p. c. ; en 1916, 3.9 p. c. ; en 1917, 3.4 p. c. ; en
Ainsi, pour les cas de folie directe, pour les cas d’alcoolisme aigu, d’année eh année, le nombre des cas diminue.
Pour les cas de folie indirecte, la diminution, il est
vrai, est moins apparente, on note des hauts et des bas. L’explication est facile à donner: il y a recrudescence des cas de folie alcoolique indirecte en 1914, parce qu’à ce moment on a interné dans les asiles un grand nombre de soldats allemands, qui étaient des alcooliques invétérés et qui, l’occasion s’offrant, avaient bu plus que de raison aux dépens de nos compatriotes. D’autre part, en 1917, nous constatons une augmentation considérable du nombre des alcooliques internés dans les asiles. Pourquoi? Parce qu’à ce moment il y a eu, en France, la grande offensive allemande et qu’on a interné, à Leuze, 125 malades évacués des départements français.
Vous voyez donc que ces anomalies apparentes dans les statistiques ne changent rien à ce fait, d’une éloquence éclatante, qu’il a suffi que pendant quatre ou cinq ans on ne boive guère d’alcool en Belgique pour que le nombre des fous alcooliques diminue dans des proportions qui sont vraiment impressionnantes. Eh bien, Messieurs, je crois qu’il suffit d’avoir soumis ces statistiques à la Chambre pour qu’il devienne moralement impossible que celle-ci prenne la responsabilité de rétablir la consommation de l’alcool et de peuple/ les asiles d’aliénés.
Je voudrais, avant de terminer, vous faire entendre une voix qui sort de la prison centrale de Louvaiü (rires), où la Commission administrative a eu l’idée d’organiser parmi les prisonniers, parmi les condavn-
nés, un referendum sur le projet de loi actuel sur la prohibition de l’alcool. (Nouveaux rires.)
Les résultats sont vraiment intéressants; ils viennent de m’être signalés et je me fais un plaisir de les signaler à la Chambre.
M. ROSSEEUW. — Est-ce qu’il y avait la liberté du vote? (Rires.)
M. DE PONTHIÈRE. — Le vote secret.
M. Vandervelde, Ministre de la Justice. — Parfaitement.
Voici, d’ailleurs, une note qui m’a été communiquée par la Commission administrative:
Total des participants.489
Nombre des:
Détenus qui considèrent la consommation des boisons alcooliques comme un facteuT de leur crime.147
Détenus dont le père ou la mère, ou les deux, étaient buveurs.95
Détenus qui reconnaissent que leur éducation a été négligée par suite des habitudes d’intempérance de leurs parents.69
Détenus partisans de la suppression de la vente publique des boissons alcooliques . . 432
Détenus partisans de mesures plus radicales (comme la suppression de la fabrication de l’alcool) . 5
Détenus partisans de mesures moins radicales (comme vente limitée et monopole de l’Etat, nombre limité des cabarets, fabrication limitée aux seuls besoins de l’industrie et des pharmacies) . 10
Quant à la suppression de la vente publique de l’alcool, les opinants ne se contentent pas de dire qu’ils approuvent le projet, la grande majorité ajoutent qu’ils y voient un réel bienfait pour la société et particulièrement pour l’ouvrier; leurs déclarations prouvent que la réalisation du projet leur tient vraiment à cœur.
Je suis convaincu, Messieurs, que cette quasi-unanimité de la prison centrale de Louvain se produira également à la Chambre. (Rires.)
M. PONCELET. — Quelle assimilation. (Nouveaux rires.)
M. VANDERVELDE, Ministre de la Justice. — Je m’en tiens donc à ces quelques faits.
J’ai le ferme espoir qu’il restera de l’arrêté-loi du 15 novembre 1918 ce qu’il a d’essentiel. Ce n’est pas sans peine, je puis bien le dire, que j’ai obtenu alors du Conseil des Ministres l’unanimité sur ces mesures de prohibition. Cela a été une des grandes satisfactions de ma vie. En faisant voter l’arrêté-loi, j’ai eu conscience de rendre un service au pays, et c’est dans le même esprit que j’adjure la Chambre de faire un
effort de plus en faveur de l’union des partis, de l’union nationale, de l’union sacrée, pour défendre le peuple contre lui-même, pour assurer le maintien des heureux résultats que je viens d’exposer. (Vive approbation et applaudissements sur divers bancs.)
