I — — ■ ■'* — III
mange... Tonnerre et éclairs ! que ce poisson sent non! ah ! si je suis un adroit pêcheur, vous êtes une habile cuisinière !
Pour prix de sa flatteuse soumission, il reçut une portion double qu'il fallut dévorer sans reprendre haleine.
Intérieurement, il se sentait bouillir en songeant qu'Oonomoo l'attendait et perdait infailliblement patience.
Mais, d'autre part, il se consolait un peu en donnant carrière à sa vorace gourmandise, et en réfléchissant que, la première vertu de l'Indien étant une ténacité invincible, il retrouverait probablement son ami au rendez-vous.
Enfin le repas finit, et, pour la première fois de sa vie, Hans Vanderbum quitta la table avec plaisir.
Un quart d'heure après il avait rejoint Oonomoo. Ce dernier était sur le point de partir, lassé d'une aussi longue attente. Hans Vanderbum s'excusa de son mieux et se hâta de répondre aux avides questions de l'Indien, concernant la jeune et intéressante prisonnière.
— Elle m'a chargé de vous dire que, si elle est malade d'esprit, elle se porte assez bien d'ailleurs ;
que, du reste, elle compte sur vous, espérant bien que, sans trop vous exposer, vous la délivrerez.
— Oonomoo ne craint personne ! il corrigera les Shawnees comme des chiens ; il délivrera la jeune fille tout de suite.
— Ah ! Que je n'oublie pas ceci ! Elle m'a dit pour le lieutenant Ganfield exactement ce qu'elle m'a dit pour vous. Pensez -vous le voir bientôt.
— Je le verrai tout à l'heure ; il m'attend près d'ici dans les bois. Je lui rapporterai les paroles de la jeune fille.
— Tout ça me fait plaisir à savoir, Oonomoo.
Je suppose qu'on vous reverra bientôt par ici.
— Bientôt ; je ne serai pas seul — avertissez la jeune fille — que ses yeux regardent là où elle entendra un sifflement... que ses oreilles soient ouvertes. — Et vous aussi, écoutez bien !
— Parfaitement! suffit! Tout à l'heure, si je n'ai pas deviné que c'était vous, c'est parce que je ne m'y attendais pas. Maintenant, je suis averti, j'aurai l'oreille prompte, soyez tranquille! vous partez ?
Le Huron fit un signe affirmatif et disparut comme une ombre, ainsi qu'il était venu. H ans
Vanderbum resta encore quelques minutes en méditation, regardant les voûtes sombres de la forêt, sous lesquelles s'était évanouie la forme brune et fugitive de l'Indien. Enfin il regagna son logis en marmottant des propos confus.
La journée était extrêmement chaude pour la saison ; tout semblait endormi dans le village Indien, Hans remarqua que beaucoup de Shawnees étaient cependant restés sur les bords du fleuve Miami : sans attacher beaucoup d'attention
à cette circonstance, il attribua leur présence en ce lieu à l'accablement produit par la chaleur, et au désir de chercher le frais.
Tout en méditant sur les aventures de cette journée étrange, il arriva à son wigwam : là, une joie imprévue l'attendait. Son domicile avait été assigné pour résidence à Miss Prescott : la terrible dame Vanderbum était préposée à sa garde, avec ordre de ne pas la perdre de vue pendant une seule minute.
Un détail parut quelque peu dur et trop personnel à Vanderbum : en cas d'évasion, c'était lui qui devait être responsable et la payer de sa
vie.
C'est délicat ! murmura-t-il ; je voudrais
bien savoir comment Oonomoo va s'en tirer !
Ici nous croyons devoir esquisser rapidement quelques détails nécessaires pour l'intelligence de cette histoire.
L'époque où ces diverses phases s'accomplirent était contemporaine de la grande victoire remportée par Anthony Wayne sur les forces combinées des tribus Indiennes de l'Ouest. La conséquence de ce triomphe décisif et de celui remporté à Greenville avait été une paix profonde dans le sein de cette région jadis si profondément bouleversée.
Néanmoins il était resté un vieux levain de guerre parmi les peuplades riveraines du Mississipi. Les habitations isolées, les petits corps de troupes, les voyageurs forestiers étaient encore fréquemment attaquas par les Peaux -Rouges ; souvent des luttes sanglantes s'élevaient entre les Indiens et les hardis chasseurs des frontières :
dans les solitudes profondes des forêts on trouvait ça et là des ossements blanchis attestant quelque meurtre ignoré.
Le capitaine Prescott, plein de confiance dans l'efficacité du traité de Greenville, avait fait construire une belle habitation sur l'extrême fron-
tière, au milieu d'une concession que lui avait faite le gouvernement.
