A HOM AHI CAMILLE FISTIE
LE
Une claire matinée de juin. — Du fond des grands bois qui entourent Auberive, la vagabonde chanson du coucou arrivait jusque dans les maisons du village. Ce refrain printanier et mystérieux pénétrait par bouffées dans le sombre bureau du receveur des do- ^^ "C ^ maines, et donnait de notables distractions ^ *
à un petit commis de douze ans, aux cheveux blonds ébouriffés, au teint semé de taches de rousseur et à la blouse bleue trop courte. Ce — gacàensL occupé à traûscrire sur un in-folio à couverture verte les renseignements contenus dans un registre du même format à couverture rouge, mordillait sa plume et ba-
lançait nonchalamment ses jambes en suivant le rhythme lointain de la chanson du coucou, qui lui suggérait des rôves d'école buissonnière et de nids dénichés au fond des combes.
Tout en musant, il épiait du coin de l'œil le receveur, enfoncé dans son fauteuil de cuir et absorbé par la lecture d'un acte difficile. Au moindre mouvement de dos de son patron, le jeune drôle se hâtait de griffonner deux ou trois lignes, puis se remettait à lorgner la fenêtre ouverte, dans la baie de laquelle s'encadrait un paysage ensoleillé : — entre deux champs de trèfles en fleur, un chemin fuyant tortueusement vers une lisière bordée de poiriers sauvages, et, au-dessus, la f fraîche épaisseur de la forêt moutonnante. — Sur ce fond lumineux et comme pour faire repoussoir, se détachait le profil dur et sans lueur de M. Eustache Février : un front plissé sur lequel des cheveux grisonnants et rebelles se dressaient en brosse, un regard voilé par le verre bleu des lunettes, un nez sévère, des lèvres pincées et un menton orné d*un collier de barbe poivre et sel. Le reste du personnage disparaissait dans la profondeur du fauteuil et de la table encombrée de paperasses. Les mains seules étaient visibles, tournant les
feuillets de Tacte et les maintenant à hauteur de l'œil ; deux mains sèches, aux phalanges noueuses, aux doigts courts, aux ongles coupés à fleur de peau; deux mains froides et sans grâce, indiquant un caractère méthodique, inflexible, absolu.
La physionomie du bureau était en harmonie avec la figure du receveur. Des rayons noircis revêtant les murs du haut en bas étaient chargés de vieux volumes à mine maussade ; sommiers, tables, registres, soigneusement étiquetés et symétriquement alignés.
Pour tout mobilier, des casiers enfumés, une armoire peinte à la détrempe et cinq ou six chaises dépaillées. Sur Tune d'elles un griffon hors d'âge sommeillait paisiblement, rivé à son siège par une ficelle nouée aux barreaux, et dans une encoignure une petite horloge sans sonnerie battait les secondes avec un bruit sec. Ce balancement régulier, un soupir du chien, un grincement de plume rompaient seuls le silence endormant de cette pièce qui exhalait une vague odeur de vieux papier et de sciure de bois. — Au dehors, en revanche, des gloussements de poules, un meuglement de vache, le marteau d'un ferblantier du voisinage, le roulement d'une
charrel e sur la route, et surtout la lointaine r musique du coucou formaient un concert de notes gaies qui disaient le beau temps revenu, la joie de la vie en plein air, et faisaient bâiller de désir le petit commis attelé à son ennuyeuse besogne de copiste.
Tout à coup la porte du bureau s'ouvrit bruyamment, donnant accès à un personnage dont la brusque apparition arracha un sourd grognement au griffon, écarquilla les yeux bleus du gachenet, et fit pivoter M. Février sur son fauteuil.
C'était un grand beau garçon de vingt-huit à vingt-neuf ans, brun, large dVpaules, svelte de taille, supérieurement musclé et râblé. Le carnier au dos, guêtre jusqu'aux genoux, coiffé d'un feutre mou aux cassures pittoresques, vêtu d'une veste de chasse dont le velours côtelé avait pris à la pluie et au soleil de jolis tons feuille-morte, il ne laissait pas d'avoir fière mine en dépit de son rustique accoutrement. Son nez d'aigle et ses mains hâlées, fines et nerveuses, étaient de race ; ses yeux couleur café dardaient droit devant eux un regard clair, franc et hardi; une expression demi-railleuse entr'ouvrait ses lèvres sensuelles et montrait deux rangées de dents blanches
et gourmandes ; sa barbe châtaine, mal taillée, mais touffue et frisée, s'harmonisait à merveille avec son teint bistté.
Il souleva négligemment son feutre en entrant, tira de son carnier un papier timbré, roulé en chiffon, et s'adressant à M. Février :
— Vous êtes le contrôleur ? demanda-t-il d'une voix chaude et sonore.
— Oui, répondit le receveur du ton rogue d'un bureaucrate qu'on dérange.
— Alors c'est vous qui m'avez envoyé ceci?
reprit le nouveau venu en jetant dédaigneusement le chiffon de papier sur le bureau.
Le receveur déplia soigneusement le papier timbré, regarda l'un des angles de la feuille et interpellant le petit commis :
— N" 165 du sommier des amendes! fit-il d'une voix brève.
Le gachenet empoigna un des volumes à couverture verte, le feuilleta rapidement et tout à coup se mit à bredouiller d'un ton d'écolier :
« N* 165. Jugement du tribunal correctionce nel de Langres, rendu par défaut le 20 jan- « vier 1852, contre le sieur Jean Santenoge, « sans profession, à Vireloup, commune de « Praslay, portant condamnation, pour délit
a de chasse dans la forêt domaniale de Maifc grefontaine, à cent francs d'amende et aox « frais, plus la confiscation du fusil ou cin- « quante francs pour en tenir lieu. Total : -^ « 210 fr. 23. »
— Il y a signification et commandement, ajouta le commis.
Le jeune homme avait écouté cette lecture sans sourciller. Quand elle fut finie :
— Je vous ferai remarquer, dit-il au receveur d'un ton à la fois bon enfant et goguenard, que je m'appelle Jean de Santenoge... Mon nom étant à peu près tout ce que je possède, je tiens singulièrement à ce qu'on ne m'en enlève pas la moindre parcelle.
— Possible qu'on se soit trompé en copiant, repartit laconiquement le receveur ; du reste cette erreur ne se reproduira plus, car j'espère que vous venez vous acquitter.
— Nenni^ monsieur le contrôleur I... Je suis monté, en passant, tout simplement pour vous prier de ne plus m'envoyer de papier timbré ; c'est peine inutile et je n'ai pas le premier liard de ce qu'on me réclame.
— C'est bon, répliqua aigrement M. Février, tous les délinquants chantent la même chanson, mais nous avons pris des renseigne-
ments ; vous possédez une maison et du mobilier à Vireloup.
— On vous a mal renseigné ; je n'habite Vireloup que comme locataire, ayant tout vendu il y a plus de cinq ans à mes créanciers... Le notaire de Longeau vous montrera l'acte quand vous voudrez... Où il n'y a rien, le roi perd ses droits ; le fisc aussi, je suppose ?
M. Février mordilla un moment ses ongles d'un air déconfit. Le peu de déférence de ce singulier débiteur et le ton narquois qu'il met- ^ tait à ses réponses commençaient à agacer le flegmatique receveur.
— Pourtant, monsieur, reprit-il sèchement, vous ne ferez croire à personne que vous êtes insolvable I
— Plus insolvable que Job, poursuivit imperturbablement Jean de Santenoge.
— Mais enfin à votre âge et bftti comme vous l'êtes, on peut se procurer des ressources en travaillant... Gomment vivez -vous?
Une vive rougeur courut sur les joues bistrées du jeune homme.
— Monsieur, s'écria-t-il d'un air hautain, je n'ai pas de comptes à vous rendre !
— Fort bien I répondit l'autre en s'animant
de plus en plus» j*en suis désolé, mais nous irons jusqu'au bout... Vous êtes un délinquant d'habitude, et puisque les avertissements amiables n'ont pu vous convaincre, nous essayerons de la contrainte par corps.. . La prison vous fera réfléchir.
Le jeune homme rejeta vivement son carnier sur ses reins et releva la tète en regardant M. Février droit dans les yeux.
— Monsieur le contrôleur! dit-il de sa voix vibrante.
— Monsieur Jean de Santenoge !
— Je suis un oiseau difficile à prendre...
Prévenez vos gendarmes qu'ils rentreront bredouille... Et là-dessus, adieu.
— Non... au revoir ! cria méchamment le receveur, tandis que la porte se refermait sur le jeune homme.
Dans le vestibule Jean de Santenoge faillit se heurter contre un grand vieillard qui entrait en fredonnant et dans lequel il reconnut le médecin d'Auberive, M. Brocard. Les deux hommep s'examinèrent un moment avec une sorte de curiosité bienveillante, puis tirèrent chacun de leur côlé.
^ Mazette ! murmura Denis Brocard, voilà un beau brin de garçon.
LE DON JUAN DE VIRELOUP. 2i7
Et il contempla d'un air admiratif Jean de Santenoge qui s'éloignait d'un pas délibéré, le jarret bien tendu^ le mollet nerveux et saillant, la taille cambrée, la tête haute et le feutre incliné sur Toreille.
Le docteur s'y connaissait, étant lui-même un beau brin de vieillard.
Droit comme un peuplier, vert comme un houx, l'œil vif et émerillbnné, le nez proéminent, la bouche largement fendue, spirituelle et souriante, le menton rasé de frais, l'oreille rouge, il avait conservé tous ses cheveux, toutes ses dents, et portait gaillardement ses soixante-douze années. Il était né vers 1780, au crépuscule du dix-huitième siècle, à cette heure encore illuminée et embrasée des feux qu'avaient jetés Voltaire, Diderot et Rousseau. Elevé dans les idées philosophiques d'alors, Denis Brocard était resté sensualiste jusqu'aux moelles. V Encyclopédie était son Évangile, et Diderot était son homme. Né dans la montagne langroise, le docteur avait tous les défauts et toutes les qualités de ce peuple michampenois et mi-bourguignon, froid à la surface et incandescent à lintérieur, dont Diderot disait : — a Les gens de ce pays ont beaucoup « d'esprit, trop de vivacité, une inconstance
c de girouettes... Avec une rapidité surpre- « nante dans les désirs, dans les projets, dans c les fantaisies, ils ont le parler lent. . . » — Race raisonneuse et artiste, étourdie et entêtée, enthousiaste et incrédule, dont Denis Brocard était un des plus purs échantillons.
— Bonjour, mon oncle I murmura M. Février en voyant le docteur entrer dans son bureau .
— Serviteur, monsieur I répondit Brocard»
quel est donc ce superbe gaillard que j*ai rencontré à votre porte?
— Tous ne le connaissez pas ? voilà qui m'é* tonne ! dit malignement M. Février, c'est pourtant un des plus signalés garnements du pays, le sieur Jean de Santenoge.
— Ah I... Il me semblait en effet l'avoir déjà vu quelque part... Je m'explique qu'on l'ait surnommé le don Juan de Yireloup. Avec celte figure-là il doit tourner la tête à toutes les filles.
— Il ne la leur tournera pas cet été, je vous en réponds I^nous allons le loger quelques mois dans la prison de Langres, cela lui rafraîchira le sang.
— El pourquoi diantre tourmentez-vous ca pauvre garçon ?
— Apitoyez-yous, je vous le conseille I...
Un braconnier, ravageur de bois et coureur de guilledou, qui scandalise le canton et ne paye pas ses amendes I
— Après?... Que gagnerez-vous à traîner en prison le dernier représentant d'une des vieilles familles du pays?.. Son père, Tancieû maître de forges de Yireloup, était la meilleure pâte d'homme I . . •
— Cette bonne pâte d*homme savait mal élever les enfants, à en juger par son fils.
— Quels grands crimes a donc commis ce garçon?... llalesang vifetle coupd œil juste ; il aime les femmes et le gibier... Voilà-t-il pas de quoi crier au scandale?
— Oh ! nous savons que vous avez la manche large, docteur Brocard 1
— Cela vaut mieux que d'avoir l'esprit étroit, monsieur Février !
— Monsieur I s'écria le receveur vexé.
Il se serait fâché volontiers ; mais, remarquant la curiosité croissante du petit commis qui épiait les deux interlocuteurs en écarquillant démesurément les yeux, il l'envoya prudemment dehors, puis reprit d'un ton radouci:
— Brisons là, mon oncle. Je ne suppose pas
que VOUS soyez venu ici pour me quereller?
— Non, monsieur, je suis venu vous parler de ma petite-nièce et filleule, de Marianne votre fille, qu'il serait grand temps de rappeler à Auberive.
— Mais rien ne presse, répondit le receveur, dont la figure se rembrunit, elle n'est pas mal chez ces dames dominicaines de Langres.
— Elle s'y ennuie à périr, et sa santé s'en ressent, riposta le docteur...
Il passa rapidement la main sur sa bouche, geste qui lui était familier lorsqu'il allait entamer une longue discussion.
— Monsieur, commença-t-il, quand, il y a vingt ans, vous êtes venu à Auberive, je n'ai pas hésité à vous donner la main de ma nièce, bien que vous n'eussiez que vos maigres appointements de receveur, et bien que Claudine possédât une dot assez rondelette.
— Il ne vous sied guère de vous plaindre delà modicité de mes appointements, insinua M. Février avec humeur ; n'est-ce pas d'après votre désir que j'ai renoncé atout avancement pour me fixer à Auberive ?
— La main de ma nièce était à ce prix, con-
tinua M. Brocard, et vous nous deviez bien cette compensation.
— Compensation! grommela M. Février; à TOUS entendre, on croirait que j'ai rendu ma femme malheureuse !
— Hum I fit le docteur. Enfin elle est morte, la pauvre enfant! . .. et je n'ai guère profité de la condition que je vous avais imposée.
11 passa de nouveau la main sur sa bouche et poursuivit:
— Mais du moins elle a laissé une fille que j*aime ; je tiens à ce qu'elle remplace sa mère près de moi et je ne veux pas qu'on la laisse s'embéguiner dans ce couvent.
— Elle y complète son instruction.
— Jolie instruction ! chanter des cantiques et dire des chapelets.. .
— Préféreriez-vous qu'elle lût vos mauvais livres, monsieur l'esprit fort?... Vous savez bien que mes occupations m'empêchent de surveillerune jeune fille, et Marianne n'est pas, d'âge à rester seule au logis. • .
— A dix-huit ans 1 . . . Mordieu ! voulez-vous qu'elle marche encore avec des lisières? Je suis seul au logis, moi aussi, et ne suis pas comme vous, d'humeur à me passer de compagnie... Fdtes revenir Marianne.
Cette injonction heurtait trop l'esprit absolu de M. Février pour ne pas le surexciter vio-
lemment. Il se mordit les lèvres, fronça le sourcil, et se tournant vivement vers le vieillard :
— Permettez, s'écria-t-il avec aigreur, suisje ou non le père de Marianne ?
— Vous le prenez sur ce ton? répliqua Torageux Brocard ; eh bien, moi, je vous déclare net que j'ai besoin sur mes vieux jours d'avoir devant les yeux un visage jeune, frais et avenant, que je suis las de vivre à l'Abbatiale en tête-à-tête avec la figure parcheminée de mon antique servante, et que si vous persistez à me priver de la société de ma filleule, je me marierai, mordieul en dépit de mes soixante-dix ans ; j'épouserai une jeune femme dodue et appétissante, j'aurai des enfants... à mon âge on en a toujours I... et vous pourrez faire votre deuil de ma succession... Ainsi tenez-le pour dit: ou Marianne sera ici avant huit jours, ou je me marierai, foi de Denis Brocard 1... Je vous jure que je ne plaisante pas et que je suis homme de parole I
M. Février, déconcerté, regardait la figure du docteur à travers ses lunettes.
Il lui trouva un air sérieux qui lui fit froid dans le dos.
— Ce diable d*homme, songea-t-il, est capable d'exécuter sa menace... Il est entêté, il
a toujours eu un faible pour les jupes de femmes, et de plus il ne serait pas fâché de me jouer un mauvais tour... Il faut s'attendre à tout avec ces cervelles langroises.