Nos relations internationales
Allocution aux maires de l’agglomération parisienne (Mai 1921 )
Nous sommes heureux de vous recevoir dans notre Maison du Peuple, en votre double qualité de militants et de conseillers municipaux.
Nous en sommes d’autant plus heureux — il me sera permis de le dire — que, depuis deux ans, les visites de nos camarades de France ont été moins fréquentes que nous ne l’eussions souhaité.
La guerre, par la communauté des épreuves subies, a mis la Belgique plus près du cœur de la France ; mais, par la diversité tragique des problèmes qu’elle a fait surgir, elle a créé des distances entre nos deux partis, jadis si intimement, si fraternellement rapprochés.
Or, j’en ai la conviction, rien ne sera plus efficace que votre visite, dans nos principaux centres industriels, pour dissiper ces malentendus, nés de l’insuffisance de notre contact.
Peut-être, sur la foi d’informations tendancieuses,
êtes-vous venus ici avec votre idée que la Belgique socialiste était devenue la terre promise de la collaboration des classes.
Nous ne vous demandons qu’une chose: regardez autour de vous; interrogez nos militants; informezvous de ce qu’est l’action municipale, et, aussi, de ce qu’est l’action politique du Parti Ouvrier.
Vous trouverez partout un prolétariat qui lutte, parfois avec des moyens différents, mais avec le même but que vous, pour sa libération totale. Vous constaterez les résultats de son effort d’après-guerre: le programme minimum, pour lequel nous luttions depuis un demi-siècle, réalisé en vingt-quatre mois; le suffrage universel intégral conquis; plus de deux cents municipalités socialistes conquises de haute lutte ; toutes les grandes communes industrielles administrées par des socialistes, depuis Verviers jusqu’au Couchant de Mons; soixante-dix députés au Parlement — les deux cinquièmes de la représentation nationale ; quatre ministres, qui ne sont pas des socialistes en congé, mais des mandataires à tout instant révocables du prolétariat; bref, un Parti Ouvrier qui prolonge sur le terrain politique l’action syndicale de sept cent mille travailleurs, solidement, puissamment organisés.
Et, pour le cas où vous vous demanderiez si la puissance numérique de nos organisations syndicales n’a point diminué leur force combattive, je me permettrais de rappeler que naguère ils ont su arrêter, sur les che-
mins de la guerre, du matériel et des munitions que Ton fabriquait dans d’autres pays.
Dans ces conditions, chers Camarades, vous ne vous refuserez pas, j’en suis sûr, à reconnaître que la diversité de nos méthodes de combat s’explique avant tout par la diversité de nos conditions de combat et que, pour mieux nous comprendre, il est utile, — que dis-je ? — il est nécessaire que nous nous voyions plus souvent et que, le plus tôt possible, nous retrouvions l’intimité si cordiale de nos relations d’avant-guerre.
J’ajoute que, pour un autre motif encore — au point de vue de notre action internationale — notre reprise de contact s’impose.
Il convient, en effet, qu’à l’heure actuelle, la France, qui nous est si chère, apparaisse en Belgique sous d’autres espèces que celui du « bloc national ».
Jadis, dans notre Maison du Peuple, retentissait la grande voix de Jaurès. Anatole France y venait inaugurer nos œuvres d’éducation. Je me souviens même avoir présidé — dans notre vieux local de la rue de Bavière — une éloquente conférence sur le socialisme du citoyen Alexandre Millerand.
Aujourd’hui, ce sont d’autres personnalités qui seules, ou presque seules, viennent en Belgique pour nous parler de la France: c’est Maurice Barrés; c’est le marquis de Castelneau; c’est M. le Président Poincaré, présenté hier encore aux grandes Conférences catholiques, par Mgr Mercier, archevêque de Malines.
Et, à ceux qui ne partagent pas leurs convictions, ou qui se refusent de pactiser avec leur nationalisme, on adresse cet étrange reproche de n’être pas des amis de la France.
Singulier retour des choses !
