 s*écria Osmin, trop enchanté de cette réponse pour discerner ce qu'elle avait d'impertinent. — Il prit un siège rustique et s*assit près du hamac, de sorte que «a tête se trouvait de niveau avec celle de Raymonde. — J'arrive de Langres, ajouta-til, et je n'ai pas voulu passer devant votre porte sans entrer. Songez que je pars demain, mademoiselle Raymonde... Comme le temps va me durer là-bas, près de mon ennuyeux parrain I
— Est-ce que c'est lui, demanda-t-elle ironiquement, qui vous a gratifié du nom d'Osmin ?
— Nenni, répondit-il, ce nom est dans la famille depuis la troisième croisade. Mon an* cêtre, Huon de Préfontaine^ étant prisonnier d'un musulman nommé Osmin, séduisit par sa bravoure la fille de ce mécréant. Elle lui proposa de le faire évader, à la condition qu'il l'emmènerait avec lui. Mon aïeul était aussi pieux que brave, il refusa net, comme comme vous pensez bien, et le père, qui sut la chose, en fut si touché qu'il le renvoya sans rançon, à la condition que le baron de Préfontaine et tous ses hoirs à perpétuité
donneraient à leur aîné le propre nom de ce mauricaud.
— De sorte, dit-elle en clignant les yeux, que, si vous avez un garçon, il s'appellera Osmin. Oh I ça, jamais, par exemple !
Cette protestation indignée impliquait tant d'agréables hypothèses, et faisait venir si délicieusement Teau à la bouche du sire de Préfontaine qu'il se sentit prêt à abandonner lâchement toutes ses vénérables traditions de famille. — Il s'appellera comme vous voudrez, répliqua-t-il, la mine épanouie, tant pis pour le Sarrasin !
Elle tourna brusquement de l'autre côté du hamac sa tête dédaigneuse, et une légère nuance rose courut sur son teint blanc. — Mademoiselle Raymonde, continua le géant en posant sa lourde main sur le bord du hamac, qui se mit à osciller comme un pendule, vous penserez un peu à moi quand je serai là-bas ?
Point de réponse. — Promettez-moi au moins de ne pas penser à un autre...
Le visage de la jeune fille se montra de nouveau entre les mailles du hamac, et elle regarda railleusement Osmin entre ses cils :
— Qui sait? répliqua-t-elle, j'essaierai peut-
être de troubler le cœur du garde champêtre ou du maître d*école? Ce pays-ci offre tant de ressources I
— N'importe I je ne dormirai pas tranquille* Vous êtes si séduisante et je le suis si peu. — Aussi, balbutia-t-il en tirant de sa pocbe un écrin de velours grenat, je vous demande comme une grâce de porter en mon absence ce bracelet que j'ai pris à Langres pour vous.
Elle fit volte-face et ses yeux se fixèrent curieusement sur récrin entr'ouvert, qui laissa voir un porte-bonheur dont le cercle émaillé était orné d'une pensée avec ces mots : pensez à moi, gravés en or sur l'émail noir. Le tout constituait un bijou d'un aspect lourd et d'un goût douteux.
— Où avez-vous déniché cela? murmurat-elle du bout des lèvres.
— Il vous plaît, n'est-ce pas? s'écria le brave Osmin ; permettez que je l'attache moimême et promettez-moi de ne plus le quitter.
Raymonde tendit nonchalamment son bras; il y agrafa le porte-bonheur, puis, s'inclinant vers ce bras blanc et potelé, il y mit respectueusement ses lèvres. -* Maintenant, soupira-t-il, je retourne moins inquiet à Lamargelle. Demain mon domestique me mènera
Jji^
avec Pîgeau jusqu'à Latrecey, où je prendrai le train. Nous passerons devant la Maison Verte à neuf heures. Ne me ferez-vous pas un bout de conduite?
Elle le lui promit, et il s'en alla demi-joyeux et demi-mélancolique.
Le lendemain, quand le modeste équipage traîné par Pigeau tourna Tangie du moulin de Yivey, Préfontaine vît une jupe d'amazone flotter entre les tilleuls de la Maison Verte, et entendit le galop d'un cheval. Une demiheure après, Raymonde et lui couraient de compagnie sur le chemin d'Âuberive. Après avoir traversé le bourg, ils prirent la route qui suit le cours de l'Aube et parfois surplombe à pic au-dessus de la rivière. En cet endroit, l'Aube, encaissée entre des collines boisées, décrit de brusques circuits à travers un terrain bossue et pierreux. Au pied de l'un de ces tertres rocailleux, une forge abandonnée dresse la carcasse noircie de ses bâtiments en ruine, et sur la plate-forme du mamelon une vieille maison basse, maussade, trapue et flanquée d'une tourelle carrée à deux étages, se proflle sur le fond vert des bois, en face de la route dont elle n'est séparée que par le profond encaissement de la rivière. Quand
Raymonde et Osmin arrivèrent en vue de cette habitation isolée, la jeune fille considéra la forge en ruine et la maison à tourelle dont la mine rébarbative faisait tache dans l'ensemble riant de la vallée. — Qu'est-ce que cette bâtisse ? demanda-t-elle à Préfontaine.
— Ça, c'est Le Chânois, répondit- il; le propriétaire est un original nommé M. Noël, qui y vit seul comme un hibou dans le creux d'un arbre mort.
— Le nid est fait à souhait pour l'oiseau I dit dédaigneusement Raymonde, — • et ils trottèrent de nouveau jusqu'à l'endroit oîi la route de Latrecey s'embranche dans la vallée de TAube, et où la jeune fille prit congé de son fiancé avec une rapide poignée de main.
Elle revint sur ses pas au galop ; mais quand elle fut en face du Ghànois, elle s'arrêta pour examiner l'habitation dont la physionomie revêche l'avait frappée. Au même moment, un chien au poil fauve s^élança dans le jardinet qui précédait la maison et salua Raymonde par de longs aboiements rameurs. ^
— Eh bien l Vagabonde, à qui en as-tu ? s'écria de l'intérieur du logis une voix grondeuse, ne pourras-tu jamais tenir ta langue?
— Et M. Noél, vêtu de sa redingote verdâtre,
parut sur la terrasse. Dès qu'il eut jeté les yeux sur la route et aperçu l'amazone chevauchant sur son cheval au poil bourru, il poussa à son tour un grognement : — Ah I ah ! i tu Tas reconnue, toi!... Rancune de femme
est plus vivace que chardon et ortie. Allons, rentre I Quand tu gronderas?... le passé est le passé, et mieux vaut n'y plus songer...
Vagabonde, le poil encore tout hérissé, lança un dernier aboiement sec dans la direction de la route, et suivit en maugréant son maître dans la pièce du rez-de-chaussée qui servait à la fois de Balle d'étude et de cuisine. Cette salle, avec un retrait contigu transformé en bibliothèque et une chambre à coucher pratiquée dans la tourelle, composait toute la partie habitable du Ghânois ; le reste était abandonné aux rats et aux chauves -souris. Les petits carreaux verdâtres de la fenêtre encombrée de livres éclairaient mal le pavé disjoint, la haute cheminée noircie, la huche ventrue et l'horloge dans sa longue caisse de bois. Aux solives enfumées pendaient des bottes d'oignons, de jaunes épis de maïs et de longues franges de haricots desséchés dans leurs'gousses entr'ouvertes. Un mince filet de soleil, pé- .. nétrant par la porte entre-bâillée, jetait dans
ce clair-obscur un long trait d*or J^usqu'au bord de la table où M. Noël était en train d'éplucber des légumes. Le bonhomme n'avait pas de domestique. Il faisait lui-même son ménage et son lit, et ne souffrait pas qu'une femme mît les pieds dans sa chambre. — Ces créatures là, disait- il brutalement, n'apportent dans un logis que des puces et de mau- CA^ . vaises raisons. — Une vieille fermière du voisinage avait seule Tautorisation de venir tous les huit jours déposer sur la huche le pain et les provisions de la semaine. M. Noël se chargeait du reste, et, pour le quart d'heure, il était occupé à préparer son pot-au-feu. Pendue à la crémaillère, la marmite commençait à chanter sur les tisons, et un corbeau apprivoisé surveillait l'ébullition de l'eau en sautillant devant les chenets avec de comiques dodelinements de tête.
Ce corbeau était Tune des constantes préoccupations de Vagabonde. La chienne et lui vivaient sur le pied d'une paix armée, se tolérant .mutuellement, mais ne cessant de comploter chacun en son par-dedans de petites niches machiavéliques à l'adresse du confrère Vour . le moment, le corbeau lorgnait un morceau de pain sec tombé aux pieds de M. Noël^ et il s'en
était approché en tapinois ; déjà il le secouait dans son bec avec des mines voluptueuses, quand la chienne, qui feignait de dormir, se précipita d'un bond sur le croûton, le couvrit de ses deux pattes de devant et s'accroupit erk répondant par des grognements sourds aux coups de bec désespérés de mattre corbeau.
— Est-ce fini? cria M. Noôl impatienté, engeance hargneuse et jalouse, tu as tous le& défauts de tes pareilles... Leur malicieuse carcasse héberge tour à tour les sept péchés capitaux... Tu détestes le pain sec, tu ne le mangeras pas ; mais tu t'en moques, pourvu que tu fasses le mal d'autrui, mauvaise bête \
— Il lui arracha le croûton des pattes et le porta lui-même au corbeau, qui s'était réfugié sur la huche. Au même moment, la porte fut poussée par une main robuste, et le garde général Yerdier parut sur le seuil ensoleillé. Le vieux forestier s'avança rayonnant, comme s'il eût emporté avec lui un lambeau du rutilant soleil qui flambait au dehors.
— Bonjour, monsieur Noël, s'écria-t-il en agitant une lettre au-dessus de sa tête,, bonne nouvelle I... Notre Antoine arrive.
Le bonhomme répondit par une exclama* tion joyeuse. — Les bonnes nouvelles sont
des oiseaux rares, dit -il sentencieusement, surtout pour moi !. . . Mais celle-ci me ragaillardit. . . Je vais donc le retrouver grand garçon et déjà un maître homme I Savez-vous que voilà sept ans que je ne l'ai vu ?
— Ëhl oui, sept ans, c'est un long bail
quand on n'a qu'un enfant. A la maison, on languissait aussi après lui, et, quand j'ai annoncé la chose à la ménagère, elle a failli se pâmer... Depuis hier soir, elle est comme une poule qui a perdu ses poussins, allant et venant de la cave au grenier, et mettant la maison à l'envers pour installer son Antoine.
— La lettre I la lettre I s'écria M. Noël avec impatience, voyons son style, à ce savant I
— Voici I reprit Verdier, ayant au préalable ajusté des lunettes sur son grand nez maigre. — a Mon bon père, je puis enfin disposer de trois mois et je veux vous les donner tout entiers. Avant huit jours, je serai au pays. Je me fais une fête de vous embrasser à mon aise et de revoir ma maison, mes bois, toutes ces bonnes choses qui me manquent depuis si longtemps.
A la seule idée du voyage, je danse dans ma ch^imbre comme un enfant. J'ai besoin de me tâter le menton et de sentir ma barbé pour me rappeler que je suis maintenant un
garçon sérieux... Sept ans sans vous voir, sans respirer Taîr de notre forêt, savez-vous que c'est dur?... Et pourtant, je ne regrette pas ce temps-là, puisqu'il m*a permis de travailler à devenir un hommie et à vous donner un peu de satisfaction, à vous tous qui vous êtes donné tant de peine pour moi. Quand je parle de vous, j'y comprends aussi mon cher maître, M. Noël. N'est-il pas de la famille?
Allez lui annoncer mon arrivée, et sondez-le adroitement ainsi que ma mère, pour savoir ce que je pourrais leur rapporter de Paris, qui leur lit plaisir... » Bigre! murmura M. Verdier en s*interrompant, j'aurais dû sauter cette ligne-là. Adieu la surprise !
— C'est bon I grogna M. Noël, répondez-lui
que jen*ai besoin de rien. — Il passa le dos de
- sa main sur ses paupières et parut furieux de
'^' / les sentir humides. — Cette maudite cheminée
.cY I ne tire pas, reprit-il, et la fumée vous pique
les yeux; ne trouvez -vous pas, Verdier?...
. Il détournap4a tête et aperçut la chienne qui
avait volé de nouveau le croûton de maître
Jacques. — Ah I mauvaise, tu n'as pas voulu
avoir le dernier, et tu es venue à tes fins...
Toutes les mêmes, monsieur Verdier, toutes
les mêmes I
— Bonjour, Bernard, quand partons-nous?
— Diantre, jeune homme, vous êtes vif comme u n yerrfgrf f (l^'^^rH yArt), répondit le
conducteur qui faisait le service de Langres à Auberive ; cinq heures viennent à peine de sonner à Saint-Mammès, et je ne démarre pas avant six heures... Eh! mais, ajouta-t-il en montrant hors de la putache sa rougeaude figure ensommeillée, c*est-il vous monsieur Antoine?... J'avais bien dit que quand vous reviendriez, vous auriez de la barbe au menton ; je ne vous reconnaissais pas tout d'abord» tant vous êtes renforci et embelli I
Antoine Verdier était en effet un beau garçon de trente ans, svelte de taille, large d'épaules, ayant le teint olivâtre, une barbe noire bien plantée, le visage à la fois sérieux et ouvert. Deux détails frappaient surtoutdans sa figure expressive : les yeux allongés et
demi- voilés, d'où jaillissait ua regara caressant et pénétrant, et le front haut, large, in-» telligent, coupé verticalement entre les sourcils par trois légères rides qui indiquaient Thabitude de la réflexion et de Tobservation. Sa parole nettement articulée et pourtant douce, ses gestes sobres et énergiques annonçaient une nature bien équilibrée et un homme déjà maître de lui.
Il se promena un moment devant l'auberge où la voiture, non encore attelée, stationnait sous le porche de l'écurie. Les matinales lueurs d'une belle journée de la fin d'août commençaient à éclairer la rue déserte, et l'on entendait sonner la diane dans les casernes de la citadelle. — Je vais toujours en avant, dit brusquement Antoine au conducteur, et je vous laisse le soin de mes bagages, Bernard... Nous nous retrouverons à la montée de Pierrefontaine.
Il traversa la ville endormie, descendit la montagne par un ^eiiij^aiMJonjim aboutissait au chemin de Noidant, et suivit d'un pas allègre la route herbeuse et imprégnée de rosée. On sentait qu'il était heureux rien qu'à la façon dont il marchait en brandissant sa canne. Il regardait d'un air souriant le ciel
couleur de perle où le soleil n'avait pas encore paru, et où la lune montrait sa pâleur de médaille effacée ; il écoutait le réveil des alouettes et se rappelait combien de fois, lorsqu'il était au collège de Langres, il avait pris ce chemin, le samedi soir, pour aller passer en famille son congé du dimanche. Les fermes éparses dans les champs moissonnés, les huttes des cantonniers, les petits villages aux toitures de pierres plates, défilaient devant lui comme de vieux amis bienveillants. Il allait, et Tenivrement du retour, uni au charme de cette claire matinée, le possédait davantage à chaque pas. Quand il eut dépassé Perrogpey, et qu'au soleil levant il vit les masses verdoyantes de la forêt moutonner devant lui, son cœur ne fit qu'un saut, sa gorge se serra et des larmes lui vinrent aux yeux. --- Foin de Bernard I s'écria-t-il, je serais un naïf de l'attendre et de m'enfermçr dans sa: patache, tandis que je puis tout à mon aise marcher sous bois jusqu'à Âuberive... •
Au lieu de descendre vers Pierrefontaine, il prit lestement l'ancien chemin des Romains et atteignit en quelques minutes la lisière de la forêt. Là s'élève un antique tamulus çelti<|ue, qu'on nomme lefeu de la Motte ^ et où il ae
reposa un moment avant de continuer sa route. A ses pieds, dans un creux de ravin, la source de l*Aujon modulait ses premiers gazouillements, et, au loin, tous les coqs de la ferme de Grilley s*égosillaient. Que de fois, aux vacances, Antoine était venu s'asseoir dans la grande herbe du tumulus pour s*y absorber dans la lecture d*un vieux volume tout plein de l'histoire des Hommes célèbres IVàvîois il s'arrêtait au bas d'une page, et la tète montée par les aventures qu'il avait lues^ il prêtait l'oreille et il lui semblait que les fées de la forêt s'éveillaient autour du vieux tertre celtique pour lui prédire de triomphantes destinées. Les vertes retombées des hêtres se balançant sur son front, avaient l'air de lui murmurer en sourdine : « Toi aussi, tu auras de la gloire ! » La gloire, il ne la possédait pas encore ; dans la carrière qu'il avait choisie, la notoriété n'arrive que lentement; mais son chemin du moins était frayé, les broussailles et les fondrières étaient maintenant derrière lui; on citait avec éloge ses premières découvertes, on vantait la sûreté de ses observations physiologiques, et surtout ce don de l'intuition, ce je ne sais quoi qui fait d'un savant un trouveur, c'est-à-dire presqu'un poète. Et
il était jeune ; il avait en réserve une longue suite d'années fécondes. Il se sentit pénétré d'un sentiment de gratitude. Encore un peu, fy et il aurait baisé pieusement le sol de la forêt, cette terre natale qui, pendant des siècles, avait nourri les obscures générations de paysans d*où il était sorti.
Il entendit la voix grêle de Thorloge de Perrogney sonner neuf heures. — Égoïste, se dit-il, tandis que tu Vamuses à rêvasser, ta brave femme de mère compte peut-être les minutes. Bernard arrivera sans toi, et toute la famille séchera d'inquiétude. Allons, en route I
Il prit son bâton, se laissa couler au bas du tumulus et marcha rapidement sous les arbres. Il avait déjà traversé un bon quartier de forêt, lorsqu'en coupant obliquement un carrefour, il aperçut au fond d*une tranchée transversale un épais nuage de fumée. Il lui sembla même distinguer une vague forme d*homme ou de femme qui faisait des signaux.
— Hein I qu'est-ce qui brûle là-bas? se demanda-t-il, et il s*était déjà engagé spontanément dans la tranchée, quand un hopl lancé par une voix sonore et envoyé évidemment à son adresse lui fit doubler le pas.
A mesure qu'il avançait, lès objetis devenaient plus précis. Il distingua bientôt un attelage immobile au milieu de la tranchée : un garçon d'une quinzaine d'années aliail précipitamment dii chariot àla berge du chemin, y puisait de Teau dans son chapeau de feutre, grimpait sur Tune des roues, vidait sur les matériaux fumants ce seau improvisé, puis recommençait son manège. Au bord du talus, un petit cheval, la bride sur le cou, tondait sans façon les pousses des hêtres, et au milieu du chemin une jeune fille aux cheveux d'un blond ardent, relevant d'une main sa jupe d'amazone, agitait l'autre en l'air pour inviter Antoine à se hâter. — Arrivez vite, monsieur 1 lui cria-t-elle dès qu'il fut à portée, ce garçon perd la tête, et son chargement de charbon va flamber, si on ne lui vient en aide.
En effet, dans la longue banne, pleine jusqu'aux bords, on entendait de sourds crépitements. On avait sans doute chargé le charbon avant qu'il fût complètement éteint, et une fois en route, le courant d'air avait suffi pour tout rallumer. La jeune fille avait été attirée par la fumée et les cris du conducteur, qui s'arrachait les cheveux, ne sachant plus à quel saint se vouer. — C'est moi, dit-
elle, qui lui ai donné l'idée de s'arrêter près de la source et d'y puiser de l'eau avec son chapeau.
— Malheureusement, répondit Antoine en considérant avec surprise sa jolie interlocutrice, qui n'était autre que Mademoiselle La Tremblaie, ces quelques gouttes d'eau ne servent guère qu'à alimenter la combustion; il faudrait jeter bas une partie du charbon et répandre sur le reste de la terre mouillée... Est-ce que la vente des charbonniers est loin d'ici? demanda-t-il au charretier affolé.
— A une bonne demi-heure, monsieur.
— Cours prévenir les charbonniers, dis-leur d'apporter un seau, des pelles et un pic. Pendant ce temps, je verserai de l'eau sur la banne.
— Monte surmon cheval, s'écria Ray monde, tu iras plus vite.
Le garçon ne se le fit pas répéter; il tendit à Antoine son feutre mouillé, se jucha sur le dos du petit cheval et le lança dans la direction de la vente.
— Puis-je être bonne à quelque chose? reprit Raymonde quand elle fut seule avec Antoine, près de la banne grondante.
— Si vous ne craigniez pas de gâter votre
robe, répliqua-t-il, vous pourriez remplir à la source le chapeau de ce garçon et mêle tendre, une fois que je serai monté sur Tune des roues... Mais ce sera une besogne ennuyeuse et fatigante, mademoiselle.
— Je ne suis pas une petite-maîtresse ! ditelle en riant. — Elle retroussa légèrement sa jupe^ la noua par derrière, jeta sa toque sur une cépée de cornouillers et se mit en devoir de puiser de l'eau. A mesure que le chapeau était plein, elle se redressait et le présentait à Antoine, qui, appuyé contre le treillis de la banne, en versait rapidement le contenu sur les charbons fumants. Leur attention à tous deux n'était pas tellement absorbée par ce travail qu'ils ne prissent le temps de s'examiner Tun l'autre à la dérobée. Raymonde lorgnait du coin de Tœil la tournure élégante et la figure expressive du jeune voyageur, campé en équilibre sur le moyeu de la tovlq, la tête en pleine lumière et les cheveux au vent dans un nimbe de fumée. Quant à Antoine, il ne pouvait s'empêcher d*admirer la jeune fille lorsqu'elle se relevait, dressant vers lui, à l'extrémité de ses bras nus, le feutre ruisselant. Le haut du corps rejeté en arrière laissait mieux voir les contours harmonieux et
souples de àon buste, les inflexions serpentines de son cou bien blanc et la carnation satinée de ses joues, où Tagitation avait répandu une délicate nuance rose. Le soleil, filtrant à travers les arbres, faisait pleuvoir sur ses cheveux et sur son visage des gouttes d*ombre et de lumière, dont le jeu changeant accroissait encore la séduction de ses grands yeux. Cette besogne, à laquelle elle n'était pas accoutumée, Tessoufflait un peu et sa jeune poitrine palpitait.
— Reposez-vous, mademoiselle, j*irai moimême puiser de Teau, dit Antoine, touché de sa bonne volonté et trouvant que c'était un crime de condamner à un pareil travail une aussi jolie personne.
— Non, non, répondit-elle, je vous assure qu'on s'y fait.
— Je vous en prie, reposez-vous, répétat-il en sautant à terre et en lui prenant le feutre des mains. — Les yeux du jeune homme avaient une expression de volonté qui frappa Ray monde. Elle se mordit les lèvres. — Vous me trouvez trop maladroite ! dit-elle d'un air piqué.
11 se repentit d'avoir été un peu brusque, son regard sérieux redevint subitement cares-
sant. — Au contraire, reprit-il en souriant, je vous admire; mais vous avez assez travaillé. Du reste les charbonniers ne peuvent tarder maintenant.
En effet, quelques minutes après, le trot du petit cheval hreton résonna dans un sentier voisin et les charbonniers haletants débouchèrent dans la tranchée. Ils avaient apporté avec eux les outils nécessaires et se mirent rapidement en besogne. Après s'être assuré que son aide était désormais inutile, Antoine, impatient dé continuer sa route, prit congé d'eux, tandis que Raymonde, courant à son cheval, rajustait adroitement la selle.
— Te voilà en nage, mon pauvre Jannic, dit-elle à Tanimal en le flattaht de la main ; va, je te laisserai souffler, et je vais faire un bout de chemin à pied. —. Elle donna de légères tapes sur ses cheveux ébouriffés, se recoiffa et rejoignit Antoine, pendant que le petit cheval la suivait par derrière comme un chien. Ils cheminèrent rapidement jusqu'à un carrefour où quatre tranchées se croisaient en étoile. Raymonde jeta les yeux à droite et à gauche d'un air indécis : — Je ne m'y reconnais plus, fit-elle, où sommes- nous ?
— Au carrefour de La Tillaye, répondit- il,
et cette allée que voici débouche sur la route... Vous retournez à Auberive, mademoiselle ?
— Non, à Vivey... Je demeure à la Maison Verte.
— En ce cas, ayez la bonté de me suivre ; au bout de la tranchée, vous verrez le chemin de Vivey... La Maison Verte est donc habitée maintenant ?.. Vous devez trouver le pays un peu sauvage?
— J'aime les choses sauvages... D'ailleurs, quand on a été claquemurée six ans dans de maussadeà pensions, c*est un plaisir de courir en plein air. A la maison, on me laisse la bride sur le cou, et j'en profite, comme vous voyez... Je suis amoureuse de la forêt.
— Elle est si belle I dit Antoine en s*animant : il y a tel coin de nos bois qui ressemble à un jardin.., celui-ci, par exemple. J ^. y
Us s'étaient engagés dans une allée ombreuse, humide, encaissée entre de verdoyants talus, plantés de tilleuls et baignés par des sources qui coulaient à petit bruit sous Therbe épaisse des fossés. Cette ombre et cette abondance d'eau avaient développé une végétation plantureuse : des reines des prés et de hautes impératoires croissaient confusément le long
des rigoles ; les sveltes hampes des digitales jetaient çà et là une note pourprée au milieu de ce fouillis d'ombelles grises et d*aigrettes pâles, sur lesquelles de grands papillons fauves se jouaient dans un rayon de soleil.
