‹ Rayon de SoleilChapitre 2 sur 11 · PERSONNAGES NOUVEAUX · texte numérisé non relu

PERSONNAGES NOUVEAUX

Après avoir quitté le Huron, Hans Vanderbum fit toute la diligence que comportait sa grosse personne. Plein d'amitié pour le Huron qu'il savait bon et honnête, il brûlait du désir de lui rendre le service qu'il lui avait demandé. Un autre sentiment encore faisait battre le cœur du brave Hollandais dans sa vaste poitrine : c'était une pitié profonde pour la malheureuse créature tombée au pouvoir des Shawnees.

Il était si absorbé dans ses pensées, qu'il marchait tête baissée sans regarder devant lui, lorsque soudainement il se heurta contre son épouse : celle-ci, brandissant une pioche, lui demanda aigrement :

— Où est votre poisson ?

Le bonhomme toattit prestement en retraite, les mains élevées sur sa tête pour la protéger contre toute rencontre fâcheuse avec la menaçante pioche :

— Je les avais oubliés, bredouilla-t-il, je vais

vite les chercher.

Et il prit la fuite, activé par le bruit inquiétant de la pioche qui résonnait derrière lui sur le sol. Ses recherches ne furent pas longues ; bientôt

il reparut triomphalement avec sa corbeille pleine, qu'il déposa entre les bras de sa tendre moitié.

— Comment vous trouvez-vous en pareil état?

demanda-t-elle en remarquant ses habits mouillés.

— Ce sont les deux petits demi-sang hollandais qui en sont cause : ils ont coupé à moitié ma branche, et je suis tombé avec elle jusqu'au fond de l'eau. Ils tueront un jour leur pauvre père !

L'aimable femme dédaigna de répondre, arracha le poisson des mains de son mari, et entra dans le wigwam pour se mettre à la cuisine.

Pendant ce temps, Vanderbum se mit à rôder dans le village, cherchant à découvrir la captive,

et déployant pour cela tout son génie ; — car malgré sa lourde apparence, il ne manquait pas d'une certaine malice.

Ses recherches ne furent pas longues : au milieu du village, ses yeux tombèrent sur un groupe tumultueux qui entourait une cabane, s'efForçanfc de voir dans Y intérieur, parlant et gesticulant tout à la ibis.

— Qu'est-ce qu'il y a encore de nouveau? demanda- t-il brusquement aux assistants tout en se frayant vigoureusement passage au travers de la foule.

Personne ne lui répondit, ce qui ne l'empêcha point de satisfaire sa curiosité en s'introduisant dans la hutte : là, il trouva une jeune fille âgée d'environ quinze ou seize ans, assise par terre à côté d'une vieille squaw avec laquelle elle avait cherché à lier conversation. Mais, n'ayant pu se comprendre parce qu'elles parlaient chacune un idiome différent, les deux femmes demeuraient muettes et immobiles.

Hans Valider buin l'examina avec curiosité et sentit son cœur se serrer d'une tendre pitié pour la charmante créature qu'il avait sous les yeux. Elle portait le costume simple et grossier des

Settlers [ européens entreprenant la culture et les défrichements au déserti, sa noire et longue chevelure ruisselait sur ses épaules en masses luxuriantes : dans son attitude suppliante, ses mains jointes, sa tête penchée, on lisait une expression de résignation et de douceur qui aurait attendri tout autre qu'un sauvage Shawnee.

Son visage était correct et attrayant; ses traits, sans être d'une beauté éblouissante, avaient un attrait tout particulier à cause de leur distinction modeste et calme. 'Elle semblait au milieu des sauvages créatures qui l'entouraient comme un ange égaré parmi des démons.

Hans Vanderbum avait si grande hâte pour arriver à son but, qu'il en était tout essoufflé ; sa respiration bruyante attira l'attention de la captive. A la vue d'un blanc, elle se leva vivement, courut vers lui éperdue et lui dit avec un accent déchirant :

— Oh ! que je suis heureuse de trouver ici un homme de ma couleur et de ma race ! J'espère qu'il sera bon pour moi !