Il y a quelque dix ans, le parti conservateur en Belgique n’avait pour la politique française que méfiance et hostilité. Son chef, M. Charles Woeste, ne craignait pas d’affirmer, dans un solennel débat parlementaire/ que la France, ruinée moralement, descendait la pente de la décadence, et, peut-être, me sera-t-il permis de rappeler, puisque l’occasion m’en est offerte, ce qu’au nom du Parti Ouvrier, le 16 février 1910, j’eus l’honneur de lui répondre:
« Ah! Messieurs, lors que j’entendais l’honorable M. Woeste dire que la France était en décadence, je songeais à cet admirable peuple de Paris que je voyais, il y a quelques semaines encore, si ingénieux, si intelligent, si « débrouillard », luttant avec tant de courage contre l’inondation perfide qui couvrait la ville de ses flots boueux et glacés. Je songeais à ces petits soldats, venus de tous les coins du pays et qui, cette fois, au lieu d’employer leurs armes pour tuer leurs semblables, maniaient la pelle et la bêche pour les sauver ; je songeais à ce peuple des campagnes françaises, si sobre, si intelligent, si travailleur, et je me disais que ceux qui parlent mal de la France sont ceux
qui ne la connaissent que par le Sacré-Cœur de Montmartre, le boulevard, le Moulin-Rouge et les bureaux de rédaction des journaux nationalistes. (Très bien. Rires approbatifs et applaudissements sur les bancs libéraux et socialistes.)
» Ils ignorent qu’à côté du Paris de la Rive droite il y a le Paris de la Rive gauche, le Paris où l’on étudie, le Paris où l’on travaille, le Paris où l’on continue dans les temps modernes les traditions de cette glorieuse université dont parlait hier M. Carton de Wiart, le Paris qui reste la Capitale intellectuelle de l’humanité. Et si j’aime, et si j’admire les grands peuples qui nous entourent, s’il m’est arrivé maintes fois de rendre hommage au génie de l’Angleterre et à l’Allemagne, j’ose dire qu’au point de vue intellectuel et au point de vue scientifique, depuis trente ans surtout, depuis qu’elle a été éprouvée par la guerre, la Françe a donné plus de savants et plus de grands hommes à l’humanité que tout autre pays.
» Et quand on vient nous dire, alors, que les Français sont en décadence, je songe que naguère les Béotiens, parlant d’Athènes, disaient sans doute la même chose: « Nous sommes plus forts, nous sommes plus moraux, nous ne connaissons pas les vices et les tares de la civilisation athénienne. »
» Mais vingt-cinq siècles ont passé, et on ne parle plus des Béotiens que pour rappeler leur sottise ; vingtcinq siècles ont passé et Athènes brille encore, comme
une lumière, sur le genre humain tout entier ; de même la France reste la grande nation, la grande lumière, la France de la Révolution. » (Vifs applaudisse¬
ments sur les bancs socialistes.)
Voilà, chers Camarades, ce que nous n’oublions pas, ce que nous n’avons jamais oublié, ce que nous n’oublierons jamais, quoi qu’il arrive.
Mais c’est une grande joie de le redire, quand des amis nous viennent de France. C’est une grande joie de leur répéter que nous ne confondons pas la France avec l’Action Française, et que nous sommes pleinement d’accord avec eux, avec tous les socialistes de chez eux, pour opposer à la politique de vos nationalistes et des nôtres la seule politique qui soit conforme à la fois au génie et aux intérêts de nos deux pays : une politique de paix, de rapprochement entre les pays d’action commune des prolétariats.
L’entente franco-belge
La France nouvelle m’a demandé un article sur les rapports franco-belges. J’ai saisi avec empressement cette occasion d’en écrire. Mais peut-être, avant d’entrer en matière, ne sera-t-il pas inutile de situer, en quelque sorte, mon point de vue personnel.
Belge de naissance, Français par mon ascendance maternelle, j’ai reçu, comme tous les jeunes bourgeois de ma génération, une éducation exclusivement française : culturellement, je considère la France comme ma plus grande patrie.
Socialiste, d’autre part, et par conséquent internationaliste, mes sympathies françaises n’ont pas, et ne peuvent avoir un caractère exclusif, en ce qui concerne d’autres nations.