Raymottde examinait ces détails avec attention, et ses yeux grands ouverts exprimaient à la fois le plaisir et la surprise. Elle n'était jamais venue dans cette partie de la forêt, et cependant ce paysage avait pour elle je ne sais quoi de familier. Il lui semblait avoir déjà vu quelque part ces bouquets de tilleuls aux fûts élancés et minces, ces ornières humides et ces digitales empourprées. Toute à son étonnement, elle s'était arrêtée, tandis qu'Antoine, plus impatient à mesure qu'il approchait de son village, avait continué de marcher. Il se retourna brusquement et la vit immobile au milieu du chemin. — Vous trouvez que je vais trop vite, mademoiselle?
lui demanda-t-il, excusez-moi... Auberiveest mon pays natal, j'y ai ma famille, et j'y reviens en vacances pour la première fois depuis sept ans.
— Oh ! s'écria-t-elle en se hâtant de le rejoindre, c'est moi qui vous ai retardé. On vous attend là-bas?
RÂYNON0E. 83
— On m'attend sans m^attendre. Je leur ai annoncé mon arrivée sans désigner le jour, je voulais les surprendre; mais je suis sûr que la maison est déjà sens dessus dessous, et que chaque matin mon père et ma mère guettent le courrier en se disant : « C'est pour aujourd'hui I.. » Si la patache que j'ai devancée arrive avant moi, adieu la surprise I
Les yeux d'Antoine brillaient d'impatience; Raymonde examinait son compagnon avec un intérêt croissant, et mentalement elle comparait, non sans une vague mélancolie, l'accueil préparé à ce fils ardemment attendu avec la réception presque froide que sa mère lui avait faite à son retour de pension. Elle enviait le bonheur de ce ménage où l'enfant et les parents semblaient si étroitement unis. Les quelques mots échappés au jeune homme avaient suffi pour lui faire entrevoir un intérieur calme, doucement heureux et tout patriarcal. — Maintenant, reprit-elle, me voilà confuse de vous avoir fait perdre une bonne heure.
En relevant la tète, elle rencontra le regard d'Antoine curieusement fixé sur elle, et elle tressaillit. Les yeux chercheurs du jeune homme semblaient vouloir lire au fond de
son cœur. Les longs cils deRaymonde se rejoignirent soudain comme des ailes de papillon qui se referment, et elle demeura déconcertée. Jamais coup d'œil ne Tavait troublée à ce point, et pourtant ce regard n'avait rien d'offensant ; il était plutôt attentif et indulgent, mais comme il avait pénétré victorieusement jusqu'au fond d'elle-même ! Pour la première fois, elle se sentait en face d*un caractère et d'une volonté.
— Je ne regrette pas cette heure- là, répliqua courtoisement Antoine d'une voix à la fois grave et très-douce.
Elle ne parut pas trop mécontente de la réponse, pourtant elle demeura silencieuse et doubla le pas. De temps à autre, elle arrachait d'une main distraite des poignées d'herbe et les tendait à Jannic, qui les mâchait avidement. Tout à coup ses yeux tombèrent sur l'un de ses bras, elle s'arrêta, et la mine légèrement allongée : — Ah ! s'écria-t-elle, j'ai perdu mon porte-bonheur !..
Les sourcils du jeune homme se froncèrent à la pensée d'une nouvelle halte. Raymonde, hésitante, avait déjà fait quelques" pas en arrière ; elle devina plutôt qu'elle n'aperçut ce froncement de sourcils, et aussitôt; avec un
mouvement de tète à là fois insouciant et agacé, qui avait Tair de répondre à un mystérieux scrupule : — Bah ! tant pis I murmurat-eller.. D'ailleurs, ajouta-t-elle en se remettant à marcher près d'Antoine, il était laid, et la perte n'est pas grande.
En la voyant se consoler si facilement, son compagnon n*eut garde d'insister, et ils cheminèrent ensemble d'un bon pas. En quelques minutes, ils atteignirent l'extrémité de la tranchée et virent se creuser à leurs pieds le val d'Àuberive avec ses collines boisées, son pont à dos d'âne jeté sur l'Àube et sa route blanche serpentant à mi-côte.
— Yoici mon pays, dit Antoine d'une voix émue.
— Et voici probablement vos amis qui vous attendent, reprit Ray monde en désignant deux personnages appuyés au parapet du pont. — Ils avaient aperçu le jeune homme et agitaient leurs casquettes en signe d'allégresse, tandis qu'un chien au poil fauve gambadait autour d'eux en aboyant. — Dieu me pardonne, ce sont mes forestiers de la Gombe-aux-Fontaines I poursuivit la jeune fille.
— C'egt mon père avec mon vieux maître, répondit Antoine, dont le cœur bondissait.
— En ce cas, je vous quitte, car je ne suis pas de leurs amies. — Elle tendit gentiment la main au jeune homme qui la regardai!
étonné. — Adieu, monsieur, ne les faites pas attendre... Bonnes vacances et merci I
Elle s^élança légèrement sur Jannic'et partit au grand trot dans la direction de Yivey.
YI
-^Ahl mon gachenet, c'est donc toi enfin c'est donc toi !
Dans la cour qui précédait la maison, Sœurette Verdier s'était précipitée au cou d'Antoine et le couvrait de baisers que le jeune homme lui rendait de tout son cœur. Après cette première explosion de tendresse, elle se recula pour mieux envelopper d'un long regard cet unique enfant qu'elle n'avait pas vu depuis sept années. — Allons, reprit-elle, ils ne t'ont pas encore trop abîmé là-bas; même tu as pris du corps et de la force... Mais voyez donc comme sa barbe a poussé et comme il a l'air d'un homjnel.. Ah! pauvre petit, si tu savais combien le temps m'a duré pendant que tu étais dans ton Paris I — Elle se jeta de nouveau à son cou en pleurant.
— Voyons, Sœurette, fit Verdier de sa plus grosse voix, sois raisonnable, ce n'est pas le
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moment de crier. — Et, tout en gourmandant sa femme, le garde général sentait Témotion le gagner; il mordait sa moustache^ clignait les yeux et se détournait du côté de M. Noël, f ' J qui assistait d'un air bougon à cette scène d'attendrissement. — Voilà bien les femmes 1 • dit-il au vieux professeur, en passant le dos de sa main sur ses paupières humides ; toujours la larme à l'œil, que voulez-vous?
Sœurette Verdier était petite, proprette et avenante; elle trottait menu comme une souris, chantait en parlant, et portait un bonnet de paysanne qui encadrait discrètement une ronde figure de dévote où deux clairs yeux gris jetaieni une douce lumière. Bien que son mari eût une place dans le gouvefmement^ comme on disait au village, elle avait conservé la simplicité, le costume et le langage des campagnardes. Si son front étroit n'annonçait pas une intelligence bien vive, ses regards humides et ses bonnes lèvres épaisses révélaient une nature aimante et dévouée. Chez elle la tendresse maternelle avait envahi et rempli toutes les cases du cerveau.
— Je suis sûre que tu n'as rien pris à Langres, s'écria-t-elle en saisissant le bras d'Antoine. Tu dois tomber de faim I Va, pendant
que tu feras ta toilette, je vais te cuisiner les plats que tu aimes : une bonn e poCée et une épaule de mouton dans la coq uelle,..
Elle l'entraîna vivement dans sa chambre, où les bagages avaient été déjà portés.
Une heure après, ils se trouvaient tous réunis dans la salle, autour d'une nappe bien blanche sur laquelle fumait le plat local, la* fameuse potée àux choux et au lard. M. Noël, dérogeant à ses habitudes en l'honneur de son élève, avait consenti à manger hors de ■chez lui. C'était plaisir de les voir attablés dans cette petite salle grise, dont la fenêtre s'ouvrait sur le jardin. Antoine, mis en appétit par sa course matinale, et joyeux de se sentir chez lui, répondait à toutes les questions d'un air de bonne humeur et sans perdre un coup de dent ; Sœurette, à travers ses allées et venues, ne le quittait- pas des yeux; Verdier et M. Noël ne se lassaient pas non plus de le regarder et de l'interroger; la chienne allait de Tun à l'autre, poussant de petits grognements discrets et happant un imorceau par ci par là.
— Comment! s'écria tout à coup M. Noël, poursuivant son interrogatoire, P... est maintenant de l'Institut?... c'était mon camarade
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de promotion, ajouta-t-il ayec un soupir mélancolique; le connais-tu?
— Oui, répondit Antoine, je Tai rencontré cet hiver chez le ministre de l'instruction publique.
— Chez le ministre! s'exclama M. Verdier avec un épanouissement d'orgueil, tu vas donc chez les ministres ?
— Mon Dieu, oui, père, repartit le jeune homme en souMant, j'y dîne même quelquefois... On n'y mange pas d'aussi bonnes choses qu'ici.
— Hein I fit le garde général en lançant un coup d'œil à Sœurette, il dîne chez les ministres, quel gaillard ! — Le brave homme en ce moment eût souhaité que tous les gens du bourg fussent à la fenêtre, afin de pouvoir leur crier cette mirifique nouvelle.
— Eh bien, après? interrompit dédaigneusement M. Noël, la belle affaire! Moi aussi, j'ai dîné chez un ministre, et dans ce tempslà c'était Yillèmain... Ça ne m*a pas empêché de gâter mon avenir. J'espère bien qu'Antoine ne deviendra pas un coureur de salons, et qu'il n'oubliera pas qu'il se doit avant tout à la science... Les salons et les femmes, deux pestes pour les gens d'étude.
— Soye^ tranquille, mon cher maître, répliqua Antoine, j*ai là-bas la réputation d'un sauvage.
— Ça ne t'empêchait pas ce matin, pourtant, grommela M. No6l, de perdre ton temps à galantiser une demoiselle.
— Quelle demoiselle? demanda Madame Verdier, déjà effrayée.
Antoine conta sa rencontre avec la jeune amazone du carrefour de la Tillaye. — Je ne sais même pas son nom, dit-il en finissant.
— C'est Mademoiselle La Tremblaie, la demoiselle de la Maison Verte, s'écria Verdier, une étourdie qui ne craint ni Dieu ni diable.
— Une effrontée I grogna M. Noël, qui avait toujours sur le cœur le coup de cravache donné à ses champignons.
— Je vous trouve bien sévères I fit Antoine ; elle m'a paru, à moi, très-bonne fille et pleine de cœur....
— Parlons d'autre chose , interrompit M. Noël d'un ton bourru...
Ils restèrent encore longtemps à deviser autour de la table, puis Sœurette emmena son fils sous prétexte de lui faire visiter le jardin. Elle voulait l'avoir à elle seule, et elle se complaisait à lui montrer en détail les ri-
chesses de son modeste royaume : la bassecour avec tous ses habitants, pigeons pattus, poules huppées, pintades grivelées de noir et de blanc ; le rucher avec ses six ruches bourdonnantes et ses plates-bandes de sarriette et de thym ; la haute treille où les grappes cornmençaient à devenir transparentes; les j^jm^ chiei^s ployant sous le poids de leurs longues prunes violettes.
Antoine était tout heureux de retrouver le vieux jardin tel qu'il l'avait connu dans sa petite enfance. Gomme autrefois, les mêmes néfliers noueux trempaient leurs branches dans TAube, dont le verger était riverain. Les trochées de phlox, les sveltes roses-trémières poussaient à leur place accoutumée, et même, en se baissant vers une plate-bande, le jeune homme reconnut'avec émotion les deux minces tiges vertes d'une scille qu'il avait rapportée de la forêt, il y avait plus de quinze ans, et qui chaque année se remontrait à l'endroit où il l'avait transplantée. La terre avait gardé pieusement dans son sein le dépôt qui lui avait été confié. Depuis cette époque lointaine, Antoine avait traversé le tourbillon de Paris, rempli son cerveau de notions nouvelles, reçu mille impressions changeantes, et
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pendant ce temps la petite scille avait continué de s'épanouir fidèlement dans ce coin de jardin. — De même qu'un chêne est rivé au "1/vm>| sol par les minces filaments chevelus de ses racines, ainsi nos cœurs sont rattachés à la maison paternelle par des milliers de liens frêles et vulgaires, mais puissants par le nombre...
Tout le reste de la journée fut consacré à -ces pèlerinages, intimes vers les souvenirs d'autrefois. A la nuit, Soeurette conduisit son fils dans la chambre haute; elle assista comme jadis au petit coucher de Tenfant bien-aimé, et comme jadis elle borda son lit. Il était déjà prêt à s'endormir qu'elle trottinait encore doucement par la chambre, et au moment de tourner le bouton de la porte, elle revint vers lui d'un air embarrassé : — Antoine, murmu- j? f ra-t-elle en se penchant à son chevet, je suis «ûre que tu ne fais plus ta prière... — Il Fembrassa en riant sans répondre. — Dis un bout de prière, mon garçon, reprit-elle en s'éloignant sur la pointe des pieds, tu me feras plaisir.. •
La porte se referma, et le savant, à travers toute sa science, se sentit touché en plein cœur par cette naïve recommandation maternelle.
94 RAYMONOE.
Le lendemain, tandis qu'il savourait le plaisir d'être lentement réveillé par les rumeurs matinales de la vie campagnarde, Sœurette reparut avec une jatte de lait fumant et un gros bouquet de roses. Elle reprenait toutes les habitudes d'autrefois et lui apportait au lit son premier déjeuner avec les premières fleurs du jardin. Elle s'assit à son chevet et se mit à jaser, en le couvant du regard. — J'ai déjà visité ton linge, dit-elle, il est dans un pauvre état... Ces laveuses de Paris emploient je ne sais quelles drogues pour le blanchir, et puis quel désordre ! tout est dépareillé. Ne me parlez point des intérieurs où il n'y a pas de femme pour veiller aux affaires des hommes 1... Sais tu, Antoine, maintenant que tu es casé, tu devrais songer à te marier.
Le jeune homme sourit. Jusque-là l'idée du
mariage n'avait guère hanté son cerveau. Bien
qu'il ne fût ni un puritain, ni un anachorète,
les femmes n'avaient joué dans sa vie qu'un
rôle secondaire ; les plaisirs parisiens avaient
plutôt amusé sa curiosité que charmé son
r cœur. Pour cet enfant de la forêt, la vie et
/ les séductions des grandes villes avaient quel-
[ que chose de trop raffiné et de trop artificiel.
— Oui, poursuivit Sœurette, il te faudra
chercher une bonne femme, bien élevée et ayant des principes. Il n'y a donc pas de demoiselles dans le monde où tu vas?
— Ma bonne mère, répondit Antoine, j*ai gardé un trop grand fonds de sauvagerie pour que les jeunes filles de ce monde- là me plaisent et pour que je puisse leur plaire... A dixhuit ans, elles savent déjà tout ce qu'elles devraient ignorer; ce sont des plantes de serre chaude, précoces et maladives. Il me faudrait une femme simple, franche et naturelle comme toi, un cœur fermé comme une fleur en bouton, qui ne s'ouvrirait que pour moi et ne saurait de l'amour que ce que je lui en apprendrais... Voilà pourquoi je ne me marierai probablement pas de sitôt.
— Certes, s'écria Madame Yerdier, ce ne seront pas tes Parisiennes qui te donneront tout cçla 1*. Mais il n'y a pas de femmes qu'à Paris. Autour d'ici, il ne manque pas de filles bien élevées et bien pourvues...
Les philosophes hermétiques avaient raison de croire que certains mots sont doués d'ime sorte de magique influence ; il suffit de les prononcer pour que le charme agisse. S'ils n'opèrent plus, comme jadis, la transmutation des métaux, ils modifient du moins la
forme de nos idées, et en changent la direc* tion. A la suite de cet entretien, Antoine fut mystérieusement amené à repenser à la jeune fille qu'il avait rencontrée au carrefour de la Tillaye. Il s'habilla lentement, sortit pour prendre l'air, et une attraction secrète le porta vers le canton de la forêt qu'il avait parcouru en compagnie de Mademoiselle La Tremblaie.
Dès qu'il fut en plein bois, l'image de sa compagne de la veille s'imposa plus tyranniquement encore à sa pensée. Qu'était-ce que cette jeune ûlle dont les allures libres contrastaient si fort avec les habitudes réservées de la vie de province? Antoine se remémora, non sans plaisir, l'expression à la fois chaste et altière de sa figure, ses grands yeux purs et profonds, sa parole franche et cordiale. Une aventurière n'aurait pas eu dans ses façons ce naturel et cette grâce un peu sauvage. Il rassemblait les menus détails de leur conversation, il les soumettait à une analyse minutieuse et ne parvenait pas à y découvrir un grain d'affectation ou d'effronterie.
Tout en ruminant ces souvenirs, il avait dé* passé le carrefour et il était arrivé au lieu même où il avait rencontré Raymonde. L'endroit était facilement reconnaissable ; de noirs»
débris de charbon marquaient encore la place où avait stationné la banne, et les plantes froissées gardaient Tempreinte des pas autour de la source. Antoine s*agenouilla, trempa ses mains dans le courant, et tout à coup vit quelque chose chatoyer au fond de Teau. Son bras s'enfonça plus avant, et ses doigts rencontrèrent le porte-bonheur de Raymonde. Il examina curieusement ce bijou, dont les brusques mouvements de la jeune fille avaient sans doute fait jouer le ressort. Il lut les mots gravés sur Témail : « Pensez à moi. » — Cette devise et la fleur symbolique qui la complétait annonçaient clairement Tintention du donateur. — Quel peut être l'auteur de ce cadeau? se demandait Antoine, non sans une pointe de désenchantement... Après tout, cela m'est égal, se dit-il, honteux de sa ridicule préoccupation; le plus clair de ceci, c'est que je dois renvoyer ce bijou à Mademoiselle La Tremblaie...Qui pourrais-je bien charger de la commission?
Je ne sais quel sage instinct lui conseillait de confier cette mission à Tun des gardes de son père; d'un autre côté, un secret désir, une singulière curiosité le poussaient à opérer lui-même la restitution. Tout en délibérant,
il avait empoché le porte- bonheur et s'était mis à marcher dans la direction de Yivey.
Quand du haut de la côte il aperçut la Maison Verte avec son allée de tilleuls, ses pelouses et ses fenêtres gaiment ensoleillées, il se dit qu'il fallait cependant bien prendre un parti. Une svelte forme de jeune fille, qu'il entrevit se promenant le long des massifs, un arrosoir à la main, le décida tout à fait. Il descendit rapidement la rampe de Yivey, enfila l'avenue des tilleuls, et ne s'arrêta tout essoufflé que pour sonner à la grille.
Il ne jugea pas convenable de demaiider à parler à Raymonde^ et, tendant sa carte au petit domestique qui était venu lui ouvrir, il le pria de la porter à son maître. Un instant après, il était introduit dans la bibliothèque où M. La Tremblaie lisait son journal, et où Madame Glotilde brodait une bande de tapisserie. Il s'excusa de son mieux de cette visite matinale, conta brièvement les circonstances de sa rencontre avec Raymonde, et ajouta : — Mademoiselle La Tremblaie vous a sans doute appris que, dans son empressement à venir en aide aux charbonniers, elle avait eu la mauvaise chance de perdre un bracelet?
-— Vraiment ! interrompit Madame Clotilde
avec numeur, elle s'est bien gardée d'en souffler mot... Toujours la même enfant désordonnée!..
Antoine examina du coin de Tœil la dame, dont le regard insinuant, le front bas, le sourire hardi et perfide lui déplurent du premier coup. — > Rassurez-vous, madame, répondit-il, ce matin le hasard m'a ramené au carrefour de La Tillaye, et j*ai été assez heureux pour retrouver le bracelet de mademoiselle votre fiiie.
Au moment où il tirait le bijou de sa poche, la porte s'ouvrit avec fracas, et Raymonde, tète nue, en toilette du matin, se précipita dans la bibliothèque. A Taspect du jeune homme, elle poussa un cri de surprise et devint très- rouge.
— Remercie monsieur, qui a la bonté de te rapporter ton porte-bonheur, dit froidement Madame Glotilde.
— Le voici, mademoiselle, reprit Antoine en la saluant et en lui tendant le cercle d'or émaillé.
lillle baissa les yeux, murmura un remerciment confus, puis, sans témoigner autrement sa joie que par un léger froncement de sourcils, elle fit rapidement disparaître le
iOO RAYMONDEi
porte-bonheur et alla s'asseoir près du fauteuil de son père.
— Monsieur Verdier, demanda celui-ci, qui était resté silencieux, les yeux fixés sur la carte d'Antoine, j'ai lu souvent des articles sdentifiques signés de votre nom... L'auteur est-il un de vos parents?
— C'est moi-même, répondit le jeune homme en souriant.
Cette découverte amena un rapide changement dans les façons de M. La Tremblaie. Il s'était autrefois occupé de physiologie, et, sortant de sa réserve habituelle, il se mit à parler de son étude favorite avec une vivacité dont il n'était pas coutumier. Condamné depuis longtemps à vivre dans un milieu frivole où ses facultés s'amoindrissaient, en proie à une sorte d'anémie morale, il semblait respirer un air plus salubre en présence d'un homme de son monde, d'un savant^ dont l'opinion faisait déjà autorité. C'était une bonne fortune pour ce déclassé, dont l'esprit n'avait eu en cinq mois d'autres ressources que la lourde conversation terre-à-terre de l'honnête Osmin de Préfohtaine. Antoine, s'apercevant de la joie enfantine de son interlocuteur, se prêtait de bonne
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grâce à ses questions, et l'entretien ne tarissait plus, allant de Gœthe à Darwin, de la métamorphose des plantes à la théorie de la sélection. Raymonde, enchantée de voir son père secouer sa somnolence habituelle, s'était appuyée au dossier du fauteuil de M. La Tremblaie^ et, les mains croisées, le cou tendu, les yeux grands ouverts, elle assistait attentive à la discussion. Il lui arrivait souvent de ne pas bien comprendre ; mais la voix grave et sympathique du jeune homme la charmait par ses seules intonations. Antoine d'ailleurs donnait ses explications dans une langue si simple et si lucide, il avait une éloquence si vraie et si entraînante, qne ses paroles semblaient trempées aux sources mêmes de la nature, tant «lies étaient imprégnées de la sève et de la senteur de ses forêts natales.
La conversation était tombée sur la botanique, et le jeune homme cita les particularités curieuses de certaines plantes qui croissaient aux environs. — Soyez assez bon pour m'en apporter des échantillons à votre première visite, dit M. La Tremblaie, car je compte bien que vous reviendrez nous voir, maintenant que vous connaissez le chemin de la Maison Verte.
Madame Glotilde, qui avait une répugnance violente pour les conversations sérieuses, manifestait son ennui par des bâillements à peine étouffés. Le petit domestique vint annoncer que le déjeuner était servi, et Antoine se leva. Contrairement aux habitudes hospitalières de la campagne, Madame La Tremblaie ne jugea pas à propos d^inviter le visiteur à partager sans façon le déjeuner, et le craintif La Tremblaie n*osa prendre sur lui de réparer l'impolitesse de sa femme. Antoine avait déjà quitté la bibliothèque et traversait le vestibule, quand un frou-frou de robe lui fit tourner la tête. C'était Raymonde qui, outrée de la froideur ht)stile de sa mère, s'était élancée hors de l'appartement. — Permettez-moi de vous reconduire, murmura-t-elle en rougissant, — et, se montrant aussi cordiale que sa mère avait paru maussade, elle lui fit prendre le chemin le plus long, s'arrêtant à chaque pas pour lui montrer une fleur ou lui demander le nom d'un arbuste. Quand ils furent près de la grille, elle leva vers lui ses grands yeux souriants : — Vous nous prouverez, j'espère, monsieur^ dit elle, que les savants ont de la mémoire, et vous apporterez à mon père les plantes que vous lui avez promises...
Elle sourit de nouveau, fit une révérence et laissa le jeune homme sous le charme d'un dernier regard.
Il s'en revint lentement par les bois, repassant dans sa tête les incidents de la matinée, et occupé plus que de raison de l'originale figure de Raymonde. Ses impressions étaient ^ encore trop confuses pour qu'il pût les ana- ^ A^' lyser, mais elles bourdonnaient doucement en lui comme des abeilles qui viennent d'essaimer et qui tourbillonnent dans l'air, incertaines de la place qu'elles choisiront pour construire leur ruche et y distiller leur miel.
Pourtant il ne s'empressa pas de tenir sa promesse, et quelques jours se passèrent sans qu'il songeât à chercher les plantes dont il avait parlé à M. La Tremblaie. Un soir, il se promenait sur la route d'Auberive avec M. Noël, devisant familièrement de ses projets d'étude ; comme toujours, la petite vallée était calme, et le frais bouillonnement de TAube y élevait seul son bruit, mêlé à la lointaine cadence des sabots d*un cheval trottant sur le chemin pierreux. Tout à coup ce trot paisible se changea en un galop furibond, et avant que les deux promeneurs eussent le loisir de se rendre compte de ce qui arrivait,
monture et cavalier passèrent comme une trombe à côté d'eux dans un nuage de poudre.
Ils eurent à peine le temps de se ranger contre le talus. Quand le premier éblouissement fut dissipé et la poussière envolée, Antoine reconnut Raymonde montée sur son enragé cheval breton. Toujours galopant, elle tourna brusquement de son côté sa figure expressive, fit un signe de tète qui avait autant Fair d'un reproche que d'un salut, et disparut dans un nouveau nuage de poussière.