Ce ne fut pas néanmoins sans appréhension qu'il installa sa femme et ses deux filles dans cette résidence solitaire. Ii leur donna un nombreux personnel domestique, capable de les défendre pendant son absence. Ses occupations militaires, qui rappelaient sans cesse à de loitaines expéditions, le retinrent éloigné de sa famille pendant plus de trois années, durant lesquelles il pût lui accorder seulement quelques rares visites de peu de durée.
Dans une de ces apparitions, le capitaine Prescott fut accompagné par le jeune lieutenant Gaïifield. Il n'est pas besoin de dire que ce dernier fut ravi par les grâces naïves de Marie : à peine adolescente, mais douce et grave, elle avait hérité de son père la loyauté, la sensibilité exquise, la noble fermeté ; et de sa mère une gentillesse modeste, une bonté inaltérable, un charme indéfinissable.
Étant la dernière venue, elle était l'enfant gâtée de tout le monde, mais sans avoir trouvé dans ses parents cette lâche et folle tendresse qui perd les meilleures natures.
Le lieutenant Ganfield lui apparut à l'âge où toute jeune fille a le cœur ouvert, comme une fleur épanouie, à la tendresse, aux rêves d'amour, aux douces illusions. Les* nobles qualités du jeune ofïicier, sa franchise innocente, ses allures chevaleresques firent une profonde impression sur elle ; elle l'aima comme elle en était aimée, sous les yeux souriants de son père heureux de leur mutuelle affection.
Alors ces deux jeunes cœurs passèrent de beaux jours à parler ensemble ce langage muet et charmant qui dit tant de choses au moyen du silence. Petits signes surpris, regards saisis au vol, rougeurs fugitives, soupirs insaisissables,
rêveries furtives, tristesses heureuses, furent échangés avec cette adorable monotonie, cette ineffable bêtise qui est l'apanage des premières et fraîches amours.
Le père, la mère, la sœur savaient par cœur ce grand mystère qu'ils ignoraient eux-mêmes, les deux innocents ! et chacun s'épanouissait à rire du sérieux craintif avec lequel ils cachaient leur transparent secret.
Ils eurent alors quelques-unes de ces journées dont on se souvient comme d'un rêve et qui sont
courtes comme une vision. Bientôt arrivèrent les confidences : Marie révéla à sa sœur — sous la foi du secret ! — ses émotions inconnues : Ganfield brûla ses vaisseaux, et s'avoua courageusement amoureux au capitaine Prescott. Ce dernier resta muet, mais il chargea sa femme de répondre. Alors,' en mère sage et prudente, elle - examina la question de près, trouva les deux amoureux trop jeunes, et, sans rien refuser, s'arrangea de manière à ne rien promettre.
Il fut enfin convenu qu'on parlerait sérieusement du mariage dans quelques années : en attendant, on permit à Ganfield d'accompagner de temps en temps le capitaine Prescott dans ses visites.
Sur ces entrefaites, une expédition guerrière éloigna pour longtemps les deux officiers : ce fut le premier chagrin des jeunes gens. Mais il leur survint une voie de consolation dont ils usèrent souvent : dans les rangs de l'armée servait avec plusieurs Peaux-Rouges un Huron qui était le héros du désert.
Oonomoo avait combattu vingt fois avec Près cott et Ganfield, il était devenu leur inséparable frère d'armes : le jeune lieutenant surtout, dont
il avait à peu près l'âge, lui portait une vive amitié, et était payé largement de retour.
Oonomoo devint le messager intime des deux amoureux : sans être chargé d'aucune mission il leur apportait tour à tour de grands bonheurs,... un mot... un regard... un rien : cela suffisait pour illuminer toute une journée !
Il faudrait une plume de poëte pour narrer l'héroïque histoire d'Oonomoo : il avait été à toutes les batailles du désert ; tous les champs de victoire avaient retenti de son terrible cri de guerre ; sa hutte était tapissée de chevelures scalpées; son nom, aussi célèbre que redouté, était l'orgueil de ses amis, la terreur de ses ennemis.
Il suffisait de nommer Oonomoo pour agiter les peuplades voisines, de haine, de crainte, ou d'espérance.
Oonomoo était le dernier rejeton d'une ancienne et noble race ; il était le dernier type chevaleresque du Guerrier Rouge, ce roi du désert américain, avant l'invasion européenne.
On supposait bien qu'il avait quelque part, dans les profondeurs inaccessibles des bois, une femme et un enfant qu'il visitait de temps en temps ; mais le lieu de cette retraite était resté
inconnu malgré les recherches de ses plus rusés
ennemis.
Tel était l'homme qui avait entrepris la délivrance de la jeune miss Prescott.
Maintenant que nous sommes en pleine connaissance avec les nouveaux personnages de cette histoire, nous allons reprendre le cours de notre récit.