Il n’en faut pas plus pour que dans certains milieux, dans certains journaux, on m’ait taxé de germanophilie. Mais ne disait-on pas de Jaurès,avant la guerre: « Jaurès, c’est l’Allemagne. » L’absurdité de tels reproches me dispose d’y insister, et j’aborde mon sujet.
Pour se rendre un compte exact de ce que sont et doivent être les relations franco-belges, il faut se garder de deux erreurs: l’une qui consiste à croire que les correspondants bruxellois des journaux français, ou les journaux d’expression française qui se publient à Bruxelles, représentent l’opinion belge, ou, du moins, l’opinion de tout ce qui compte en Belgique; l’autre qui, tout en sous-évaluant l’importance du « mouvement flamand », lui attribue des tendances activistes, séparatistes, voire pan-germaniques, dirigées à la fois contre l’unité nationale et contre l’entente cordiale avec la France.
La vérité est bien différente.
D’une part, les journaux bruxellois à fort tirage, qu’on lit surtout pour leurs informations, ne sont pas plus représentatifs de l’opinion belge que le Matin et Y Echo de Paris ne sont représentatifs de l’opinion française. Le Français qui vient à Bruxelles ne lit eux, ne voit qu’eux, ne connaît qu’eux. Il ne doit pas, ou ne devrait pas oublier, cependant, qu’à côté des grands journaux bourgeois, il y a la presse socialiste, dont les vues sur la politique internationale sont très différentes; qu’à côté des journaux d’expression française, il y a, dans la grande moitié du pays, une en langue flamande, qui a p'eut-être moins de lecteurs, mais qui exerce, certainement, beaucoup plus d’influence réelle.
D’autre part, les Flamands qui tiennent à leur lan-
gue, qui réclament en droit et en fait l’« égalité linguistique », constituent — que l’on ne s’y méprenne pas — l’immense majorité de la population des Flandres et de la Campine; ils sont, en général, très hostiles aux.« Fransquillons », c’est-à-dire aux bourgeois francisés qui tiennent à honneur de ne point parler, ou de mal parler « la langue des paysans et des ouvriers » ; mais cela ne veut nullement dire que, dans leur masse, les Flamands ou même les flamingants soient hostiles à la France.
Il y a certes, en pays flamand, des activistes, des séparatistes, qui, pendant la guerre, louchaient du côté de Berlin ; mais les élections du 20 novembre 1921 ont montré qu’ils ne sont qu’une minorité négligeable.
Il y a aussi, dans les milieux catholiques, des particularités dont le mot d’ordre, avant 1914, était: (( Nous ne voulons être ni des sans-culottes français, ni des esclaves prussiens, ni des hérétiques hollandais. )) Mais, pour être plus nombreux, ils ne représentent, également, qu’une nimorité.
La plupart des gens du peuple, dans les Flandres, ne sont ni des activistes, ni des particularités. Leur état d’esprit est facile à comprendre. Comme ils ne parlent, en grande majorité, qu’une seule langue, leur « moedertaal », ils veulent — et qui s’en étonnerait? — qu’on les gouverne, qu’on les juge, qu’on les commande, qu’on les éduque, dans cette langue; mais ces revendications d’ordre linguistique ne sont
nullement incompatibles avec des sympathies pour la France. Ceux qui, pour des raisons de politique intérieure, essaient de faire croire qu’il en est autrement, font, du point de vue même de nos amis français, très mauvaise besogne.
En réalité, pour bien poser le problème des relations franco-belges, il convient de tenir compte d’un certain nombre de faits, simples, mais essentiels.
1° Sur sept millions et demi de Belges, trois millions, à peu près, ne parlent que le français ; trois autres millions ne parlent que le flamand; les autres, presque tous d’origine flamande, parlent plus ou moins bien les deux langues.
2° Les trois millions de Belges qui ne parlent que le français vivent presque tous soit dans la capitale, soit au sud d’une frontière linguistique qui va de Menin à Tongres, en passant par Waterloo. Il n’y a, en Wallonie, que de rares îlots linguistiques habités par des immigrants des Flandres; aux environs de Charleroi, par exemple, on prêche en flamand le dimanche dans deux ou trois hameaux et, à la veille des élections, on fait venir dans la région des propagandistes flamands.