— La solte péronnelle ! s'écria M. Noël en ^temuant et en époussetant sa redingote verte; elle est arrivée sans crier gare, et un peu plus «lie nous passait sur le corps. On n'a rien de mieux à attendre de pareilles engeances. Que cela te serve de leçon dans la vie, mon fils Antoine !
Cette allocution ne produisit guère d'effet, car le lendemain, à l'heure où le soleil commençait à être moins ardent, Antoine gagna les prés tourbeux du Val-Clavin, et se mit en quête des plantes dont il avait parlé à M. La Tremblaie. Il choisit les plus beaux échantillons, y joignit des balsamines sauvages aux frôles éperons d'or, des parnassies, de sveltes gentianes bleues, toute la flore charmante des
pelouses montueuses et humides; puis, traversant les bois avec sa gerbe de tiges élancées, aux couleurs éclatantes, il atteignit Vivey au soleil couchant, fit un dîner sommaire à Tauberge du village, et se rendit à la Maison Verte, lorsqu'il supposa que la famille était sortie de table. Il s'était trompé dans son calcul, et on l'introduisit dans la salle à manger, où le dessert venait seulement d'être servi. — Ah I les jolies fleurs I s'écria Uaymonde, au moment où Antoine entrait avec son bouquet. — Elle alla immédiatement chercher un vase, et voulut y arranger elle-même les plantes que le jeune homme lui tendait une à une en les nommant. Madame Clotilde, cette fois se montra, sinon plus affable, du moins plus polie, et elle daigna verser de ses blanches mains le café dans la tasse qu'on avait placée près d'Antoine. Le savant ne lui était ^as sympathique, elle se sentait en présence d'un homme supérieur, et elle redoutait qu'il ne fît une trop vive impression sur l'esprit enthousiaste de sa flUe. Néanmoins, soit qu'elle jugeât les choses trop avancées avec Osmin pour qu'une rupture fût possible, soit qu'elle craignît d'irriter les instincts d'opposition et de révolte qui sommeillaient au fond du caractère de Raymonde,
elle crut prudent de ne pas heurter de front Tengouement de la jeune fille et de son père pour le nouveau -venu . Elle sut dissimuler et se mit en frais d*amabilité.
M. LaTremblaie eut bientôt accaparé Antoine et se fit expliquer longuement les mœurs curieuses des plantes qu'il avait apportées. De temps à autre, Madame Glotilde, ennuyée de toute cette science, coupait la parole àson man pour jeter à travers Tentretien quelques réflexions bien banales. Quanta Raymonde, elle était devenue subitement silencieuse. Tout en écoutant les explications données par Antoine, elle songeait qu'il était assis à la place même où Osmin jadis étendait ses longues jambes, et involontairement elle établissait entre les deux jeunes gens une comparaison qui n'était pas à l'avantage du sire de Préfontaine. — Pourquoi la bizarrerie de la destinée n'avait-elle pas placé tout d'abord sur sa route ce jeune homme à la voix douce, au caractère viril, à l'esprit sérieux et enthousiaste ? Elle n'aurait pas accueilli les vulgaires hommages du colossal Osmin, elle aurait repoussé bien loin l'idée de ce mariage absurde, et peut-être, — cette vague hypothèse suffisait déjà à lui donner un léger battement de cœur,
— peut* être Antoine Taurait-il aimée ?. . Elle se savait assez séduisante pour qu'un pareil rêve ne fûtpa^r irréalisable. Un secret instinct lui disait qu'Antoine n'était pas insensible à sa beauté; sans cela, serait-il revenu en dépit du déplaisant accueil de Madame La Tremblaie? Certes elle ne voulait pas de mal à Osmin ; mais pourquoi, grand Dieu, son cheval Pigeau ne l'avait- 11 pas versé avec une bonne entorse sur le chemin de Lamargelle^ le jour où, pour la première fois, i) avait pris le trot dans la direction de la Maison Verte? Antoine aurait eu le temps d'arriver, et elle ne se serait pas engagée à l'étourdie. Engagée ! l'était-elle bien sérieusement ? Aux yeux d'Osmin, oui ; mais à ses propres yeux, à elle?.. Hum !.. Elle avait promis d'essayer, et c'était tout... Hélas ! elle avait beau retourner dans tous les sens les paroles qu'elle avait prononcées depuis un mois, et chercher avec l'ingénltosité d'un plaideurs normand à en atténuer la portée, au fond de sa conscience une voix protestait, et lui criait qu'elle avait encouragé Osmin, au moins par son silence, qu'il aurait fallu dire un non bien net et bien franc, et que, pour ne Tavoir pas dit, elle se trouvait bel et bien liée à un homme qu'elle n'aimait pas.
en riant, c*est chez lui une question de principe.
Les yeux de Raymonde s'arrêtèrent malicieusement sur son interlocuteur. Elle avait la bouche ouverte pour lui demander : — Vous a-t-il aussi inculqué ce beau principe-là? — Le jeune homme sembla deviner la question suspendue aux lèvres de mademoiselle La Tremblaie, et il ajouta : — C'est le seul point sur lequel nous différions de sentiment.
— Bah I s'écria Raymonde, cette grande haine n'est peut-être que de la rancune ; dans son jeune temps, il aura été trahi par la dame de ses pensées.
— Je rignore.. • Et s'il en était ainsi^ je lui donnerais raison. Le mensonge est toujours odieux; mais le mensonge tombant des lèvres d*une personne qu'on aime et dans laquelle on a conOance, me paraît un crime impardonnable...
Les lignes de son visage avaient pris une expression sévère, et il parlait avec une énergie qui intimida Raymonde. Ils achevèrent silencieusement le tour de la pelouse et vinrent s'asseoir en face des portes-fenêtres du salon, sur un banc de gazon que garnissaient d'épais massifs de pétunias. La nuit tombait, la petite
RAYMONDE. Mi
vallée boisée s*assombrissait de plus en plus et, avec Tobscurité croissante, les rumeurs du village s'apaisaient successivement/ Sur la somnre façade de la Maison Verte les baies lumineuses des portes du salon tranchaient seules ; on n'entendait plus que le susurrement du ruisseau, le cri aigu d'une poule d'eau dans les joncs d'un étang et les voix confuses des deux joueurs qui marquaient leurs points. Antoine et Raymonde assistaient avec une sensation de' rêveuse volupté à la tombée de la nuit sur les bois. Ils se parlaient à peine, et au fond de leurs cœurs de confuses et douces pensées descendaient à mesure que l'obscurité grandissait; on eût dit un crépuscule mystérieux où rien n'était distinct, mais oîi tout flottait dans une ombre bleuâtre et veloutée. Tout à coup Raymonde, pour mieux voir les étoiles qui pointaient dans le ciel, renversa sa tête en arrière, laissant ainsi innocemment se révéler aux yeux émerveillés d'Antoine les lignes onduleuses de sa poitrine et de son cou. — Gomme les étoiles naissent vite I murmurat-elle ; quand j'étais petite fille, j'essayais de les compter à mesure qu'elles montaient dans le ciel, et toujours le sommeil me prenait au milieu de mes comptes.
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— 11 en est ainsi des meilleures choses, dit Antoine en souriant; à peine les avons-nous vues poindre qu'une main invisible nous emmène. Au milieu de la fête, il faut partir comme des enfants qu'on emporte au lit avant la fin du spectacle.
Ray monde tressaillit. — Disait-il vrai, et cette heure charmante [qu'elle venait de savourer si voluptueusement serait-elle la seule? Fallait-il l'oublier comme un beau rêve et retomber pour toujours dans le terre-à-terre de la réalité, avec le pigeonnier de Lamargelle et la compagnie de Préfontaine en perspective ?
— Oui, murmurait la raison, tu es la fiancée d'Osmin, et tu n'as plus le droit de rêver à ta fantaisie. Laisse cet étranger passer son chemin, et continue de trottiner prosaïquement sur la route banale.. .
Antoine se leva. — 11 faut partir I répétat-il, je vais prendre congé de vous.
Raymonde fit quelques pas dans la direction de la maison, puis s'arrêta. Elle avait consulté sa raison ; mais, comme il arrive presque toujours, elle n'avait demandé un conseil que pour ne pas le suivre. — Est-ce que vous devez quitter bientôt Auberive ? murmura-t-elle avec un léger tremblement dans la voix.
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— Non pas, j'y suis pour plus de deux mois encore.
— Alors vous reviendrez nous voir ?
Elle avait relevé la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et, pendant un instant, sous la douteuse clarté du ciel fourmillant d'étoiles, leurs regards plongèrent lentement Tun dans l'autre.
— Je reviendrai, répondit Antoine d'une voix émue.
— Bien sûr?
— Je vous le promets.
Sa main s'était avancée vers celle de la jeune fille, elle lui tendit la sienne, et les deux mains se serrèrent plus que ne le permettaient les conventions de là politesse mondaine.
Elles se quittèrent enfin, et, sans ajouter un mot, Antoine rentra dans le salon pour prendre congé de ses hôtes.
— Vous cherchez Antoine ? Ah ! il y a belle heurette qu'il est vredé (parti) ; il ne moisit guère chez nous, allez!
Tandis que M. Noël, à qui s'adressaient ces paroles, fronçait le sourcil et bougonnait entre ses dents, Sœurette Verdier s'était assise sur une chaise basse, et tout en écossant des haricots elle continuait : — Voyez-vous, Antoine maintenant a l'air de s'ennuyer avec nous ; il n'a pas plus tôt avalé sa dernière bouchée, qu'il enfile le chemin de Vivey.. . Et Dieu sait à quelle heure il rentre I En attendant, mon pauvre souper se dessèche dans la go^ — .^Mfi/fc^et le plus souvent nous le mangeons tout seuls, Verdier et moi, parce qu'on a retenu Antoine à dîner là-bas... Lui, qui autrefois passait quasi toutes ses soirées à côté de moi, ah ! il est bien changé I J'avais raison de dire que ce méchant Paris ne valait rien pour mon gackenet.
— Paix ûonCj Sœurette, interrompit Verdier en haussant les épaules; toujour/% des exagérations!.,* Antoine est un brave eniant, mais quoi? il est jeune et nous sommei vlenx; il aime à s'amuser, et c'est tout naturel qu'il aille de préférence où il trouve des distractions.
— Des distractions 1 reprit Sœurette en hochant la tète .mg /^y si on lui donne de la gaîté là-bas, il n'en rapporte guère ici, car il revient chaque fois plus songeur et absorbé.
On ne peut pas lui arracher deux paroles.
C'est bon I je ne suis pas si simple que j'en ai Tair, et je me doute de quelle couleur elles sont, ses distractions... Mon Dieu, s'il s'agissait d'une fille sage, modeste et bien élevée, je ne dirais rien ; ce n'est pas moi qui le détournerai du mariage, au contraire! mais j'ai peur qu'il ne se soit amouraché d'une coquette sans cervelle, et cela me met le souci au cœur... Qu'estrce qu'elle a donc cette demoiselle de la Maison Verte pour qu'Antoine en soit affolé de la sorte ?
— Bah ! répliqua le garde général, qui voulait paraître rassuré et ne l'était guère plus que sa femme, tu vois tout de suite les choses en noir... Antoine a la tête solide,
s*il s'aperçoit que la demoiselle est une écervelée, il tournera les talons et s'en reviendra»
— Il s*en reviendra amoindri et abêti, grommela M. Noël indigné de l'apparente résignation du forestier, voilà comme il s'en reviendra I Tenez, Verdier, votre femme, toute femme qu'elle est, a plus de bon sens que vous, et vous me faites bouillir... Adieu I
Il sortit en marmonnant, tandis que Sœurette s'essuyait les yeux et que Verdier, pour dissimuler sa mauvaise humeur, feuilletait d'un air affairé son livre-journal. Au fond, il éprouvait les mêmes inquiétudes que sa ménagère, mais, pour lui comme pour Sœurette, Antoine était le dieu de la maison, et, si en son absence on se laissait aller à maugréer, dès qu'il était là on ne se permettait pas le moindre mot qui pût sonner comme un reproche ou une critique. Néanmoins, quand il rentra ce soir-là»
Verdier le prit à part, et, aJDTectant un ton dégagé : — A propos, mon camarade, commença-t-il, tu sais qu'on trouve à dire au logis. Je ne parle pas pour moi, mais la bonne femme prétend que tu semblés t'ennuyer chez nous... Tu la connais, elle voudrait toujours t'avoir cousu à ses jupes. Que diable veux-tu? les femmes sont comme cela ..il ae
étais gentil, demain tu lui tiendrais compagnie un bon bout de temps pour la rassurer.
Antoine comprit. Son cœur lui avait déjà dit plus d'une fois ce que son père lui insinuait timidement. Intérieurement, il se reprochait de négliger sa mère et de lui voler ces courtes journées de vacances pour les donner à une autre ; mais chaque jour un attrait plus fort le poussait sur le chemin de Vivey. Il était devenu l'hôte assidu de la Maison Verte.
M. La Tremblaie, charmé d'avoir quelqu'un avec qui causer, s'efforçait de l'y retenir le plus longtemps possible, et de vrai, il ne fallait pas de grands efforts : la présence de Raymonde suffisait. C'était seulement à la brune, en rentrant à Auberive, qu'Antoine rentrait aussi dans sa conscience et entendait une voix intime et persistante lui reprocher l'abandon oîi il laissait sa mère. Aussi le lendemain, dès le matin, il alla dans la cuisine trouver Sœurette, occupée à fourbir les landiers de la cheminée, et lui annonça qu'il se mettait à sa disposition pour toute la journée. La bonne femme pensa l'étouffer en l'embrassant. Sitôt le ménage en ordre, elle emmena son fils au jardin et l'entretint minutieusement des améliorations qu'elle avait introduites dans les
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carrés du potager. Gomme au temps où il était écolier, Antoine lui aida à cueillir les poires des quenouilles et les raisins de la treille. Tout alla bien jusqu'à midi, mais quand vint Tbeure où d'habitude il prenait le chemin de la Maison Verte, l'image de Raymonde se glissa traîtreusement entre sa mère et lui. Une secrète impatience nerveuse lui fit alors sentir quelle maîtresse place cette jeune ûlle occupait déjà dans son cœur. Il la connaissait depuis vingt jours à peine, et il lui semblait qu'elle était entrée dans sa vie depuis des années. Jamais aucune femme n'avait produit sur lui une pareille impression. Cela tenait-il à l'originale beauté de Raymonde? Non, il avait rencontré maintes fois des femmes plus régulièrement belles et il n'avait pas été ému de cette façon. Ce qui lui plaisait dans mademoiselle La Tremblaie, c'étaient justement les côtés par où elle différait des autres jeunes filles : sa nature franche etprimesautière, son ignorance de toutes les afféteries féminines, la virginale verdeur de son esprit, la sincérité de ses paroles. Quand le regard chercheur d*Antoine s'arrêtait sur les yeux limpides et les lèvres hautaines de Raymonde, il était persuadé que ces yeux et
cette bouche n'avaient jamais menti. Il y lisait la chaste et fière hardiesse d*an cœur qui ne s'était jamais prodigué en banales coquetteries, et cette fraîcheur veloutée de l'âme unie à un caractère ardent et passionné exerçait sur lui une fascination toute-puissante.
Après le repas de midi, Sœurette installa sous Tauvent du jardin sa chaise basse et une corbeille de linge à repriser, puis elle se mit à la besogne, tout en jasant à plein cœur avec son ûls assis à Tombre, sur un banc. Elle ne se sentait pas de joie de pouvoir à son aise l'entretenir des choses de la maison, des petites histoires du village, de tous ces menues détails domestiques dans le cercle desquels se mouvait sa pensée. Pendant ce temps, Antoine suivait d'un œil inquiet les progrès de l'ombre du toit sur les plates-bandes du jardin. Il calculait mentalement qu'il ne lui fallait qu'une heure en marchant bien pour traverser la forêt et arriver à la Maison Verte. En partant vers le milieu de l'après-midi, il pourrait encore y passer une bonne partie de la soirée. Le soleil tombait déjà plus oblique sur la route blanche qu'on voyait poudroyer jusqu'à la lisière du bois; les alouettes gazouillaient dans les champs^ de temps en temps on en -
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tendait le coup de fusil d'un cnasseur ou Taboiement d'un chien. — Que fait Raymonde?
se demandait-il, sans doute elle m'attend...
Je lui avais promis de dîner à la Maison Verte. — Et il lui semblait la voir se promener impatiemment autour des pelouses ensoleillées, consultant sa montre et interrogeant de l'œil le coin de la forêt par où débouche le sentier d'Auberive...
— Antoine, tu ne m'écoutes pas?
— Si fait, mère, tu parlais d'Abdon, le ferblantier, et de Lisa, la boiteuse. Eh bien, se sont-ils mariés ?
— Tu vois !. Il y a plus d'un quart d'heure que je t'ai dit que le père d'Abdon avait refusé son consentement, et que de chagrin la boiteuse était entrée novice au couvent de Saint-Loup. Ton esprit est ailleurs, mon garçon I
Antoine fit un effort violent pour se remettre à la conversation, mais, à mesure que les minutes s'enfuyaient, l'impatience le prenait. Dans l'air calme et brûlant, le clocher du bourg sonna lentement quatre heures. Le jeune homme se leva et se promena le long du mur de la maison. — J'ai besoin de me dégourdir les jambes, insinua-t-il, et j'ai bien
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envie d'aller jusqu'au bois de Charbonnière.
— Par ce grand soleil? s'écriaSœurette, dont la figure s'allongea.
— Bah 1 la chaleur est déjà tombée, et puis n'est-ce pas l'heure où tu fais ta station à ^ l'église? /
— Je m'en serais dispensée aujourd'hui, répondit sa mère en soupirant, mais je ne veux pas te gôner ; va, mon garçon, tu n'es pas ici pour t'ennuyer.
Il était^déjà dans la cuisine. — Faudra-t-il t'attendre pour souper? lui cria Sœurette, désirant du moins lui faire comprendre qu'elle n'était pas dupe de son manège.
Antoine, honteux de son hypocrisie et revenant brusquement sur ses pas^ prit sa mère à bras le corps, la baisa tendrement sur les deux joues et murmura : — Eh bien I franchement, non, ne m'attends pas. Je suis invité à dîner.
— Ahl dit-elle en lui rendant ses baisers à pleines lèvres, mon pauvre gachenet^ tu es encore bien jeune pour ton âge 1...
Il s'élança sur la route et fit de grandes enjambées pour rattraper le temps perdu. Il traversa la forêt tout d'une traite et vit, au bout de trois quarts d'heure, s'éclaircir le taillis qui surplombe au-dessus de Vivey ; mais
au moment où il était sur le pomt de sortir du bois, un chien aboya, un homme couché au pied d'un chêne se leva, et Antoine se trouva face à face avec M. Noël
— Ah I c'est toi?Bonjour donc! s'écria le bonhomme examinant ironiquement la figure décontenancée de son élève ; c'est fort heureux que je te rencontre au coin d'un bois, car tu n'uses guère tes semelles sur le chemin du Ghânois!
— C'est vrai, monsieur Noôl, balbutia Antoine, j'aurais dû aller vous voir plus souvent, mais j'en ai été empêché par des visites aux environs, et puis j'ai reçu de Paris des épreuves qu'il a fallu corriger.
— Tu as un nouveau travail sur le métier?
Tant mieux I Tu me conteras cela en route»
car j'espère bien que tu vas me reconduire.
— Pas ce soir, monsieur Noël, excusezmoi.
— Pourquoi pas ce soir? riposta le vieux professeur, as-tu des projets qui t'obligent à me fausser compagnie ?
— Oui, je descends à Vivey et j'y serai retenu jusqu'à la nuit. .. J'ai promis et je ne pu manquer de parole...
— Ne t'empêtre pas dans des explications inutiles, s'exclama le bonhomme^ qui n'était
plus maître de ses nerfs, je vais te dire, moi, ce qui te retient à Vivey... C'est la diablesse qui habite cette maudite maison I — De ses maigres doigts tremblants de colère, il désigna les toits d*ardoise de la Maison Verte, puis il rabattit sa main sur le bras d'Antoine, qu'il serra comme dans un étau : — Vienst'en I continua-t-il, tu n'es pas fait pour servir de proie à ces aventuriers...
Aux premiers mots prononcés par M. Noël, Antoine avait rougi, mais il reprit promptement son sang-froid et repartit en riant : — Votre haine pour les femmes vous emporte trop loin, cher maître; cette jeune fille ne mérite pas les épithètes dont vous la gratifiez, et M. La Tremblaie est un galant homme...
— Laissons le père pour ce qu'il est, interrompit brutalement le professeur, il ne s'agit pas de lui, mais de sa fille, qui est en train de t'enjôler... Tu es naïf comme tous les gens d'étude et tu n'entends rien aux roueries de ces minaudières-là. Celle-ci joue de la prunelle à merveille, parbleu I... On les élève à cela au maillot... Elle te mignote avec des sourires sucrés et des paroles câlines, et tu le laisses prendre à toutes ces chatteries... Je connais ça 1
i24 RAYMONDE.
— Vous vous trompez I répliqua vivement le jeune homme ; mademoiselle La Tremblaie est précisément tout le contraire de ce que vous dites. Il n'y a pas un grain de coquetterie dans toute sa personne. Elle a grandi
^^' comme un sauvageon avec les qualités et les défauts de sa nature ; elle est fantasque, volontaire, excentrique, mais elle a le cœur bon, simple et franc.
— La peste ! maugréa M. Noël, il paraît que tu Tas étudiée en conscience*
— Oui, elle m'intéresse. Je l'observe, et je découvre en elle des trésors de sensibilité et de naïveté.
— Et quand tu auras terminé cette analyse bien digne d'un savant de haute volée, pour* suivit ironiquement le bonhomme, que comples-tu faire de ton sujet ?
— Je compte lui demander de vouloir bien être ma femme, répondit Antoine d'un ton ferme, si toutefois elle m*aime, ce dont je ne sais rien encore.
— Tu serais assez fou pour te marier I s'écria le professeur indigné.
— - Pourquoi pas ?
— Parce que, malheureux enfant, le ma»
riage est un obstacle à toute étude sérieuse. Jô
suppose que cette enjôleuse ait toutes les vertus dont tu la pares, ce n'en est pas moins une femme. Plus elle t'aimera, plus elle regardera la science comme une odieuse rivale»
plus elle cherchera à détourner au profit du plaisir les heures destinées au travail. Le frou-frou de ses jupes effarouchera tes idées, (f] le bruit de son caquet emplira ta chambre d'é<'*^'Hv\<? tude, ses caresses t'alanguiront et te dessécheront. Et quand tu n*auras plus ni courage, ni valeur, ni autorité, quand tu seras vidé, entends-tu, vidé comme une calebasse dont on a enlevé la pulpe, alors elle te reprochera de n'être pas un grand homme, elle souffrira ^ans sa vanité, elle te méprisera et te plantera là... Viens-t'en, te dis-je, et si tu m'aimes, n'épouse pas cette fille i
— Mon cher maître, répondit énergiquement le jeune homme en se dégageant d& l'étreinte enragée de M. Noël, je vous dois tout et je suis prêt à faire tout ce que vous demanderez de raisonnable; mais vos idées antimatrimoniales ne prouvent rien contre mademoiselle La Tremblaie personnellement.
Donnez-moi un motif sérieux de renoncer à mes visites à la Maison Verte, et je vous obéirai, sinon..
— Ah f tu veux des raisons plus sérxeuses, s'écria M. Noël, dont la figure s'était allumée et dont les yeux jetaient des éclairs, eh bien I . . — Il s'arrêta, se mordit les lèvres, baissa soudain ses paupières fatiguées, et redevenant très-pâle : — Eh bieni non, reprit-il tristement, suis ta destinée, animal entêté, donne dans le panneau I.. Ce qui est écrit est écrit, et je suis bien sot de me mêler de tes aventures... Bonsoir I
Il siffla sa chienne et s'enfonça sous bois.
Antoine resta un moment occupé à regarder le bonhomme décroître dans le lointain de l'allée, puis il secoua ses épaules et descendit d'un trait la rampe de Vivey. Dès qu'il eut franchi la grille de la Maison Verte, il aperçut Raymonde qui piétinait au milieu de la pelouse où les pignons et les tourelles projetaient leur ombre démesurément grandie par le soleil déclinant. — Comme vous êtes en pétard ! dit-elle, tandis qu'un sourire éclairait sa figure, je commençais à croire que vous nous faisiez faux-bond, et vous auriez eu tort, car ma mère est à Langres d'où elle ne reviendra que tard ; mon père est seul, et nous dînerons gentiment à nous trois...
En effel, grâce à l'absence de madame Clo-
tilde, une douce et familière intimité s'établit pend.ant le dîner entre ces trois êtres sympathiques que ne gênaient plus Toeil inquisiteur et le verbiage fatigant de la maîtresse du logis. Délivré de la domination absorbante de sa femme, M. La Tremblaie eut des fantaisies d'écolier qui fait Técole buissonnière. Son esprit s'aviva, sa langue se délia, et il se versa de plus amples rasades, comme pour se manifester mieux encore à lui-même qu'il avait recouvré sa liberté d'action. Aussi le dîner se prolongea-t-il fort avant dans la soirée, et les trois convives achevaient à peine leur dessert que déjà les premières ombres du crépuscule glissaient le long des tentures de la salle à manger. M. La Tremblaie était allé s'installer dans un confortable fauteuil américain, et, fatigué de la dépense nerveuse qu'il avait faite, il s'y balançait paresseusement, laissant la parole aux deux jeunes gens et se contentant de répondre de temps à autre à leurs saillies par un sourire vague. Peu à peu son front se renversa sur le dossier, et il s'assoupit.