— Oui! je serai votre ami! répliqua Vanderbum, sachant à peine ce qu'il disait; je suis on ne peut plus désolé de vous voir en pareille

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situation. Gomment vous trouvez -vous ici?

— Ce sont les guerriers Shawnees qui m'ont amenée ici après m'avoir enlevée. Ils ont attaqué, pendant la nuit, notre maison où j'étais seule avec les servantes : ils ont massacré tout le monde excepté moi, et m'ont traînée jusqu'ici pour me faire mourir en captivité.

— En effet, les Shawnees sont très forts sur ce genre d'exploit : Pour avoir éternué mal à propos, j'ai été capturé par eux, moi aussi, et condamné à mourir en captivité ! soupira Vanderbum d'une voix dolente.

— Vous êtes prisonnier aussi ? demanda la jeune fille avec surprise.

— Oui, mais avec des modifications : j'ai pris pourfemmeKeewâygooshturkumkankingewock; j'ai deux enfants — des demi-sang hollandais, Quanonshet etMadokawandock ; — ces sauvages, j'imagine, n'ont plus sur moi les mêmes projets que sur vous.

— Croyez -vous que quelqu'un des assistants comprenne l'anglais? demanda la jeune fille en baissant la voix.

— Non , aucune femme, excepté la mienne qui est absente, ne sait ce langage ; les hommes sont

aussi ignorants que des carpes sur ce point. Vous pouvez sans crainte me parler tant que vous voudrez.

— Yous ne me trahirez pas? dit ingénument la captive en fixant sur le gros Hollandais ses yeux noirs et expressifs.

— Non! mille fois non! répliqua-t-il énergiquement. Gomment vous nommez- vous?

— Mary Prescot.

— En quel endroit habitez-vous?

— A environ trente milles, dans la direction de l'est, je crois.

— Connaissez- vous Oonomoo ?

Hans Yanderbum fit celte question en baissant la voix, car ce nom guerrier était connu de tous les Shawnees.

— Un indien Huron! oh! oui, je le connais bien ! répondit Marie dont le beau visage s'illumina d'espérance. Il est bien connu dans notre résidence et considéré par nous tous comme un vrai ami. Le connaîtriez -vous aussi?... votre question me le donne à penser !

— Certes! oui, je le connais; lui aussi me connaît bien ; enfin, nous sommes une paire de bons vieux camarades. Ce gentlemen est dans les bois

tout près d'ici ; il m'a chargé de m 1 informer de

vous.

La prisonnière ne pût retenir une exclamation joyeuse.

— Dites-brigue je ne suis point blessée et que j'ai bon espoir, du moment qu'il s'occupe de me sauver : recommandez lui bien de ne s'exposer à aucun danger témérairement.

— Aucun danger ! répéta Vanderbum ; mais il ne vit que de ça ! Il serait mort d'ennui au bout de huit jours s'il lui fallait se priver de danger ! mais c'est son rêve, son existence, sa passion, le danger !

— Oui, oui, je sais que c'est un brave, un indien au cœur droit; il est grandement estimé des frères Moraves. Il n'hésite jamais devant le péril.

— Et croyez bien qu'il sait toujours en sortir sain et sauf. Il connaît toutes les ruses de chasse et de guerre : bast ! un Shawnee ne lui vient pas au genou ! — Où sont vos parents ?

— Ma mère et ma sœur étaient parties'pour faire une visite àFalsington, qui est à quinze ou vingt milles de chez nous. Mon père, capitaine dans l'armée américaine, est en expédition sur la frontière.

Ah ! je bénis le ciel de ce que ma mère bien aimée et mon Hélène aient été absentes ! elles ont ainsi échappé à ï ette affreuse captivité .

— Mais, on ne vous avait pas laissée seule ?