3° Dans la partie flamande du pays, la bourgeoisie des villes, surtout à Gand et à Bruges, parle, ou s’efforce de parler français. C’est parmi elle que se recrutent ces bourgeois francisés, plus antiflamingants que les Wallons eux-mêmes et dont l’hostilité aux re-
vendications flamandes donne aux conflits linguistiques la caractère d’un conflit de classes.
4° Depuis l’avènement du suffrage universel, les paysans et les ouvriers ne comprenant que le flamand usent de leurs droits politiques pour exiger de ceux qui les représentent la défense de leurs intérêts linguistiques. Les résultats qu’ils obtiennent à ce point de vue sont en raison directe des progrès de la démocratie ; mais ce serait une grave erreur de croire que les progrès de la démocratie en Flandre coïncident avec un recul de l’influence et des sympathies françaises.
En fait, beaucoup, en Flandre, surtout dans les milieux de gauche, se sentent attirés vers la France. Ils y vont travailler, dans l’agriculture, dans les industries saisonnières, dans les usines et les charbonnages du Nord et du Pas-de-Calais. Ils ont un intérêt économique à comprendre le français et ils font effort pour l’apprendre. Ils célèbrent, certes, l’anniversaire de la Bataille des Eperons d’Or, mais ils ne se refusent pas pour cela à chanter la Marseillaise.
Est-ce à dire, toutefois, que leurs sympathies très réelles pour le peuple français aient le même caractère que la francophilie sans réserves et, peut-être sans critique, qui se manifeste dans certaines villes wallonnes?
Gardons-nous de le croire.
D’abord, ceux mêmes parmi les Flamands de race qui aiment la France n’en considèrent pas moins la Néerlande comme le foyer de leur culture. Ils ont,
beaucoup plus que les Wallons, la préoccupation d’avoir des relations également bonnes avec l’Angleterre. Ils ont enfin — même quand ils ne sont pas socialistes — un vieux fonds d’antimilitarisme que les souffrances de la guerre ont plutôt accentué qu’affaibli.
Or, à ce dernier point de vue, je farderais la vérité si je ne disais pas que la politique sinon de la France, sinon du gouvernement français, du moins de certains mileux français, leur inspire quelque méfiance.
Lorsque le gouvernement Delacroix a conclu l’accord défensif franco-belge en cas d’agression non provoquée, il y eut unanimité au Conseil des Ministres» Il y eut aussi, peut-on dire, unanimité dans l’opinion. Certains demandèrent des explications. Quelques-uns exprimèrent la crainte d’être entraînés plus loin qu’ils ne le voulaient. A de négligeables exceptions près, personne ne conteste — et pas plus en Flandre qu’en Wallonie — que si, pour le malheur du monde, l’Allemagne devait tenter une revanche, la Belgique et la France devraient lutter coude à coude pour la défense commune.
Mais l’unanimité réelle de l’opinion, en faveur de cette politique défensive, ne doit pas faire illusion à certains sur ce qui adviendrait, le jour où l’on tenterait de transformer l’accord franco-belge en une alliance militaire, qui aurait d’autres buts, qui entraînerait d’autres obligations, qui poursuivrait d’autres objectifs.
Et c’est ici qu’apparaît, au point de vue de l’excellence des relations entre la France et la Belgique, un danger dont je n’exagère pas l’importance, mais que, de part et d’autre, nous devons avoir le soin d’écarter. Ce ne sera d’ailleurs pas difficile.
Depuis l’armistice, la propagande française nous a particulièrement favorisés. Nous avons eu le plaisir d’entendre, à Bruxelles comme en province, de très nombreux orateurs français: écrivains, membres du Barreau, généraux qui s’étaient illustrés pendant la guerre. Mais, par suite de circonstances auxquelles les divisions entre socialistes n’ont pas été étrangères, il s’est fait que cette propagande pour l’amitié francobelge a été quelque peu unilatérale.
Certes, nous avons eu, depuis peu, Herriot et Aulard. Nous venons de recevoir la visite de Léon Blum et de Pierre Renaudel. Néanmoins, il est arrivé, presque toujours, que les orateurs qui venaient parler de la France étaient des conservateurs, voire des nationalistes, appelés par les petits groupes qui, chez nous, rêvent de politique rhénane et prêchent, eux aussi, la manière forte contre l’Allemagne.