— Il dort, chuchota Raymonde ; cela lui arrive quelquefois après dîner. N'ayons pas l'air de nous en apercevoir, et passons dans la
bibliothèque... Donnez -moi la main, je vais vous guider de peur que vous ne le réveilliez en vous heurtant à un meuble.
Elle souleva la lourde portière qui séparait les deux pièces, et ils s'esquivèrent sur la pointe des pieds. La bibliothèque était complètement envahie parla nuit, et Antoine ne se pressait pas de quitter la petite main de la jeune fille. Il éprouvait une sourde volupté à la sentir dans ses doigts, chaude et frémissante comme un oiseau captif. Ils restèrent un moment immobiles dans les ténèbres, puis Raymonde, dégageant lestement sa main, se dirigea à tâtons vers une console et alluma une lampe dont le grand abat-jour opaque laissait seulement tomber sur le milieu du parquet une ronde tache lumineuse, tandis que tout le reste de la haute pièce demeurait sombre.
— Là, dit-elle, maintenant nous pouvons attendre tranquillement qu'il se réveille. Les domestiques sont habitués à le voir parfois sommeiller après le repas, et ils ont l'ordre de ne pas le déranger... Causons, si toutefois celai ne vous ennuie pas de causer avec une petite . fille aussi ignorante que moi.
— Votre prétendue ignorance, répondit Antoine en s'asseyant près du divan où elle
s'était pelotonnée, est justement ce qui me séduit le plus en vous.
Elle appuya son menton sur l'un de ses doigts, inclina la tète avec un joli mouvement d'oiseau, regarda de côté le jeune homme et sourit.
— Oh I séduit, murmura- t-elle, le mot est bien fort... Je croyais que, vous autres savants, vous n^exagériez jamais.
— Le mot n'est que juste, répliqua-t-il brièvement ; — puis il se tut et resta pensif, tout en la contemplant dans le coin où elle s'était blottie, et où la pénombre qui l'enveloppait ne laissait voir que les grandes lignes onduleuses de son corps souple, le profil perdu de son visage, un bout d'oreille noyé dans les crépelures de ses cheveux, et la courbe exquise d'une paupière baissée.
Au milieu de ce profond silence, Raymonde n'osait plus regarder Antoine ni lui parler.
Son instinct de femme l'avertissait que le moment était venu où le jeune homme allait s'enhardir et ouvrir son cœur. Elle pressentait la déclaration de tendresse suspendue aux lèvres de son vis-à-vis, et elle était partagée entre le désir et la crainte de le voir sortir de la réserve qu'il avaitgardée jusque-là.
Sa poitrine était agitée, et sa main nerveuse tortillait les franges du divan. Elle comprit cependant que son silence accroissait l'embarras de la situation, et elle voulut le rompre. — Je me trouve si sotte I dit-elle, — et il lui sembla que sa voix avait doublé de volume, tant le son lui en paraissait étrange, — je m'étonne toujours qu'un homme aussi iu-s truitque vous puisse prendre du plaisir à ma conversation.
— J'en ai pourtant, et beaucoup, réponditil, tellement que, lorsque je sors d'ici, plus rien ne m'intéresse... Et pourtant chaque fois que je m'en vais, je sens que je ne vous ai pas
dit un seul mot de ce que j'ai dans l'esprit
Mademoiselle Raymonde, je...
Il s'arrêta brusquement. — Non, pensa-t-il, pas encore l... Si elle allait ne pas m'aimer. Laissons- lui le temps de me mieux connaître avant de lui révéler mon secret. — Et ses lèvres se refermèrent sur la phrase commencée.
Elle récoutait, les yeux clos ; quand elle lui entendit prononcer son nom, un délicieux frisson d'anxiété lui courut par tout le corps, puis, s'apercevant qu'il était redevenu muet, un confus sentiment de déception remplaça l'émotion de Fattente. Elle rouvrit les yeux et,
RAYMONDE. i3(
se tournant à demi : — Que disiez-vous? murmura-t-elle sournoisement.
Il était redevenu maître de lui, et secouant la tête, il répliqua :
— G*est une pensée qui m*était venue, et dont j'hésite un peu à vous faire part, car je ne sais si vous ne la trouverez pas indiscrète. Je désirerais que ma mère vous connût, elle vous aimerait I
Havmonde se redressa sur son coude, et demi-désappointée, demi-contente, car, à bien le prendre, le vœu exprimé par Antoine était encore une sorte de déclaration délicatement voilée, elle sourit.
— '. En êtes- vous bien sûr? demànda-t-elle ; déjà votre père a fort mauvaise opinion de mon caractère ; qui sait si je ne produirais pas le même effet sur votre mère?.. Et pourtant, rien qu'à vous entendre parler d'elle, je l'ai aimée tout de suite. Yous ne sauriez croire quelle impression d'intérieur heureux et uni vous m'avez donnée, lorsque, dans le bois de la Tillaye, vous avez faitallusion àl'impatience avec laquelle on vous attendait chez vous...
J'aurais voulu être dans votre maison et assister à la joie de ces braves cœurs qui se préparaient à vous fêter I Vrai, je vous sais gré
(i*avoir deviné mon désir, et un de ces matins, Jannic et moi, nous irons vous faire visite.
— Vous verrez ma mère, reprit Antoine, et vous lui plairez. C'est une bonne femme toute dévouée et toute simple ; votre nature franche lui ira droit au cœur.
— Franche? certainement je le suis; murmura Raymonde, mais c'est donc là un grand mérite à vos yeux, que vous le mettez audessus de toutes les qualités que je puis avoir ?
f — C'est la qualité maîtresse. Toute femme
f^ ■ qui n'est pas sincère et naturelle est pour moi une créature qu'on peut admirer, mais qu'on ne peut estimer.
— De sorte que, si j'avais le moindre mensonge sur la conscience, je passerais dans votre opinion pour une espèce de petit monstre?
— Vous ne pourriez pas mentir ! s'écria- Wl, vos yeux sont trop^limpides pour qu'une fausseté puisse jamais les troubler.
Tandis qu'il parlait, il sembla tout à coup à Raymonde que l'ombre colossale d'Osmin se.
dressait au fond de la bibliothèque, la regardant avec ses gros yeux pleins de reproches et la menaçant de son^oigt de géant. Elle sen-
tit une intime piqûre au fond de son cœur, et sa figure prit une expression sérieuse.
— Vous me croyez meilleure que je ne suis l dit-elle en secouant la tête.
Antoine eut un geste d'incrédulité. — Quoi, reprit-il en lui saisissant la main et en souriant, prétendez-vous que vous seriez capable de mentir?
Sa figure s'était involontairement rapprochée de celle de la jeune fille, et Raymonde voyait deux regards tendres et inquiets plonger jusqu'au fond de ses yeux.
— Je n*ai pas dit cela, s'écria-t-elle, seulement je ne veux pas vous laisser croire que je suis une perfection, et j'ai comme une autre mes petits péchés sur la conscience.
Il lui tenait toujours la main. — Voyons, insinua-t-il d'une voix douce, contez-les-moi, voulez-vous?
Elle restait indécise, et cependant elle sentait qu'il ne fallait pas laisser perdre cette occasion de confesser son aventure avec Osmin.
L'heure était propice, l'endroit solitaire, et la lampe discrètement voilée plongeait dans l'ombre le coin où elle se trouvait, Antoine ne la verrait pas rougir ; d'ailleurs il paraissait disposé à l'indulgence. Elle prit son grand cou-
rage et se dëcida à parler. — Eh bien, commença-t-elle...
Au même moment, la portière de la salle à manger fut violemment soulevée, et madame Clotilde apparut brusquement devant les deux jeunes gens déconcertés. Leurs mains eurent à peine le temps de se quitter. — Que complotez-vous donc dans ce coin? demanda la dame en les enveloppant d'un regard soupçonneux.
Antoine s'était levé, et Ray monde à son tour avait quitté lentement les coussins où elle s'était blottie. — Nous attendions, répondit-elle, que mon père s'éveillât.
— Vous ne trouviez pas le temps long, il paraît! observa ironiquement madame Clotilde ; ton père est remonté chez lui depuis une demi-heure, moi-même je suis fort lasse, la voiture m'a éreintée, et je ne désire plus que mon lit.
Antoine comprit qu'on le trouvait importun, il s'excusa brièvement et prit congé de la maîtresse du logis. Quand il fut parti, cette dernière alluma une bougie, et la présentant à sa fille : — Ma chère, dit-elle aigrement, tâche à l'avenir d'être un peu plus réservée, et ne reste pas pendant des heures en tête-à-
tête avec un jeune homme que tu connais à peine... Ce n'est pas convenable ; si M. de Préfontame venait à l'apprendre, il serait peu satisfait, et il aurait raison.
Raymonde prit d'un air déconfit le flambeau qu'on lui tendait, lança à sa mère un regard farouche et sortit sans répondre.
Madame Glo tilde, dès qu'elle fut seule, porta la lampe sur le bureau, s'assit, et resta plongée dans une méditation qui n'avait rien d'aimable pour Antoine. Ce garçon était venu se jeter en travers de ses projets, et elle le haïssait. Nul doute que Raymonde ne fût en train de l'aimer et toute disposée à lui sacrifier Osmin. Or ce dénoûment n'était nullement du goût de madame Glotilde. Elle voulait bien donner sa fille à un des notables du canton, à un voisin influent qui introduirait ses relations à la Maison Verte, et ouvrirait à sa nouvelle famille les portes jusque-là fermées des maisons honorables des environs ; mais avoir pour gendre le fils d'un obscur forestier, un professeur sans fortune et sans racine dans le pays, qui emmènerait Raymonde à Paris et laisserait madame Glotilde en tête-41-tête avec M. La Tremblaie, au fond des bois... Non, elle ne voulait pas d'une aussi sotte aventure.
et il fallait couper sur pied cette amourette encore en herbe. Elle prit une feuille de papier et écrivit à Préfontaine la lettre suivante :
« Mon cher Osmin, vous vous attardez plus que de raison dans vos montagnes. Raymonde s'impatiente ; elle me charge de vous dire qu'elle trouve le temps un peu long et son amoureux im peu tiède. Vous savez, mon cher ami, qu'elle a une mauvaise tête, ne la poussez pas à chercher des distractions et à commettre quelque étourderie. Songez que les absents ont tort et rappelez-vous ce proverbe vieux, comme les rues, mais qui me semble absolument en situation : qui va à la chasse perd sa place. — Faites donc comprendre à votre cher oncle que la vôtre est près de votre fiancée, et revenez-nous au plus vite. »
Quand la lettre fut cachetée, elle la remit au petit domestique en lui recommandant de la porter lui-même dès Taube à la poste d'Auberive, puis, ne doutant pas de l'empressement d'Osmin, elle remonta dans sa chambre et s'endormit avec la conscience reposée d'une mère de famille qui a rempli convenablement ses devoirs.
On touchait à la lin de septembre. La forêt, occupée à échanger ses haËits d'été contre son costume d'automne, s'enveloppait depuis quelques jours d'un long voile de brouillards blancs. C'était comme une toile de théâtre tendue entre elle et les spectateurs. Un matin enfin, le rideau se leva et laissa admirer la magnificence du nouveau décor : le ciel d'un bleu fin, les prés semés de veilleuses lilas, les lisières où les pommiers sauvages et les alisiers détachaient sur les fonds bruns ou violets leurs bouquets de feuilles empourprées. Les bois retentissaient des aboiements des chiens courants, et dans l'air plus sonore les cloches du dimanche égrenaient gaîment leurs grappes de notes argentines. A la Maison Verte, où Antoine était venu ae bonne heure, tout le monde ressentait rinfluence clémente de cette lumineuse
et blonde journée. M. La Tremblaie était presque guilleret» Raymonde ne tenait plus en place,niadame Clotilde elle-même étaittout miel et tout sucre. Une joie sourde et habilement contenue amollissait l'âpreté de sa voix» arrondissait les angles de son caractère et assoupissait ses rancunes.
— Où vont tous ces gens endimanchés qui montent vers les bois de Charbonnière? s'écria Raymonde, qui avait mis le nez à la fenêtre.
— C'est aujourd'hui la Saint-Michel, répondit Antoine, et ils vont sans doute au rapport d'Amorey ?
— Et qu'est-ce que ce rapport ?
— Une fête patronale qui se célèbre en plein bois, près d'une source plus ou moins miraculeuse. On y vient de fort loin.
— Père, dit brusquement Raymonde en se précipitant vers M. La Tremblaie, qu'elle prit par le cou, si tu étais gentil, tu ferais atteler et tu nous conduirais au rapport.
— Cette promenade te plairait-elle, ma chère amie? demanda timidement La Tremblaie à madame Clotilde.
— Vous savez bien que le grand air m'énerve et que les cahots me donnent la mi-
graine, mais vous pouvez y aller sans moi.
M. Verdier vous pilotera. Ne vous attardez pas seulement, et rentrez avant la nuit.
Une demi-heure après, Taméricaine roulait lentement sous bois et gagnait tout en cahotant la route forestière qui descend vers le val d^Amorey. Raymonde s'était faite belle, et un petit chapeau de feutre rond, coquettement posé sur ses opulents cheveux roux, donnait à sa figure un air cavalier. Elle s'était assise sur le siège de devant, près du domestique, et de temps à autre, quand la voiture frôlait les talus du chemin étroit, elle cueillait à la volée des cornouilles et des alises, puis elle tournait son blanc visage vers renfoncement de la capote où M, La Tremblaie devisait avec Antoine, et elle leur jetait en riant des poignées de baies rouges et de feuilles vertes. Quand la voiture fut au fond du vallon, des rumeurs lointaines leur annoncèrent que la fête était dans son plein épanouissement, et tout d*un coup, à un tournant de la route, la combe des Moulineaux s'évasa devant eux.
A droite et à gauche, de hautes futaies aux arbres élancés encadraient de leurs profonds massifs circulaires la prairie où se tenait la
rapport* Sur Therbe rase piétinait et s'agitait une foule bariolée et bruyante. Des hommes A-jey ^ i buvaient, rangés sur les bancs d'un cabaret improvisé ; des femmes aux bonnets d*étoffe violette bordée de dentelle noire, s'attroupaient autour d'une dizaine d'échoppes oti Ton vendait des chapelets^ des médailles et des échaudés; des enfants s'accrochaient à leurs jupes et jetaient des regards de convoitise sur les étalages de pain d'épice. Plu»
loin, deux joueurs de violon, perchés sur une estrade, faisaient sauter, au son de leur orchestre criard, la jeunesse des villages voisins. Là étaient vraiment la vie et le beau de la fête. Les filles, parées de leur plus jolie robe et de leur fichu le plus pimpant, coifTées de bonnets de linge à rubans de couleur, dansaient avec des mouvements calmes, des airs, sages et des yeux sournoisement baissés ; les garçons, le chapeau sur l'oreille, la blouse neuve négligemment ouverte, laissant voir le gilet des dimanches, avaient le geste plus déluré, le port droit, la mine provocante. Après chaque figure, ils enlevaient leur danseuse à bras-le-corps, puis la reposaient à terre avec un cri joyeux. Il y avait quelque chose de sain dans ce rire plein et sonore. Il s'envolait
par larges éclats jusque sous les futaies de hêtres dont la grande ombre fraîche s'allongeait Mentemeot et progressivement vers le bal, comme pour avertir les danseurs de la fuite du temps et de la brièveté des joies humaines.
Parfois un couple se détachait de la danse et montait vers les bouquets de trembles où la source miraculeuse glissait en nappes clai- -^un<< rès sur des gradins naturels et finissait par ^
se creuser un réservoir dans le tuffeau. La principale propriété de celte eau calcaire consistait à pétrifier lentement les racines et les mousses sur lesquelles elle coulait ; mais de cette vertu la jeunesse campagnarde se souciait médiocrement, et la croyance populaire lui en attribuait une autre plus merveilleuse : celle de prédire aux filles si elles se marieraient promptement La consultation de l'oracle se pratiquait de la façon suivante : on jetait une épingle dans le réservoir ; si elle coulait à fond en ligne droite, les épousailles devaient se faire dans Tannée; mais si elle déviait, entraînée par le courant, adieu la noce, et la jeune fille risquait fort de coiffer sainte Catherine.
Antoine avait expliqué à Raymonde les ver-
Hi
tus de la fontaine. — Et moi aussi, dit-elle, je veux tenter Tépreuve ! — Elle s*approcha du réservoir, détacha une épingle de son corsage et la laissa tomber de haut sur la surface limpide. Sans hésiter une seconde, Tépingle descendit perpendiculairement et alla se poser au fond de la source, où des centaines de ses sœurs scintillaient déjà. — Bah! murmura la jeune fille, comme si elle eût répondu à une pensée intime, le beau présage 1 L'important n*est pas de savoir si on se mariera, mais qui on épousera!
Elle se retourna vers Antoine et vit les regards pénétrants du jeune homme fixés sur elle. — Ceux qui consultent l'oracle, répondit son compagnon , sont probablement mieux fixés que vous sur ce dernier point, c'est pourquoi le premier seul les intéresse.
Raymonde rougit et, sautant sans répondre dans le sentier, revint lentement près du bah Quand elle entendit les violons et vit tournoyer les danseurs, une nouvelle fantaisie la prit, et, se rapprochant d'Antoine : — Je parie, dit-elle, que vous n'avez jamais dansé?
— Jamais.
— Eh bien î reprit-elle, essayons, voulezvous?
11 eut beau s'en défendre et protester qu'il brouillerait tout, elle insista si bien qu'il finit par obéir. Ils s'étaient déjà mis en quête d'un vis-à-vis quand M. La Tremblaie inter« '^
vint. Le tintamarre de la fête lui agaçait les nerfs, il se sentait fatigué et ne tenait plus sur ses jambes. — Le cheval s'impatiente, répondit-il aux exclamations indignées de sa fille, il se fait tard et nous avons promis de rentrer avant la nuit.
— Quel ennui! s'écria Raymonde, si tu étais gentil, tu remonterais tranquillement en voiture, le cheval s'en reviendrait au pas et, sitôt notre contredanse finie, nous te rejoindrions par la traverse.
M. La Tremblaie trouvait que cet arrange* ment laissait beaucoup à désirer, mais il n'avait jamais su dire non une fois dans sa vie, et, cédant aux câlineries de sa fille : — Mauvaise tête I murmura-t-il, fais donc ce que tu veux, mais n'oublie pas ta promesse... La voiture ira au pas, et je t'attendrai à la montée... Je vous la recommande, monsieur Yerdier.
Dès que l'américaine eut repris lentement la route de Yivey : — Maintenant dansons I s'exclama Raymonde en s'élançant au milieu du bal. — Le grand air, le soleil d'automne,
ru-
144 UAYMONDE.
le bruit de la fête, la pensée d'être seule avec Antoine au milieu de la foule, toutes ces choses la surexcitaient fortement ; ses yeux bruns pailletés d'or étincelaient , ses lèvres souç^^ riaient, et sa taille souple se balançait douce- / ^^ (J^ ment en suivant le rhythme accentué des vioi '" A Ions. — Chaîne des dames 1 cria la voix nasillarde de l'un des joueurs. — Elle ramassa lestement les plis de sa jupe, s'avança vers la paysanne qui lui faisait vis-à-vis et lui tendit gaîment la main. Les couples se mêlèrent, les mains se nouèrent et se dénouèrent en cadence. L'apparition de cette belle jeune fille en toilette de ville n'avait pas manqué de piquer la curiosité des paysans. On formait le cercle autour d'elle, et les commentaires allaient leur train. Tout en exécutant gauchement un cavalier seul, Antoine entendit derrière luiunepaysannechuchoter à sa commère:
— N'est-ce pas la demoiselle de la Maison Verte? — Oui, et le garçon qui l'accompagne est le fils Verdier, d'Auberive. — Il est donc devenu son bon ami; on m'avait dit qu'elle avait M. de Préfontaine pour galant. — ffa, ma mie, elle en aura changé I... — Galop I cria de nouveau le violonneur. — Les couples se croisèrent, pirouettèrent, et An-
toine ne put saisir le reste de la conversation.
— C'est uni, hélas I soupira Raymonde en ébauchant une révérence devant son danseur.
— Il faut partir, répondit brièvement le jeune homme, et il ajouta qu'il croyait plus sage de suivre de nouveau la route forestière.
— Non pas, répliqua la jeune fille en rajustant sa coiffure, il n'y a rien d*ennuyeux comme de revenir par le même chemin. Prenons à travers bois. Ne connaissez-vous pas un sentier?
Antoine objecta qu'en sept ans la physionomie du bois avait changé ; les coupes étaien t devenues des taillis, et les sentiers avaient pu disparaître dans le fourré ; mais elle ne voulut rien entendre. Ils longèrent la prairie jusqu'à la ferme d'Amorey et s'engagèrent dans iin chemin d'exploitation qui coupait obliquement les hautes futaies de la réserve. Antoine était pensif et ne répondait que par monosyllabes aux questions de Raymonde. Les propos des deux paysannes lui trottaient dans la tète. Cette allusion àM. de Préfontaine l'avait frappé désagréablement. Il se rappelait avoir entendu madame Clotilde mentionner vaguement ce personnage, mais ce nom, jeté au milieu d'une conversation banale, n'avait pas alors
éveillé son attention. La remarque de la paysanne n'était probablement qu'un cancan de village, mais elle ne laissait pas de le troubler.
Raymonde observait son compagnon du coin de Tœil et paraissait piquée de son humeur maussade. — Vous êtes soucieux, lui demanda-t-elle enfin, qu'avez-vous?
Antoine releva la tête et fixa sur la figure franchement épanouie de la jeune fille deux longs regards questionneurs : — Mademoiselle Raymonde, répondit-il après un moment de silence, l'autre soir, quand madame La Tremblaie est entrée dans la bibliothèque, vous étiez sur le point de me dire quelque chose... quelque chose qui semblait vous concerner particulièrement. Du moins j'ai cru lire cela dans vos yeux,... me suis-je trompé?
Elle restait muette et se bornait à creuser dans la terre molle du sentier de petits trous avec le bout de son ombrelle ; il reprit : — Si réellement vous m'avez jugé digne de votre confiance, pourquoi ne profiteriez-vous pas de ce que nous sommes seuls pour me faire part de ce que vous vouliez me confier? Estce que le silence et le demi-jour de cette futaie n'invitent pas à l'expansion aussi bien
que la bibliothèque de la Maison Verte?
La mobile physionomie de la jeune fille traduisit par une moue expressive l'embarras où la mettait Tinsistance de son compagnon, mais ses lèvres ne se desserrèrent pas. La brusque intervention de madame Glotilde semblait avoir paralysé le bon mouvement qui avait poussé Raymonde, quelques jours avant, à tout avouer à celui qu'elle aimait. L'occasion propice s'était enfuie ; maintenant elle était craintive^ indécise ; elle songeait qu'elle avait devant elle une heure d'intimité délicieuse, et il lui coûtait trop d'en troubler la douceur par une révélation désagréable. Le regard d'Antoine l'intimidait et l'irritait par sa per« sistante fixité. — Voyons, poursuivit le jeune homme, prenez-moi pour confesseur 1
— Je n'ai rien à confesser, répondit-elle en détournant la tête, et elle ajouta avec un rire un peu forcé r — En bonne conscience, je ne puis inventer des péchés I
Antoine fronça les sourcils et repartit d'un ton piqué : — Naturellement, je ne vous demande pas d'inventer. D'ailleurs je reconnais que je n'ai aucun droit à devenir le confident de vos secrets.
— • Pourquoi insistez-vous alors? s'écria-
t-^ïie^ ij^ii ymat wiiia Èiire âoçDQâer fçat j'iîe
— Moî?-..Oà:
— Dm, TGOâ oa da meta FeiprcsâHi
niqiijéte ëe Totre iiznre â peu fiàiie pûor la »iis^rmilalî:>a, — C se rapprocâ-i d'elle, et d'un toa plos pre^âant : — Rappe2e2-To«s n :• tre eotre tka daiks Là bibLîfi: thèqne, dL dite»moi...
— Qaoî?
Les jeax d*AnU>iiie éUîent tombés sur te poignets de la jeune fille, dont de larges manebettes laissaient tcht les blanches attaches nues. — Dites-nKM par exemple, r^nt-iU d'où Tons Tenait ce bracelet orné d*ane pensée qne j*ai retroQTé dans la soorœ de la Hllare ?..*
Prise an dépourra par cette demande, Ba^monde roogit, et sa perplexité augmenta.
La question aplanissait cependant singulièrement la Yoie des aveux. Fallait-il parler et conter par le menu la ridicule histoire des amours d'Osmin ? La confession était humi> liante, outre qu'elle risquait d*être prise de travers. L*idée d'avoir été en concurrence avec un pareil rival pouvait effaroucher An-
toine, et alors adieu les beaux rêves de tendresse, adieu la conquête de ce cœur d'élite dont elle épiait avec un doux frisson la sympathie grandissante 1 Cependant il fallait répondre, car il venait de renouveler son interrogation ; elle s'en tira comme toutes les femmes, par un faux-fuyant. — Qu'est-ce que cela peut vous faire ? murmura-t-elle en essayant de prendre un ton plaisant.