De tous les arguments lancés par le docteur^ le dernier était le seul qui pût entamer la dure écorce de Février. Le père de Marianne avait la réputation d'être très-serré, très-regardantj selon le mot du pays ; à force de manier l'argent du.Trésor, il s'était épris d'un fervent amoiir pour les clairs écus sonnants et les fines pièces d'or bien trébuchantes. L'héritage du docteur Brocard avait toujours été considéré par le receveur comme une sûre aubaine. Dans ses rêves il voyait verdoyer les beaux prés que Brocard possédait entre Arbot et Rouvres, et reluire la massive argenterie douillettement empaquetée au fond des armoires de l'Abbatiale. La menace du docteur le rendit soudain plus trai table et amollit sa résistance. Il se gratta le front, enleva ses lunettes bleues dont il nettoya les verres avec un pan de sa redingote ; puis, levant vers son interlocuteur ses paupières rougies par la lecture des actes :
— Je suis accablé d'affaires, grogna-t-il, j'attends mon inspecteur, et ne puis pour*
tant tout planter là poar courir à Langres...
— Vous avez raison, répondit le docteur en tournant le bouton de la porte, mieux vaut que je me marié.
•^ Un moment donc, diable d*homme !.. Au lieu de vous emporter comme une soupe au lait, si vous m'aidiez seulement à trouver quelqu'un qui chaperonnerait Marianne, car enfin elle ne peut revenir seule...
— Avez-vous peur qu'elle ne s'envole? Angélique Diderot, devenue depuis Mme de Vandeul, et dont j'ai eu l'honneur d'être le médecin, me contait souvent qu'à dix-huit ans elle avait fait seule le voyage de Paris à Langres... En ce temps- là les jeunes filles étaient autrement exposées qu'à présent. A quoi sert donc la pieuse éducation de vos couvents, si une fille qui en sort ne peut, sans se compromettre, voyager seule pendant six lieues ?
Écrivez aux sœurs que tel jour elles devront la faire conduire par une béguine à la voiture de Bernard... Celui-ci sera prévenu, et en trois heures Marianne sera ici.
M. Février poussa encore pour la forme trois ou quatre objections, puis finit par consentir, et le docteur, enchanté de son succès, se retira en fredonnant un air de ses jeunes années,
dont il scandait les paroles en heurtant sa canne contre les dalles du vestibule :
Vous savez donc bien mon dessein.
Petite bergeronnette, Et quelles sont sar votre sein.
Les fleurs que je souhaite.
Allons aux bois, brunette.
Allons cueillir la violette...
Le petit commis rentra, se percha sur son tabouret, reprit son registre vert et continua ses écritures en bâillant. M. Février se renfonça dans son fauteuil etseremità débrouiller les clauses de son acte. Le noir bureau, peuplé de registres, redevint le temple du silence et du recueillement; et de nouveau le vent tiède apporta par la fenêtre ouverte la chanson des alouettes, mêlée à la voix profonde du coucou dans les combes de la forêt.
Huit jours après, la veille de la Fête-Dieu, tandis que le conducteur Bernard, ayant copieusement déjeuné au Sokil d'or, mettait Son cheval à la voiture, nne sœur converse, portant la robe de laine blanche des dominicaines, et une jeune fille d'environ dix-hui ans, vêtue de Tuniforme noir des pensionnaires, tournèrent Tangle de la rue Saint- Am&tre et se dirigèrent vers Tanlique véhicule qui faisait en ce temps-là le service de Langres à Auberive.
— Êtes-vous prêt, Bernard ? demanda la jeune fille avec un joli son de voix.
Le conducteur tourna vers elle sa rougeaude figure bourgeonnée :
— Montez vite, mamselle Février, répondil-il, votre caisse est déjà bâchée et je n*ai que vous de voyageur. .. La Blonde ne sera pas
chargée et nous ne chômerons pas en route, j'en réponds I
— Allons, ma fille, bon voyage, soupira la irOBur en dénouant ses mains qu'elle tenait ' 'croisées dans ses larges manches, et en effleurant du bout des lèvres la joue de la jeune fille, pensez à Dieu et à nous, qui ne vous oublierons pas dans nos prières. Vous avez bien tous vos effets, n'est-ce pas ?... votre chapelet et le livre de madame la supérieure?
— Oui, ma sœur, merci et adieu ; rentrez vite, voici qu'il pleut.. .
Mlle Février était déjà sous la capote. Elle fit un dernier signe amical à la sœur qui s'éloignait ; Bernard grimpa sur son siège, secoua les guides :
— Huel la Blonde, cria-t-il.
Et le courrier partit avec un bruit de vieille ferraille.
Ce courrier, que les gens d'Auberive s'obstinaient on ne sait pourquoi à appeler le briska, était un vulgaire char-à-bancs, dont l'un des sièges se trouvait encapuchonné sous une capote poudreuse. Dès que Marianne Février se fut installée sur la banquette, elle suspendit à la capote son chapeau de paille à grands bords^ puis tirant de sa poche une
petite glace ronde, elle se mit à rajuster sa coiffure; et le modeste miroir de peosionnaire refléta pendant cinq minutes le plus charmant visage d'ingénue qu*on puisse imaginer. Sur le front blanc semé de quelques taches de rousseur, des cheveux châtains relevés à la chinoise, suivant la règle du couvent, étaient rattachés derrière la nuque en deux grosses nattes nouées d'un bout de ruban ; les yeux d*un bleu de pervenche humide, allongés et frangés de cils épais, étaient cernés d'un tour bleuâtre qui leur donnait quelque chose de languissant et de plus profond ; un nez fin aux ailes mobiles, des joues conservant encore la rondeur veloutée de l'enfance, et sur l'une d'elles un petit signe brun; une bouche un peu grande aux coins retroussés et malicieux, un menton spirituel, complétaient Tensemble de cette figure dont l'expression était à la fois très-virginale et très-piqùante.
Quand elle eut réparé le désordre de sa coiifure, Mlle Février examina le volume que lui avait donné la supérieure, et qui était intitulé : Fleurs et boutons du rosier de Marie. Elle en feuilleta d*un doigt distrait les premières pages^ fit la moue, puis, déposant sans façon le mystique in*douz6 dans son sac de voyage.
elle tira du fond de sa poche ua petit livre qui n*était autre que Paul et Virginie. Cette fois } elle ne le quitta plus, ses yeux en dévorèrent les pages, et le courrier, la grand'rbute, le plateau de Langres, disparurent ; elle se crut transportée sur le chemin des Pamplemousses, au pied des Mornes de Tlle de France.
Cependant le briska, ayant traversé les ponts-levis de la citadelle, roulait lourdement sur la route de Dijon. Après avoir appliqué deux ou trois coups de fouet préventifs à son cheval, Bernard s'était comme de coutume endormi sur son siège. La Blonde y était faite du reste ; Tintelligente bête, non-seulement prenait prudemment la droite quand elle rencontrait une voiture de roulier, mais encore elle connaissait Téndroit où le chemin d*Auberive s'embranchait à la route, et elle savait s'y engager à propos, tout en respectant le sommeil de son maître.' Malheureusement cette fois le temps était orageux, les mouches donnaient des distractions à la Blonde, et Bernard, ayant trop fêté le vin blanc de Soyers, avait le sommeil plus lourd que d*habitude ; pour comble de malchance, la fatalité voulut qu'une longue banne à charbon barrât l'entrée de l'embranchement, de sorte que le
260 LE DOX JUAK DE TIIKLOCV.
cberal, au lieo de toarner à droite, de trotter sagement sur la gruid'roiife large et bien ferrée...
Tout à eonp Marianne fat arrachée à son absorbante lecture par un époorantable jon»
de Bernard. Elle leva le nez : le cheval s*étaît arrêté court sur la place d'un Tillage qo'clle ne reconnut pas, et Bernard, descendu de son siège, se démenait au milieu d'un groupe de paysans qui riaient à se tenir les côtes.
- Riez, riez! s*écriait-il en se grattant la tète, je ne ris pas, moi ; je porte les dépèdies, et si la poste me flanque une amende^ cen*est pas vous qui la payerez.
— Hais où sommes-nous donc ? demanda la jeune fllle.
— A Longeau, mademoiselle, quand nous devrions être à Auberive... Ça ne m'était jamais arrivé... Ah! gredin de sort!
Enfin , après force*lamentations, il fut décidé qu'on prendrait la traverse par Baissey et Au* jeures et qu'on regagnerait la route d'Auberive en coupant la forêt de Haigrefontaine.
— Surtout gardez-vous des faux chemins, cria un paysan à Bernard, quand vous serex sous bois, appuyez toujours sur votre gauche entre Vireloup et Praslay 1
— N'ayez peur, répondit ce dernier, le brîska est solide... Hue! la Blonde!
Et la voiture suivit en cahotant le chemin de la Yingeanne. Jusqu'à Aujeures tout alla bien ; la perspective d'une amende à payer tenait Bernard en éveil ; Marianne elle-même, songeant aux inquiétudes de ceux qui l'attendaient^ avait abandonné Paul et Virginie^ et regardait vaguement les grises ondulations du terrain pierreux ; mais quand^ à la sortie du village, la voiture gagna la forêt, les véritables difficultés commencèrent.
La route forestière était coupée d'ornières profondes traîtreusement dissimulées sous les grandes herbes ; à chaque instant la voiture s'y enfonçait avec de brusques secousses qui compromettaient gravement ses antiques ressorts et sa caisse vermoulue. Le cheval butait, Bernard injuriait l'administration forestière, les pierres, les arbres ; mais ses jurons étaient prodigués en pure perte ; les loriots seuls, à travers la brume, y répondaient par des trilles ironiques et flûtes.
A un certain tournant, un cahot plus violent précipita le briska dans une ornière invisible et un formidable craquement arracha un cri de terreur à Marianne.
— Sorcière de forêt! grogna le conducteur en sautant à terre, voilà mon essieu cassé... mais c*est donc le guignon des guignons qui s*en mêle !...
Il resta un moment immobile sous la feuillée, regardant d'un air abruti la pluie tomber sur son briska détraqué .Tout à coup un j oyeux coquerico lancé à plein gosier dans le voisinage lui fit relever la tête :
— Gai dit-il en apercevant la figure effrayée e Marianne, ne vous tracassez pas, mamselle,
il y a encore de la ressource.. . Voilà Mr\gargan s)" qui chante et nous devons être tout pr , < h Vireloup. Je vais quérir M. de Santenoge, et, ^ y s'il est dajis son ç/iaielgty il ne refusera pas de me donner un coup de main.
— Est-ce que vous allez me laisser seule ici ? s'écria Marianne inquiète.
— Au fait, reprit le conducteur en aidant la jeune fille à quitter la voiture, vous pouvez venir avec moi chez le maître de Vireloup.
— Non, non... Je n'oserai jamais, répondit-elle en secouant la tête...
Elle se souvenait d'avoir entendu les dames d'Auberive s'entretenir à mi-voix des prouesses du « don Juan de Vireloup » ; elle était
partagée entre une sorte de fausse honte, et une secrète curiosité de fille d'Eve, qui la poussait à voir de près ce singulier garçon, moitié paysan et moitié gentilhomme, dont les dévotes ne parlaient qu'en se signant.
— Parbleu I Jean de Santenoge ne vous mangera pas!... Au surplus, continua Bernard impatienté, restez si le cœur vous en dît.
Il s'éloigna d'un pas rapide. Elle se tint un moment encore immobile et indécise, puis la peur de demeurer seule triomphant de sa timidité, elle suivit son compagnon avec un léger battement de cœur, et descendit derrière lui une étroite sente qui aboutissait à une prairie encaissée entre les bois et une chaussée de maçonnerie. Au sommet de la chaussée, une forge abandonnée dressait sa toiture effondrée et ses murs lézardés, au-dessus desquels un vol de jeunes buses planait avec des cris aigus.
— C'est la vieille forge de Vireloup, dit le conducteur, et voici l'allée du châtelot.
Ils franchirent une barrière à clairevoie qu'on ne se donnait plus la peine de refermer, et pénétrèrent sous une ombreuse avenue tournante qui semblait conduire au château de la Belle au bois dormant. L'herbe y avait
poussé si dru qu'on y entrait jusqu'à mijambes : les chèvrefeuilles sauvages, les églantiers et la bourdaine avaient étouffé les rosiers et les lilas qui jadis y avaient été plantés, et Tallée s'était transformée en un fouillis inextricable; çà et là cependant quelques roses à cent feuilles avaient persisté et jetaient en avant leurs tiges fleuries et mouillées. Tout en marchant, Marianne cueillit une de ces roses humides et la piqua dans son corsage.
— Nous y voici, fit Bernard en traversant une pelouse de folles herbes où gloussaient deux ou trois poules demi-sauvages, et en escaladant le perron verdoyant du châtelot.
Il essaya de pousser la porte qui était verrouillée en dedans, et prit le parti de cogner ferme contre les panneaux en bêlant Monsieur de Santenoge. Marianne confuse de ce vacarme, s'était dissimulée de son mieux der> rière un bouquet de buis. A la fin un volet s'entrebâilla et une voix sonore cria :
— Qui diable fait tout ce tapage ?
Bernard se nomma.
— C'est bien, reprit la voix, j'arrive.
En effet les verrous glissèrent brusquement et la porte béante laissa voir Jean de Santenoge en petite tenue, c'est-à-dire la
veste déboutonnée, la chemise oaverte et le connu.
— Bonjour, vieux, s'écria-t-il en riant, ah ça! le briska dessert dope maintenant les bois de Maigrefontaine ? M'amèneriez -vous une voyageuse par hasard?...
Ses yeux venaient de tomber sur Mlle Février que cachaient mal les touffes de buis.
La jeune fille, se voyant découverte, quitta sa retraite^ salua timidement Jean de Santenoge, et tous deux se regardèrent un moment d'un air intrigué et curieux.
— C'est Mlle Février, la fille de notre contrôleur d'Auberive, dit Bernard, je la ramène de son couvent, mais en route il nous est arrivé toutes les avanies possibles.
Et il conta longuement sa mésaventure.
Pendant qu'il parlait, les clairs yeux bruns de Jean de Santenoge ne quittaient pas Mlle Février, et de son côté, la jeune fille, à travers ses cils baissés, lorgnait à la dérobée ce beau garçon à la mine franchement épanouie, tout en dehors, et qui gardait dans ses façons quelque chose du gentilhomme, malgré la négligence de sa toilette campagnarde.
— Entrez chez moi, mademoiselle, s'écria M. de Santenoge de sa bonne voix sonore,
VOUS VOUS y reposerez tandis que j*irai visiter la voiture de ce brave homme.
Il la conduisit dans une pièce du rez-dechaussée qui servait de cuisine et de salle à manger ; puis, s'excusant encore de la laisser seule^ il suivit Bernard jusqu'au sentier où s'était fourvoyé le briska.
Un examen attentif des roues et de Tessieu démontra que le secours d*un charron était indispensable et que Bernard devait sans tarder aller quérir celui du Praslay. On détela le cheval, le conducteur partit dans la direction du village et Jean de Santenoge regagna son châtelot à travers prés.
Tout en foulant Thérbe haute, il souriait dans sa barbe^ en pensant à la visiteuse qui l'attendait au logis.
— Voilà une aubaine I se disait-il, c'est qu'elle est jolie à croquer, avec ses yeux baissés et sa bouche friponne!... Gomment ce gratte-papier hargneux peut-il être le père de cette mignonne créature ?
Il sourit de nouveau en songeant aux merveilleux hasards de la vie, et à la singulière grimace que ferait M. Février lorsqu'il saurait que sa fille avait reçu Thospitalilé au châtelot de Vireloup.
— Ahl murmurait- il entre ses dents, ahl vilain soupe-tout-seul^ tu mets les gendarmes ^ à mes trousses!... Que dirais-tu si pour me venger je contais fleurette à ta jolie échappée de couvent?... Après tout, quand je cueillerais deux ou trois baisers sur ce petit signe noir qu'elle a au coin de la joue, je ne ferais que me payer des impertinences du père...
Il s'agit de savoir comment elle prendrait la chose?... Bah! ces jeunes bourgeoises dévotes ont le cœur fait comme les paysannes, et elles \ ne sont peut-être pas plus fâchées que les autres de mordre au fruit défendu !...