L’accueil qu’on leur a fait a été particulièrement enthousiaste, d’autant plus enthousiaste que, sans le vouloir, sans le savoir peut-être, ils servaient des desseins de politique intérieure.
Mais pour ceux qui n’ont d’autre souci que de voir se faire toujours plus intime la grande amitié entre toute
la Belgique et toute la France, je me permets de remémorer le fait suivant: il y a, à la Chambre belge, sur 186 membres, 66 socialistes et une bonne quarantaine de Flamands; ensemble ils sont majorité. Croit-on, dans ces conditions, qu’une propagande d’amitié qui ne tiendrait pas compte de ce fait soit organisée comme elle doit l’être?
Aussi faut-il souhaiter que, désormais, et comme avant la guerre, les échanges intellectuels entre la France et la Belgique ne se fassent plus seulement entre les groupes d’une opinion ou d’une tendance déterminée, mais par l’intermédiaire de personnalités appartenant à toutes les tendances et à toutes les opinions.
Je lisais, l’autre jour, dans l’excellent petit livre qu’un groupe d’officiers français vient de consacrer aux réformes militaires (1):
<( Nous sommes encore, pour notre compte et pour le compte d’autres peuples, les gendarmes de l’Europe: on n’aime pas les gendarmes; nous sommes encore, et pour longtemps, les créanciers, inquiets à juste titre de la rentrée de leur argent: on n’aime pas les créanciers. »
Nous aussi, nous sommes des créanciers ; nous aussi, nous sommes contraints par les circonstances à être, sur le Rhin, des gendarmes. Mais s’il est naturel que
(1) B. A. R. U Armée nouvelle . Paris, Plon-Nourrit, 1921.
nous parlions ensemble de nos créances, de nos obligations communes, l’amitié franco-belge gagnerait assurément à ce que la France, dans la personne de ses orateurs et de ces conférenciers, nous apparaisse aussi, et surtout, comme la grande nation démocratique, républicaine, éprise de justice sociale.
J’ajoute que cette amitié sera d’autant plus forte, d’autant plus solide, que le facteur économique viendra se joindre au facteur moral et que l’accord défensif franco-belge sera complété par des accord industriels et commerciaux.
Surtout, ici encore, ne pratiquons point cette politique d’autruche, qui se refuse à voir les difficultés.
Si la France et la Belgique, ou du moins une partie de la Belgique, se ressemblent au point de vue des mœurs, des idées, de la culture, elles se- complètent peut-être, mais elles diffèrent, en.tout cas, au point de vue des conditions économiques.
La France, avant tout agricole, peut à la rigueur se suffire à elle-même et incline vers le protectionnisme. La Belgique, hyperindustrielle, importe les deux tiers de ses subsistances, doit exporter la majeure partie de sa production et ne peut vivre que par le libre échange.
D’aucuns rêvent de les unir, avec le Luxembourg, avec l’Empire colonial français, en une union douanière: On l’a tenté vainement en 1839; on ne réussira pas mieux en 1922.
Ainsi que l’écrivait un francophile ardent, M. Léon Hennebicq, dans un article récent sur l’entente franco-belge (1) : « Plus qu’en 1839, les deux nations sont séparées par une politique économique divergente : la France est étroitement protectionniste, la Belgique demeure largement un pays de libre échange. Enfin, malgré les leçons de l’histoire contemporaine, on peut craindre que le traditionalisme de la diplomatie française continue aujourd’hui, comme en 1839, à chercher dans l’entente économique un prétexte à combinaisons politiques, tendance fâcheuse qui ne peut que mener à un échec. »
La véritable voie à suivre, si l’on veut aboutir, c’est de chercher, par des tarifs différentiels abaissant certains droits, par des accords économiques analogues à ceux qui sont en voie d’aboutir avec le Luxembourg, par l’utilisation dans l’intérêt commun de notre grand port d’Anvers, à créer pour les deux pays des avantages mutuels qui rendent toujours plus intime et plus cordiale l’entente franco-belge.
Et maintenant, je veux conclure.
Il y a tantôt deux ans, lorsque le Président Poincaré vint en Belgique, il fut accueilli dans tous les milieux avec un enthousiasme indicible. Au Palais de la Nation, lorsqu’il finit de parler, et de parler admirablement, les députés socialistes chantaient la Marseillaise , bientôt reprise par l’assemblée entière.