— Rien, vous avez raison I répliqua- t-il, blessé de cette légèreté.
Il se mit à taillader les broussailles à coups de canne, et ils restèrent quelque temps silencieux. Le sentier était étroit, Raymonde ouvrait la marche, la tête basse, et si troublée qu'elle allait droit devant elle sans s'inquiéter des nombreux sentiers qui croisaient le sien. Antoine, enfoncé dans sa mauvaise humeur, la suivait machinalement et ne songeait plus à s'orienter.
— Vous êtes fâché ? fit-elle en se retournant vers lui.
— Moi?... Non... Seulement je m'aperçois que j'ai été indiscret, et je me tais.
— Vous voyez bien !... Vous avez de la rancune. Pourquoi attachez-vous de l'importance à des choses indiiférentes ?
150 RAYMONDB.
— Indifférentes? répondit-il en hochant la tête, est-ce qoe ces sortes de bracelets, qa*on nomme des ^wie-banheur, ne sont pas considérés comme des bijoux intimes auxquels s'attache je ne sais quelle superstition sentimentale ?
— Affaire de mode I... Tout le monde en porte, et ce sont des objets sans conséquence.
— Même le YÔtre?...
— Le mien... D'abord je ne le porte plus; il est laid el ridicule !
— Si la personne qui vous Ta donné yous entendait, elle ne serait pas flattée, reprit Antoine... Tous n'avez pas l'air de tenir beaucoup à ce témoignage de son affection.
— Certes, non ! répliqua-t-elle avec un rire nerveux et en rougissant de nouveau.
Il remarqua son trouble et ne parut que médiocrement convaincu. — Avouez, continua-t-il avec un accent demi-ironique et demisérieux qui impatienta fortement Raymonde, avouez que, de la part d'un indifférent, il y a une fatuité singulière à offrir un bijou sur lequel on a fait graver : « pensez à moi, » avec une fleur de pensée pour plus de clarté ?..• Comment s'appelle-t-il, cet original ?
RAYMONDE. Vôi
— Son nom importe peu, vous ne le connaissez pas.
— Qui sait? poursuivit-il du même ton sarcastique, ne serait-ce pas M. de Préfontaine ?
Elle eut une violente palpitation. — €^ourquoî supposez-vous cela? s'écria-t-elle effarée; qui vous a parlé de lui?
— Votre mère l'a nommé devant moi... .
N'est-il pas votre voisin, et ne vient-il pas à la Maison Verte?
— Oui !
— Pourquoi ne l'y voit- on plus ?
— Il voyage.
Toutes ces réponses étaient formulées avec une intonation brève qui indiquait un agacement profond.
— Il était un peu amoureux de vous, convenez-en I reprit Antoine, dont la figure s'était rembrunie.
— C'est possible... Je ne m'en souciais guère I
— Il vous Ta dit î
Elle se retourna brusquement, les yeux pleins de larmes, frappa du pied, et d'une voix entrecoupée par l'angoisse et l'irritation : — Pourquoi me persécutez-vous ainsi
s'exclama-t-elie, où voulez-vous en venir avec cet odieux interrogatoire?... Vous me faites regretter de n'être pas remontée dans Taméricaine. — Elle avait continué de marcher en pariant, et tout d*un coup elle poussa un cri de surprise : — Ahl fit-elle, eh bieni où va donc notre sentier?...
Ils avaient atteint un de cesmwrgers en pierres sèches qui couronnent queîques^^uïï^s des forêts de la montagne langroise, et à cet endroit le sentier, ou plutôt Tétroite tranchée dans laquelle ils se trouvaient, dévalait presque à pic au fond d'une goige boisée. On voyait la sente pierreuse fuir entre deux colonnades de hêtres aux fûts blanchâtres, puis se perdre dans un moutonnement de feuilfées. — Nous avons pris un faux chemin, dit Antoine, et nous tournons le dos à la route.
Raymonde partit d'un grand éclat de rire, puis, sa figure passant rapidement de la gaieté àTinquiétude. elle s'écria d'un ton contrit : — Et ce pauvre père qui nous attend, que va-t-il penser? Mes compliments, monsieur, vous êtes un bon guide!... Qu'allons-nous devenir?
Antoine examinait la direction du ravin et commençait à s'orienter. — Le Gourroy est
RAYMONDË. i53
sur la gauche, reprit-il, une fois au hameau, nous rattraperons facilement le chemin de Vivey... Si vous n'êtes pas fatiguée et si vous ne craignez pas pour vQtre robe, nous allons prendre à travers bois.
— Allons 1 fit-elle bravement. — Au fond, «lie bénissait cet incident qui avait mis fin au périlleux interrogatoire pendant lequel elle avait subi la question ordinaire et extraordinaire. Au bout d'un quart d'heure, ils se trouvèrent en plein taillis. Aucun sentier n'apparaissait encore. Antoine s'arrêta, aspira longuement l'air forestier et dit : — Je sens l'odeur de la fumée de charbon. Nous devons être près d'une vente. Cherchons-la, nous y trouverons quelqu'un qui nous remettra dans le bon chemin.
Ils marchèrent dans la direction d'où sem* blaîent venir les acres senteurs du charbon, mais à mesure qu'ils avançaient le taillis devenait plus serré. De grandes ronces enlacées à des buissons d'aubépine leur barraient à chaque instant le passage et s'accrochaient malicieusement à la robe de Raymonde. Alors Antoine se baissait pour dégager de la griffe des épines la mince étoffe de foulard, et tout cela prenait du temps. Le bois s'assombrissait
154 RAYMONDB.
déjà, et bientôt les derniers, rayons pourprés du soleil couchant s*évanouirent parmi les ramures confuses des hêtres. Au même moment, la jeune fille poussa une exclamation de dépit. Le yolant de son jupon, cédant aux tenaces morsures d'un églantier, s'était décousu ; son pied était passé au travers, et elle était tombée, agrandissant encore la déchirure au milieu de laquelle sa jambe s'était engagée jusqu'au genou. — Vous vous êtes fait du mal? s'écria Antoine. — Non, non, répondît-elle en rougissant, ne regardez pas seulement, je saurai bien m'en tirer toute seule...
Elle se releva en effet, mais pour prévenir une nouvelle chute, elle fut obligée de prendre sous son bras tout un lambeau du malencontreux jupon, et elle intima plus énergiquement encore à Antoine l'invitation de passer le premier et de ne point tourner la tête.
Enfin le fourré s'éclaircit, ils atteignirent une coupe de bois qui occupait tout un versant de la gorge, et virent aux lueurs du crépuscule flamboyer les rougeâtres clartés des fourneaux à charbon.
Sept à huit tertres coniques étaient espacés à la file sur la pente récemment exploitée, oti
RAYMONDE. i55
se dressaient encore les arbres de réserve, et où, çà et là, les rondins empilés rompaient de leurs longues rangées grises la déclivité du sol. Tout autour, le taillis enserrait la coupe de ses masses immobiles, et au fond de la gorge on apercevait un petit étang dont l'eau calme, dans sa ceinture de joncs reflétait les fines nuances verle^ et roses du ciel crépusculaire. Près des fourneaux, les silhouettes noires des charbonniers se découpaient nettement, et au seuil d'une hutte de gazon, voisine de la lisière, la charbonnière berçait sur ses genoux un petit enfant^ en lui chantant une vieille chanson dont la traînante mélopée montait doucement dans Tair du soir.
— C'est beau cela I murmura Raymonde, en contemplant ce tranquille paysage forestier, discrètement lumineux, avec lequel s'harmonisait si bien la rustique complainte de la chanteuse.
Antoine s'était abouché avec le maître charbonnier et s'informait de la route à suivre. — Vous êtes dans la Vieilk- Réserve^ répondit celui-ci, à une portée de fusil de la coupe, vous trouverez un sentier qui vous mènera au bois des Ronces et de là à Vivey ; ^ un de mes garçons va vous accompagner jusqu'à
456 RAYHONDE.
ce que vous soyez dans le bon chemin..* Mais avant de se remettre en route, Raymonde, afin de pouvoir marcher sans embarras, voulut réparer le désastre de son volant. Elle passa dans la hutte, défit lestement son jupon, emprunta une aiguille et du fil à la charbonnière, et vint s'asseoir sur un tronc d'arbre près du feu allumé en plein air. Elle était charmante ainsi, dans sa robe de foulard dont la mince étoffe, privée du soutien des jupons, se collait à ses hanches et en dessinait traîtreusement les formes rondes et les courbes harmonieuses. Elle avait ôté son feutre; les magnifiques boucles de ses cheveux aux teintes chaudes se déroulant autour de son visage et de son cou, en faisaient ressortir la blancheur satinée, tandis que ses grands yeux fauves étincelaient aux lueurs du feu de branches sèches. — Voyez dans quel état ce maudit fourré m'a mise, dit-elle à Antoine, qui s'était agenouillé dans Therbe à ses pieds, suis-je assez ravagée?
— Je ne vous ai jamais vue si belle I murmura-t-il avec des regards enthousiastes. — Il était de nouveau complètement sous le charme et se reprochait maintenant comme une brutalité son ridicule interrogatoire. En
entendant sa voix grave, à laquelle l'émotion donnait une intonation caressante, la jeune fille ébaucha un joli sourire de satisfaction et faufila avec plus d'ardeur la tête de son volant.
La charbonnière, les voyant occupés à causer, s'était rassise près de la hutte, son nourrisson entre les bras, et avait repris sa complainte.
— Cet endroit me plaît, dit Raymonde en coupant avec ses petites dents le fil du surjet qu'elle avait achevé; nous y reviendrons, n'est-ce pas?
Elle se réfugia de nouveau dans la hutte jour passer son jupon, puis, le désordre de sa toilette étant réparé, elle glissa une pièce d'argent dans la mignonne main du marmot endormi au giron de la charbonnière, et ils se mirent en route sous l'escorte de Tun des apprentis. Quand ils eurent retrouvé le sen- fvf ^ tier du bois des Ronces, ils congédièrent leur guide et s'enfoncèrent lentement sous les ramures. La nuit était tout à fait venue^ et c'était à peine si on distinguait la trace du . sentier, tant une profonde obscurité i-égnait sous bois. De temps en temps, entre les branches emmêlées une étoile scintillait bien haut
158 RÀYMOiNDE.
dans le ciel; parfois un geai, déjà assoupi à la fourche d'un coudrier, s'éveillait en sursaut et fuyait en jetant un cri aigu, puis tout retombait dans le silence. Eux-mêmes étaient devenus muets, chacun d'eux ayant assez à faire d'écouter en son for intérieur les pensées attendries qui y bourdonnaient mystérieusement. Une oreille exercée eût certainement pu compter dans la nuit les palpitations de leurs cœurs, tant les battements en étaient violents. Instinctivement Raymonde s'était rapprochée d'Antoine, et le jeune homme sentait par moments contre lui le frôlement des membres ronds et souples de sa voisine. A un endroit où le chemin se perdait tout à fait dans les ténèbres, il lui prit la main et ne la quitta plus. Les deux paumes se touchaient étroitement et se communiquaient leur brûlante moiteur. Gela dura quelques minutes.
Tout à coup la jeune fille s'étant heurtée contre un arbre se rejeta plus près d'Antoine, et se trouva brusquement prise dans ses bras. — Raymonde, dit-il d'une voix sourde, je vous aime!... Voulez-vous être ma femme?
Elle était tellement saisie qu'elle n'eut pas la force de parler, et qu'elle resta un moment immobile et blottie contre sa poitrine. —
Vous ne répondez pas, reprit-il, est-ce que ma question est encore indiscrète ?
— Non, soupira- t-elle faiblement; mais j'étouffe, laissez-moi respirer!
Il desserra les bras, et d'elle-même elle lui abandonna ses deux mains ; puis sans phrases, sans minauderies sentimentales, elle lui avoua simplement qu'elle Taimait depuis longtemps^ depuis le premier jour où elle l'avait vu. — Je suis si heureuse, murmura-t-elle, si lière que vous m'ayez devinée et aimée I — Antoine ^i^^^ rétreignit de nouveau, et la forêt profonde, pleine de ténèbres silencieuses, entendit le léger susurrement de leur baiser de fiançailles.
Elle s'était appuyée à son bras, et ils se remirent à marcher à petits pas, causant avec cette effusion que produit la détente des nerfs après une émotion violente. Les arbres s'étaient éclaircis, une lueur grise glissa d'abord entre les branches, puis le ciel reparut avec son poudroiement d'étoiles, et le chemin commença à descendre vers Vivey, dont on voyait les lumières scintiller tout au fond de la gorge.
— Allons lentement, murmura Antoine^ il fait si bon ici! Laissez-moi vous dire encore combien je vous aime... Craignez- vous d'être grondée?
— • Je crains surtout que mon père ne soit inquiet ; ma mère se fâchera bien un peu, mais je suis habituée à son humeur, et ses colères ne m'effraient pas.
— J'ai peur qu'elle ne me prenne en grippe et qu'elle ne me ferme la porte au nez quand elle saura que je veux vous épouser.
— D'abord, nous aurons mon père pour nous... Et puis, moi, j'ai aussi une volonté, ma mère le sait bien, et elle se gardera de me contrecarrer; mais, chez vous, que dira-t-on quand on apprendra que vous m'aimez?
— Mon père et ma mère diront que je suis un heureux garçon, et, quand ils vous auront vue, ils seront sous le charme.
— Et votre vieux M. Noël?
— Lui, reprit Antoine en riant, il sera plus rétif, mais nous en viendrons à bout*
Bien qu'ils marchassent très-lentement, ils n'en étaient pas moins arrivés au bas de la rampe^ et déjà, devant eux, les masses sombres des tilleuls de la Maison Verte se découpaient sur le ciel.
— Il y a un an, continua-t-il, je n'aurais pas osé vous proposer de partager ma vie, mon avenir était trop incertain... Aujourd'hui, sans être riche, je puis offrir à ma
femme une position honorable... Vous verrez, Raymonde, nous serons heureux!.. Voulezvous que je parle dès ce soir à votre père ?.
— Non, répliqua-t-elle vivement, laissezmoi mener les choses et choisir le moment convenable.
L'image d'Osmin, qui s'était depuis une heure évanouie de sa mémoire, venait d*y reparaître subitement. Elle ne songeait pas sans inquiétude à la façon dont elle s'y prendrait pour lui signifier son congé. Le retour prochain du gigantesque Préfontaine se présenta de nouveau à son esprit avec tout le cortège, des récriminations pénibles et des explications •désagréables. Elle ne se sentait plus aussi rassurée sur le dénoûment de son aventure.
Dans chaque arbre de l'avenue il lui semblait voir le menaçant fantôme de son colossal amoureux. .. Un fantôme !.. En était-ce bien Tin?,. Ou était-elle le jouet d'une hallucination produite par la douteuse lumière qui pénétrait à grand'peine sous la voûte des ar* bres ?.. Une forme étrange se détacha tout à coup d'un tilleul et sembla se mouvoir dans la direction des deux jeunes gens. En même temps, Raymonde entendit résonner à ses oreilles une voix de stentor, pareille à la trom-
pette du jugement dernier, — la grosse voîx d*Osmin de Préfontaine qui lui criait :
— Ah I enfin ! c'est vous, mademoiselle Raymondel.. La peste soit du rapport I Vous nous avez mis dans des transes, et nous vous avons crue perdue au fond d'une fondrière I
En reconnaissantla voixd'Osmin, Raymonde ut tellement interdite qu'elle n'eut même pas la force de se récrier. Antoine, qui ne comprenait rien encore à ce qui venait d'arriver, sentit tout à coup le bras de la jeune fille trembler sur le sien. Il y eut un moment de silence embarrassant, pendant lequel on entendait les ailes lourdes des phalènes frôler la feuillée des tilleuls.
— Me prenez-vous pour un revenant?
s'exclama joyeusement Préfontaine ; rassurezvous, c'est bien moi en chair et en os.
— Ah I c'est vous, répondit-elle enfin sans trop savoir ce qu'elle disait, c'est vous...
déjà!
Sa tête tournait, et sans le bras d'Antoine, Raymonde serait tombée.
— Vous ne m'attendiez pas sitôt, et c'est une vraie surprise, n'est-ce pas? reprit Os-
164 RATMONDE.
min, trop ému lui-même pour remarquer le peu d'empressement de sa fiancée. — Ils firent quelques pas sans parler. Quand ils eurent quitté la Yoùte des tilleuls, Raymonde ^it les deux hommes s'examiner curieusement à la douteuse lueur des étoiles. — C'est sans doute M. Yerdier, continua le géant en saluant; voyons, mademoiselle Raymonde, présentez-moi, ou dois-je me présenter moimême?
Elle s'efforça de surmonter son trouble, et se tournant vers Antoine, sans oser le regarder, elle balbutia : — C'est M. Osmin de Préfontaine, dont nous parlions tantôt.
— Enchanté, monsieur ! s'écria Osmin en tendant sa large main à Antoine, il y a longtemps que je connais votre père, et nous avons tué plus d'un loup ensemble...
Raymonde avait quitté le bras de son cavalier. — Je vais changer de robe, murmura-telle, vous expliquerez à mon père pourquoi nous n'avons pu le rejoindre. — Elle les laissa sous le vestibule etmonta précipitamment dans sa chambre.
— Vous avez peur d'être grondée, hein ?
lui cria Préfontaine, calmez-vous, nous plaiderons votre cause... Passez, monsieur Ver-
-dier... Je vous ramène les vagabonds, poursuivit-il en entrant dans le salon, où M. et madame . La Tremblaie se promenaient d'un air agiti ; il ne leur est rien arrivé de fâcheux, et M. Merdier va vous conter la chose en deux mots.
Antoine expliqua du mieux qu'il put les in- -cidents de la soirée. Madame Clotilde ne manifesta pas trop haut sa mauvaise humeur. Le retour d'Osmin la prédisposait sans doute à l'indulgence, et elle se contenta d'insinuer que cette équipée n'aurait pas eu lieu, si M. La Tremblaie avait su montrer un peu plus de caractère. Ce dernier, délivré de ses inquiétudes et trop heureux d'en être quitte à si bon marché, plia le dos avec résignation. Au même moment, on annonça que le dîner était servi, et comme on passait dans la salle à manger, Raymonde entra.
Elle était très-pâle, et ses yeux avaient un ^clat fiévreux. Elle embrassa son père, on s'attabla, et chacun se mit à dépêcher silencieusement son potage. Préfontaine, qui jouissait <i'un formidable appétit, mangeait copieusement) buvait d'autant et contait avec de grands éclats de voix ses exploits de chasseur. Madame Clotilde, la figure rayonnante^ les yeux
caressants et le sourire aux lèvres, prenait plaisir à le faire jaser. Depuis longtemps elle ne s'était montrée aussi aimable^ et son affabilité s'étendait jusqu'à Antoine, qu'elle affectait de traiter avec une doucereuse prévenance. Ce dernier gardait une attitude contrainte ; les trois plis de son front s'étaient rapprochés et lui donnaient une physionomie des plus sévères. Son regard pénétrant étudiait alternativement Raymonde, qui rêvait, le nez obstinément baissé vers son assiette, et Préfontaine, que la joie du retour et le bourgogne de son hôte mettaient de plus en plus en gaîté.
Osmin contait bruyamment une histoire de chasse ; il s'embarrassait dans ses phrases et riait à l'avance de ses propres plaisanteries. En constatant la lourdeur d'esprit et la joie triviale du dernier des Préfontaine, Antoine se sentit un peu rassuré. Il lui semblait impossible que ce jeune ours balourd et mal léché eût jamais pu faire impression sur l'esprit de Raymonde, et cependant la pâleur et le mutisme de la jeune fille en présence du nouveau-venu avaient je ne sais quoi d'étrange qui Tintriguait.
— Monsieur Verdier, dit La Tremblaie en se penchant vers son voisin, tandis que je
croquais le marmot sur la route forestière, j'ai ramassé quelques plantes sur lesquelles vous 'allez me renseigner. — Il entama avec Antoine une discussion scientifique qui fit ouvrir des yeux ronds à Osmin. Gomme toutes les natures peu cultivées, ce dernier avait pour la science et les savants un dédain mêlé de terreur. Bien que d'un tempérament peu jaloux, il n'avait pas laissé d*ôtre étonné en trouvant le jeune Verdier installé familièrement à la Maison Verte. Raymonde, à la vérité, lui semblait trop étourdie, trop ennemie des choses ennuyeuses pour s'être éprise d'un savant. Néanmoins ce jeune professeur grave et réservé, qui émaillait de mots latins sa conversation, éveillait la méfiance campagnarde de Préfontaine. — Il faut ouvrir Fœil, pensaitil, tout à rheure je ferai causer le pèlerin et je saurai ce qu'il a au fond de son sac...
Lorsque le dîner fut fini, Raymonde se trouva un moment seule dans la bibliothèque avec Antoine. — Allez demain matin chez les charbonniers de la Vieille- Réserve, murmurat-elle rapidement, j'y serai... J'ai à vous parler.
Au salon, la conversation devint languisfiante. Hormis Préfontaine, chacun se sentait
fatigué. Au bout de quelques minutes, Antoine se leva, et Osmin, qui était venu de Lamargelle à pied, quitta la Maison Verte en même temps que lui. Quand ils furent dehors, il alluma sa pipe, regarda le ciel, et prenant le bras de son compagnon : — Comme les étoiles brillent, dit-il, et quelle belle nuit!.. On n'a pas envie de se coucher. Qu'en pensezvous, monsieur Verdier?
— Pour le moment, je pense comme vous, répondit Antoine, désireux de se débarrasser de Préfontaine^ mais quand nous serons, vous à Lamargelle, et moi à Auberive, je crois que nous contemplerons le ciel de notre lit plus volontiers que les étoiles.
— Ha I ha I bien répondu I s'écria Osmin^ dont récho de la forêt répéta le rire énorme, vous êtes un bon garçon, et, si vous voulez, nous ferons un marché : au lieu de prendre les bois de Charbonnière, vous vous en reviendrez parla Treûe, et moi-même je biaiserai à travers la plaine pour cheminer plus longtemps avec vous. Est-ce convenu?.. Tôpe !
Antoine ne pouvait poliment refuser cette offre cordiale; d'ailleurs, voyant l'humeur expansive d'Osmin, il se proposait de le sonder et de connaître sa situation à l'égard de
Ray monde. Ils grimpèrent donc de compagnie la rampe qui conduit sur le plateau. Préfontaine fumait à larges bouffées, chantonnait et serrait tendrement le bras d'Antoine ; il n'était jamais mélancolique après boire, et un bon dîner arrosé d'un vin généreux le disposait à une bienveillance universelle. — La Tremblaie est un galant homme, dit-il ; son corton est exquis... Ne me parlez pas du bordeaux, c'est un vin de cacochyme... Vive le bourgogne, qui vous met du soleil dans les veines!.. Excellente cave, LaTremblaie!.. Bonne maison ; tout y est parfait : la table et les gens. — Il resta un moment silencieux, et l'image lumineuse de Raymonde traversa gaîment son cerveau. En même temps il se rappela qu'il s'était promis de confesser son compagnon, et brusquement, sans transition : — Gomment la trouvez-vous? demanda-t-il.
— La table ou la cave ?
— Nenni, je parle de mademoiselle Raymonde.
— C'est une vraie jeune fille, répondit Antoine en redevenant sérieux, franche, naturelle et charmante.
— N'est-ce pas? continua Osmin, ravi et oubliant tout à fait son rôle de juge d'instruc-
no RAYMONDE.
lion ; figurez-vous qu'il y a dans le pays des bégueules qui la trouvent mal élevée, parce qu'elle sort seule à cheval et qu'elle ne mâche point aux gens ce qu'elle a sur le cœur !.. Pour mon compte, je la préfère à toutes ces dévotes, qui vont les yeux baissés et ne desserrent les dents que pour marmotter des patenôtres... Vous avez dit le mot : c'est une vraie jeune fille, et j*espère que ce sera une vraie femme.
Us étaient arrivés à la grande plaine qui s'étend entre Yivey et Lamargelle, et ils la longeaient en côtoyant ces bois où, quelques heures auparavant, Antoine et Raymonde s'étaient avoué leur amour. Le jeune homme sentit un frisson lui courir dans les veines au souvenir de cette heure d'enchantement; il leva les yeux vers les étoiles, qui scintillaient haut dans le ciel, ces mêmes étoiles qui avaient vu ses lèvres déposer un premier baiser sur le visage de la jeune fille, puis il aspira longuement l'air frais de la nuit et répondit : — Oui, le mari qu'elle choisira sera un homme heureux.
— U est tout choisi ! repartit Osmin avec un lai^ sourire.
Antoine tressaillit. — Que voulez-vous dire?
s'écria-t-îl, les yeux fixés sur Préfontaine, dont il avait lâché le bras.
— Au fait, vous ne pouvez pas savoir, reprit Tautre avec bonhomie; on a été discret et Ton a eu raison, mais au point où en sont les choses, je crois que je puis parler. Cet heureux mari, ce sera moi.