Tandis que Jean de Santenoge se livrait à ce galant monologue, Marianne s'était peu à peu familiarisée avec la demi-obscurité de la salle où elle se trouvait. L'air frais de cette pièce était imprégné d'un savoureux parfum de fraise qui chatouilla délicieusement l'odorat de la jeune fille : elle s'approcha d'une table carrée qui occupait le milieu de la cuisine, et aperçut en effet à côté d'une miche de pain de ménage un saladier plein de fraises des bois. Marianne mourait de soif, et la tentation était trop forte pour une pensionnaire de dix-huit ans dont la gourmandise était le péché mignon. Elle fit un pas de plus vers la
table, en songeant que ces fraises étaient bien appétissantes, et qu'elle n'en avait pas mangé depuis l'autre année.
— Si j'osais I se disait-elle... Non, il n'aurait qu'à s'en apercevoir... Bah! il ne lésa pas comptées, et je l'entendrai bien venir !
Elle étendit la main vers le saladier, picora nne fraise, puis deux ; au moment où elle tenait la troisième entre ses doigts, bien délicatement, Jean de Santenoge, qui était rentré en tapinois, poussa brusquement la porte et surprit la gourmande en flagrant délit.
— Ah I fit-elle toute saisie et devenant plus rouge que les fraises du saladier.
— Sont-elles à votre goût? s'écria M. de Santenoge avec un rire si franc et si bon en« faut, que, tout à travers sa confusion, la jeune fille se sentit presque rassurée.
En entendant ce rire éclatant et joyeux, elle prit elle-même le parti de sourire.
— Elles avaient si bonne mine et je suis si gourmande, reprit-elle en retroussant le coin de ses lèvres; vraiment je suis honteuse !..f
— 11 n'y a pas de quoi I répliqua-t-il d'un ton bonhomme.
Et il ajouta en se rapprochant de la table :
— Je suis sûr qu'on ne vous en sert pas .] comme celles-là à votre couvent?
— On ne nous en sert même pas du tout I flt-elle avec une légère moue et en continuant de tenir les yeux baissés. Puis elle murmura «n souriant :
. — Mais je me rattrape quand je vais chez mon grand-oncle Brocard... Le docteur Brocard d'Auberive, vous le connaissez, sans doute?
— De nom seulement... Il passe pour un I)on vivant et un brave homme.
— C'est le meilleur homme du monde, reprit Marianne s'enhardissant peu à peu ; il est gourmand, lui aussi, et nous faisons ensemble de grands régals de fraises qu'il accommode avec de la crème.
— Attendez I s'écria joyeusement Sante^ noge, j'en ai aussi moi, de la crème... et toute fraîche levée de ce matin I
Il courut à la huche et revint avec des cuillers, deux écuelles de faïence et une jatte pleine de crème épaisse, onctueuse. Il déposa le tout sur la table et se mit en devoir d'éplucher les fraises; mais il s'y prenait si maladroitement qu'elle rit à son tour et s'empara du saladier* *-
270 LE DOX JUA5 DE TIBELOCP.
— Ceci me r^arde, dit-elle, je Tais toat éplucher pendant que yoos râperez le sucre.
11 oavrit de grands yeox et sa mine s'allongea.
— Da sncre? répéta-t^l toal penaud, ah ! misère de misère, je n*en ai pas !
Il ayait Tair si désolé qne Marianne en redevint confuse.
— Non, non, s*écria-t-elle en maudissant son indiscrétion, nous nous en passerons!
Mais il s*obstinait à fureter avec rage dans sa crédence et à mettre sens dessus dessous son garde-manger. A la fin, il poussa un cri de triomphe et brandit dans sa main une poudreuse bouteille.
— Ah ! s*exclama-t-il, voilà qui fera passer le froid des fraises !... C'est un vieux vin d'Espagne...
Marianne, habituée à Vabondance de son couvent, regarda son hôte d*un air à la fois tenté et effarouché :
— Du vin puri balbutia-t-elle, ohl non...
Je n'en bois jamais.
— Bah I il est doux comme du lait, répartit Jean de Santenoge. Avec une joie d'enfant, il apporta la bouteille et des verres, força Marianne à s'asseoir et versa la crème dans les
écuelles. Il y avait tant de rondeur et de bonne humeur dans ses façons que la jeune fille se sentait maintenant tout à fait à son aise. Il s*était attablé en face d*elle et remplissait les verres.
Au dehors, le temps s'était éclairci, on entendait les fauvettes gazouiller, et par les losanges des volets, le soleil couchant glissait d'o« bliques rayons qui coloraient en rose la figure de Marianne et faisaient pétiller ses yeux ' bleus. Quand elle eut mangé une cuillerée de fraises écrasées, et siroté quelques gouttes de ce vieux vin couleur de topaze, elle passa comme une chatte sa langue sur ses lèvres humides.
— Elles sont bonnes I dit-elle avec conviction.
Santenoge éclata de rire. Il contemplait avec admiration les grands yeux et les jolies mines friandes de la jeune fille, et le diable de la galanterie recommençait à lui souffler de mauvaises pensées à Toreille.
— Vous me trouvez gourmande? reprit-elle naïvement..^ c'est mon défaut.
— Il faut en avoir un ou deux; moi, j'en suis cousu.
— C'est bien ce que tout le monde dit! s'é«
272 LE DON iUAH DE YIRELDUP.
cria Marianne à laquelle le vin d'Espagne ayait délié la langue.
— Hal hal vous avez entendu parier de moi, demanda-t-il d'un ton goguenard, et par qui donc?
— Oh ! répondit-elle en rougissant, la sœur de M. le curé et la femme du notaire ont causé de vous une ou deux fois devant moi, mais si bas que je n'ai rien compris, sinon que TOUS étiez un grand pécheur.
— Et je parie, poursuivit-il en riant, que lorsque vous êtes entrée ici, vous avez été tout étonnée de ne pas sentir le roussi?... Eh bien, avouez que je n'ai pas l'air si méchant diable qu'on le prétend I
— Oui, répliqua-t-elle en retroussant malicieusement le coin de ses lèvres, mais on prétend aussi que c'est lorsqu'il prend des airs bon enfant que le diable est le plus dangereux.
Il releva la tête et resta un moment déconcerté. Cette jeune fille, dans laquelle il avait cru trouver une petite pensionnaire prude et un peu niaise, l'embarrassait par sa franchise et son ingénuité. Le don Juan de Yireloup se sentait considérablement intimidé. Les moyens de séduction qui lui réussissaient au-
près des filles de Praslay n'étaient plus de mise avec cette enfant dont Tinnocënte hardiesse le troublait. Il ne songeait même plus à les employer, il était sous le charme et se laissait aller bonnement au plaisir de ce têteà-tête familier.
Marianne s'était remise à déguster ses fraises, sans se douter des idées qui trottaient dans la tête de son hôte.
— Je voudrais, reprit-elle, vous demander une chose, mais je ne sais si j*oserai...
— Demandez toujours, pour voir...
— Eh bien, pourquoi vous appelle-t-on?...
Elle s'arrêta un peu effrayée de sa question,
rougit, baissa les yeux, joua un moment avec le bout de ses doigts, puis ses lèvres ébauchèrent de nouveau un sourire espiègle.
— Qu'est-ce que c'était que don Juan? ditelle en le regardant en dessous.
Il se mit à rire et parut aussi embarrassé qu'elle.
— Ma foi, répliqua-t-il, je n'en sais trop rien... Je suppose que c'était un bon diable comme moi, aimant le plein air, la liberté et le plaisir...
— Jusque-là, il n'y a pas grand mal, fit Marianne en retournant à ses fraises.
— Je m'imagine aussi, contînaa Santénoge, qu'il ne détestait pas les jolis Tisages et qu'il s'oubliait parfois à regarder les beaux yeux bleus qu il avait devant lui.
— Ce n'est pas encore un grand crime, murmura Marianne en maintenant néanmoins ses yeux baissés, Paul aimait aussi à regarder ceux de Virginie...
— Oui, mais, poursuivit Jean de Santenoge, — tandis que ses claires prunelles couleur café souriaient, — je crois que don Juan avait le tort de ne pas se contenter des yeux bleus... Il regardait aussi les yeux noirs lorsqu'il en rencontrait.
— Ahl voilà qui est mauvais! s'écria Marianne d'un air très-sérieux, et s'il en est ainsi, je suis de l'avis de la femme du notaire... ee don Juan était très-coupable... On ne doit pas changer.
— Hum I repartit Santenoge, ce n'est pas si facile... Il y a des gens qui ne changent que parce qu'ils ne peuvent pas avoir ce qu'ils désireraient.
— On peut tout ce qu'on veut, répliquat-elle d'un ton décidé.
— Croyez-vous ?. . . c'est une rude besogne de vouloir, et c'est si bon de paresser I
— La paresse est un péché capital I fit sentencieusement Marianne, et tenez, M. de Santenoge, vous demandiez ce que disaient de vous la femme du notaire et la sœur du curé?...
Eh bien, elles vous accusaient de passer votre vie à ne rien faire.
— A ne rien faire 1 s'écria plaisamment le jeune homme; appelez-vous ne rien faire passer ses nuits à l'affût, et employer ses matinées à cueillir ces bonnes fraises que vous savourez si gentiment?
— Ce n'est pas une profession cela, répondit Marianne en hochant la tête; vous allez trouver que je me mêle de ce qui ne me regarde pas... Mais il me semble que si j'étais un homme, je voudrais faire autre chose que tuer des lièvres et cueillir des fraises. . .
Jean de Santenoge se mordit les lèvres et resta pensif. Ce mélange d'enthousiasme naïf et de ferme bon sens le stupéfiait et Tenchan- ) tait. Il était maintenant à cent lieues de ses idées de vengeance et de galanterie. Gomment avait-il pu être assez sot et assez grossier pour concevoir un seul moment la pensée d'abuser de la fraîcheur d'âme et de Tinnocence de cette enfant?... Gomment même avait-il osé
loi laisser firandnr le aani âe 90B lamé?
*• Ton» ai'je fâché? ^emométa toat à Mariamie; Toosneparkz^iB^
— Non, non, repcil-il en rdcfSHl la Me,
aa contraire, mademoiseEe Qnel est i«lre
nom de baptême?
— > Marianne.
— Eh bien, mademoiselle Mariamie, nunlrt- TOUS me donner one poignée de main?
— Tolontîers, dit-elle très-simplement.
Et elle loi tendit mie migncmne main qn»
Jean de Santenoge serra on instant dans la sienne. 11 tonma les yenx rers la fenêtre, TÎt le jour qui baissait, poussa nn soi^ir et se lerant :
— Yoici la brune, s'écria-t-O, et Bonard ne rerient pas ; fl fant qoe tous partiez, mademoiselle Marianne.
— Obi... Pourquoi?... Je n*ai pas fini de manger mes fraises!
— C'est égal, répliqua-t-il d'un ton plos sérieux et a^ec un peu plus d'insistance, il faut que vous partiez ayant que le jour soit tombé... Yenezl
Il remmena debors et descendit Ters la prairie. Elle le suiTait sans parler et sans trop
bien comprendre la raison de ce brusque changement. Quand ils furent dans le pré, ils aperçurent un petit garçon qui rentrait avec sa vache.
— Voici mon pâturen ur'repvii Santenoge, il vous servira de guide jusqu'à Praslay... Vous direz à Bernard que vous n'avez pas voulu l'attendre plus longtemps^ et vous trouverez certainement là-bas une voiture qui vous conduira à Auberive. A la rigueur, vous coucheriez à Tauberge de Justin, qui est un brave homme; cela vaudrait encore mieux que de rester à Vireloup . 1. Si vous m'en croyez, ajoutat-il avec un certain embarras, vous ne conterez à personne que vous y avez passé une heure.
Il appela le petit pâtre et lui donna ses instructions, puis, tendant la main à la jeune fille:
— Adieu, mademoiselle Marianne, murmura-t-il en riant, quand vous mangerez des fraises, pensez un peu à celles du Ghâtelot.
Elle le regarda à son tour avec ses beaux yeux souriants :
— Merci, monsieur de Santenoge, je me souviendrai de tout.
Et elle suivit le pâtureau qui marchait devant elle en tortillant le manche de son fouet.
Jean de Santenoge alla s'asseoir près de la Yache> sur un tronc d'arbre, tandis que la jeune fille et son compagnon s'éloignaient dans la direction de Praslay. L'ombre fraîche du crépuscule veloutait les flancs de la gorge de Yireloup, où Ton entendait encore les trois notes mystérieuses de la huppe, cette amie des sentes humides. Lorsque Santenoge n'aperçut plus le chapeau de paille aux rubans flottants dans la brume du soir, il bourra mélancoliquement sa pipe et Talluma.
— Cette jolie Marianne est bien mignonne!
soupira-t-il ; allons, Jean, mon ami, voilà un bon mouvement de vertu, espérons qu'on nous en tiendra compte au jour du jugement dernier.
— Oncle Brocard, connaissez-vous M. Jean de Santenoge ?
— Très-peu... Je l'ai aperçu une fois...
A quel propos tMnquiètes-tu de lui, fillette ?
Sans répondre à la question de son grand oncle, Marianne continua :
— Les Santenoge, est-ce une famille du pays?
— Je crois bien, et des meilleures I... Avant la Révolution, le grand-père de celui-ci était seigneur de Praslay et propriétaire de toutes ces forêts que tu vois à droite et à gauche.
Cette conversation avait lieu en plein bois, sous la capote d'un modeste cabriolet qui servait au docteur Brocard pour ses visites lointaines, dans les fermes éparses au milieu de la forêt. Marianne l'avait accompagné chez un de sesmalades, etils s'en revenaient tous deux par le chemin de Maigrefontaine ; — un joli che-
2»t LE DOX JUA5 DE YIIELOCP.
miD forestier, bordé de fîDeiiIs dont les branches lieories frôlaient à chaqae instant le cabrioIeL
— Un maître homme, ce Tienx Santenoge, reprit Denis Brocard; je me souviens de FaToir yn dans ma première jeunesse. Il aimait à bien virre et menait grand train.
— Puisqu'il avait si grand train, demanda Marianne, comment se fait-il que son pelitfils soit devenu si pauvre ?
— C'est que, vois-tu, Manon, il en est des familles comme de la lune ; elles s'arrondissent petit à petit, se montrent dans leur plein un beau soir, puis décroissent et disparaissent Les Santenoge n'en sont même plus au dernier quartier. L'aïeul ayant émigré, ses biens forent vendus par la nation. A la Restauration, le père de Jean toucha une petite part d'indemnité dans le fameux milliard, et il s'en servit pour monter la forge de Yireloup. Hais c'était encore un original que ce Jacques de Santenoge. Au lien de chercher à se remettre en état par un bon mariage, il s'amouracha de la fille d'un garde, nommée Simonette. Le beau de raffaire, c'est que le forestier, bien qu'il n'eût pas un sou vaillant, ne se souciait pas de donner sa fille au maître de Yireloup.
Les deux jeunes gens ne pouvaient se voir qu'en fraude, et Jacques faisait trois lieues, la nuit, à travers bois pour causer avec sa bonne amie. Enfin il Tépousa malgré vents et marée ; mais l'amour fit tort à la forge ; un jour, faute d'argent, l'usine chôma... Et voilà comme le fils de Jacques et de la belle Simonette, Jean de Santenoge, ne possède pas aujourd'hui un rouge lîard.
Marianne avait écouté attentivement cette histoire, et maintenant elle restait pensive. Ses beaux yeux bleus suivaient rêveusement les ondulations des feuillées qui descendaient par nappes verdoyantes jusqu'au creux de la combe de Maigrefontaine. Ses narines roses, aux ailes mobiles, aspiraient Tair imprégné de l'odeur suave des tilleuls, et elle songeait à Jacques de Santenoge traversant la nuit cette même forêt pour aller causer avec Simonette. Tout à coup elle ramena ses regards vers son grand-oncle, et encore à demi plongée dans son rêve, elle demanda :
— Oncle Erocard, vous l'avez connue cette Simonette ?
— Parbleu I
— Avait-elle les yeux bruns ?
— Tu m'en demandes trop I sècna Denis
Brocard en riant ; que diantre cela peut-il te faire, qu'elle ait eu les yeux bruns ou bleus ?