(1) Revue économique internationale. Juillet 1920.
Je n’oserais affirmer que cette unanimité dans l’enthousiasme se retrouverait aujourd’hui.
Non pas que les sympathies pour la France aient décru. Elles sont, malgré des nuages passagers, toujours aussi ardentes et aussi profondes. Mais, précisément parce que Belges et Français se sentent très proches les uns des autres, ils tendent, inévitablement, à prendre parti dans les questions de politique intérieure qui se posent de l’autre côté de la frontière ; surtout, quand les différends qu’elles soulèvent peuvent avoir une répercussion internationale. Les socialistes belges, par exemple, ne peuvent pas se désintéresser des tendances du Bloc National. Les conservateurs français ne peuvent rester indifférents aux tendances du Parti Ouvrier Belge. Sachons nous rendre compte seulement que, du point de vue des rapports entre les deux nations, les désaccords qui peuvent exister entre nous, à cet égard, sont en quelque sorte des querelles de famille. Nous prenons parti, en Belgique, pour ou contre Briand, pour ou contre Poincaré, pour ou contre Barrés, parce que rien de ce qui se passe en France ne nous est étranger. Le tact est d’éviter, dans nos relations, les malentendus et les informations tendancieuses; et, surtout, de n’oublier jamais que si l’entente de deux grandes démocraties de l’Europe occidentale est indispensable à la paix du monde, l’amitié francobelge peut également y contribuer.
L’accord anglo-belge
MM. Theunis et Jaspar, retour de Cannes, ont été accueillis par un concert de louanges.
Le Roi les a félicités. Le Conseil des ministres, M. Devèze compris, les a félicités. La presse, sauf de rares exceptions, les félicite. Nous aurions mauvaise grâce de ne pas joindre, à ces félicitations, les nôtres. Et nous le faisons volontiers; d’autant plus volontiers , tout de même, il ne doit pas être interdit de constater que la politique de Cannes ressemble autant à qui, dès le le début, fut la nôtre, que l’épée brisée de Washington au fusil brisé de La Louvière.
Nos délégués ont défendu la priorité belge, avec autant d’énergie que de force persuasive.
Comme eux et avec eux, nous n’avons cessé d’affirmer les droits de la Belgique, contre ceux qui voulaient « bouffer du Belge ».
Comme eux et avec eux, nous avons toujours dit que la seule politique possible à l’égard de l’Allemagne
était de réclamer fermement notre dû, mais sans exiger V impossible.
Comme eux et avec eux, nous jugeons indispensable, pour l’avenir de l’Europe, de voir se réunir à Gênes, sous couleur de conférence économique et financière, une assemblée de premiers ministres et de ministres des Affaires étrangères, où les représentants de l’Entente se rencontreront, de plain pied, avec les délégués de l’Allemagne et de la Russie des Soviets.
Comme eux, et avec eux, enfin, nous tenons l’accord anglo-belge comme le complément nécessaire de l’accord défensif franco-belge « en cas d’agression non provoquée ».
L’un et l’autre, en effet, constituent pour la Belgique une garantie précieuse, et c’est un important succès pour nos représentants à Cannes que d’avoir réussi à obtenir de M. Lloyd George, indépendamment de l’accord qui interviendra, sans doute, entre la France et l’Angleterre, ce que, depuis trois ans, le gouvernement belge avait continuellement fait effort pour obtenir.
Nous savons bien, au surplus, que même parmi ceux qui décernent des éloges à MM. Theunis et Jaspar, tous ne partagent pas, ou ne partagent pas au même degré, notre satisfaction.
M. Feron s’inquiète. La Nation Belge se réserve. Le XX e Siècle rechigne. La Gazette de Charleroi n’est pas loin de protester.
Nous voyons se renouveler, dans d’autres milieux, les méfiances injustifiées qui ont accueilli l’accord franco-belge.
D’aucuns se demandent, sous le manteau, si l’accord anglo-belge ne contient pas autre chose que la garantie défensive? Si l’engagement que prend l’Angleterre n’a d’autre contre-partie que l’engagement de la Belgique à se défendre elle-même? Si le projet de traité n’implique pas une immixtion dans notre politique intérieure ou extérieure?