Le jeune professeur sentit un ébranlement nerveux le secouer de la plante des pieds à la nuque. Rôvait-il ou était-il éveillé? — Vous venez de demander la main de mademoiselle La Tremblaîe? murmura- t-il.
— Bon ! je n*ai pas attendu à ce soir. Gela remonte déjà à deux mois.
— Et mademoiselle Ray monde le sait?
— Naturellement. Dès que j'ai eu le consentement de la mère, je me suis adressé à Raymonde. Mieux vaut se confesser à Dieu qu'à ses saints. Oh I la chose n'a pas été toute seule. Elle hésitait, elle avançait d'un pas et reculait de deux ; vous savez, les jeunes filles, ça ne se décide pas facilement à dire oui. Je n'ai pas perdu courage, j'ai tant et si bien prêché que j 'ai apprivoisé la petite perdrix sauvage. . . Nous sommes fiancés depuis la Notre-Dame d'août.
— C'est vous qui lui avez donné ce bracelet où il y a une pensée?
— Vous Tavez remarqué? Alors elle le porte toujours? Tant mieux! s'exclama le Iriomphant Osmin; maintenant vous comprenez que nous allons mener l'affaire rondement; j'en ai causé aujourd'hui avec la mère. Dans huit jours les bans, et dans quinze jours la noce. Vous en serez, vous êtes un brave, et je vous retiens comme garçon d'honneur. On s'amusera, vous verrez I
— Adieu I dit Antoine hors de lui, et il se jeta dans un sentier qui s'enfonçait sous bois.
— Oîi allez-vous? s'écria Osmin stupéfait, nous ne sommes pas encore à la Treûé ; vous vous trompez, mon camarade... Hopl
Mais Antoine, le laissant s'époumonner, fuyait tête baissée à travers le taillis. Il ne savait plus où il était ni où il allait. Il marchait droit devant lui, tantôt en plein fourré, tantôt à travers des clairières humides où son pied s'enfonçait dans un sol spongieux. Par instants, il se croyait ivre; les arbres tournaient, le terrain se dérobait, le ciel lui-même, avec ses milliers d'étoiles, avait l'air de chanceler. Les oreilles d'Antoine tintaient, il s'imaginait toujours entendre le gros rire de Préfontaine. Au milieu de ce tournoiement imaginaire des objets environnants, son cerveau lui faisait
Teffet d'être paralysé, toutes ses idées y gisaient comme engourdies. Une seule s'éveillait de temps à autre sous son crâne et y causait une douleur aiguë : — Elle a menti ! pensait-il, elle a menti I — Et il poursuivait sa «ourse folle à travers les bois. Il trébucha tout à coup contre une souche et tomba. La fraîcheur de l'herbe mouillée calma un moment «a fièvre ; il s'efforça de reprendre possession de lui-même et chercha à se rendre compte de l'endroit oti il se trouvait. Il était assis sur un talus, non loin de la route et d'un carrefour oîi se dressait une maison, dont les fenêtres . étaient encore éclairées. Il reconnut la maison forestière du Val-Glavin. Le garde venait sans <loute de rentrer de sa tournée et soupait dans sa cuisine. A travers les vitres, on distinguait le flamboiement de l'âtre, et on entendait les voix des enfants.
Antoine, le front dans ses mains, rassemblait peu à peu ses idées et songeait combien peu de temps avait suffi pour faire de son paradis un enfer de désespoir. Plus il réfléchissait, et plus la conduite de Raymonde lui semblait odieuse; elle l'avait méchamment trompé, elle s'était jouée à la fois de lui et de Préfontaine. Ce qu'il avait pris pour de la
i74 RAYMONDE.
naïveté n'était qu'un raffinement de coquetterie. Tout était uni ; il ne lui restait plus qu'à arracher de son cœur ce misérable amour, et il résolut de procéder sur-le-champ à cette douloureuse opération. Il se leva, traversa la route et alla frapper à la porte du garde, qui poussa une exclamation de surprise en le reconnaissant. Sans s'inquiéter de la curiosité de la ménagère ni des regards effarés des enfants, il demanda de quoi écrire, et, sur une feuille de papier jauni, arrachée à un vieux registre, il traça d'une main fiévreuse quelques lignes, plia sa lettre, l'enferma dans une grossière enveloppe fabriquée à la hâte; puis, après avoir murmuré quelques mots d'excuse et de remereîment à ses hôtes, qui le crurent fou, il sortit et s'élança de nouveau à travers bois.
La fraîche et vaporeuse nuit d'automne ,^ , plana encore pendant de longues heures sur /, i . J les massifs de la forêt, sur les chemins déserts '^ et les clairières marécageuses. Enfin le ciel
blanchit du côté de Maigrefontaine, des flocons de nuées roses se montrèrent sur le ciel d'un gris de perle, les feuillages roux Jqs hêtres chargés de faînes frissonnèrent, et dans !<^s cours de Vivey les coqs se mirent à chanter.
Une batteuse commença de ronfler sourdement sous le porche d'une grange. Le meunier leva ses vannes, et Teau se précipita' sur la roue qui tourna lentement dans un éparpillement de gouttelettes blanches. Les neuf coups de V Angélus tintèrent dans le clocher pointu de la petite église ; une bande de canards descendit en se dandinant gravement vers le ruisseau, et tout d'un coup, avec des cris de béatitude, tous se lancèrent dans Teau, qui rejaillit sous le choc de leurs ailes et de leurs pattes palmées. Puis le soleil, se montrant à travers les arbres, acheva de réveiller le village. Devant les fenêtres de la Maison Verte un jardinier allait et venait, ratissant le sable des allées; les sabots des servantes résonnaient sur le pavé de la cour. Les jalousies des fenêtres de Raymonde se replièrent, laissant le clair soleil entrer violemment dans la chambre de la jeune fille. Elle était déjà levée et habillée, ayant à peine dormi de la nuit. Ses yeux étaient cernés, et sa figure pâle et anxieuse. Profitant de ce que le reste de la maison sommeillait encore, elle descendit lestenrent à l'écurie, fit seller Jannic, et, s'élançant sur son dos, elle prit le trot dans la direction de la Vieille- Réserve.
Il lui tardait d'arriver à la vente des charbonniers et d'y retrouver Antoine. Sa couscience n'était nullement en repos. Bien qu'elle ne fût pas trop embarrassée de congédier Préfontaine, elle ne laissait pas d'être inquiète en songeant à la façon dont Antoine envis2^gerait son manque de franchise. Il lui avait exprimé tant de fois son horreur pour la dissimulation I... Ëllesereprochaitmaintenant amèrement de n'avoir pas cédé à ses instance^ de la veille. Comment n'avait-elle pas eu le courage de tout lui dire, alors qu'il semblait si bien disposé à l'écouter?.. Du moins elle n'attendrait pas plus longtemps^ et ce matin même il recevrait sa confession tout entière. Elle lui expliquerait les raisons pour lesquelles la demi-promesse arrachée par Osmin ne lui avait jamais paru sérieuse ; — et il la croirait, parce qu'elle parlerait avec tout son cœur.Elle l'aimait trop pour qu'il ne fût pas convaincu. Elle se sentait passionnément entraînée vers lui, et maintenant qu'elle savait son amour partagé, l'idée de perdre Antoine lui faisait courir un froid de glace dans les veines.
Cependant elle avait atteint la Vieille-Réserve, et déjà dans les vapeurs du matin elle voyait fumer les fourneaux au milieu de la
coupe. A l'entrée de la hutte, la charbonnière avait posé la marmite sur le feu ; le maître et les apprentis allaient et venaient autour des fournaises, et au loin on entendait retentir les cognées des bûcherons. Raymonde mit pied à terre, attacha Jaunie à un baliveau, et, le cœur palpitant, s'avança parmi les cépées en cherchant Antoine des yeux. Quand elle fut arrivée près d'un fourneau éventré d'oîi Ton retirait le charbon, elle demanda au maître charbonnier s'il n'avait pas revu le jeune homme qui l'accompagnait la veille. — Si fait bien, répondit le patron en déposant son râteau, il est venu ici avant le jour, et il m'a remis pour vous un mot d'écrit. — Il fouilla dans la po che de son gilet et tendit à Raymonde une lettre noircie par la poussière de charbon.
Elle la prit d'une main tremblante, et alla s'asseoir sur un tas de fagots, tournant le dos aux charbonniers pour leur cacher son agitation. Ses yeux voyaient trouble, et elle fut quelque temps sans pouvoir rien déchiffrer.
Enfin elle lut ces lignes brèves, griffonnées avec rage sur le papier jauni :
« Préfontaine m'a tout appris. Ainsi, au moment où je vous ouvrais mon cœur, le vôtre me trompait !... Vous mentiez, vous !...
178 BAYMONDE.
Vous que j^aimais tant !.. Je ne vous reverral plus/ j'oublierai tout comme un maurais rêve... Adieu I »
Elle reçut un violent coup au cœur, ses le- Très devinrent blanches, ses jambes se raididirent, sa tète lourde alla donner contre les fagots.
— Eh I patron I cria un apprenti qui ravait épiée curieusement de derrière un ari[>re, arrivez donc, voilà la demoiselle qui tombe en faiblesse I
— Dans quel état te voilà, mon pauvre garçon !.. D'où sors-tu? Qu'est-il arrivé ?
Ces questions jaillirent coup sur coup des lèvres de Sœurette au moment où Antoine, vers neuf heures du matin, entrait dans la cuisine, les pieds boueux, les \ôtements froissés, ayant la mine hâve et les yeux battus d'un homme qui a passé ui^uit blanche. Yerdier, occupé à écrire sur un bout de table, laissa tomber ses lunettes, et stupéfait, mordant sa moustache, répéta à son tour : — Où as-tu été, mon camarade ? comme tu es pâle I
— J'ai couché à la belle étoile, répondit la-, €oniquement Antoine, et j*ai mal dormi...
Voilà tout.
— Je vais te faire une rôtie au vin chaud I s'écria Sœurette.
— Merci, ma mère, je n'ai besoin de rien.
— Il alla vers la pompe, emplit d'eau le bassin
13» KAn[CT:£.
decuÎTiej^ane, bat i^icci^^z^î deox oa trois gc-rrées, pciîs se ret^Gjr.>^r.; vers la bonne
iers^zz^^ qui le suiraît ces Trax aT€C inquiétaie : — Mère, reprît-il d'une toîi calme, je r^artini demain pcor Paris ; ta me prépareras ma maHe, n~est-<e pas ?
L"él>: élément de la Tîeille forêt d'Aoberire descendant toat à coco c.àns la riTièren^aorait pas produit une stupeur plas profonde qne l'annonce de ce départ. Yerdier n*en croyait pas ses oreiZes ; le pîat que S«Borette essuyait lui slissait des mains et se brisa sar le pavé. — Comment, partir? balbalia-t-elle en s'asseyant. c*est poor plaisanter?.. Ton congé Ta jiisqa*aa 15 novembre.
— J'ai re»:-a contre-ordre, répliqua-t-i!, ai évitant de regarder sa mère... Il fant que je parte demain matin, et je viens de retenir ma place.
Sœurette ne dit plus rien; eUe posa son front dans ses mains, et, accoudée à la table, elle se mit à pleurer tout bas. Yerdier s^était levé d'un air vexé et se grattait violemment la tête. — Allons, voilà qu'elle pleure maintenant ! murmura-t-il, en lançant un timide regard vers Antoine, a-t-on jamais vu femme si peu raisonnable ?.. Puisque le petit s*en va
avant le terme de sa permission, tu comprends bien qu'il y est forcé. Il nous aime trop pour nous peiner volontairement... Il sait bien que nous n'avons que lui, que c'est court un mois sur sept années, et que ce sera dur quand nous nous retrouverons seuls à la maison... Il sait tout cela mieux que nous I — Entre chaque phrase, Verdier faisait une pause et regardait son fils d'un air suppliant, de sorte que ses paroles semblaient adressées à Antoine plutôt encore qu'à Sœurette, Le jeune homme restait immobile, les bras croisés, les yeux fixes et les dents serrées. — Enfin que veux-tu ? continua le forestier, si le ministre le rappelle pourtant ; la discipline, je ne connais que ça... Obéissance passive, voilai..
C'est égal, M. Noël va être bien étonné, et il ne sera pas content non plus, lui I
— J'irai ce soir lui expliquer mes raisons, interrompit Antoine, et il les approuvera. — Il craignait de se laisser attendrir, et, quittant brusquement la cuisine, il monta dans sa chambre.
En Tentendant s'éloigner, Sœurette se couvrit la figure de son tablier et ses sanglots éclatèrent. — Quand tu crier^, dit Verdier, tu vois bien qu'il est décidé à partir. . . Voilà les
enfants I Ils ressemblent aux oiseaux : sitôt emplumés, ils ne pensent qu'à quitter le nidl — Tout en parlant, il essayait de boucler ses guêtres. Étaient-ce ses doigts qui tremblaient ou ses yeux qui voyaient trouble ?. . . il ne pouvait venir à bout de faire entrer les ardillons dans les trous des courroies. A la fin, il sortit en jurant d'une voix étranglée, et monta au Chânois pour tout conter à M. Noôl. Il espérait encore que le bonhomme userait de son influence pour retenir Antoine, mais contre son attente M. Noël donna raison à son élève, en déclarant que ce départ était l'acte d'un homme sensé, et que, dans toute cette affaire, le seul fou, c'était lui, Verdier. Là-dessus il lui tourna le dos et s'enferma dans sa bibliothèque.
Vers le soir, Sœurette monta dans la chambre d'Antoine pour procéder à l'arrangement de la malle. Le jeune homme était debout près de la fenêtre, contemplant la forêt, dont les cimes ondulaient au vent d'ouest avec un bruit semblable à celui de la mer. Sœurette avait traîné la malle vide jusqu'au mi? eu de la chambre. — Ainsi, c'est bien décidé, soupira-t-elle d'une voix timide, tu veux donc nous quitter, mon fils?
RAYMONDE. i83
— Oui, mère, il le faut, répondit-il sans se retourner, comme s'il eût craint de se laisser toucher par ce moite et anxieux regard qu'il sentait posé sur lui.
Sœurette hocha la tête, puis elle fouilla les placards, vida les tiroirs et se mit à ranger les effets dans la malle, tout en essuyant de temps à autre une larme qui s'obstinait à rouler sur sa joue. Quand elle se sentait plus calme, et quand elle supposait que sa voix ne serait pas étouffée par un sanglot, elle hasardait une recommandation. — Vois-tu, disait-elle à Antoine, j'ai tout rangé par douzaines, tu n'auras qu'à prendre tes affaires et à les serrer à mesure dans ton armoire... Surtout, je t'en prie, place en dessous de chaque pile les chemises qui reviennent du blanchissage, sans quoi ce seront toujours les mômes qui servie ront... Rien n'use le linge comme ces éternels lavages... Je t'aurais bien donné à emporter deux ou trois pots de mes confitures d e quoiches, mais elles sont trop fraîches... Ahl si
seulement tu avais voulu attendre jusqu'à la fm de la semaine?
Antoine, sans répondre, s'assit à son bureau, et empaqueta quelques livres. Tout en pliant les vêtements. Sœurette épiait du coin
de rœil la figure contractée de l'enfant qni allait lui être enlevé. Elle l'apercevait de proS!/ le front penché vers la table, la paupière abaissée. Elle crut voir ses lèvres frémir comme si elles avaient voulu fermer le passage à un sanglot, alors elle n'y tint plus, et, lais» sant tomber le paquet de bardes, elle s'élança vers Antoine, l'étreignit dans ses bras et le mangea de baisers. — Tu souffres I s'écriaitelle, et tu te forces pour ne pas pleurer.... Pourquoi me fais-tu des cachotteries? Pourquoi veux-tu partir ?... Est-ce que tu crois que* je m'opposerai à ton mariage avec cette demoiselle de la Maison Verte?... Je veux tout ce que tu veux, tu le sais bien... Si elle te plaît, amène-la chez nous, et nous l'aimerons...
mais ne t'en va pas, ne t'en va pas si vite !
— Ne me retiens pas, ma bonne mère, dit Antoine en l'embrassant, il faut que je parte ; crois-moi. .. Ne me demande pas pourquoi en ce moment. Plus tard je t'expliquerai tout.
La douceur calme de sa voix indiquait une résolution si bien arrêtée que Sœurette n'insista plus; mais, comme ses yeux se mouillaient de nouveau, elle alla s'appuyer au barreau de la fenêtre. Le soir tombait, le ciel s'était couvert de gros nuages bas, et le vent
avait encore augmenté. Il courait le long des
lisières de la forêt, secouait rudement les branches et en détachait les feuilles jaunies. A travers l'eau qui lui noyait les yeux, Sœu- i
rette voyait cette pluie de feuilles mortes s'abattre sur le revers de la colline. Chaque .
rafale en- emportait une nuée. Elles tourbillonnaient, s'amassaient par tas au creux des fossés ou s'éparpillaient sur Therbe rase des prés. Cette fuite désordonnée et mélancolique ^^>.j^X^ sentait aussi le départ, elle annonçait Tarrière-saîson et la disparition des claires journées de soleil. Sœurette songeait, le cœur navré, aux longues veillées d'hiver qu'elle passerait seule près de son feu mourant, tandis que l'enfant bien-aimé serait exposé à tous les ^ \
dangers de Paris. — Pauvres mères, que d'heures d'angoisse leur font les dures nécessités de la vie 1 Jeunes, elles se sont dit : — Si seulememt j'étais mariée à un homme qui m'aimerait I — Le mari est venu, souvent peu affectueux, parfois rude ou indifférent ; alors elles souhaitent un enfant comme consolation. L'enfant naît, et avec lui de nouvelles transes. — Il me récompensera de toutes mes peines quand il sera grand, pensent-elles à travers leurs tristesses. — Le fils grandit, et,
166 RAYMOXDE.
quand il a Tingt ans, il s'en va bien loin, et la mère reste seule arec on redoublement d'inquiétude. Elle n'a pas d'enfant, c'est son enfant qui Ta, qui lui tient le cœur par une chaîne qui s'allonge toujours et s'appesantit à mesure...
Sœurette se disait cela yagnement tandis que les feuilles s'enyolaient là-bas, déjà loin de la forêt. Parfois le vent les prenait toutes en un tas, les roulait en spirale et les lançait affolées par les champs ; tantôt il les berçait doucement une à une et les faisait planer lentement comme des papillons dans l'air gris du soir. Un souffle violent passa tout à coup sur le jardin, emporta d'une haleine tout un paquet de feuilles de platanes et les jeta dans la chambre. L'une d'elles, une large feuille, bien déchiquetée et encore verte, alla tomber sur les vêtements. Sœurette, qui l'avait suivie du regard, revint s'agenouiller près de la caisse, et, abaissant le couvercle, enferma précieusement cette feuille que le vieux jardin semblait envoyer comme une relique à l'enfant qui partait. Puis elle s'assit sur la malle et resta immobile. L'obscurité devint plus grande, et bientôt, dans la chambrette sileucieuse, on ne distingua plus que la vague sil-
houette d'Antoine et les deux points lumineux des veux mouillés de sa mère.
Tandis que la petite maison d*Auberive hébergeait le découragement et la désolation, à ia Maison Verte Jes choses se passaient plus tristement encore. Raymonde était rentrée désespérée. Son évanouissement chez les charbonniers n'avait pas duré longtemps. Quelques gouttes d'eau jetées sur le visage l'avaient fait revenir à elle, et, sans écouter les instances de la charbonnière, elle s'était élancée sur Jaunie, qui avait pris le trot à travers la coupe. Elle froissait dans sa main crispée le billet oîi Antoine l'avait si impitoyablement jugée, et elle se révoltait contre la dureté de cet arrêt.Elle ne voulait pas croire que tout fût irrévocablement fini ; son amour passionné et vivace protestait. Elle avait hâte de se retrouver en face d'Osmin pour rompre d'une façon éclatante avec lui. Après, elle irait se jeter aux pieds de la mère d'Antoine et la supplier d'intercéder auprès de son fils. Rien ne lui coûterait pour sauver son amour en détresse... Elle précipitait l'allure de Jaunie, et le petit cheval, stimulé par les coups de cravache, galopait furieusement dans les sentiers étroits du bois des Ronces. Les branches frôlées par
la jape de Raymoade regimbaient snr la:
croupe de Jannic et actiYaient encore sa course rageuse ; des deux côtés du chemin les arbres semblaient fuir à la débandade sous le ciel gris. Raymonde éprouyait une sorte de soulagement dans cette folle chevauchée dont la fougue était en rapport avec le train désordonaé de ses pensées. Quand l'amazone et sa monture arrivèrent à bride abattue devant la Maison Yerte, Jannic était quasi fourbu, et la* jeune fille était brisée. Elle ne se sentait pas capable de parler. Pour échapper aux questions et aux explications, elle monta dans sa chambre et s'y enferma.
Alors seulement, dans cette hante pièce, où même en plein jour le ton brun des boiseries de chêne jetait une ombre mélancolique sur les meubles, elle comprit bien toute retendue du désastre. Jusque-là les rumeurs du dehors et la rapidité de sa course enragée l'avaient étourdie; maintenant il régnait autour d'elle un calme et une solitude qui TeiTrayaient. Le long miroir lui renvoyait le reflet désolé de ses joues pâlies et de ses yeux creux ; le berger du trumeau semblait jouer sur sa flûte le chant funèbre des amours perdues. Le vent qui s'engoufl'rait dans la vieille cheminée
avait des soupirs d*une tristesse navrante.
Raymonde ne s'était jamais sentie si seule et si abandonnée. Tandis qu'elle se débarrassait de sa jupe d'amazone, une servante vint heurter à la porte et avertir sa maîtresse qu'on l'attendait pour déjeuner. Elle répondit en priant qu'on la laissât en repos. La servante s'éloigna, l'appartement redevint silencieux. Raymonde, s' agenouillant devant son lit, enfouit son visage dans les couvertures et put pleurer à son aise. On ne voyait plus que la ligne onduleuse de son dos et de ses hanches, et la masse dorée de ses cheveux roux, tranchant sur la blancheur des draps. Les larmes qui l'étouiFaient depuis le matin avaient fini par jaillir abondamment; elle pleurait comme un enfant qui éprouve son premier grand chagrin et s'y abandonne avec une violence sauvage. Elle était là depuis longtemps déjà, quand un pas fit de nouveau craquer le parquet du corridor, — un pas bref, décidé, et dont l'allure impatiente trahissait à elle seule le caractère impérieux de la personne qui marchait. — Raymonde I cria du dehors madame Glotilde.
Pas de réponse, mais un mouvement dépité des épaules et un plongeon plus désespéré de
190 BATMONDE.
la tête dans les couvertures* — Raymondel répéta la dame avec un accent plus âpre, ouvre!... Je sais que tu es là. Assez d'enfantillages !
La masse des cheveux roux s'agita un moment, un bout de profil se montra, et, d une voix maussade, la jeune fille murmura : — J'ai la migraine!
— Simagrées! tu n'avais pas la migraine pour courir les champs ce matin... Descends, M. de Préfontaine est en bas.
— Ah! — D'un bond elle fut sur ses pieds.
Ses yeux vifs et gonflés brillaient d'un éclat farouche, ses lèvres hautaines avaient une expression de colère et de défi.
— Allons, dépêche-toi; il veut te parler.
— C'est bien, je descends! répondit-elle d'un ton résolu.
Elle baigna sa figure dans l'eau fraîche, acheva sommairement sa toilette et descendit ou plutôt bondit dans l'escalier.
Quand elle ouvrit la porte du salon, madame Glotilde avait déjà repris sa place sur le canapé où Osmi^:», assis, croisait et décroisait d'un air inquiet ses longues jambes. M. La Tremblaie, étendu dans son fauteuil^ suivait d'un œil somnolent les efforts que tentait le géant
pour ramener son pantalon noir, trop court, sur ses grosses bottes de sept lieues. — Ahl dit Préfontaine en tendant la main à Raymonde, bonjour, mademoiselle, étiez-vous réellement souffrante?... On ne s'en douterait pas à voir vos joues vermeilles! Vous allez mieux?
— Oui, merci ! répliqua-t-elle en effleurant de ses doigts glacés la main du colosse. — Elle alla s'appuyer contre le fauteuil de son père, comme si, là seulement, elle pensait trouver aide et protection dans le combat qu'elle se proposait d'engager.
— Mademoiselle Raymonde, reprit Préfontaine après avoir toussé pour s'éclaircir la voix, nous causions de vous. Je disais à madame La Tremblaie que les travaux de réparation sont enfin terminés à Lamargelle. Les ouvriers ont déguerpi, et j'espère que vous voudrez bien venir voir si tout y est à votre convenance... Maintenant que le nid est prêt, ajouta-t-il plus timidement, j'espère aussi que vous consentirez à fixer le jour où nous irons demander à M. le curé et à M. le maire la permission de l'babiter ensemble.
— Monsieur de Préfontaine, répondit Raymonde d'une voix très-décidée, bien que légèrement tremblante, je ne veux pas que vous
VOUS abusiez plus longtemps sur mes intentions... Je n'habiterai jamais Lamargelle.
— Comment ! s'écria Osmin, qui ne comprenait pas encore, voulez-vous dire par là que vous désirez rester à la Maison Verte après que nous serons mariés?.. Je sais bien qu'il est pénible pour une jeune fille de quitter ses parents, mais songez que Lamargelle est à une petite heure de Vivey.