— C'est pour savoir si son fils lui ressemble... Il les a bruns, lui.
— Ah ça 1 tu as donc vu Jean de Santenoge ? s'exclama M. Brocard stupéfait.
— Mais... oui.
Elle conta alors l'aventure du briska, Thospitalité reçue à Yireloup, et la façon étrange dont M. de Santenoge avait insisté pour la congédier avant la nuit.
. Au commencement, le docteur avait écouté cette confidence avec une certaine inquiétude ; sa physionomie ne s'épanouit que lorsqu'il eut appris Theureux dénoûment de cette aventure.
— Ce Santenoge, murmura-t-il en respirant plus à l'aise, vaut mieux que sa réputation... C'est égal, fillette, son conseil était sage, et je t'engage à ne jamais parler de ta visite à Yireloup.
— Pourquoi ?
— Parce que... Bahl je t'expliquerai cela plus tard.
Le cabriolet suivait une route herbeuse qui descendait au fond de la gorge. De chaque côté les versants boisés se rapprochaient et
jetaient une ombre plus épaisse sur le chemin ; Tair était devenu plus frais, grâce au voisinage du ruisseau qui sautait bruyamment sur les pierres. A travers ce bruit d'eau, le vent apportait par bouffées les sons sautillants d'un violon.
— Hein I fit Denis Brocard en prêtant Toreille, d'où vient cette musique?... Est-ce qu'on donne un bal dans la combe de Maigrefontaine ?
Il chatouilla de son fouet le dos de sa jument Clairette, qui se mit à trotter plus allègrement. A chaque tour de roue, les notes du violon arrivaient plus distinctes, et lorsque le cabriolet eut contourné un bouquet d'aulnes et de noisetiers, un joyeux spectacle attira l'attention de l'oncle et de la nièce.
Au fond de la combe, à l'endroit oi!i le ruisseau courait plus librement sur un terrain plat et gazonneuz, s'élevait une hutte de sabotiers. L'un des versants boisés avait été exploité récemment, et de longues piles de rondins étaient alignées, en plein soleil, sur les pentes fleuries d '^eupatoires e t de millepertuis ; l'autre versant relevait en face sa verte muraille de hêtres et de chênes, et projetait une ombre bleuâtre sur le ruisseau ainsi que sur
2g( LE DON JUAN DB YIRELOUP.
la hutte, au seuil de laquelle le maître sabotier éTidait attentivement une paire de sabots.
D travaillait seul, et le reste de l'atelier était en liesse. Deux ouvriers et un apprenti, auxquels faisaient vis-à-vis trois jeunes paysannes à la jupe déchirée et au chignon en désordre, battaient des entrechats sur la pelouse, tandis que, perché au sommet d*une pile de fagots, le chapeau sur la nuque et le cou nu, Jean de Santenoge en personne raclait son violon avec une verve enragée, ne s'interrompant que pour interpeller les danseurs et leur lancer de gaillardes plaisanteries»
— Chaîne des dames 1 criait-il de sa belle voix sonore. Allons en mesure, sacrebleu I... Manchin, serre-moi franchement la taille de ta danseuse, Gatherinette n'en sera pas fâchée... Et toi, Manette, saute, ma fille, sans craindre de montrer ton mollet... nous le connaissons I... Ce n*est pas tout que d'avoir une jolie jambe, il faut savoir s'en servir... En mesure, mes enfants, en mesure I
Et violon de chanter, et filles de se trémousser. Les jupons volaient en l'air, les bras serraient les tailles, les chignons se dénouaient à travers de grands éclats de rire qui faisaient
étinceler toutes ces dents blauches et tous ces jeunes yeux,
— Sont-ils heureux, ces gueux-là I grommela Denis Brocard en passant sa main sur sa bouche. •• Descendons pour les voir de plus près.
L'oncle et la nièce mirent pied à terre et s'avancèrent vers les sabotiers, mais ils avaient à peine fait quelques pas sur la pelouse que le violon s'arrêta brusquement et les danseurs restèrent la jambe en l'air.
Jean de Santenoge venait de reconnaître Marianne Février ; honteux d'être surpris par elle en semblable compagnie, il avait sauté à bas de son estrade de fagots, et, déposant son violon, il se tenait immobile derrière un hêtre et rougissait, penaud comme un écolier qui serait pris, la main dans un sac de noix.
— Bonjour, mes enfants, cria le docteur, ne vous dérangez pas, mordieu I je ne suis pas un rabat-joie.
Il alla d'abord vers le maître sabotier, lui tapa sur Tépaule en lui demandant des nouvelles de ses rhumatismes ; puis faisant un crochet, il se dirigea seul vers Jean de Santenoge, qui ne bougeait de derrrière son arbre.
— Monsieur de Santenoge, lui dit*il cordia-
lement, ma nièce m*a conté le service que vous lui avez rendu. Vous êtes un brave cœur et un galant homme, permettez-moi de vous serrer la main... Si jamais vous avez besoin de Denis Brocard, ne vous gênez pas.
Maintenant remontez sur vos fagots et ne faites pas languir cette jeunesse-là. Ça réchauffe le sang de voir tricoter ces jambes de vingt ans... Il y a surtout là-bas une luronne toute décoiffée et dont les appas font craquer le casaquin rouge... Mazette, monsieur de Santenoge, c'est un friand morceau... Gomment la nommez-vous ?
— Ha I ha I Manette Bordet, répondit en riant Santenoge, que le bon accueil de Brocard avait remis à Taise; vous n'avez pas mauvais goût, docteur, c'est la plus fringante et la plus appétissante des filles de Praslay... Elle est vive comme une anguille, et sa langue vire aussi lestement que ses jambes...
Allez lui parler, vous verrez ; elle n*est point farouche et ne hait point les compliments.
Denis Brocard ne se le fit pas répéter. Ce brave docteur n'avait qu'un défaut. Il ne pouvait pas se figurer qu'il était septuagénaire. La vue d'un cotillon lui donnait la berlue; il lui affluait alors au cerveau des remontées de
séve. On le voyait soudain épanoui et vert, comme ces vieux pommiers qui ont en octobre des repousses de feuilles et de fleurs. En un clin d'œil il fut auprès de Manette. Il bourdonnait autour de l'alerte bûcheronne, comme un grand papillon de nuit autour d'une mélisse sauvage, battant des ailes, murmurant d'antiques gaillardises, et oubliant totalement sa nièce.
Celle-ci était restée près du sabotier. Elle avait du premier regard reconnu Jean de Santenoge, mais du même coup elle s'était sentie indisposée contre lui. Elle lui en voulait de la société qu'il fréquentait et du plaisir qu'il semblait y prendre. Aussi ne fit-elle pas mine de l'avoir aperçu. Les yeux baissés, la lèvre dédaigneuse, elle lui tournait le dos, tortillant une branche entre ses doigts, et fort absorbée en apparence dans la contemplation du travail du maître sabotier. Jean de Santençge, qui avait repris son aplomb, ouvrait au contraire ses yeux tout grands pour la mieux admirer. Elle lui semblait plus charmante encore qu'à la première rencontre, et il mourait d'envie de lui parler. A la fin il quitta son arbre, vint droit à Marianne et ôtant son grand chapeau de feutre recroquevillé : ,
2S8 LE DON JUâN DE TIRELOUP.
— Je TOUS salae, mademoiselle^ dit-3, ne me reconnaissez-Tous point ?
{ Elle retroussa l'un des coins de sa boacbe, et conservant toujours ses yeux sournoisement baissés vers la branchette que ses doigts décbiraient :
— Si fait, monsieur, répondit-elle, mais vous étiez si occupé que je me serais reproché de vous donner des distractions.
11 se mit à rire.
— Voyons, mademoiselle, reprit-il, votre oncle vient de me faire un accueil si amical !... serez-vous moins indulgente que lui et iQe tiendrez-vous rigueur parce que je passe mon temps à jouer du violon ?
— Je ne vous tiens pas rigueur... ce serait, de ma part, très-déplacé, et puis avouez qae cela ne servirait à rien.
— C'est-à-dire que vous me jugez incorrigible et incapable de m*occuper de besognes sérieuses... Vous n'avez peut-être pas tort, je ne suis pas bon à grand*chose et je gâte Fouvrage rien qu'en le regardant.
Les lèvres de Marianne ébauchèrent un isourire ironique.
— Je crois, murmura-t-elle, que vous vous bornez souvent à le regarder.
— Ma foi, oui I répliqua-t-il, je suis paresseux de naissance. C'est la faute de la forêts elle me gâte ; elle me donne ses fruits et son gibier eh automne^ son bois mort en hiver pour faire de belles flambées, ses fleurs et ses oiseaux en avril... J'y trouve en toute saison de Tair, du soleil et de la liberté ; que faut-il davantage?... Quand je me retournerais les ongles pour amasser quelques sous, en seraisje plus avancé ?
— Je ne sais pas, moi, riposta Marianne en haussant les épaules, consultez plutôt ce vieux sabotier... Il doit s*être fait une opinion làdessus, tandis qu'il se retourne les ongles à •creuser son bois, enécoutantM. deSantenoge jouer du violon.
Le don Juan de Yireloup rougit légèrement et regarda Marianne sans trop savoir que répondre. Elle avait un petit air indigné qui la rendait encore plus jolie, et qui redoubla la confusion de son interlocuteur.
— Ce sabotier, reprit-il enfin, a une femme et des enfants à nourrir ; c'est une raison que je n'ai pas, et vous conviendrez qu'on ne fait pas une pareille besogne comme on fait la charité, pour l'amour de Dieu.
— Vous vous trompez, repartit vertement
Marianne scandalisée, on travaille aussi pour" rainour de Dieu.
— J'aimerais mieux travailler pour l'amour de vous 1 dit-il étourdiment.
En entendant cette irrévérencieuse réponse, la jeune ûUe devint vermeille comme une guigne, et, tournant le dos à Santenoge, elle marcha vers le docteur Brocard, qui ne se lassait plus de couler des galanteries salées dans Toreille de cette belle dégourdie de Manette.
— Oncle Brocard, insinua Marianne en le tirant doucement par le bras, voici qu'il fait brun et je crois qu'il faudrait rentrer.
— C'est ma foi vrai, s'écria le docteur»
comme le temps passe 1 .. . Voici la nuit.
Il souhaita le bonsoir à la compagnie, Marianne fit un vague salut à tout le monde, et l'oncle et la nièce remontèrent dans le cabriolet qui se remit à rouler péniblement dans le chemin forestier.
Il faisait déjà sombre sous les arbres, et, avant qu'ils eussent atteint la Thuilière, les premières étoiles commencèrent à poindre entre les branches. Parmi la mousse des talus quelques vers luisants allumaient dans la nuit leurs petites lampes d'un vert phosphorescent
et Todeur des tilleuls embaumait la route. Le docteur se pourléchait en son par-dedans au souvenir des charmes robustes de Manette Tjordet; les hrunettes galantes et les petits airs tendres de sa première jeunesse lui revenaient à la mémoire, et il les fredonnait tout en fouettant sa jument. Marianne restait silencieuse. La senteur pénétrante des tilleuls la grisait, et, pour la première fois, son cœur se sentait remué par un trouble inconnu. Elle avait lapoitrine gonflée et elle suivait avec des yeux charmés les lumières verdâtre's des vers luisants épars dans Therbe. Puis elle pensait aux clairs regards de Jean de Santenoge, elle se rappelait ses dernières paroles, et une subito rougeur lui montait aux joues, tandis que sa poitrine devenait oppressée.
Était-ce donc là Tamour, cet amour si dangereux et si doux dont lui avait parlé son livre de Paul et Virginie ? Elle éprouvait une joie sourde à se le demander, et en même temps de terribles scrupules de dévote reifarouchaien t. . . L'amour n'était-il pas im péché?...
Et, pendant ce temps, le docteur chantounait de sa voix légèrement chevrotante:
Que fais-tu dans ce beau séjour ?
Tu perds le temps, Sylvie.
Sans goûter les plaisirs d*amour.
Peux-tu passer la Tie ?
Ne dois-tu pas songer A choisir un berger?...
Les vers luisants continuaient à égrener leurs perles phosphorescentes, l'odeur amoureuse des tilleuls semblait suivre la voiture, Marianne se sentait de plus en plus troublée, et ce fut ainsi jusqu'à Auberive.
Quand elle rentra chez elle, il était plus de neuf heures; M. Février s'était déjà couché.
Marianne grignota à la hâte son souper, et se sauva dans sa chambre où elle resta des heures à regarder les étoiles qui se miraient dans l'Aube. Le lendemain matin, quand elle s'éveilla, le soleil était déjà haut à l'horizon, elle avait les yeux cernés et se sentait languissante.
A rjieure du déjeuner elle entra dans le bureau où M. Février avait le nez dans ses paperasses.
— Comme tu es rentrée tard, Marion ! ditil à sa fille qui l'embrassait ; il paraît que tu ne trouves pas le temps long quand tu cours les champs avec monsieur ton oncle ! .. .
Il essuya ses lunettes, les replaça sur son front, se frotta les mains et ajouta :
— Je n'ai pas non plus perdu ma journée, moi, et j'ai obtenu Tincarcération d'un délinquant dont je vais débarrasser le pays.
— Quoi, vous allez faire emprisonner quelqu'un I s'écria Marianne, quel crime a donc commis ce pauvre homme ?
— Et toi aussi tu vas le plaindre?... Un garnement qui a fait plus de tours que de miracles I... Mais il a mangé son pain. blanc le premier, et demain, au petit jour, les gendarmes empoigneront monsieur Jean de Santenoge...
Le docteur Brocard venait d'achever son dîner. — Il dînait à une heure, à Tancienne mode. — Après ce repas, qui était long et copieux, il se faisait servir le café dans sa chambre à coucher et couronnait cette importante opération par une légère sieste.
Donc ce jour-là, bien au frais dans une veste de toile, bien mollement étendu dans sa bergère en velours d'Utrecht, et feuilletant la Guerre des Dieux^ le docteur surveillait du coin de Tœil les apprêts de sa gouvernante Angélique. De temps à autre, il envoyait une plaisanterie à l'adresse de cette dévote vierge de quarante-huit ans, dont la tournure sans grâce, la figure moutonnière et le vêtement presque monastique juraient singulièrement au milieu de cette pièce encore imprégr.^e de je ne sais quel parfum libertin du XTiu"^ siècle.
Aux panneaux des boiseries étaient accro-
chées des gravures d'après Baudoin et Fragonard : — le Coucher de la mariée^ le VerroUy V Escarpolette. — La bibliothèque renfermait toutes les œuvres hardies ou licencieuses des philosophes et des romanciers d'avant 1789 : — les Liaisons dangereuses à côté de VEncyclopedie, les Bijoux indiscrets non loin du Contrat social. — Au-dessus du bureau se dressait une copie en plâtre du buste de Diderot par Houdon.
Les volets mi-clos laissaient voir toutes ces choses dans une pénombre veloutée et entretenaient une fraîcheur relative dans cette pièce haute de plafond, tandis que le soleil baignait le jardin, d'où montait un bourdonnement d'insectes.
— On est bien ici I dit le docteur en tournant lentemant la petite cuiller dans son café chaud et parfumé, et ce serait grand dommage d'y être dérangé... Angélique, toi qui as de saintes correspondances avec le ciel, prie-le un peu, ma fille, de ne m'envoyer aucun malade cette après-midi.
Angélique, scandalisée, continua d'essuyer avec son tablier les moulures de la bibliothèque, et se contenta de marmotter entre ses dénis :
— Le bon Dieu ne s'occupe pas de ces choses-là, monsieur Brocard.
— Et de quoi diantre s'occape-t-il alors ?
s'exclama le docteur en humant son café; voyons, que lui demandes-ta dans tes patenôtres ?
— Votre salut, monsieur 1 riposta Angélique en se tournant vers lui et en le regardant bravement avec ses gros yeux humides.
— Peste, il ne fécoute guère, ma fille, ou tu le pries bien mal... Je gage que tuas des distractions et que tu penses à tes amours ?
— Seigneur ! s'écria Angélique en joignant les mains, pouvez-vous croire que je m'occupe de pareilles sottises ?... A mon âge?