— Oh ! non, il y avait avec moi toutes nos domestiques... Je les ai vu tombant sous les tomashawks..i j'ai entendu leurs cris déchirants...

La malheureuse enfant cacha sa tête dans ses mains ; un long frisson agita tout son corps au

souvenir des scènes sanglantes dont elle venaitde parler. Elle resta plusieurs minutes sans pouvoir dire une parole. Enfin, lorsqu'il la vit plus calme,

Vanderbumlui adressa de nouvelles questions.

— Ils ont brûlé l'établissement je suppose ?

— Oui, tout a été détruit par ces méchants.

— Gomme votre pauvre famille va être au désespoir lorsqu'en revenant elle ne vous retrouvera plus, et reconnaîtra les ravages faits par les Shawnees !

— Oh ! oui, sans doute ! ne me parlez pas de

cela !

Hans Vanderbum s'aperçut alors seulement que

sa conversation ne prenait pas une tournure exêmement consolante pour la pauvre captive ; il

chercha à dissiper le mal qu'il venait de faire, et lui passant doucement la main sur la tête, il dit gentiment:

— Ne vous tourmentez pas, ma mignonne ; je comprends bien votre triste position et j'en suis bien chagrin. Mais je voudrais vous faire encore une question.

— Laquelle ? demanda la jeune fille avec un regard étonné.

— Mais... y répondrez vous...? murmura Van-

derbum avec une expression bizarre et mystérieuse.

— Je vous répondrai sur le champ, si c'est en mon pouvoir. Je vous en conjure, n'hésitez pas à me la faire.

— Eh bien ! je me risque. Je voudrais savoir quelque chose... comme qui dirait... savoir, si quelque beau et bon garçon ne serait pas amoureux de vous, vous amoureuse de lui, ce qui ferait que vous seriez amoureux l'un de l'autre ?

Une vive rougeur envahit les épaules, le cou et le visage de Marie, jusqu'aux cheveux; cette

muette réponse valait bien des paroles. Néanmoins Vanderbum insista doucement.

— Pourquoi vous cacherais-je la vérité? répli-

qua-t-elle enfin : j'ai un jeune ami bien cher.

— Yous le nommez...?

— Le lieutenant Ganfield qui sert sous les

ordres de mon père.

— Ah ! ah ! Et, il ne sait rien de ce qui vous est

arrivé ?

— Je ne puis rien assurer. Oonomoo, qui est le

coureur le plus agile de toute la contrée, a été souvent employé à porter des messages entre les officiers et leurs familles : Il m'a rapporté dernièrement que le lieutenant Ganfield avait l'intention de nous faire prochainement une petite visite. Peut-être sera-t-il arrivé presque aussitôt après le départ des Indiens.

— Ah I ce serait une bonne affaire, s'il en était

ainsi.

— Pourquoi ?. . . une bonne affaire ?. . .

— Est-ce qu'il connaît Oonomoo ?

— Certainement, depuis plusieurs années.

— Très bien ! Ils se réuniront pour faire leurs plans et vous tirer des griffes de ces coquins, le plus tôt possible '. .

— Je l'espère ! oui, je l'espère! La mort serait moins terrible que tout ce que j'ai souffert surtout cette nuit. Oh! vous ne m'abandonnerez

point, n'est-ce pas ? dit la pauvre enfant dont les yeux se remplirent de larmes.

Il pleurait aussi, le brave Vanderbumt mais il se serait Lien gardé de l'avouer. Il se fourra les poings clans les yeux en grommelant contre cette fumée de malheur qui obscurcissait la vue. Mais il ne tarda pas à reprendre son aplomb et répondit avec un soupir de taureau :

— Ah ! mais non ! je ne vous abandonnerai pas ; n'ayez pas peur ! Ils ne vous feront aucun mal, j'en réponds, d'ici à un jour ou deux. Peut-être bien, ensuite, qu'ils penseront à vous brûler; mais alors Oonomoo sera averti et nous serons là. Mais il faut que j'aille retrouver le Huron, voilà longtemps que je l'ai quitté.