— Il ne s'agit pas de cela, repartit Raymonde en le regardant bien en face; Yivey et Lamargelle me sont indifférents... Je ne veux pas me marier.
M. La Tremblaie stupéfait avait redressé la tête, et madanae Clotilde s'était levée en haussant les épaules. Elle allait parler, mais d'un geste Préfontaine la supplia de garder le silence, et il reprit d'un air consterné : — Mon Dieu, mademoiselle Raymonde, je reconnais que, lorsque je vous ai demandé de vouloir bien m'accepter pour mari, vous ne m'avez pas donné de réponse positive ; de mon côté, je vous avais promis d'être patient et de ne point vous presser... Pourtant il m'avait semblé depuis... Certaines circonstances m'avaient fait supposer... Bref, quand je suis parti pour le Morvan, j'étais persuadé que vous aviez
jugé répreuYe suffisante, et que nous nous épouserions au retour.
— Vous vous êtes trompé, dit- elle d'un ton bref, et si mon langage ou ma conduite vous a induit en erreur, je tous en demande pardon.
La tête du géant s'abaissa tristement .vers sa poitrine. — Enfin, soupira-t-il, si vous ne vous sentez pas disposée à m*écouter aujourd'hui, laissez-moi espérer que plus tard...
— Ni aujourd'hui ni plus tard, interrompit-elle en secouant la tête, renoncez à moi, je ne me marierai pas.
M. La Tremblaie s'agitait sur son fauteuil et se retournait à demi pour regarder sa fille avec une sorte de respectueuse frayeur... La manifestation énergique d'une volonté lui imposait toujours.
— Ces grimaces sont- elles bientôt finies ?
s'écria madame Glotilde, que la colère suffoquait et qui ne pouvait plus se contenir ; depuis quand les petites filles osent-elles contrecarrer les désirs de leurs parents?... M. de Préfon^ taine a notre parole, ce mariage est arrêté et il se fera.
— Il ne se fera pas, répliqua Raymonde, qui était devenue très-pâle et s'était avancée
i94 RATMONDE.
de quelques pas vers sa mère, Une se fera pas, je TOUS en réponds !
— Raymonde I murmura La Tremblaie d'une Toix suppliante et effarée.
— Laissez donc, je saurai la mettre à la raison ! reprit madame Glotilde : elle choisira entrQ M. de Préfontaine et un couvent, et' nous verrons, quand elle sera claquemurée, si elle ne chante pas une autre antienne.
Le pauvre Osmin, qui ne s'attendait guère à cette algarade, ouvrait des yeux ronds et demeurait ébaubi.Raymonde, droite en face de sa mère, la regardait entre ses cils et secouait le menton d'un air de révolte et de bravade.
— Cependant, ma chère amie, hasarda La Tremblaie, humilié du rôle passif qu'il jouait dans cette affaire, si Raymonde, qui connaît nos désirs, avait de la répugnance pour le mariage, je ne voudrais pas la violenter.
— A merveille ! interrompit la dame aiguillonnée par cette résistance, soutenez-la, obéissez à ses caprices 1
— A ses caprices, non ; mais si elle a des raisons sérieuses...
— Qu'elle ose donc les avouer, ses raisons l riposta madame Glotilde, en défiant du regard sa fille, qui restait impassible ; elle s'en gardera
bien, car elle joint l'hypocrisie à la désobéissance... Je vais vous les dire, moi, puisque vous êtes assez aveugle pour ne pas les voir : elle s'est amourachée de ce monsieur Verdier que vous" avez eu Timprudence de recevoir ici... un pédant, un cuistre venu je ne sais d'où, qui mangeait vos dîners et courtisait Totre fille...
Le rouge était monté aux joues de Raymonde, la colère gonflait ses narines palpitantes. Elle bondit jusqu'auprès de sa mère, et la regardant droit dans les yeux : — Je ne souffrirai pas qu'on injurie M. Verdier devant moi, dit-elle, i) vaut mieux que nous tous !
— Vous voyez, ricana madame Clotilde, furieuse et ne se possédant plus, elle ose s'en vanter I
— Oui, je l'aime I s'écria la jeune fille, sans baisser les yeux.
— Effrontée 1
La main de la dame s'était levée ; en moins <le temps qu'il n'en faut pour le dire, elle s'abattit sur la joue de Raymonde, et le bruit sec d'un soufflet retentit aux oreilles des deux hommes abasourdis.
— Clotilde I balbutia La Tremblaie. — Raymonde était devenue blanche comme un mar-
3 /:% i^ASi^t^
Lsi yjfVt d!i jairéia, q«'i^ Gfnrii
O trarim«i les peCosses I^vaiéia la griDe et ç^oa le bois pv le k pins txmrU Elle r enf imdt à eomme rî die eût craint d'être Céfait uœ eororse efiarée comme ecDe Cvb eof chassé par les chiens. Elle compûi les foarrés les pins épais, sans se sonder de sa robe que les ronces nM*t!?CTif en lambeanx.
ni de robscnrité qui ccMnmençait à emplir la Ibrét, car le cM s'était coarert et le cr^nscale sarmsài promptemenL — EUe Tonlaift fnif ^ s'en aller bien loin de cette maison ok Ton Tenait de llinniilier devant un étranger. Elle sentait snr sa jone, comme une brftlore, la marque du soufflet appliqué par sa mère^
et cette impression cuisante lui faisait venir aux yeux des larmes de colère.
Elle s'assit un moment au revers d*un fossé, pour reprendre haleine. Les résolutions les plus désespérées se croisaient dans sa tête : la pensée de revoir Antoine et de se disculper Tobsédait surtout. Elle voulait lui parler à tout prix, dès ce soir ; dût-elle aller frapper en suppliante à la porte de ce farouche M. Noël, qui la détestait, mais qui avait un si grand pouvoir sur le cœur de son ancien élève. — Si je parviens, à me faire écouter, pensait-elle, du moins Antoine ne partira pas en me croyant menteuse et déloyale. — Elle n'avait plus qu'un désir : se justifier ; le reste lui importait peu. Si elle perdait Antoine, le monde n'était plus qu'un désert et la vie n'avait plus de valeur. Elle se disait qu'elle trouverait toujours dans un coin de la forêt un étang assez profond pour y disparaître. Elle était à un âge où la mort semble facile, et elle vivait dans un temps où l'on n'a plus assez de '. * • i^ foi pour répugner à l'idée du suicide...
Elle restait immobile, le front dans ses mains, tandis que la nuit envahissait les bois. Tout à coup un bruit de gouttes d'eau roulant sur les feuilles sèches la fit tressaillir. Elle se
leva et se remit en marche. Les gros nuages amoncelés par le vent d'ouest commençaient à se dissoudre, et des rafales pluvieuses s'abattaient sur les collines boisées. Ce fut d'abord un murmure frais, rasant timidement la mobile toiture des ramées, puis les feuilles plièrent et laissèrent passer çà et là les froides larmes de l'ondée ; peu à peu, les rafales devenant plus violentes, toute la forêt fut pénétrée, l'averse y descendit par larges nappes, et Raymonde la sentit ruisseler sur son cou.
Elle n'en poursuivit pas moins courageusement sa route à travers les sentes pierreuses, transformées en rigoles. Enfin, à un détour du sentier, le taillis s'ouvrit devant elle, et à ^ ses pieds, au creux de la vallée, elle vit à travers les sombres hachures de la pluie les lu- ^ mières d'Auberive trembloter dans la nuit.
M. Noël venait de souper. Il était remonté dans le réduit qui lui servait de bibliothèque ; il avait posé la lampe sur sa table de travail, et, la tête appuyée au dossier de son fauteuil de cuir, les pieds garantis de Thumidité par la douce chaleur de Vagabonde y il lisait Lucrèce, son poète favori. Un étroit cercle de clarté blanche sur les pages du livre, et en haut, dans les solives du plafond, deux ou trois lueurs voltigeantes, c'était toute la lumière que la lampe sous son abat-jour dispensait chichement au vieux cabinet ; le reste du réduit demeurait plongé dans une quasi-obscurité où Ton entrevoyait vaguement les rayons ployant sous le poids des bouquins et les poutres frangées de toiles d'araignée. — A travers les plaintes du vent et le ruissellement de la pluie contre les vitres, trois coups nettement frappés à la porte du logis réveillèrent Vaga-
bondey qui jeta un aboiement sec. — Alit murmura M. Noël, c'est Antoine ; je reconnais sa façon de frapper. Taisez-vous, Vagabonde, la bien nommée^ vous devriez avoir honte de vous montrer après vos déportements !...
Ayant ainsi rabroué sa chienne, il se leva et alla ouvrir. Antoine traversa rapidement la cuisine et monta avec son vieux professeur dans la bibliothèque où il enleva son pardessus mouillé, tandis que M. Noël débarrassait un escabeau encombré de livres pour Toffrir à son élève. — Un mauvais temps ! mon camarade, fit le bonhomme, qui avait déjà remarqué le visage altéré de son visiteur, mais qui ne voulait pas avoir Tair de s*en apercevoir ; la bise grondait si fort ce soir que je me suis réfugié dans mon capkarnaûm... On y est plus chez soi que dans ce grand galetas de cuisine.
— Monsieur No6l, interrompit Antoine, je^ viens vous dire adieu, je pars demain.
— Je le savais, mon garçon ; ton père m& Ta appris tantôt ; je lui ai répondu que tu avais raison, et, que si tu m'avais consulté, je t'aurais conseillé de t'en aller depuis longtemps... En certains cas, il y a plus de
RÀYMONDE. S0{
courage à fuir qu'à tenir tête au danger.
Antoine boutonnait et déboutonnait nerveusement sa redingote ; il soupira profondément et resta silencieux.
— Je sais bien que c'est dur, poursuivit M. Noël, crois-tu que ça ne m^ grftvfi pas, de te voir t'éloigner si vite, toi, mon seul intérêt au monde, quand nous avons à peine eu le temps de causer?.. Je m'étais fait une fête de ces trois mois de vacances ; mais ton avenir m'est plus cher que tout le reste... Souvienstoi de ce que je t'ai dit un soir dans le bois de la Charbonnière I
— Vous aviez raison I répliqua Antoine avec un accent amer. — Il s'accouda sur la table, et M. Noël put examiner à loisir ses traits contractés, ses joues pâlies et ses yeux gros de larmes. La contrainte que le jeune homme s'imposait pour ne pas laisser éclater son chagrin donnait à son visage une expression encore plus poignante, et le bonhomme, constatant cette douleur muette, se sentit remué d'une pitié toute paternelle. — Tu souffres, mon pauvre enfant, dit-il en se rapprochant de lui, va, ne te gêne pas, parle-moi de tes chagrins, si cela peut te soulager.
Antoine secouait la tête d'une façon néga-
tive. — Va donc, ouvre ton cœur, tes plaintes ne tomberont pas dans Toreille d'un indifférent... Je sais tout ce que les femmes peuvent inventer pour torturer les naïfs qui se laissent prendre à leurs mines enjôleuses... Voyons, parle! Elle t'a donc repoussé, cette mijaurée; elle n'a pas voulu de toi ?
— Cela eût mieux valul s'écria Antoine, mais non, elle a préféré mentir. Les mêmes mots de tendresse qu'elle me disait, les mêmes aveux que je recevais avaient été déjà prodigués à un autre, et elle nous trompait tous deuxl
— Je les reconnais bien là, les perfides femelles I grommela M. Noël en montrant le poing, cela leur semblerait trop uni de faire le mal franchement ; elles empoisonnent le trait avec un mensonge pour que la blessure reste plus longtemps envenimée.
— Et pourtant, murmura le jeune homme, si jamais figure respira la franchise et la loyauté, c'était la sienne... Jamais deux yeux plus limpides n'avaient semblé mieux refléter la sincérité d'un cœur droit, jamais lèvres n'avaient paru exprimer avec plus de spontanéité les sentiments d'une nature aimante.
— Pures grimaces I. .Elles savent si bien
RAYMONÛE. 203
mentir 1 mais au fond elles se ressemblent toutes... Sournoises et perverses !.. Vois Vagabonde, j'ai constamment Tœil sur elle et je connais tous ses tours ; eh bien 1 elle , a profité d'un soir où j'avais le dos tourné pour courir avec les chiens de la ferme, et me voilà forcé d'héberger un de ces jours une portée de roquets vicieux comme leur mère... Toutes les mêmes, mon camarade, toutes les mêmes I Antoine était trop absorbé par son chagrin pour prendre garde à la sortie de M. NoëK — Pourquoi m'a-t-elle laissé croire qu'elle m'aimait? poursuivit-il, comme s'il se fût répondu à lui-même, quel besoin avait-elle de mentir? Il était si simple de m'avouer qu'elle avait déjà donné sa parole.
— Justement, c'était trop simple I Les femmes sont comme les chats, qui se plaisent aux manœuvres tortueuses et ne vont jamais droit au but.
— Elle ne ressemblait pas aux autres...
Tenez, s'écria le jeune homme en saisissant le bras de M. Noël, je sens, malgré tout, que je l'aime encore, que je l'aimerai toujours... Je me demande^si je ne l'ai pas jugée trop vite, si ce sot de Préfonlaine ne s'est pas vanté, et si ce n'est pas lui qui a menti?
— Peuh l dit le bonhomme en sifflant entre ses dents, illusion d'amour-propre malade.
— Si je m'étais trompé pourtant? répéta Antoine en lançant à son vieux maître un regard anxieux qui pénétra jusqu'au cœur de M. Noël.
— Tu me fais pitié, reprit ce dernier, tellement pitié que, si cette fille était innocente, et si elle avait vraiment pour toi la moitié de la tendresse que tu lui gardes encore, malgré mon aversion pour le mariage, je te dirais :
Retourne là-bas et épouse-la, puisque tu ne peux t'en passer I.. Mais je jurerais qu'elle a chanté à Préfontaine la môme romance qu'elle te roucoulait. Pourquoi ce garçon, qui est un sot, j'en conviens, mais qui a réputation d'honnête homme^ se serait-il abaissé à jouer une pareille comédie?.. Quelle preuve as-tu contre lui qui ne puisse se retourner contre elle?
Antoine laissa retomber sa tête dans ses mains. — Vous avez raison, soupira-t-il, mais votre raison me fait froid au cœur. Je sens en moi quelque chose de mort que rien ne ressuscitera plus : la foi dans la parole des autres. J'ai là une plaie qui sera éternellement saignante...
— Ta plaie se fermera, mon pauvre garçon I
répondit M. Noël, qui s'était levé et lui serrait tendrement les deux mains.
Antoine hochait la tête. — Tu guériras, sacrebleu, s'écria le bonhomme, tu n'es pas d'une autre pâte que tes semblables !.. Re* garde-moi, j'ai cruellement souffert dans un temps, et d'une blessure plus envenimée que la tienne. J'avais, comme toi, le sang chaud, a ^, le cœur tendre et des nerfs de sensitive... J'ai MiùP oublié pourtant. C'est la loi de nature ; elle nous donne l'oubli pour assoupir nos peines, comme le sommeil pour défatiguer nos corps.
Il étend petit à petit sur nos blessures ses minces toiles d'araignée, puis un jour le sang ne coule plus, la déchirure est cicatrisée. On se demande : qu'est devenue ma jalousie? où est ma colère? oh est ma rancune? Il n'y a plus rien, l'oubli a tout endormi.
Il y eut un moment de silence. La pluie fouettait toujours les carreaux avec rage, et le vent geignait dans l'escalier. Entre deux rafales on entendit des coups précipités résonner à la porte de la maison.
— On a frappé I dit Antoine en prêtant Toreille.
— Bon I c'est le vent qui fait battre les volets.
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U11U& idée înwenst tout d*abord le oerrean 4n U/ribomme et accmt sa maaTaîse hameor.
— Elle saitqa^Anloîiie est an Cbinois, peosa-
t-il, et elle a Taudace de Vy venir relancer...
— Celui que vous cherchez n*est pas ici I crîa-t-il en repoussant la jeune fille, passez votre chemin I
— Je ne cherche personne que vous, monsieur Noël. C'est à vous que je veux parler.
— Qu'avez-vous à me dire? continua-t-il sur le même ton bourru, en persistant à lui barrer la porte, parlez donc;... j'écoute.
— Me laisserez-vous dehors par un temps pareil? répliqua Raymonde d'une voix si triste que le bonhomme sentit sa rudesse s'amollir.
11 souleva de nouveau sa lanterne et considéra ce joli visage battu par le vent et la pluie ; la jeune fille grelottait, sa robe mouillée lui collait au corps, et ses cheveux, à peine protégés par un fichu noué en fanchon, étaient tout ébouriffés. M. Noël recula peu à peu et laissa l'importune visiteuse franchir le seuil du Chânois. — Au fait, murmurait-il, elle est trempée comme si elle sortait de la rivière... Huml... Et ses dents claquent de froid...
Entrez donc, puisque vous voilà... Surtout pas de cris, j'ai horreur de ces simagrées-là I Entrez et fermez la porte.
Pendant ce temps, on entendait Vagabonde aboyer et se démener comme une possédée.
Tout en bougonnant, le vieillard avait empoigné dans un coin une bourrée de ramilles et l'avait jetée sur les landiers de la cheminée. Il ralluma, et en un clin d'œil une belle flamme vive pétilla dans Pâtre. — Voilà le feu qui Maire, poursuivit-il sans regarder Raymonde ; il faut avoir le diable au corps pour courir les champs parce vent déchaîné I Ënûny bien rusé qui empêchera une femme de faire des folies. — Il poussa une chaise devant le foyer. — Asseyez-vous et séchez -vous I
— Merci, murmura- t-elle.
Il haussa les épaules d'un air dépité : — Ne me remerciez pas ; j'agis comme contraint et forcé... Cette chienne maudite ne se taira donc pas? Attendez-moi, je vais revenir.
Il entrebâilla la porte de l'escalier et gagna à tâtons la bibliothèque où Antoine se promenait, inquiet. — Ce n'est rien, balbutia le vieux professeur, essoufflé, c'est la fermière qui vient pour les provisions... Ne t'impatiente pas.
— Je vais descendre avec vous, dit le jeune homme, intrigué des façons mystérieuses de M. Noël.
— A d'autres I pensa le bonhomme aux abois, il ne manquerait plus qu'ils se rencontrassent. — Non, non, s'écria-t-il, tu ne me
HAYMONDE. 209
déranges pas et j*ai à te parler. Prends un livre, j'aurai tôt fait.
Il ouvrit un placard, en tira une bouteille poudreuse qu'il cacha sous sa redingote, puis, donnant une rebuffade à Vagabonde ^ qui voulait le suivre, il s'esquiva tandis qu'Antoine l'examinait d'un œil soupçonneux.
Quand il rentra dans la cuisine, Raymonde, les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains, regardait fixement la flamme. Elle avait dénoué sa fanchon ; ses cheveux en désordre, baignés par la clarté dorée du foyer, formaient comme une auréole autour de sa tôte, ses vêtements fumaient. M. Noël prit un verre dans la huche, l'emplit à demi du vieux vin qu'il avait apporté et le tendit à la jeune fille. — Tenez, fit-il de son même ton bourru, buvez cela pour vous réchauffer le sang.
Elle porta le verre à ses lèvres et but une gorgée, tandis que le vieillard jetait une nouvelle bourrée dans l'âtre. — Dites-moi votre histoire, reprit-il, et soyez brève, je n'ai pas de temps à perdre.
Il continuait à arpenter la salle d'un pas nerveux. Un grillon, réveillé par la chaleur du brasier, poussait son petit cri derrière l a platine, Raymonde, peu encouragée par l'atti-
2i0 RAYMONDE.
tudc de son hôte, remuait les lèvres sans trouver une parole. — Vous vous imaginiez qu'Antoine était au Ghânois ? Soyez franche I murmura-t-il avec humeur.
— Non, répondit-elle, j'étais partie dans rintention de lui parler, c'est vrai; mais quand j'ai été devant sa maison et que j'ai vu de la lumière aux vitres, je n'ai plus osé entrer. . . Alors j'ai pensé à vous, et l'idée m'est venue d'aller frapper à votre porte.
— Hpm I singulière idée !.. Et pourquoi avez- vous pensé à moi, s'il vous plaît?
— Parce que je sais qu'Antoine vous aime et vous respecte comme un père... Si je parviens à vous convaincre que je ne suis pas coupable, vous le lui redirez, et il vous croira.
— Savoir I grogna-t-il, un peu apaisé néanmoins ; — supposez-vous que je sois si facile à embobeliner? Ce n'est pas moi qu'on prend avec des comédies de sentiment et des faussetés enveloppées de câlineries I
— Je ne suis pas fausse, s'écria Raymonde, jamais je n'ai parlé autrement que je ne
pense.
— Ne criez pas si haut, répliqua rudement M . Noël, qui tremblait qu'Antoine ne reconnût la voix de Raymondc.
— Je n'ai jamais joué la comédie I répétat-elle en le regardant droit dans les yeux.
— Pas même avec Antoine?
— Est-ce que c'était possible? Je Tai-
mais.
— Et avec M. de Préfontaine ?
— Pas même avec M. de Préfontaine !.. — Elle s'arrêta, il lui semblait avoir entendu un bruit de pas et un soupir derrière une cloison; mais c'était sans doute une hallucination de ses oreilles, où bourdonnaient encore le ruissellement de la pluie et les rumeurs du vent. Dans la salle, le grillon accompagnait seul de son cri régulier le va-et-vient du bonhomme, qui arpentait la cuisine. — Est-ce tout? demanda celui-ci en s'arrêtant tout à coup devant Raymonde.
— Non, répondit-elle avec un accent de prière, soyez patient avec moi. Antoine m'a souvent dit que vos façons sévères cachaient un bon cœur. Montrez-vous bon pour moi et écoutez-moi sans me rudoyer. Vous avez nommé M. de Préfontaine ; eh bien I oui, on a voulu me marier avec lui. Ma mère désirait ce mariage, et mon père pensait comme elle. Je n'avais pas rencontré Antoine, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer, et M. de Préfon-
2i2 RATMONDE.
faine m'était indifférent; mais on prétendait qne c'était le seol parti qoi s'offrît poor moi, et ma mère employa tonte son influence poor me pousser à ce mariage...
M. Noël lança nne sourde imprécation ; puis, Toyant que la jeune fille s'arrêtait, inter<» dite : — Allez, allez, murmura-trO, j'écoute.
— Et puis, continua-trclle, j'étais si lasse de la vie que je menais ! Je ne sais si tous les intérieurs ressemblent au nôtre ; il y a chez nous je ne sais quelle contrainte mystérieuse qui glace le cœur et empêche toute intimité.
Dans ses rares moments de bonne santé, mon père me gâte et se laisse câliner, mais il a Tair parfois si ennuyé, il semble tradner sa vie comme un boulet. . . Je vous dis toutes ces choses pour que vous compreniez bien ma situation. Ma mère ne m'a jamais aimée, on dirait qu'elle m'en veut d'être venue au monde, et moi-même, quand je descends au fond de mon cœur, je n'y trouve pas cette tendresse que les antres enfants ont pour leur mère... Je dois vous paraître un monstre?
— Non, fit-il avec un soupir de soulagement. . . Ainsi vous n'étiez pas heureuse chez
y vous?
'?^ — J'y étais tantôt triste, tantôt folle, ja-
mais je n'y étais à Taise. Gela vous explique comment l'idée d'épouser un homme que 'je n'aimais pas ne m'a point effrayée tout d'abord... M. de Préfontaine m'a offert sa main ; je ne l'ai ni acceptée ni repoussée, et c'a été mon tort, car il a pris mon indifférence pour de la timidité et il s'est imaginé que j'avais du goût ppur lui. Il s'est absenté, et Antoine est venu à la maison. Dès le premier jour, il a eu mon cœur, et M. de Préfontaine n'a plus existé pour moi.
— Mais pourquoi avez-vous caché à Antoine ce qui s'était passé? Pourquoi n'avezvous pas rompu tout net avec Préfontaine ?
s'écria le bonhomme, dont la pétulance trahissait un intérêt croissant.
— Pourquoi?.. Ah I je ne sais pas si vous allez me comprendre, mais il me semble que je comprendrais si bien ce scrupule-là, si on me le confiait... J'étais tellement heureuse d'aimer, tellement flère d'être aimée par Antoine, je l'estimais si haut, que mon bonheur m'effrayait. A chaque instant j'avais peur de le voir s'évanouir comme dans un rêve. Je me disais : Si je parle, Antoine ne m'aimera peutêtre plus, et si je le perds, adieu la joie de ma viel.. Et alors, voyez-vous, j'étais lâche, j'a-
journais mes confidences au lendemain en songeant qu'après tout c'était encore un jour heureux de gagné. J'en ai été cruellement punie. Le soir même où je me promettais de tout avouer et où j'étais décidée à rompre avec M. de Préfontaine, il est revenu, et avant que j'aie pu rien expliquer, c'est lui qui s'est chargé de tout révéler à Antoine. Voilà comment je me suis rendue malheureuse pour toujours.
M. Noël, debout devant l'âtre, une main posée en abat-jour sur ses yeux, regardait Raymonde avec une attention mélangée de surprise et d'attendrissement. Une magique influence avait encore une fois fait jouer la serrure rétive de la mystérieuse cachette enfermée dans son cœur. Les souvenirs de sa jeunesse lui envoyaient au cerveau leurs odeurs pénétrantes. Il songeait : — J'ai étéainsi, j'ai senti de même, au temps où j'aimais. — Et toutes ses méfiances, toutes ses préventions, étaient comme neutralisées par ce parfum de l'amour vrai que rien ne détruit dans les âmes qu'il a une fois imprégnées.