— Parbleu I on y pense à tout âge... Hé!
hé I j'y pense bien encore, moi.
— Ce n'est pas ce que vous faites de mieux, monsieur Brocard, et pour ce qui est de moi»
je puis bien jurer que ces lubies-là ne me tourmentent guère.
— Voyons, Angélique, continua le docteur, que ces taquineries sans cesse renouvelées amusaient toujours, — de toi à moi, pendant que ton confesseur ne t'entend pas, avoue qu'une fois ou deux, par-ci, par-là, tu as mordu à la pomme.
— Seigneur Jésus 1 fit la pauvre fille, ouvrant sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, pour qui me prenez-vous ? Je n'ai jamais péché, Dieu merci I
— Gomment, jamais?... Pas une malheureuse petite fois ?
— Jamais, au grand jamais I soupira-t-elle indignée.
— Pauvre fille ! dit le docteur, je te plains l Il acheva de vider sa tasse et fredonna :
Que craignons-nous de Famour qui nous blesse ? Que craignons-nous Des traits d*un dieu si doux ?
Nos cœurs sont faits pour suivre la tendresse...
Il fut interrompu au milieu de son couplet par la porte qui s'ouvrit brusquement et livra passage à Marianne, essoufflée et les cheveux au vent.
— Oncle Brocard, s'écria impétueusement la jeune filles il faut que je vous parle en particulier!...
Le docteur surpris fit signe à sa gouvernante de s'esquiver, puis attirant Marianne près de lui, il lui donna une tape sur la joue:
— Holà I mignonne, demanda-t-ii, te voilà toute pâle, qu'est-il arrivé ?
— Ah! mon oncle, si vous saviez !...
— Quoi?.,, gageons que c'est encore un vilain tour de ton père.
Marianne hocha la tête affirhaativement.
— Sacrebleu ! grommela Brocard, voudraitil par hasard te renvoyer au couvent ?
— Non, répondit-elle en rougissant, il ne s'agit pas de moi, mais de M. de Santenogc. . Mon père a obtenu contre lui un mandat d'arrêt, et, demain matin, on doit le conduire en prison.
— Ah 1 murmura le docteur un peu rassuré, pauvre garçon!... C'est grand dommage!...
Voilà bien les vilenies de ton père. Mais quoi ? fillette, nous n'y pouvons rien.
— Pourtant, hasarda Marianne, il me semble que s'il était prévenu à temps, il trouverait moyen d'échapper aux gendarmes.
— C'est vrai, et puis ce serait une bonne niche à faire à M. Février... Je cherche qui on pourrait bien envoyer à Vireloup.
— Ne cherchez pas, mon oncle, interrompit Marianne avec un petit ton décidé, il ne faut nous fier à personne, et il n'y a que vous qui puissiez aller à Vireloup .
— Plaisantes-tu? s'exclama le docteur en lançant un regard vers lé jardin plein de so-
leil, je ne peux pourtant pas attraper une insolation pour les beaux yeux de Jean de Santenoge l
— Rien ne presse, répliqua Marianne en s'emparant des mains de son grand-oncle, vous partirez à la brune, avec Clairette.
— Clairette est sortie ce matin et elle est sur les dents.
— Elle sera reposée ce soir, riposta Marianne d'un air câlin.
Puis, sautant sur les genoux de firocard et le prenant par le cou :
— Voyons, mon oncle mignon, vous pouvez bien faire cette course pour ce pauvre M. de Santenoge, qui a été si honnête avec moi... C'est presque une dette que nous avons contractée envers lui... Et puis, songez à la mine de mon père quand les gendarmes reviendront bredouille I
— Oui, oui, murmura le docteur, que cette dernière perspective fit sourire ; mais deux heures pour aller et deux heures pour revenir... Je ne serai pas de retour avant minuit, en supposant que je trouve Santenoge au Chdtelot.
— Ohl il faudra le trouver. D'ailleurs, poursuivit la jeune fille avec une nuance d*em-
barras, pour se cacher et vivre quelque temps hors de chez lui, il aura sans doute besoin d'argent, et vous savez qu'il est pauvre. Peutêtre lui rendrait-on service en lui offrant une petite provision pour son voyage, et vous seul pouvez le faire.
— Mazette I comme tu y vasl s'écria Denis Brocard, qui n'aimait pas plus qu'un autre à jeter son argent par les fenêtres. Moi, non plus, je ne suis pas riche, mes malades ne me payent pas, et je n'ai pas le moyen de jouer le rôle de la Providence au bénéfice de Jean de Santenoge.
— Vous ne m'avez pas comprise, mon oncle, murmura Marianne qui rougissait de plus en plus et agitait nerveusement l'une de ses mains dans la poche de sa robe, je n'entends pas que vous vous gêniez... J'ai dans ma tirelire quelques pièces d'or qui ne me servent à rien, et je voulais vous prier d'être mon intermédiaire. . .
Elle tirade sa poche une bourse de soie bleue.
— Voilà ma petite bourse, continua-t-elle en la tendant à Denis Brocard, donnez-la comme venant de vous à M. de Santenoge...
Je lui dois bien cela pour les bonnes fraises que j'ai mangées chez lui.
■éui
Le docteur regarda un moment la bourse de filet où scintillaient quelques pièces d'or, et il se sentit touché. Ce naïf dévouemant de sa nièce pour le dernier des Santenoge était fait pour aller au cœur de cet enthousiaste disciple de Jean- Jacques et de Diderot. C'était un de ces traits comme les aimaient les âmes sensibles des lecteurs de la Nouvelle Héloïse et des Amis de Bourbonne.
— Tu es une adorable fille I s*écria-t-il en embrassant sa petite nièce, garde ta bourse ; je me charge de donner le viatique à M. de Santenoge... Ce soir, à la nuit tombante, je filerai à Vireloup.
En effet, à la brune, Angélique reçut Tordre d'atteler Clairette. Après avoir lesté son gousset de quelques louis et son estomac d'un léger souper, le docteur sauta dans son cabriolet et prit la route de Praslay .
La lune n'était pas levée, et, comme il arrive dans les étroites vallées de la montagne langroise, à la tombée du jour le ciel s'était embrumé, de sorte que la route était obscure, et, lorsque le cabriolet se fut engagé sous bois, ses deux lanternes autour desquelles venaient tournoyer des papillons de nuit^ jetaient seules parmi les branches leurs capri-
cieuses lueurs de feu follet. Plus d*une fois Denis Brocard fut obligé de mettre pied à terre et de conduire par la bride Clairette, qui était devenue nerveuse et s*effarait pour la moindre grenouillette qui lui sautait dans les jambes. Aussi le brave docteur commençait-il à maugréer quand, vers dix heures, les pignons de la vieille forge de Yireloup s^accnsërent en noir sur le ciel plus clair.
Encore quelques tours de roue, et le cabriolet déboucha enfin sur la pelouse qui précédait la demeure de Jean de Santenoge. La façade du Ghâtelot se dressait, sombre et silencieuse, entre les arbres. Pas un filet de lumière aux fentes des volets. Le docteur attacha Clairette à un arbre; puis, gravissant le perron, se mit à cogner et à houpper. Pas de réponse. Seul, un coq dans la basse-cour, réveillé par ce vacarme et voyant Taube prochaine, lança un coquerico sonore dans la nuit.
— Morbleu ! murmura M. Brocard, Toiseau serait-il déniché?
Il s'était remis à cogner et à appeler, et commençait à se lasser, quand, au-dessus des engrangements, le volet d'une lucarne s'ouvrit, et une voix ensommeillée d'enfant demanda qui était là.
Le docteur se nomma et pria le gamin de réveiller son maître.
— Mon maître n'est pas ici, répliqua le petit pâtureau d'un ton méfiant, qu'est-ce que vous lui voulez ?
— Mon gachenety reprit le docteur de sa voix la plus paternelle, il faut que je parle à M. de Santenoge pour une affaire pressante... Descends et ouvre-moi, je ne te mangerai pas.
Soit par condescendance pour le docteur Brocard qui l'avait guéri de la fièvre, Tannée d'avant, soit par curiosité, le pâtureau se décida à descendre, et Denis Brocard fut enfin introduit dans la cuisine éclairée par un lumignon fumeux.
— Ah ça, dit-il au jeune drôle qui bâillait et écarquillait ses yeux encore gros de sommeil, Santenoge ne couche donc plus chez lui?
Le pâtureau leva les épaules :
— Des fois il y couche, et des fois non.
— Une jolie vie ! grommela Brocard en s'asseyant dans un vieux fauteuil de cuir, et où est il à cette heure?
— Je ne sais pas.
— Et quand rentre-t-il ?
— Au petit jour, monsieur Brocard, quand
il rentre...
— Mazette, la sott^ aventure !... C'est égal, maintenant que j'y suis, j'attendrai.
Le pâtureau dormait debout ; il s^était appuyé contre la table et dodelinait de la tète. Enfoncé dans son fauteuil, le docteur sentait lui-même ses yeux se clore et le sommeille prendre. Ils restèrent ainsi un bon quart d'heure sans dire mot, puis tout à coup Denis Brocard, se secouant pour yaincre l'assoupissement qui Tempoignait, héla de nouyean le gamin.
— Tu dors, drôle ? s'écria-t-il.
— Et vous aussi, monsieur Brocard, répondit effrontément le pâtureau en rouvrant un œil.
— Ce n'est pas le moment de dormir, quand ton maître court un danger sérieux... Tu penses bien que je ne suis pas venu d'Auberive pour m'assoupir dans ta cuisine... Mon grand lit de l'Abbatiale aurait mieux fait l'affaire... Voyons, ouvre les yeux et les oreilles ! Au petit jour, si Jean de Santenoge rentre ici, il y trouvera les gendarmes.
Ce dernier mot fit sur le pâtureau l'effet
d'un coup de canon ; il tressauta, se frotta les yeux et répéta :
— Les gendarmes ! Est-il Dieu possible, monsieur Brocard ?
— Ouiy les gendarmes, pour arrêter ton maître et l'emmener en prison... Il faut donc que Santenoge soit prévenu assez à temps pour ne pas tomber dans le traquenard... Et maintenant plus de cachotteries... Tu sais oit il gîte ?
Le gamin se grattait la tête d'un air embarrassé.
— Je le sais sans le savoir, répondit-il avec un demi sourire ; seulement, vous ne lui direz pas que c'est moi qui vous ai renseigné?....
— Va toujours l
— Eh bien, j'ai en idée qu'il est chez la Ma-^ nette Bordet.
— Manette 1 la luronne au casaquin rouge, murmura le docteur en passant sa main sur sa bouche. Ah I l'enragé don Juan I... Et où. loget-elle, cette Manette ?
— Au Val-des-Frais, à une petite heure d'ici, la première maison au rain de la forêt... Vous accourcirez un peu en suivant le ruisseau de Maigrefontaine.
— C'est bon, je connais le chemin, dit
M. Brocard ; tu vas dételer ma jument et la • conduire à ton écurie ; moi, j*irai à pied.
Une fois Clairette dételée et' mise à l'abri, le docteur prit son fouet en guise de canne et descendit vers le ruisseau dont on entendait la claire voix flûtée dans Tobscurité. Bien qu'il fût encore alerte, M. Brocard n'avait plus ses jambes de vingt ans ; aussi fit-il la route plus lentement qu'il ne l'espérait. Souvent, trompé par le brouillard, il s'engagea dans de faux chemins, et la fine pointe du jour le surprit encore en forêt. Les nuits sont courtes en juillet ; et quand il gagna enfin la lisière, les premiers rayons du soleil levant coloraient en rose la ramure des hêtres.
Les prés bas du Yal-des-Frais roulaient dans l'ombre de blanches vagues de rosée, les lisières étaient toutes fumantes, et de légers flocons de vapeur se balançaient aux cimes des arbres. Dans la ferme en plein réveil les coqs chantaient ; un troupeau de vaches traversa le ruisseau en mugissant doucement ; le docteur crut distinguer près de la première maisonnette accroupie à l'orée du bois, un mouvement inusité, et il lui sembla reconnaît tre de loin )ns baudriers jaunes des gendarmes ~
— Serais- je déjà en retard? murmura- t-il en hâtant le pas.
Hélas I oui, il était trop tard. Quand le docteur eut tourné la corne du bois, il vit déboucher du petit clos de Manette Bordetle brigadier d'Auberîve, et Tun de ses subalternes, tenant entre eux le don Juan de Yireloup, encore tout ahuri de Taventure. Sur le seuil de la maison, Manette en jupon court et dms le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil,
tordait ses bras nus et se désolait bruyamment. Jean de Santenoge, pâle^ les poings fermés, ne disait mot et mordait sa moustache. On sentait qu'il aurait eu bonne envie de résister, mais les deux gendarmes avaient la poigne solide, et, malgré la vigueur du jeune homme, la lutte n'aurait pas tourné à son avantage.
— Ahl mon pauvre monsieur de Santenoge I s'écria le docteur essoufflé.
Jean de Santenoge releva la tête et reconnut Denis Brocard.
— Bonjour, docteur, dit-il avec un amer sourire, notre seconde rencontre ne vaut pas la première... Vous le voyez, j'ai été pris comme un renard au sortir de son trou...
C'est honteux I — Il ajouta en se tournant vers le brigadier :
— Çà, où me conduisez-vous?
— A la maison d'arrêt de Langres, monsieur de Santenoge, à moins que vous ne préfériez payer au receveur d'Auberive deux cent vingthuit francs vingt-cinq centimes...
— Deux cent vingt-huit malédictions sur la tête de ce gratte-papier! s'écria Santenoge, dont les yeux lançaient des éclairs... Allons, messieurs,partons. . .Adieu, Manette,adieu,ma filleî
Denis Brocard se mouchait bruyamment et d'un air agité. Ses yeux vifs allaient de Santenoge à Manette Bordet, dont la jupe courte et la chemise mal nouée lui donnaient de notables distractions. A la fin, il mit la main dans son gousset et fit un signe aux gendarmes qui emmenaient déjà leur prisonnier.
— Brigadier Fondreton, cria-t-il, arrêtez !... Il ne sera pas dit que j'aurai laissé traîner un Santenogeen prison... Je vais vous compter deux cent vingt-huit francs vingt-cinq centimes»
Le brigadier, impassible, s'arrêta au port d'armes, fit le salut militaire et dit :
. — 11 y a en plus les frais de capture, trois francs .
— Je payerai aussi les frais de capture, ré-
pondit Denis Brocard, rendez la liberté à M. de Santenoge.
Restait une dernière difficulté ; lés gendarmes ne voulaient libérer leur prisonnier qu'après l'avoir conduit devant le receveur qui, seul, pouvait toucher les deniers.
— Moi, aller faire des génuflexions à ce grimaud de Février, jamais I s'écria Santenoge, je préfère la prison de Langres... Marchons, messieurs I
Il fallut toute l'influence du docteur et sa promesse de tout arranger avec son neveu, pour vaincre les scrupules du brigadier. Enfin Taffaire fut terminée et Targent compté ; les gendarmes saluèrent gravement et s'éloignèrent d'un pas cadencé. Manette^ s'apercevant de sa toilette par trop sommaire, s'était retirée à son tour au fond de son logis. Denis Brocard et Jean de Santenoge restèrent seuls dans le sentier.
— Docteur Brocard, commença le jeune homme en serrant vigoureusement la main du médecin, je ne vous ferai pas de longues phrases... Je vous dis seulement merci du fond du cœur, et si je puis jamais vous revaloir ce service-là, comptez sur Jean de Santenoge.
— Je suis enchanté d'avoir obligé un galant
homme, repartit le docteur, mais je sois vexé d'être arrivé trop tard.
— Que voulez-vous? fit Santenoge d'un air bon enfant, je me suis oublié chez cette pauvre Manette.
— Huml... la friponne mérite qu'on s'ooblie avec elle, quels yeux noirs, quelle poitrine étoffée, quels...
— Comment, interrompit le jeune homme en riant, vous faites donc encore attention à ces choses-là?... Oui, je suis parti trop tard, mais il faut que quelque drôle m'ait trahi..* A propos, docteur, savez-vous que vous êtes arrivé là comme une Providence?
— Pur hasard, murmura prudemment Tonde de Marianne.
Ils avaient repris le sentier de Vireloup.