— Dites-lui que me voilà courageuse et pleine d'espoir.

— Rien autre ?... rien déplus ?... demanda Vanderbum avec insistance.

— Non, je ne vois plus rien à dire : il n'a certainement pas besoin de recevoir de moi des conseils.

— Alors donc... rien pour le lieutenant Ganlield... hein?...

— Dites à Oonomoo, répondit la jeune fille en

baissant les yeux, que s'il rencontre le lieutenant Ganfield, il lui exprime combien je suis pénétrée de confiance et d'espoir en lui : qu'il lui apprenne que j'ai un excellent ami qui adoucit pour moi les borreurs de la captivité.

— Et, quel est cet ami ?

— Vous.

— Ma foi ! vous dites vrai ! je ferais bien des choses pour vous, chère enfant ! Adieu. Soyez bonne fille jusqu'à mon retour. Je reviendrai le plus tôt possible.

Aussitôt Hans sortit du wigwam et se mit en route pour rejoindre Oonomoo. Sa conversation prolongée avec la prisonnière avait excité la curiosité des Indiens, qui ne manquèrent pas de l'accabler de questions à ce sujet. Mais il se tint sur la réserve et leur fit à tous la même réponse moqueuse :

— Nous avons parlé beaucoup sans rien dire :

Elle n'a cessé de m'expliquer qu'elle ne savait pas s'il ferait pluie ou beau temps ; mais elle était sûre que l'un des deux arriverait.

Les Indiens furent bien obligés de se contenter de cette baliverne ; ils se bornèrent à en rire sans y chercher aucun sujet de méfiance, car,

dans la peuplade, Vanderbum passait pour être un peu fou.

Le soleil marquait "midi lorsqu'il arriva à son wigwam. Le poisson était cuit à point, la table superbement mise, et la dame du logis se montrait très empressée de faire honneur à sa propre cuisine.

Vanderbum aurait donné le petit doigt de sa main gauche pour être libre de rejoindre immédiatement Oonomoo. Mais il comptait sans sa terrible hôtesse. Cependant il essaya de parlementer.

— Prrrrrou ! fit-il au moment où on lui proposa de se mettre à table; je,... j'ai,... j'aurais plutôt besoin de faire un petit tour de promenade pour me réchauffer et me mettre en appétit: ce scélérat de bain forcé que j'ai pris dans la

rivière..

Ici, il fut accueilli par. un double éclat de rire

aussi irrévérencieux que possible. C'étaient ses deux charmants rejetons, Quanonshet et Maclokawandock, qui lui faisaient leur compliment de condoléance. Le bonhomme leur jeta un regard éloquent, qui promettait... et qui leur fit faire le

plongeon sous les bancs .

— Eh bien ! quoi ? riposta l'aigre ménagère ; vous dites que vous avez besoin de vous réchauffer, et je vois couler la sueur sur votre front, comme la graisse sur un porc qui rôtit.

Le fait est que le malheureux Hollandais s'essuyait le visage au moment même où il parlait de se réchauffer... On ne peut penser à tout.

— Ah! c'est vrai... répondit-il avec humilité, je voulais dire... que... je n'ai pas faim, et que j'ai besoin d'un petit tour de promenade pour exciter mon estomac.

En même temps il fit deux pas vers la porte.

Hélas ! il n'alla pas plus loin ; sa redoutable épouse jeta sur son épaule une main noire et crochue qui s'enfonça dans la manche et peut-être aussi dans le lard du fugitif ; puis elle le ramena d'autorité à sa place.

— Mais ma bonne amie. . .

— Asseyez-vous.et mangez !

— Je voudrais...

— Je ne veux pas !

— Mon aimable Keewaygooshturkumkankingewock...

— Taisez- vous !

— Avec plaisir,., je ne dis plus rien... et je

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