— Je vous ai tout dit, reprit Raymonde en se levant, me croyez-vous sincère?
— Je VOUS crois, murmura-t-il d'une voix qui n'avait plus rien d'acerbe. — Il lui prit les mains, et, tandis qu'il les lui serrait fortement, elle sentit quelque chose de chaud et d'humide rouler sur ses doigts. Elle releva la
tête et, à la clarté du brasier, elle vit sein- ]. ^ tiller les yeux mouillés de M. Noël. — Par- / '^\^ I don, fit-il en bredouillant, je suis nerveux, je ' ^
suis bête !
— Ah I s'écria Raymonde, vous êtes bon.
Antoine me l'avait bien ditl.. Pourquoi n'estil pas là pour m'entendre, comme vous?
— Il y est, balbutia le bonhomme.
— Oui, et il vous a entendue ! répéta der- ] rière eux une voix vibrante . {
La porte de la bibliothèque était ouverte, et Antoine s'était précipité au milieu de la salle. Raymonde poussa un cri et devint pâle.
— M'en voulez-vous d'avoir écouté aux portes? dit le jeune homme en lui envoyant son regard le plus caressant ; dès que j'ai distingué votre voix, j'ai enfermé Vagabonde dans le capkamaûm où l'on m'avait relégué, et je me suis glissé jusqu'au bas de l'escalier.
La jeune fille était si tremblante qu'elle pouvait à peine parler.
216 RATMOXDE.
— Tons me pardonnez ? dit-elle enfin, tous m'aimez toujoars ?
— Je Yoos aimais quand même... Demandez à M. Noël I n a TU combî^i j'étais misérable tantôt.
— Et maintenant?
— Maintenant je sois heureux comme un roi et léger comme une plame, s*écria-t-il en sautant au coa de M. Noël,... heureux, bien heureux! balbutiait-il en le serrant à l'étouffer.
— Lâche-moi 1 grommela le bonhomme ; parce que tu es fou, ce n'est pas une raison pour asphyxier ton prochain. — Ne sachant plus comment cacher son émotion, M. Noël plongea tout à coup dans l'escalier, grimpa au caphamaûm et alla délivrer Vagabonde qui se précipita dans la cuisine en se tortillant et en poussant de petits cris étouffés, tant et si bien qu'elle réveilla le corbeau perché sur la crédence, et qu'à eux deux ils souhaitèrent à leur façon la bienvenue aux amoureux.
M. Noël, ne pouvant tenir en place, jetait sur le brasier des brassées de menu bois, et cette flambée libérale donnait un air de fête à la vieille salle enfumée. La clarté courait des flancs de la huche aux épis de maïs des so-
RAYMONDB. 247
' lives ; elle dansait au fond des assiettes, lançait des éclairs aux casseroles de cuivre, aux Titres poudreuses, et enveloppait d'un nimbe radieux la jolie tête échevelée de Raymonde.
Antoine, qui avait repris un peu de sang-froid, remarqua tout à coup le désordre de la toilette de la jeune fille. — Dans quel état cette pluie vous a mise, s'écria-t-il, et comment avez-vouspu quitter la Maison Verte à une pareille heure?
Elle tressaillit, et sa figure reprit une expression inquiète. Elle leur raconta sa rupture avec Osmin, sa querelle avec sa mère et la violence qui avait précipité le dénoûment. M. Noël ouvrait de grands yeux et reniflait bruyamment. Antoine était redevenu pensif, son front se plissait et son regard s'était assombri.
— J'irai, dit-il, trouver demain votre père «t le supplier... Peut-être se laissera-t-îl toucher ?
Raymonde secoua la tête. — Mon père n'est pas le maître, répondit-elle, et de sa vie il n'a eu une volonté. Il est dominé par ma mère et il lui obéira. Dieu sait ce qu'elle lui conseillera, car elle vous déteste et ne m'aime guère I Mon obstination l'a exaspérée, elle parlait de
218 RATMONDE.
m'enfenner dans mr coaTent, et il est certAin qa'elle tentera tout poor m^intimider... Maïs j*ai une Tolonté, moi, et rien ne me fera plier.
— Yons êtes mineure et par conséquent sous sa dépendance... Elle peut tous cloîtrer dans un couvent jusqu'à Totre majorité.
— Oh! s'exclama-t-elle avec un accent de réTolte, j'aimerais mieux me jeter au fond de Feau !
— Raymonde !. . — Antoine allait et Tenait d'un air agité. — Eh quoi I s'écria- t-U avec une rage passionnée, ne vous aurai-je retronyée que pour tous perdre ?.. Demain, ce soir peut-être, ils Tiendront tous arracher d'ici et nous séparer pour des années... Ils le peuTcnt, la loi est pour eux.
Pendant cet entretien, M. Noël était resté concentré en lui-même, il piétinait aTCC impatience et marquait son émotion par de formidables grimaces. Aux derniers mots d'Antoine, il éclata.
— La loi?., murmura-t-il, hum ! c'est à sa- Toir, et si on parlait... Eh bien, oui^ sacrebleu ! je parlerai... Vous tous marierez, c'est moi qui m'en charge.
— Vous, monsieur Noël? — Antoine restait
interdit, Raymonde regardait le bonhomme gesticuler et se demandait s'il ne devenait pas fou.
— Moi-môme... Il y a eu un temps où le silence était bon, maintenant il faut parler... Je te dis que tout ira bien, continua-t-il en prenant Antoine par le bras, tu ne comprends pas, hein?... Bah I tu n'as pas besoin de comprendre. Tu vas redescendre à Auberive et t'y tenir coi jusqu'à demain soir. Quanta mademoiselle?...
Il s'arrêta et regarda Raymonde d'un air embarrassé. L'idée d'héberger une femme au Chànois le contrariait visiblement. — Diantre ! grommela-t-il. — Il ouvrit la porte d'entrée, jeta un coup d'œil sur le ciel : — Elle ne peut pourtant pas coucher à la belle étoile, repritil comme en réponse à une objection intérieure; d'ailleurs, il faut qu'elle reste ici jusqu'à demain... Il se retourna vers Antoine :
— Vois, étoumeau, à quelles extrémités me poussent tes folies! Où vais-je loger mademoiselle ?
— Je puis dormir sur un fauteuil, hasarda Raymonde en souriant.
— Allons donc ! grogna le bonhomme d'un
220 RATMO^CDE.
air incrédale, est-ce qoe vous êtes habitaée à dormir sur un fanteoil ?
Il alla jusqu'à sa chambre à coudier, entrebâilla la porte, resta un moment sur le seuil, la mine perplexe : — Enfin, le yin est tiré !.. murmura-t-il ; — puis, revenant vers Antoine : — En descendant, tu passeras à la ferme, on ne doit pas y être encore couché, et tu diras à la fermière que j'ai besoin d'elle pour cette nuit. . . Et maintenant décampe !
*écria-t-41 en poussant le jeune honmie dehors.
— Mais, monsieur Noël. . .
— Ya-t*en, et n'oublie pas ma commission !
Lorsque Antoine eut disparu, le vieillard se
retourna vers Raymonde, qui restait immobile et Fexaminait curieusement.
— Je vous donnerai mon lit, reprit-il d'un ton moitié grognon, moitié plaisant; honni soit qui mal y pense !
11 fouilla au fond d'un placard, en tira des draps blancs, garnit le lit et borda les couvertures. Sur ces entrefaites, la fermière arriva tout essoufflée. Sans tenir compte de ses effarements et de ses exclamations, le bonhomme se contenta de murmurer : — Mademoiselle couchera ici cette nuit, je compte sur vous
pour lui servir de chambrière... Vous étendrez un matelas au pied du lit... Quan'i à moi, je dormirai dans mon fauteuil.
Une heure après, tout était rentré dans Tordre. On n'entendait plus que la clameur du vent dans Tescalier et le cri du grillon derrière la platine. M. Noël s'installa dans son fauteuil, tandis que Vagabonde, postée en face de lui, la queue en mouvement et les oreilles couchées, semblait lui poser une muette interrogation. — Eh bien I qnan^ ^" ^<> vt>^!^v~ :^?î!^JiY§i^'-dô&^.ux rojids? grogna le bonhomme impatienté. Oui, il y a une femme ici... Il y en a même deux... C'est comme cela I
Laissez- leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre.
Suffit, dormons I — Et il souffla sa lanterne»
A la Maison Verte, on avait d^abord cru Raymonde réfugiée dans sa chambre, et Ton resta quelque temps sans s'apercevoir de sa disparition. Madame Glotilde avait accaparé Osmin, et, le poussant dans une encoignure, elle tentait un dernier effort pour repêcher ce gendre de ses rêves, qui menaçait de se dérober comme une truite qu'on croyait déjà dans la nasse et qui, d'un brusque tour de queue, remonte prestement entre deux eaux. Pour ramener Préfontaine, la dame employait ses plus subtiles manœuvres et ses plus attirantes amorces. A l'entendre, la résistance de Raymonde n'était pas sérieuse ; c'était un coup de tête d'enfant gâtée et taquine, il n'y fallait pas prendre garde, et elle reviendrait elle-même à résipiscence le lendemain; mais madame Glotilde avait beau se démener, le poisson
ne mordait plus; Osmin, pensif et méfiant, se tenait sur la réserve. Il hochait la tête, avançait sa lèvre inférieure, faisait craquei' ses doigts, croisait et décroisait ses jambes, le tout sans souffler mot. Pourtant il n'avait pas le courage de s'en aller. Un reste d'affection pour la jeune fille et une secrète peur d'irriter de nouveau madame La Tremblaie le clouaient sur sa chaise. Il se bornait à articuler de vagues monosyllabes, à pousser des soupirs et à lancer des regards de compassion sur M. La Tremblaie, que toutes ces émotions avaient anéanti, et qui, étendu dans son fauteuil, le menton sur la poitrine et les yeux mi-clos, semblait être tombé en catalepsie.
A rheure du dîner, on chercha vainement Raymonde, sa chambre était vide ; un domestique prétendait Tavoir vue sortir tête nue, et Ton finit par se convaincre qu'elle avait efiTectivement quitté la Maison Verte. — Où peutelle être allée par une nuit pareille ? se demandait le pauvre La Tremblaie, cette enfant me fera mourir I
— Bah ! répliquait madame Glotilde, déguisant son agacement sous une feinte indifférence, elle aura été se cacher chez ses bons amis du village. Elle veut nous inquiéter et
, se
se faire chercher ; c'est un de ses tours et vous devriez y être habitué !
Mais les heures se passèrent, et Raymonde ne reparut pas. Il ne s'agissait plus d'une simple escapade, et Tinquiétude devint plus sérieuse. Le bon Osmin, voyant la consternation de ses hôtes, s'était offert pour fouiller le village et les bois environnants. Il sortit avec le petit domestique, frappa vainement à toutes les portes, s'enfonça dans la forêt, hucha eu tout sens d'une voix formidable, et revint vers minuit, trempé, crotté, rompu, mais n'ayant pas trouvé trace de la fugitive.
La nuit, comme on pense, s'acheva tristement. Préfontaine la passa étendu sur le canapé du salon. Dès le matin, tout le monde fut sur pied. Il avait été convenu qu'on commencerait par s'enquérir de Raymonde à Auberive, et qu'on pousserait même Jusqu'à Langres, suivant les indications qu'on recevrait. Madame Glotilde, selon son habitude, rejetait sur M. La Tremblaie toute la responsabilité de cet esclandre. — C'était, disait-elle, son défaut d'énergie qui encourageait Raymonde à de semblables fredaines. Cette enfant avait une mauvaise nature, et il était nécessaire de la Remettre au joug. On avait eu tort de la faire
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sortir de pension, mais patience I elle lui ap- jg^^' a prendrait à vivre, et un bon couvent bien ^ muré aurait raison de ses incartades. — A travers ses récriminations, elle achevait sa toilette à la hâte, passant à chaque instant du salon dans une pièce voisine, d'où on l'entendait ouvrir et fermer violemment les tiroirs, tout en poursuivant ses menaces à Tadresse de Raymonde.
Sur ces entrefaites, le petit domestique annonça qu'un homme demandait à parler à M. La Trectiblaie; avant que ce dernier eût desserré les lèvres pour répondre, la porte du salon se rouvrit, et M. Noël, vêtu de sa redingote verte, guêtre jusqu'aux genoux, s'avança d'un pas nerveux. Il dévisagea au passage Osmin de Préfontaine et vint se planter en face de M. La Tremblaie. Le salon était mal éclairé; le père de Raymonde, qui avait la vue faible, clignait des yeux et cherchait à reconnaître ce visiteur, dont la ûgure étrange et le regard fixe lui semblaient inquiétants.
— Que désirez-vous, monsieur ? demandat-il enfin.
— Vous parler de mademoiselle Raymonde, répondit l'autre d'un ton bref.
— Il ne lui est rien arrivé , n'est-ce
pas? balbutia La Tremblaie, où est-elle?
— Chez moi .
— Où çà, chez vous ? cria de sa chambre madame Glotilde, qui avait entendu et qui accourait. — Mais quand elle eut soulevé la portière et examiné le nouveau venu, elle pâlit et poussa une sourde exclamation.
— Ah I ah I dit le vieux professeur en se retournant vers elle, vous avez meilleure mémoire que lui, et vous avez reconnu Noël Heurtevent.
— Heurtevent I mumura La Tremblaie, dont les lèvres étaient devenues blanches, et dont les mains se crispèrent sur les bras du fauteuil.
Osmin écarquillait les yeux et regardait alternativement les acteurs de cette scène.
Prompte comme Téclair, madame Giotilde s'approcha du jeune homme et lui chuchota deux mots à Toreille. Préfontaine comprit qu'il était de trop et se hâta de s'esquiver. Quand la porte se fut refermée sur lui, M. NoGl Heurtevent s'avança vers La Tremblaie, qui semblait paralysé par la terreur. — Vous ne vous attendiez pas à me retrouver dans ce pays perdu, dit-il, et vous comptiez bien être débarrassé à tout jamais du mari gênant
dontvous aviez pris la femme?.. C'est un de ces hasards qui ferait presque croire à une Providence, n'est-ce pas ? "
— Que voulez-vous ? articula enfin La Tremblaie, qu'exigez-vous ?
— Oui, ajouta madame Glotilde, qui avait la première retrouvé son sang-froid et qui essayait de payer d'audace, que voulez-vous ?... Après être resté muet pendant vingt ans, je ne suppose pas que vous ayez l'intention de vous livrer à de sottes récriminations... Il y a prescription, mon cher !
— Hum I riposta M. Noôl sans daigner la regarder, vous pourriez vous tromper... Si mal agencée que soit la société, il y a toujours une heure où elle rattrape ses droits et se venge....Vousle voyez bien, puis que je suisici.
— Vous voulez me forcer à retourner chez vous ? Allons donc I s'exclama-telle en haussant les épaules.
— Rassurez-vous, répliqua-t-il vertement, il y a six semaines que je connais votre présence dans le pays, et je n'ai pas bougé. Non. Monsieur vous a prise, qu'il vous garde... 11 ne s'agit ni de vous ni de moi, Dieu merci I
— De quoi s'agit-il alors ?
— De votre lille.
— Oui, je viens simplement vous demander de consentir à son mariage avec Antoine Verdièr.
M. La Tremblaie s'agitait pour parler, mais madame Glotilde ne lui en laissa pas le temps. — Jamais I s'écria-t-elle avec violence, j'aimerais mieux la jeter à Teau que de la donner à ce vagabond... Jamais, entendez-vous I
— Ce mariage se fera pourtant.
— Malgré moi ?
— Malgré vous.
— C'est ce que nous verrons; Raymonde est mineure et elle m'appartient.
— Savoir î
— Elle est ma fille, et je la ferai bien céder.
— Vous voulez dire notre fille, répondit-il gravement. — Et comme elle le regardait d'un air stupéfait : — A chacun son tour 1 reprit-il ; je vous aimais et vous m'avez abandonné, je me fiais à vous et vous m'avez trompé ; vous avez vécu vingt ans tranquille avec votre amant, tandis que je me morfondais seul dans mon trou, et que j'étais ridicule par-dessus le marché... Aujourd'hui, non contente d'avoir gâté ma vie, vous vous attaquez au bonheur du seul être qui me soit cher,
d'Antoine, mon enfant adoptif ; vous lui refusez Raymonde qu'il adore, et après m'avoir fait souffrir comme un réprouvé, vous voulez le rendre misérable à son tour... Halte-là! Je reprends mes armes : la loi est pour moi, j'en use. L'enfant né pendant le mariage a pour père le mari ; or notre mariage n'a pas été dissous, Raymonde est ma fille, je la prends, je l'emmène, je la marie à qui bon me semble, entendez-vous I... Du môme coup, je me venge et je fais deux heureux... Vous voyez bien que vous vous trompiez, et qu'il n'y a pas prescription, ma chère!
Pendant un moment, madame Glotilde resta étourdie de ce coup droit auquel elle ne s'attendait pas ; mais, si elle plia tout d'abord, elle n'en regimba que plus violemment après avoir reçu en pleine figure le dernier sarcasme de Noël Heurtevent. — Eh bien, répliqua-t-elle furibonde, je me laisserai trdner devant les tribunaux, et mon avocat vous drapera de la belle façon. Vous voulez du scandale, vous en aurez I
— Le scandale retombera sur vous... Dans l'intérêt de votre fille et d'Antoine, je désirais ne pas ébruiter cette affaire ; mais vous préférez laver votre linge sale sur la place publique I
— Je préfère tout à rhumiliation de vous obéir!
— Vous avez été mauvaise épouse, vous êtes mauvaise mère, cela ne m'étonne pas.
— Je suis ce que je suis, s'écria-t-elle enragée, mais vous, vous êtes chez moi, et vous l'oubliez.. . Sortez I
Au moment où d'un geste irrité elle montrait la porte, son bras fut saisi par une main frémissante, et La Tremblaie se dressa près d'elle. 11 était très-pâle, mais ses traits altérés exprimaient à la fois la fierté indignée et le dégoût, et il y avait presque de l'énergie dans ses yeux brillants. — Restez, monsieur, dit-il d'une voix ferme, vous êtes ici chez moi.
Il écarta rudement madame Glotilde, qui alla choir dans un fauteuil. Elle se sentait vainbue, et, comme la plupart des femmes qui sont à bout d'arguments, sa rage nerveuse se termina par une crise de larmes.
— Vous avez raison, reprit La Tremblaie sans se préoccuper des sanglots de la dame, Raymonde doit ignorer toute cette honte, c'est à ceux qui ont commis la faute à en supporter le poids... Qu'exigez-vous?
— Votre consentement par acte en forme au mariage de mademoiselle Raymonde avec
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Antoine, répondit M. Noël; je vous attendrai à midi chez le notaire d*Auberive.
— Nous y serons.
— Vous viendrez ensuite reprendre la jeune fille, qui est chez moi. Les publications auront lieu immédiatement, et le mariage devra suivre dans le plus court délai... Je suppose que vos précautions sont prises et que vous vous êtes arrangé pour que tout marche sans encombre ?
— Oui, murmura La Tremblaie, et je suis prêt à vous remettre la dot que je constituerai àRaymonde.
— G*est inulilCy riposta fièrement M. Noël, nous ne voulons pas de votre argent... Nous n'en voulons pas I répéta-t-il impérieusement en voyant que La Tremblaie essayait d'insister.
Celui-ci courba la tête. — Est-ce tout? balbutia-til.
— Non, reprit M. Noël impitoyablement; aussitôt après le mariage les deux jeunes gens iront s'installer à Paris... Raymonde va commencer une nouvelle vie, et il faut qu'elle se détache complètement du milieu dans lequel elle a vécu jusqu'ici.
M. La Tremblaie comprit, et ses yeux s'emplirent de larmes. — Vous êtes cruel, mon-
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sieur, répondîtril, mais je me résigne... Gonvenez qoe, si j*ai été coupable, je sois rodem^it pnni!
Il alla se rasseoir accablé, songeant aTec terreor à Tezistence qui l'attendait après le départ de Raymonde. Le Tieox professeur considéra un moment madame Clotilde, qoi suffoquait dans son fauteuil, et La Tremblaie affaissé sur une chaise. — Oui, Noël Heurtevent était bien vengé, et la punition était complète. — Il se couvrit de son feutre recroquevillé, boutonna sa redingote. — A midi I répéta-t-il à La Tremblaie, — et il sortit.
Il traversa lentement Tallée des tilleuls, satisfait de sa matinée, mais grave et presque mélancolique. La pluie avait cessé, un rayon de soleil argentait les feuillages déjà plus clair-semés, et le vent faisait rouler sur le chemin de petits tourbillons de feuilles jaunies. H. Noèl hâta le pas, et il apercevait déjà le calvaire qui s'élève à la bifurcation des routes de Lamargelle et d'Aubenve, quand un spectacle inattendu attira son attei^tion.
Le lourd cabriolet de M. de Préfontaine venait d'atteindre le sommet de la rampe, et Osmin, après l'avoir gravie à pied à côté de son cheval pie, était remonté sur le siège et
avait fouetté sa bête. Celle-ci^ la^e sans doute des efforts de la montée, jugea à propos de recommencer le manège qui lui était familier.
Elle rua sous le fouet et se coucha bellement dans le sable du chemin. Osmin descendit, fouilla dans sa veste, mais il eut beau retourner ses poches; les événements qui s'étaient succédé depuis la veille lui avaient fait oublier son morceau de sucre, et Pigeau, ne voyant rien venir, s'obstinait à rester vautré entre les brancards. Le triste Préfontaine, accablé de toute façon par la mauvaise fortune, se résigna de guerre lasse à attendre le bon plaisir de Pigeau et alla s'asseoir piteusement sur un tas de pierres, en face de son équipage. G*est dans cette posture qu'il fut rejoint par M. Noël.
— Est-ce que votre cheval est blessé ? demanda le bonhomme.
— Non, non, dit le géant, c'est une habi-tude qu'il a de temps à autre. La montée l'a fatigué. Pigeau est une bonne bête, monsieur, mais il a le garrot sensible. — Et il expliqua ingénument les boutades de son cheval ainsi que la méthode qu'il employait pour Tentraîner.
— Du sucre I s'écria le vieux professeur ;
TOUS ne savez pas vous y prendre avec les bêtes capricieuses, et je ne vous conseille pas de vous marier 1 ... Montez sur votre siège, je vais Yous donner un coup de main.
Il alla cueillir une belle houssine de coudrier dans un buisson, releva vertement Pigeau, qui ne s'attendait guère à ce changement de méthode, et le fit trotter gaillardement sur la route.
— Voilà comme on s'y prend I cria-t-il à Préfontaine.
— Merci, monsieur, répondit Osmin, — puis, rougissant tandis que le vieillard continuait à conduire le cheval par la bride : — Je voudrais, hasarda-t-il, vous demander une chose... Vous avez vu mademoiselle Raymonde? 11 ne lui est rien arrivé de fâcheux, n'est-ce pas?
— Elle se porte à merveille, repartit M. Noël.
— Et croyez-vous qu'elle épouseM. Verdier?
— Parbleu! grogna le bonhomme, puisqu'ils se sont mis en tête de s'adorer, il faut bien qu'on les marie I
Osmin poussa un long soupir. — Monsieur, reprit-il, vous allez la revoir... Dites-lui bien que je ne lui en veux pas, et que... je
souhaite qu'elle soit plus heureuse que moi.
Il appliqua un coup de fouet à Pigeau^ et le cabriolet fila sur la route de Lamargelle.
— Brave garçon, tout de mêinel grommela M. Noël, décidément les hommes valent mieux que les femmes.
Le mariage d* Antoine et de Raymonde eut lieu quinze jours après dans les conditions imposées par M. Noël. Les La Tremblaie quittèrent la Maison Yerte, et un mois plus tard un écriteau attaché à la grille annonça que la propriété était à vendre. — Jusqu'à présent il ne s'est pas présenté d'amateurs, et elle reste inhabitée. Les deux jeunes gens vivent à Paris et passent leurs vacances dans la maison de Sœurette. Quant à madame Glotilde et à son compagnon, ils ont repris leur vie nomade à travers les stations thermales et les villes de jeux. Depuis qu'il est séparé de sa fille, le malheureux La Tremblaie n'est plus reconnaissable, sa maladie nerveuse a empiré, et il n'aura plus longtemps à traîner la chaîne à laquelle il est rivé. Selon la prédiction du berger Trinquesse, Osmin de Préfontaine est resté garçon; il voisine fréquemment avec M. Noël, qui l'a pris en afi'ection ; Vagabonde
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et Pigeau sont deTenus une paire d*amis. — Uautomne dernier, je les ai rencontrés tous quatre à la lisière d'un bois. M. Noël venait de ramasser un cep rebondi et appétissant, et il essayait d'inculquer à Osmin son amour pour les cryptogames. — Admirable végétal ! lui disait-il, il a toutes les vertus, même celle de se passer de femme et d'ignorer les ennuis du mariage; il se reproduit de lui-même comme le phénix... Otez votre chapeau, mon camarade, et saluez le modèle des célibataires !
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