Santenoge marchait le premier en sifflotant, et le docteur, un peu las de sa nuit blanche, les yeux à demi clos, lui emboîtait le pas machinalement.
— Ainsi^ reprit Jean tout à coup, vous ne saviez pas que j'étais menacé d'une arrestation?
— Comment Taurais-je su ? Mon aimable neveu et moi, nous ne sympathisons guèi'e, et il ne me fait pas ses confidences.
— Expliquez-moi une chose, demanda San-
lE DON JUAN DE VIRELOUP. 3il
tenoge, passant brusquement d'une idée à une autre, comment ce vilain contrôleur peut il être le père d*une aussi charmante fille que mademoiselle Mari anne ?
— Ohl celle-là, s'écria Bernard, c'est la mignonne des mignonnes ! Tout le portrait de sa mère, qui était ma propre nièce; — fine, enjouée, généreuse, la tête vive et le cœur chaud... C'est une Brocard pur sang.
Une fois sur ce chapitre, le docteur ne tarissait plus, et on atteignit Yireloup avant qu'il eût fini de chanter les louanges de Marianne. En débouchant devant le Ghàtelot, les premiers objets qu'aperçut Santenoge furent le cabriolet avec ses brancards en l'air et Clairette que le pâtureau promenait au soleil.
— Ah I docteur, fit-il en menaçant Brocard du doigt, vous ne m'avez pas dit la vérité... Vous étiez prévenu du danger qui me menaçait.
— Diantre, murmura le médecin, me voilà pris sans vert... Eh bien, oui, j'avais été in- ^ formé de la chose.
— Voyons, reprit le jeune homme en riant; soyez moins mystérieux, et nommez-moi la personne charitable qui a, en même temps que vous, des droits à ma reconnaissance.
— Après tout, ce n'est pas un gros secret,
repartit Brocard, c'est ma nièce Marianne qui m*a appris par hasard les projets de son père... Alors Tidée m*est venue de jouer un tour à M . Février, j'ai trotté jusqu'à Vireloup, et voilà !
— Ah I c'est mademoiselle Marianne ! s'écria Santenoge...
Puis, rougissant, et avec un peu d'embarras, il ajouta :
— Si vous lui contez le résultat de votre voyage, vous glisserez sur les détails, n'est-ce pas, docteur ?
— Comptez sur ma discrétion, répondit Brocard avec un malin clignement d'œil...
Et maintenant, mon cher Santenoge, priez votre page d'atteler Clairette; il est grand temps que je regagne mes pénates...
Quand la jument fut attelée, et qu'après un dernier échange de poignées de mains, le docteur fut remonté sur le siège, Jean de Santenoge, au lieu de rentrer au Châtelot, alla s'asseoir sur le tronc d'arbre d'oîi il avait vu jadis Marianne partir pour Praslay ; et longtemps après que le cabriolet cahotant eut disparu derrière les branches, le don Juan de Vireloup resta les pieds dans l'herbe, plongé dans une méditation profonde.
Un brûlant soleil d'août tombait d'aplomb sur les prés du Val-des-Frais et sur les toits de pierrede la ferme. Au long des talus caillouteux de la forôt, de grandes campanules pendaient demi-pâmées. Sur les moellons de l'enclos de Manette Bordet, les lézards gris frétillaient, et dans le jardinet, derrière trois pieds de fenouil, un rucher bourdonnait, tandis que du fond de la maison basse et trapue le ron-ron d'un rouet se mêlait à la chanson des mouches à miel.
Manette Bordet était, comme on Ta vu, une fille d'humeur indépendante et peu farouche.
Orpheline, possédant pour tout bien cette maisonnette et le clos attenant, elle avait pris la vie par le bon bout. Comme la plupart des gens du pays, elle gagnait de modestes journées à travailler au bois, et quand l'ouvrage chômait dans les coupes, elle filait pour
les tisserands de Praslay. Cette sauvage existence forestière lui avait donné des allures fort libres, et sa conduite scandalisait grandement la paroisse, mais, en vraie fille de la nature, elle se souciait peu du qu'en dira-t-oo et arrêtait net les sermonneurs, en leur répondant qu'elle était maîtresse de sa personne et ne faisait tort qu'à elle-même.
Ce jour-là donc, tandis que la terre se craquelait au soleil, sous une lumière aveuglante, Manette, dans son logis, filait au rouet, porte close, bien au frais sur le sol de terre battue, bien à Fombre près de la croisée, qu'un rideau de haricots à fleurs rouges préservait de la trop grande clarté. Et, à côté de Manette, devinez qui devisait galamment, canapé sur un escabeau, la bouche épanouie et l'œil pétillant ?... Le docteur Denis Brocard, ni plus ni moins. Depuis quelque temps, les grâces plantureuses de Manette lui trottaient dans l'imagination, et on le voyait passer plus souvent que de raison devant les maisons du Yal-des- Frais. Cette après-midi, ayant remisé son cabriolet à la ferme, il avait poussé jusqu'à l'enclos, et, en entendant la chanson du rouet, il était entré bravement. Depuis une heure; assis près de la fileuse, il lui débitait de rus
tiques gaillardises qui la faisaient plus rire que rougir, et, tout en jasant, il lorgnait de ses attraits le plus qu'il en pouvait lorgner.
C'était un friand régal, car, pour être à Taise par ce temps chaud, Manette n'avait d'autres atours qu'un jupon de cotonnade serré à la taille, et sa chemise de grosse toile négligemment nouée par un cordon. Ses cheveux noirs et drus, à peine retenus par le peigne, retombaient en désordre sur la nuque, et frôlant la peau, glissaient par les entrebâillements de la toile bise jusqu'à des profondeurs où l'œil de Denis Brocard cherchait à les suivre.
Les propos légers, les allusions risquées, les vertes gaudrioles de l'ancien temps foisonnaient sur les lèvres rabelaisiennes du docteur ; même il se permettait quelques privautés plus audacieuses, comme de pincer un bout de bras ou un coin d'épaule, et Manette de rire en montrant ses dents blanches.
Soit insouciance, soit conviction que le docteur, avec ses soixante-dix ans, ne pouvait être dangereux, la madrée commère ne faisait qu'une molle défense, comme si elle eût voulu voir Ae quelle façon Denis Brocard viendrait à bout de sa harangue. Les choses allaient
donc leur train, et le brave docteur commençait à s'inquiéter sérieusement des risques de la péroraison, quand tout à coup une voix sonore retentit dans le jardinet :
— Ho I Manette, ma fille, es-tu là?
La rieuse figure de la bûcheronne se rembrunit, et M . Brocard bondit sur son escabeau. Manette s'était élancée vers la porte et en avait lestement poussé le verrou.
— Qu'est-ce donc? demanda le docteur.
— C'est, répliqua-t-elle, quelqu'un qui n'est pas endurant... 11 faut vous sauver ou nous aurons t m raffut Û apage'i terrible... Montes^ au grenier et tâchez de gagner le clos par la lucarne.
Denis Brocard fit un haut-le-corps. Ce qu'on lui proposait là donnait un fier accroc à sa dignité professionnelle ; plus jeune, il aurait tenu tête à l'orage; mais à soixante- dix ans, on a les sens rassis et on n'aime pas les scènes. Il n'y avait plus à tergiverser, car le nouveau venu secouait la porte en criant d'un ton irrité :
— Ouvre donci tu y es, puisque tu parles!
Le docteur grimpa vivement la raide échelle de meunier qui se trouvait au fond de la pièce.
et, se pliant en deux, rampa sous les poutres basses de Tobscur grenier, tandis que Manette se hâtait de déyerrouiller la porte, pour livrer passage à l'irascible visiteur, qui n'était autre que Jean de Santenoge.
— Peste, ma fille, dit ce dernier de sa grosse voix, tu mets tes verrous de bonne heure I... Avec qui donc jasais-tu pendant que je croquais le marmot?
— Avec personne, répondit Manette; c'est mon rouet que vous avez entendu.
Mais Santenoge avait déjà remarqué Tescabeau placé près de la chaise de la fileuse :
— Ouais I reprit-il, et c'est sans doute aussi ton rouet qui t'a décoiffée... Manon ? s'écriat-il en frappant le sol de son bâton de cornouiller, je ne suis pas jaloux et je ne t'empêche pas de me donner un successeur; mais je n*aime pas qu'on se gausse de moi, et comme je soupçonne que ce galant que tu caches est le même drôle qui m'a l'autre nuit dénoncé aux gendarmes, je veux, avant de partir, lui bailler une leçon dont il se souviendra I
Tout en parlant, Santenoge avait gravi à son tour les échelons du grenier.
— Jean, s'écria Manette effrayée, laissez-le tranquille!... Ce n'est pas ce que vous pen-
sez; c'est un pauvre vieil innocent qui ne peut plus faire de péchés, je vous en réponds I...
Denis Brocard entendit cette dernière réflexion monter dans le faux grenier, en même temps que son agresseur inconnu y pénétrait à tâtons. Il pencha aussitôt la tête à la lucai^ne, vit que le sol du jardin n*étaitpas trop éloigné, et résolut de sauter par cette ouverture. Ses jambes pendaient déjà le long de la muraille tandis que ses mains se retenaient encore au rebord de la lucarne, quand un maître coup de gaule lui engourdit les poignets ot le força de lâcher prise; il tomba comme un sac dans les herbes des plates-bandes et poussa un cri de douleur.
Jean de Santenoge avait déjà mis le nez à la fenêtre. Il aperçut en plein soleil la tête du docteur émergeant d'une touffe d'orties, et lança en Tair un juron retentissant :
— Mille potées de diables, est-il possible que ce soit vous, monsieur Brocard ?
— Eh oui, soupira piteusement le docteur, plût au ciel que ce fût un autre I
^Santenoge dégringola au bas de Téchelle et gagna lestement la plate-bande où gisait sa victime.
LE DON JUAN DE VI RELOUP. 3i9
— Ah 1 rustre que je suis I s'exclama-t-if en s'agenouillant dans le sable, faut-il que j*aie eu' la malchance de commettre une pareille bévue? Je ne me le pardonnerai de ma vie I
Le pauvre garçon était navré, et sa figure bouleversée le disait assez clairement pour que le docteur lui-même en fût convaincu.
— Je crois que ce ne sera rien, murmura ce dernier, je me suis foulé ou luxé un pied, mais le coffre est intact.
— Mille guignons I répétait Santenoge désolé, que faire? Je voudrais au moins être bon à quelque chose.
— Clairette et le cabriolet sont à la ferme.
Allez les chercher, tandis que la Manette me déchaussera, puis vous me ramènerez à Auberive...
Un quart d'heure après, le cabriolet stationnait près du clos et le docteur s'y installait tant bien que mal. Santenoge prit les guides et on descendit au pas le chemin de Maigrefontaine. Denis Brocard restait consterné, et à part quelques aïe I arrachés par les cahots de la voiture, il ne soufflait mot. Sa physionomie attristée exprimait moins la douleur physique qu'un profond accablement moral.
Don Quichotte devait avoir cet air-là, quand
il ftit ramené à son village par son voisin le laboureur, après avoir été moulu de coups par le muletier.
Lorsqu*on fut sous bois, Jean de Santenoge, auquel chaque plainte de son compagnon plantait un remords au cœur, s'écria :
— Sacrebleu I monsieur Brocard, je me veux mal de mort de vous avoir donné ce mauvais coup ! Quelle sotte idée j*ai eue d'entrer chez Manette ?... Je n'y avais que faire, car je ne l'ai pas revue depuis la nuit des gendarmes, et je me soucie d'elle comme d'une feuille sèche... Vous devez avoir une belle opinion de moi ?
— Nenni, mon camarade, répondit le dolent docteur, pouviez-vous deviner que c'était moi qui me trouvais tapi dans ce maudit grenier ? Je n'ai que ce que je mérite... Pour parler franc, voulez-vous savoir ce qui me peine le plus dans cet esclandre ? Ce ne sont ni les horions ni la foulure, c'est le mot cruel échappé à cette fille : « — Un vieil innocent qui ne peut plus pécher... » Yoilà ce qu'elle a dit de moi.
— Bah 1 fit le jeune homme en riant, la Manette n'en pensait pas un mot.
— Si fait, elle a mis le doigt sur la plaie^
je ne suis qu'un vieux roquentin, et si jo me mêlais d'amourette,
J'allumerais des feux sans pouvoir les éteindre,
comme on chantait dans mon jeune temps.
Ah I mon jeune temps, où est-il ? Maintenant il faut dételer, il faut dételer... N'importe: « un vieil innocent qui ne peut plus pécher... » c'est dur.
— Consolez-vous, reprit Santenoge, il y a bien des jeunes gens à qui votre verte vieillesse ferait envie.
— Non, non, poursuivit le docteur, chaque chose a son temps, et il ne faut pas qu'un vieillard reste trop longtemps vert ; le raisin qui fleurit en septembre ne vient jamais à maturité. Voyez-vous, c'est un tort de s'obstiner dans le célibat. Le mariage a cela de bon qu'il nous fait perdre nos illusions en temps opportun... Ne restez pas vieux garçon, Santenoge, mariez-vous I
— Me marier ! s'exclama Jean avec un sourire mélancolique. Y pensez-vous ? Quelle est la malheureuse qui voudrait d'un garnement tel que moi ?
— Bah I qui sait ? Vous avez beau nom, bonne mine et l'avenir devant vous...
Tout en devisant, on était arrivé à Auberive, devant la maison de TAbbatiale. Qnand on eut déposé Brocard dans sa chambre et qu*on eut calmé les alarmes de la gémissante Angélique, le docteur se tâta le pied et re« connut qu'il en serait quitte pour une simple foulure. Il envoya quérir sa petite-nièce, qui seule, disait-il, savait le soigner,et Santenoge, pendant ce temps, l'aida à se mettre au lit.
Lorsque Marianne arriva tout émue à l'Abbatiale, elle trouva le jeune homme installé au chevet de son oncle, et en train de lui préparer une infusion d'arnica.
— Ne t'effraye pas, fillette, lui cria Denis Brocard, ce n'est qu'une foulure !... Figuretoi qu'au moment où je descendais de cabriolet. Clairette a fait un écart, mon pied a porté à faux et je me suis sottement laissé choir sur une pierre... Je ne sais comment je m'en serais tiré sans M. de Santenoge.
— Ah ! monsieur se trouvait là ? dit la jeune fille en tournant sa figure rose vers Jean, qui du coup perdit tout son aplomb.
— Oui, balbutia- t-il, je suis arrivé... malheureusement...
— Vous voulez dire : fort à propos, interrompit le docteur. Le camarade m'est apparu
comme un dieu de TOlympe au cinquième acte d un opéra... Oh I c'a été un vrai coup de théâtre, ajouta-t-il en faisant une grimace... J'ai encore un peu de fièvre et la tête chaude ; mais quand j'aurai dormi, il n'y paraîtra plus.
En effet, au bout de quelques instants, il s'assoupit, et un ronflement sonore et bien rhythmé avertit les jeunes gens qu'il goûtait un sommeil calme. Ils se rapprochèrent de la fenêtre qui donnait sur la terrasse et qui était restée ouverte, puis ils demeurèrent un moment silencieux, tout étonnés de se trouver en tête-à-tête.
Le soir était venu et les ombres des maisons s'allongeaient sur les vieux tilleuls de la promenade, où l'Aube courait avec un bruit clair et rafraîchissant. Au-dessus des bois de Montavoir, le croissant de la lune se dessinait comme une mince faucille d'argent.
— Les soirées diminuent déjà, commença Marianne^ qui voulait rompre ce silence embarrassant.
— Oui, répondit Santenoge, cet été m'a semblé plus rapide que les au très. . Il m'eût paru autrement long, si j'avais été réduit à le passer sous les verrous... Et à ce propos, mademoiselle, permettez-moi de vous remercier.
— Me remercier, répéta-t-elle troublée, et de quoi, monsieur ?
— Vous le demandez ?... Sans vous, ne moisirais-je pas d'ennui dans la prison de Langres I
— Ge n'est pas moi qu'il faut remercier, mais mon oncle Brocard, qui a tout fait.
— ^ C'est votre oncle qui a tout fait, mais c'est vous qui avez été son inspiratrice...
Ne le niez pas, car le docteur vous a trahie sans le vouloir... Ah I mademoiselle Marianne, je vous en serai éternellement reconnaissant... Je désirerais que ma reconnaissance pût se montrer autrement que par des mots ; malheureusement Jean de Santenoge ne peut vous offrir que des remerciments, mais je vous jure qu'ils viennent du fond du cœur I
Marianne se sentait fort émue, pourtant elle ne voulait point le laisser paraître ; elle répondit d'un ton bref :
— Je crois que vous exagérez le service que j'ai pu vous rendre.
— Je n'exagère rien ; vous m'avez conservé le seul bien que je possède au monde, ma chère liberté.
Elle retroussa malicieusement le coin de sa bouche:
— A qiioi sert la liberté, quand...
— Quand on n'en use pas mieux que moi !
interrompit Santenoge en riant ; j'en conviens, je mène une sotte existence et j'ai fait là-dessus force réflexions depuis une quinzaine... Mais quoi I pour marcher droit dans la vie, il faut avoir un but, et je n'en ai point.
— Ah I fit-elle d'un ton attristé.
— Jugez plutôt : je n'ai pas de famille, pas de besoins, pas de désirs...
— Pas de désirs?... répéta la jeune fille en baissant les yeux, d'après ce que vous disiez tout à l'heure, il me semblait que vous en aviez au moins un. . .
— Lequel? demanda Santenoge étonné.
— Celui de prouver votre reconnaissance autrement que par des paroles.
Le cœur du jeune homme commença de battre à grands coups dans sa poitrine.
— Vrai, murmura-t-il, cela vous ferait plaisir de me voir changer de vie ?
— Oui, répliqua-t-elle d'une voix à peine perceptible.
Elle lui tourna le dos, et parut fort affairée à fourrager parmi les clématites qui garnissaient la fenêtre.
Le don Juan de Vireloup se donna un vio-
lent coup de poing sur la tète, et il y eut entre eux un long silence, pendant lequel la voix de la rivière monta claire, cristalline et caressante, à travers les tilleuls. En une minute, Santenoge revit les incidents de ces trois mois d*été : le goûter de fraises au Ghâtelot, la causerie chez les sabotiers, l'intervention providentielle de Fonde Brocard sur le chemin du Val-des-Frais.
Une lumière douce et fraîche comme celle d'un rayon de lune sembla lui monter du cœur au cerveau et Tilluminer tout entier.
— Ah ! dit-il tout haut d'une voix joyeuse, je me sens maintenant capable de soulever des montagnes.
Elle se retourna, fixa très-tendrement sur lui ses yeux bleus, et mettant un doigt sur ses lèvres :
— Parlez plus bas, murmura-t-elle, vous allez réveiller mon oncle.
— Pardon I dit-il, je ne savais plus où j'étais... J'ai eu un éblouissement comme si toutes les étoiles du ciel m'étaient passées devant les yeux.
Il respira longuement de toute la force de ses poumons.
— Oui, mademoiselle Marianne, poursuivit-
il, je veux changer de visées. J'en jure par tous les Santenoge qui dorment dans Téglise de Praslay, je me transformerai si totalement qu'il ne restera plus une écaille de la peau du don Juan de Vi reloup...
Elle le regardait à la dérobée, tout en continuant à fourrager parmi les clématites, et ses yeux, qui scintillaient aux rayons de la lune, exprimèrent une joie d'enfant.
— Bien sûr ? demanda-t-elle.
— C'est juré I reprit-il. Je ne reparaîtrai plus devant vous que quand je serai maître de moi et maître de mon avenir. Mais, ajoutat-il en l'enveloppant tout entière de son franc regard, ce ne sera pas l'affaire d'un jour ; cela demandera des mois et des années...
Et quand je reparaîtrai, retrouverai- je encore la fée qui m'a converti? Vous-même alors, n'aurez-vous pas changé ?
Marianne, les yeux baissés, ne répondais pas et semblait jouer avec ses doigts, à l'un desquels brillait une petite bague. A la un, elle fit lentement glisser la bague et la tendit à Jean de Santenoge.
^ Tenez, dit-elle, gardez ceci... Vous me le rapporterez quand vous vous sentirez tout à fait converti.
328 LE DON JCAN DE VIRELODP.
Il prit la bagae, la baisa et la passant & son petit doigt :
— Hum ! soupira-t-il d*ane Toix mal assurée, ce sera peat-être long, et pendant ce temps-là..
— Je YOQS attendrai ! répliqua Marianne d'un ton ferme.
— Ainsi soit41 1 s'écria du fond de Talcôve une Toiz perçante.
Ils se retournèrent ébabis et confus, et
virent, au clair de lune, la joviale figure de
M.Brocard, qui les regardait assis sur son séant.
f — Oncle Brocard, murmura Marianne,
vous nous écoutiez !... G*est très- mal !
— Vous m'avez réveillé, repartit le doc- \.^,j^ leur, et c'est tant mieux, ma foi !... Votre
conversation m'a ragaillardi ; il me semblait entendre Cécile et Germeuil dans le Père de Famille,.. Ah ! que vous êtes beureux d'être jeunes I
Et comme Marianne s'était bâtée de Tembrasser pour lui couper la parole :
— Sois tranquille, continua le brave bomme, je ne te trabirai pas, je suis du parti des jeunes, moi !... Et maintenant, fillette, tu vas aller tranquillement te coucber, tandis que je ferai souper ce grand garçon-là, qui doit tomber de faim.
Jean de Santenoge tint sa parole. Quelques jours plus tard, le petit pâtureau qui lui servait de page fut aperçu rôdant autour du logis de M. Février. Lorsque Marianne traversa la promenade pour se rendre chez son grandoncle, le pâtureau se leva de dessous un tilleul au pied duquel il était assis^ tendit à la jeune fille un petit bouquet auquel était épinglée une lettre, et s'enfuit à toutes jambes.
La lettre contenait les adieux du don Juan de Vireloup. En quelques lignes, Santenoge informait Marianne qu'il avait écrit à un vieil ami de son père, maître de forges dans le Morvan, et qu'il lui avaifr proposé ses services comme garde-vente ou surveillant de coupes ' de bois, seules^rofessions que ses connais- / sances forestières le mettaient à même de remplir. Par le retour du courrier, ses propositions avaient été acceptées, et il devait purtir
le soir même. Il était décidé à tenter cette chance de régénération et ne voulait rentrer au pays que lorsqu'il aurait conquis par son travail le droit d'offrir sa main et son nom à mademoiselle Février.
(( La petile bague, disait-il en terminant, « ne me quittera pas plus que votre pensée, « et toutes deux me donneront du courage.
Puissiez-vous ne pas perdre patience en « m'attendant 1 Faites connaître ma résoluce tion à M. Brocard, et acceptez en souvenir « de moi ces fleurettes qui ont poussé autour (( de Yireloup, et que j'ai cueillies ce matin « dans la rosée. »
Le bouquet était composé de ces belles plantes qui abondent à la un de Tété au fond des gorges fraîches de la montagne langroise, et qui transforment les prés forestiers en un véritable jardin. C'étaient des reines des prés à odeur d'amande, des gentianes aux magnifiques boutons d'un bleu foncé, des pamassies dont les pétales blancs semblent découpés dans de l'ivoire. •• Marianne serra tendrement ce petit bouquet encore tout imprégné de l'odeur des bois de Maigrefontaine. Quand il fut fané, elle le joignit à la rose desséchée, cueillie jadis dans le sentier du Ghàtelot, lors
de sa première rencontre avec Jean de Santenoge, puis elle enferma les corolles jaunies dans un sachet de soie qu'elle suspendit à son cou comme un reliquaire ; les fleurs de Vireloup reposèrent sur sa poitine, et elle ne s'en sépara plus.
Un mois se passa, puis deux, sans nouvelles de Santenoge. L'arrière-saison était venue avec ses journées pluvieuses et ses longues soirées. Marianne vivait fort isolée, ne sortant du îogis que pour aller à l'église ou à l'Abbatiale, chez son grand-oncle, le seul confident de son amour, et le seul ami avec qui elle pût causer de Jean de Santenoge. Mais^ vers le mois de novembre, un incident qu'elle n'avait pas prévu, bien qu'il fût fort naturel, vint troubler profondément sa solitude paisible et la sérénité de son attente.
Tant que la fleur sauvage, perdue au fond des bois, n'a pas encore ouvert ses boutons, la forêt tout entière semble ignorer son existence; mais dès que les premiers pétales se «ont épanouis, en un instant on sait la nouvelle aux quatre coins du bois, et voici que les abeilles, les essaims de petits papillons bleus, les libellules en robes de gaze s'empressent <et bourdonnent à l'entour.
r De même, quand une jeune fille est passée
de Tadolescence à la jeunesse, sa demeure \- fût-elle enfouie au fond d'un village solitaire,
les amoureux en ont vite trouvé le chemin, et on les voit soudain déboucher de tous les carrefours.
L'hiver est par excellence la saison des mariages. Un dimanche matin^ M. Février présenta à sa ûlie un jeune homme à la figure honnête, mais insignifiante ; à la tenue correcte, mais vulgaire, et annonça qu'il resterait à déjeuner.
Le repas, auquel par extraordinaire le docteur Brocard avait été convié, eut des allures solennelles qui commencèrent à inquiéter Marianne. Le nouvel hôte fut placé auprès d'elle et se montra fort complimenteur. C'était un jeune percepteur des environs, qui parlait beaucoup de son métier et contait par le menu les histoires de son village. Quand, vers la fin de l'après-midi, il eut repris le chemin de sa perception, M. Février retint M. Brocard, et s^adressant à sa fille qui étouffait un bâillement :
— Un aimable garçon et un bon sujet, dit-il en assujettissant ses lunettes, comment le trouves- tu, Marion?
— Mais... ni bien ni mal, répondit-elle.
— Enfin il ne te déplaît pas?
— 11 m'est indifférent.
— Ah I reprit le receveur vexé, eh bien I tu ne lui es pas indifférente, toi, et il in*a demandé ta main.
Marianne était devenue pourpre, et le saisissement la rendait muette.
— Gomment^ poursuivit son père impatienté; voilà tout ce que tu réponds?
— Je n'ai rien à répondre, répliqua Marianne, qui avait repris sa respiration, sinon que je le remercie.
— Tu acceptes I
— Non, je refuse, mon père.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce que je ne suis pas pressée de me marier.
— A-t-on jamais vu pareille lubie I s'exclama M. Février irrité; je vous en fais juge, oncle Brocard : un parti excellent, bonne famille^ bel avenir avec de gros biens au soleil !.... Il n'y a pas une fille du canton, et des plus huppées, qui ne serait enchantée de Tépouser, et cette petite sotte le refuse !••• Voyons, qu'en dites- vous?
— Je dis, répondit M. Brocard d'un ton
posé, que Marianne a parfaitement raison. Elle est jeune, elle a le temps et le droit de choisir, et elle ne doit épouser qu'un homme qu'elle aimera.
— Ah ! voilà de vos phrases de roman 1 s'écria le receveur, furieux d'être seul de son parti, je suis bien fou de vous écouter 1
— Pourquoi me consulter alors?
— Parce que j'espérais que vous donneriez un bon conseil à cette demoiselle, mais puisque vous préférez déraisonner avec elle, je me passerai de vos avis.
— C'est ce que nous verrons 1 riposta Denis Brocard avec un accent provocant.
Là-dessus la discussion s'échauffa et devint si orageuse qu'elle se termina par la brouille complète de M. Brocard et de son beau-neveu.
Le docteur sortit en jurant qu'il ne remettrait plus les pieds chez le receveur, et celui-ci répliqua en défendant à Marianne de voir désormais son grand-oncle.
Dans le courant de l'hiver, un second prétendant se présenta et ne fut pas mieux accueilli. Cette fois, l'irritation du receveur atteignit au paroxysme; mais il était d'un tempérament à colères blanches et froides. Il ^enferma son ressentiment au dedans de lui
comme il aurait emprisonné une couleuvre / l^^^' dans une boîte, et se promit de faire désormais bonne garde autour de sa ûUe.
Sous cette apparente horreur du mariage et sous ces refus réitérés, il flairait quelque romanesque amourette, malicieusement encouragée par « ce vieux fou de Brocard. » 11 tint donc autant que possible Marianne en chartre privée, épia ses démarches, entoura la maison d'une sorte de cordon sanitaire i et rétablit l'institution du cabinet noir à Tu- ' sage des rares lettres que recevait la jeune flUe.
Pendant plusieurs semaines rien de suspect ne lui fut révélé ; mais un matin le facteur apporta une lettre adressée à Marianne et timbrée de Glamecy. Le timbre de l'enveloppe, la grosse écriture virile de la suscription, tout s'unissait pour inspirer . de graves soupçons au méticuleux receveur. Sans vergogne, il rompit le cachet et constata avec une amère satisfaction que son flair inquisiteur ne l'avait pas trompé. La lettre était de Jean de Santenoge.
Le don Juan de Yireloup informait c sa chère fée Marianne » que la chance commençait à lui sourire. Grâce sans doute au talis-
man qu'il avait emporté, ses efforts avaient déjà produit un résultat appréciable. Son protecteur et patron, étant devenu Tun des administrateurs d*une compagnie formée pour exploiter des forges en Algérie, l'avait fait agréer comme régisseur, avec promesse d'une part dans les bénéfices.
Il comptait s'embarquer sous peu, « mais, <( ajoutait-il, avant de traverser la Méditer- (i ranée^ je veux que ma bonne fée et le doc- « teur Brocard soient instruits de ma nou- (( velle fortune. Patience 1 avant un mois, je « serai à la forge de SidiOued, et, une fois « là, je battrai le fer jour et nuit pour forger (( notre bonheur à venir à tous deux. »
En achevant cette lecture, M. Février fit entendre un sifflement pareil à celui d'un oison en colère.
— Eh quoi, Santenoge ! un vagabond sans feu ni lieu, voilà le mari qu'attendait Marianne et pour lequel elle avait refusé les deux meilleurs partis du canton I
 la seule idée d'avoir un pareil gendre, le receveur éprouvait des nausées aussi amères que sll eût avalé toute l'encre de son écritoire. S'il né se fût retenu, il serait allé mettre cette impertinente missive sous le nez de sa
fille, et faire honte à Marianne de sa conduite. Mais M. Février était un de ces bipèdes à sang froid qui réfléchissent prudemment avant d^agir. Après avoir longuement médité devant* ses tisons, sur les effets et les causes, il jugea que le plus sûr moyen de prévenir Teffet était de supprimer la cause ; il empoigna ses pin* cettes, déposa silencieusement la lettre de Santenog6 au milieu du brasier, la regarda flamber, noircir et s'envoler avec la fumée, puis il retourna tranquillement à ses registres.
Un mois après, une seconde lettre datée de Sidi-Oued eut le même sort, et il en fut ainsi de toutes les épîtres expédiées d'Algérie à l'adresse de Marianne.
Le docteur Brocard ne comprenait plus rien au silence singulier de son protégé. 11 commençait à craindre que, là-bas, le don Juan de Santenoge ne fût retombé dans son vieux péché d'habitude. Lorsqu'il voyait sa petite nièce, à la dérobée, il lui jetait de longs regards compatissants, mais il n'osait pas trop l'encourager dans cette attente qui commençait à lui paraître chimérique. Le docteur courait alors sur ses soixante -treize ans, et, à la suite de ses dernières querelles avec M. Février, sa santé semblait être devenue moins so-
lide, ses jambes lui refusaient le service; par deux fois déjà^ il avait eu de ces brusques congestions que les médecins, dans leur lan* gue familière, désignent sous le nom singulièrement expressif d'avertissements. Denis Brocard ne s'abusait pas sur sa situation ; mais par un reste de coquetterie, il ne voulait pas qu'on eût l'air de la connaître, et il avait défendu à Angélique de parler à qui que ce fût de ces menaçantes syncopes.
Les choses en étaient là ; huit mois s'étaient déjà passés depuis le départ de Santenoge, et le printemps avait recommencé à fleurir les cerisiers de l'Abbatiale, quand, un soir de mai, tandis qu'Angélique préparait le souper,, le facteur apporta à M. Brocard, une lettre qui le fit tressaillir sur son fauteuil. Après l'avoir lue et relue, il se mit à chantonner le plus guilleret de ses refrains, et déposa pré* cieusement la réjouissante épître dans l'un des tiroirs de son secrétaire. Puis, le souper étant servi, il commanda à sa gouvernante d'aller chercher dans la cave une bouteille de vieux bourgogne. Il soupa gaiement et copieusement, plaisanta de nouveau Angélique au sujet de ses amoureux imaginaires; même, en dépit des remontrances de sa servante, il
but coup sur coup deux verres de Corton, en portant toutes sortes de sanlés mystérieuses ; et vers neuf heures, comme de coutume, il procéda lentement à son petit coucher.
Il pouvait être quatre heures du matin quand Angélique fut brusquement réveillée par un coup de sonnette, parti de la chambre du docteur ; elle accourut et trouva son maître à demi paralysé déjà, et se débattant contre les atteintes d'une nouvelle congestion.
— Seigneur Jésus ! s'écria la gouvernante en se penchant au chevet du lit, qu'avez-vous, monsieur Brocard ?
— J'ai, bégaya le docteur, j'ai une mauvaise pierre dans mon sac Et cette fois,
e'est bien fini.
— Non, monsieur, reprit la vieille fille, les larmes aux yeux ; non, je vais quérir le jeune médecin du Ghânois, il vous saignera et vous vous trouverez mieux.
— Inutile, Angélique! je vais mourir,
je le sens bien I . . . Tu diras à Marianne que
Les paroles ne venaient plus, et les yeux injectés du docteur se tournaient vers le secrétaire, dont le cylindre rebondi sortait de l'ombre du mur aux premières lueurs de
l'aube Pais sa tête retomba lourdement
sur Toreiller.
Angélique était restée agenouillée près du lit, essayant de réchauffer les mains glacées de son maître dans les siennes. Au bout de quelques minutes^ le docteur revint à lui et soupira douloureusement :
— G*est la fin Je vais faire le grand
voyage I
— Monsieur Brocard? murmura doucement la gouvernante.
— Ma fille ?
— Ne voulez -vous pas essayer de dire une petite prière, avant que ?
Les sanglots coupèrent la parole à la triste Angélique.
Un sourire courut faiblement sur les grosses lèvres du docteur ; il regarda avec un nouveau soupir le buste de son maître Diderot, dont les blanches lignes se découpaient sur la boiserie plus sombre.
— Rien que deux ou trois grains de chapelet, continua la servante en tirant de la poche de sa jupe un long rosaire ; cela vous fera grand bien, monsieur, et à moi aussi.
— Vrai? balbutia Denis Brocard, cela te
ferait plaisir? c'est que je ne sais pas de
prières.
— Je dirai le Notre Père^ monsieur Brocard, et vous le répéterez après moi, en pensée
— Allons, dit ton oremus Je peux bien
faire cela pour toi, tu n'as déjà pas eu tant de plaisir au monde, ma pauvre fille I
Elle lai passa le chapelet aux doigts et récita tout haut le Notre Père, en s'interrompant de temps en temps pour laisser passer un sanglot. Quand ce fut fini :
— Amen ! soupira Denis Brocard. Maintenant va vite chercher Marianne... Je puis me passer de toi pour un quart d'heure.
Angélique courut de toute la vitesse de ses janibes chez M. Février, où elle réveilla Marianne, puis au presbytère, car la dévote fille voulait que le curé fît une dernière tentative près de M. Brocard.
Quand elle revint avec le prêtre, Marianne était déjà dans la cour de l'Abbatiale, et ils pénétrèrent ensemble dans la chambre à coucher, où le docteur, le chapelet entortillé dans ses doigts rigides, gisait immobile, le nez pincé et les yeux fixes.
Le curé s'approcha du lit, examina M. Bro-
342 LE DON JCAN DE YIRELOUP.
card, et se retoamant vers les deux femmes :
— On m'a appelé trop tard, mormara-t-il, U est mort.
Un dooble sanglot retentit dans la chambre, et Angélique se prosterna au chevet de son maître, sa grosse figure bouleversée touchant presque la tête pâle et froide du docteur :
— O mon bon Dieu I s'écria la pauvre fille , en joignant les mains, ô ma bonne Vierge !
"-^ TOUS savez que le cher homme n'avait pas plus de méchanceté qu'un enfant... Et vous savez comme je vous ai offert mes peines à son intention, comme je vous ai priés pour lui depuis vingt ans !... mon bon Dieu et ma bonne Yierge ! vous pouvez ce que vous voulez^ et ce n'est pas une grosse affaire que de sauver une âme... Faites cela pour votre servante, pau'donnez-lui et emmenez-le dans votre saint paradis !...
vu
Le lendemain, le village entier assista à l'enterrement de Denis Brocard. Aprèsla cérémonie, le notaire d'Auberive alla trouver M. Février et lui donna lecture d'un testament par lequel le docteur léguait toute sa fortune à sa petite-nièce, à charge par elle de servir une rente convenable à Angélique et de continuer à la loger dans la maison de l'Abbatiale. Marianne étant encore mineure, ce fut M. Février qui prit possession, au nom de sa fille, de l'héritage du vieux docteur, et qui inventoria le mobilier de TAbbatiale. Il s* en acquitta en conscience, ouvrant tous les meubles, fouillant les moindres recoins, soupesant l'argenterie et comptant minutieusement les bouteilles de la cave. Naturellement, il trouva, dans l'un des tiroirs du secrétaire, la mystérieuse épître, arrivée la veille du décès, et qui avait donné à Denis Brocard
sji dernière joie. C'était une lettre de Jean de Sanlenoge. Le pauvre garçon ne comprenant rien au mutisme prolongé de Marianne, avais pris le parti de s'adresser au docteur ; il le suppliait de lui donner des nouvelles de sa petite-nièce et de ne lui rien déguiser, dans le cas où la jeune fille aurait changé de sentiments. Quant à lui, il protestait de la persistance de son amour, dans lequel il puisait chaque jour, disait-il, de nouvelles forces. M. Février haussa les épaules, alluma une bougie et brûla impitoyablement la supplique du don Juan de Yireloup. — Maintenant, murmura-t-il en écrasant sous son doigt les pincées de cendres de la lettre, j*espère que ce garnement nous laissera tranquilles. — Et en effet, à partir de ce jour, un complet silence se fit entre la forge perdue dans les défilés de Gonstantine et le village champenois, endormi au milieu de ses forêts profondes.
Et ainsi les annéec se passèrent. Dans cette coupe de Maigrefontaine où, près de la butte des sabotiers, Santenoge avait rencontré Marianne, les jeunes cépées grandissantes avaient commencé à reformer un taillis ; autour de Yireloup le? branches avaient poussé et s'é-
talent si bien enchevêtrées qu'elles avaient obstrué tous les sentiers ; le Cbâtelot, plus que jan)ais semblable au château de la Belle au bois dormant, sommeillait maintenant, isolé du reste du monde par la plantureuse épaisseur d'une muraille de verdure. A Auberive, les gâchettes^ qu'à son retour du couvent Marianne voyait passer en sabots et le panier au bras sur le chemin de Técole, étaient devenues de grandes filles et se mariaient les unes après les autres.
Marianne seule restait immuable et immo^ bile dans son logis solitaire, tandis que le village, imitant la forêt, se métamorphosait, faisait Famour, poussait de nouvelles tiges et de nouveaux bourgeons. Bien que mademoiselle Février, à vingt-trois ans, fût encore plus charmante qu*à dix-huit, on la considérait déjà comme une vieille fille, et les gens d'Auberive, ne comprenant rien à son obstiné célibat^ répandaient le bruit qu'elle voulait entrer en religion. Quant au receveur, il regardait sa fille aller et venir, grave et mélancolique, et lorsqu'il lui voyait les yeux un peu plus cernés que d'habitude :
— Bon, murmurait-il, elle se lassera, elle se lasse déjà...
346 LE DOiN JUAN DB VIREL013P.
Mais Marianne ne se lassait pas. Avec Topiniâtreié du caractère langrois, elle s'entêtait dans ses résolutions et dans son espérance.
Quand parfois, à la tombée de la niiit, inquiète du silence de son fiancé, elle sentait le doute envahir son âme avec les ombres du crépuscule, elle fermait les yeux et revoyait Santenoge tel qu'il lui était apparu dans leurs trois uniques entretiens : — joyeux, indépendant, fier et loyal ; — elle entendait sa voix chaude et sonore, son clair rire d*enfant ; elle songeait à ces beaux yeux couleur café, au regard franc et droit, qui avaient fait une si vive impression sur son cœur, — et ses doutes s'évanouissaient tandis que les étoiles commençaient à poindre et à se mirer dans les eaux de la petite rivière.
— Il tiendra sa parole, pensait-elle ; et d'ailleurs, quoi qu'il arrive, je serai fidèle à la mienne ; je ne l'oublierai jamais.
L'amour de Santenoge reposait dans son cœur comme une relique au fond d'un reliquaire ; elle l'y avait enfermé pour toujours, et sur sa poitrine elle avait apposé comme un sceau le petit bouquet de fleurs séchées, cueillies dans le bois de Yireloup.
Depuis la mort du docteur, M. Février et sa
LE DON JUAN DE YIRELOUP. à'kl
fille s*étaient installés dans la maison de T Abbatiale. Marianne y passait la plupart de ses journées, seule ou en compagnie de la vieille Angélique. Elle habitait de préférence la chambre où son grand-oncle avait rendu le dernier soupir. Elle y avait réuni pieustcnent tous les meubles que Denis Brocard avait aimés. Les gravures, le buste de Diderot^ la bergère en velours d'Utrecht conservaient à cette pièce la physionomie d^autrefois ; parfois même, lorsqu'un dernier rayon de soleil couchant les colorait obliquement, les vieux meubles semblaient s'animer et s'entretenir encore Tun l'autre de l'ami disparu.
Un soir d'août, Marianne s'était accoudée à la fenêtre qui donnait sur la terrasse. M . Février était retourné à son bureau, Angélique, chaussée de ses pantoufles à semelles de feutre, allait et venait par la maison, sans faire plus dé bruit qu'une ombre. La jeune fille, mélancolique et découragée, songeait avec tristesse à la solitude dont elle se sentait plus que jamais enveloppée.
Denis Brocard avait été son seul ami ; maintenant elle était réduite à un long tôte-à-tête avec M. Février, qui ne comprenait rien à son cœur et qui lui gardait rancune de son obsti-
nation. L'unique consolation de là jeune ûlle était ]e souvenir de Jean de Santenoge, et encore, à mesure que ce souvenir s'enfonçait dans le passé, y trouvait-elle un refuge moins sûr et une consolation moins énergique.
L'espoir qu'elle avait fondé sur Tamour de Santenoge n'était-il donc qu'un leurre ? Celui qu'elle aimait si profondément Tavait-il oubliée ? Cinq ans s'étaient passés depuis le matin où elle avait reçu sa lettre d'adieu, et qui pouvait dire ce qui était advenu pendant ces cinq années ? Peut-être son humeur vagabonde ayant repris le dessus, le don Juan de Yireloup était-il retombé dans son vieux péché ; peut-être aussi, dans quelque pays lointain, vivait-il pauvre^ découragé ou dangereusement malade ?
Elle fut prise d'un frisson à la pensée de Santenoge mourant loin de tout ce qu'il avait aimé. Le crépuscule était venu, et les ombres des toits s'allongeaient sur les tilleuls de la ^O* promenade. Le murmure de la rivière monta clair, cristallin et caressant parmi les arbres ; au-dessus des bois de Montavoir, le croissant de la lune nouvelle dessina son mince demicercle.
Marianne se souvint que^ cinq ans aupara-
vant, presque jour pour jour, à la même heure, Jean s'était accoudé près d'elle à cette croisée. Le vent jouait de la même façon dans les clématites, la mélodie de la rivière était pareille, et, comme ce soir, la lune élevait audessus des bois son mince anneau d'argent.
Il semblait à Marianne que c'était hier et que le temps n'avait pas marché. Elle croyait encore entendre la voix joyeuse de Santenoge s'écriant : — « Maintenant je me sens capac ble de soulever des -montagnes I... »
Un pas léger fit crier le sable du jardin.
Marianne pensa que la gouvernante traversait la terrasse :
— Angélique I cria-t-elle.
Mais personne ne répondit. La jeune fillCf surprise, pencha sa tète hors de la' fenêtre et se rejeta tout à coup en arrière, le cœur bondissant et les yeux grands ouverts.
A l'extrémité de la terrasse, elle avait vu se découper, sur l'horizon clair, une forme bien connue, haute, svelte, robuste et fièrement campée, toute semblable à Jean de Santenoge.
Au même instant, cette apparition coupa en biais la terrasse ; une tète coififée d'un feutre à larges bords s'encadra dans la baie de la fenêtre, et une voix sonore dit joyeusement :
— Bonsoir, mademoiselle Marianne!
Bon Dieu, c'était lui 1... C'était le maitre de Vireloup en chair et en os, — un peu maigri, fortement hâlé, autant qu'on en pouvait juger à la clarté de la lune, mais toujours avec la même mine ouverte et loyale, toujours avec ce même bon regard, tombant droit et franc de deux clairs yeux bruns.
— Ah! fit Marianne en s'appuyant contre l'embrasure.
Et ce fut tout ; la joie lui coupait la parole ; mais ses deux mains allèrent au-devant de celles de Santenoge, et une longue étreinte se chargea de lui dire le reste.
Les explications vinrent ensuite.
— Je n'osais plus espérer, commença la jeune fille. Songez, voilà cinq ans que nous n'entendions plus parler de vous I
— Eh quoi I mes lettres ne vous ont donc pas été remises?
— Je n'ai jamais rien reçu.
— Ce doit être encore un tour de M. Février... 11 aura confisqué ma correspondance comme il voulait jadis confisquer ma liberté. Mais j'ai écrit à M. Brocard ; pourquoi ne vous a-t-il pas montré mon billet?
— Hélas I mon oncle est mort.
Ce fut au tour de Santenoge de s'étonner et de s'afQiger.
— Pauvre docteur, soupira-t-il en se découvrant, je me réjouissais tant de le surprendre et de l'embrasser I... Et voilà que j'arrive trop tardl... Je n'ai pourtant pas flâné en route, je vous en réponds ; je suis venu ici tout droit, sans même aller saluer mon vieux Ghâtelot.
— Merci I dit la jeune fille en lui tendant de nouveau la main.
Il la garda dans la sienne, puis après un moment de silence :
— Mademoiselle Marianne, reprit-il, j'ai tenu parole et j'ai dépouillé le vieil homme. Le Santenoge d'aujourd'hui ne ressemble plus au Santenoge de Yireloup qu'en un seul point, c'est qu'il vous aime toujours aussi fort. Seulement, si je suis devenu moins paresseux, je ne suis guère devenu plus riche, et vous êtes toujours libre de me renvoyer à ma forge...
Il fit glisser la bague le long de son petit doigt, et la montrant à Marianne :
— Elle ne m*a pas quitté, ajouta-t-il d'une voix très-émue, dois-je vous la rendre?
Elle détourna la tête à demi. Ses yeux souriaient à travers des larmes, et tandis que ses
doigts brisaient nerveusement les tiges des clématites :
— Non, murmura-t-elle, gardez-la...
Le lendemain, au moment où M. Février pétait en tête-à-tête avec le notaire d*Auberive,j Jean de Santenogë, correctement vêtu de noir, se présenta au bureau et demanda bravement la main de mademoiselle Marianne.
L'irascible receveur commença par s'emporter, et jura ses grands dieux qu'il se laisserait faire les sommations légales plutôt que de consentir à une pareille alliance ; mais quand M® Petitot, le notaire, lui eut rappelé que Marianne était l'unique béritiëre de M. Brocard, et qu'ayant vingt-trois ans sonnés, elle pouvait librement disposer de sa personne et de sa fortune, M. Février se radoucit peu à peu, et finit par donner son consentement.
Marianne et Santenogë se marièrent un mois après. Aujourd'hui le jeune ménage habite le Ghâtelot, rechampi et meublé à neuf. L'usine de Yireloup a rallumé ses fourneaux et les échos de Maigrefontaine retentissent de nouveau du bruit des gros marteaux de la vieille forge.