Si pareilles objections venaient à être formulées publiquement, on peut être assuré que M. Jaspar n’aurait aucune peine à y répondre.
Nous savons, depuis toujours, que la Belgique peut compter sur l’amitié anglaise.
Lorsque l’Angleterre prend l’engagement solennel de nous défendre en cas d’agression, elle ne songe pas à nous demander quoi que ce soit en échange; elle y songe d’autant moins que son intérêt propre coïncide avec ses sentiments : en nous défendant, elle se défend elle-même; en déclarant, par avance, qu’elle sera à nos côtés si l’on nous attaque, elle reste fidèle à la politique qu’elle a toujours suivie, depuis le temps des Artevelde jusqu’à la grande épreuve de 1914.
Mais alors, dira-t-on peut-être, nous sommes assurés que l’Angleterre interviendrait tout de même; qu’elle y serait irrésistiblement entraînée par la mortelle menace qui résulterait pour elle de la perte de
notre indépendance ; dès lors, quel intérêt réel avonsnous à ce que la garantie, qui nous est donnée déjà par notre situation géographique, nous soit confirmée par un traité en due forme?
Quel intérêt?
Il faut, il faudrait, pour nous poser cette question, ne pas se souvenir de ce qui s’est passé en août 1914.
Lorsque l’agression allemande se déclencha, il y eut, au Conseil des ministres d’Angleterre, une assez forte minorité, pour vouloir rester neutre, malgré tout. Pendant de mortelles heures, l’après-midi du 4 août, nous attendîmes la réponse anglaise. Et, ce qui fut infiniment plus grave, l’Allemagne put croire que nous resterions seuls.
Certes, il n’est pas douteux que, finalement, l’Angleterre serait intervenue, car les intérêts vitaux de son empire étaient en jeu ; mais cette intervention eût pu être plus tardive; peut-être même trop tardive; et, pour nous, c’était la fin!
Avec le traité anglo-belge, au contraire, rien de pareil n’est plus à craindre.
Nous avons la garantie formelle, expresse, absolue, en cas d’agression, que l’Angleterre, sur l’heure, interviendrait avec toutes ses forces, terrestres, navales et aériennes.
Elle ne nous demande, pour le faire, qu’une seule chose: c’est, aussi, de nous défendre nous-mêmes!
Dans ces conditions, pareil accord n’est pas seule-
ment, pour nous, une garantie de sécurité. C’est, pour l’Europe entière, une garantie de paix, car il rend toute agression improbable; il consolide, par l’équilibration harmonieuse de nos amitiés, l’indépendance de notre pays; et si, comme tout permet de l’espérer, la France, à son tour, s’accorde avec l’Angleterre, il aura pour conséquence certaine l’allégement des charges militaires, l’assainissement des finances publiques et, par voie de conséquence, le retour à une politique sociale favorable aux intérêts des travailleurs.
Bref, cette assurance contre l’invasion est, pour, nous et pour autrui, une garantie contre la guerre.
C’est à ce double titre que, de tout cœur, nous lui donnons notre adhésion.
La Conférence socialiste de Francfort et les pensions de guerre
( Peuple , 3 mars 1922)
La résolution de Francfort sur les pensions de guerre a déjà fait couler beaucoup d’encre.
Elle nous a valu d’acerbes critiques. On y a répondu. Mais la question est complexe. Il est nécessaire, pour la bien comprendre, de faire un effort sérieux de réflexion. Nous voudrions y aider en exposant objectivement, et avec méthode, comment le problème se pose, et devait nécessairement se poser.
1. Les célèbres quatorze points de Wilson, du 8 janvier 1918, ne prévoyaient l’imposition d’autres indemnités à l’Allemagne que pour la « restauration des territoires dévastés ». Mais, par lettre du 5 novembre 1918, Clémenceau, Lloyd George, Orlando et Wilson déclarèrent que, par ces mots, il fallait entendre « la
réparation de tout dommage causé à la population civile et à ses biens par l'agression allemande... »
2. A Versailles, sous l’influence du gouvernement anglais, qui préparait ses élections générales, on proposa de mettre également les pensions de guerre à charge de l’Etat. Le général Smuts se chargea de soutenir que, non seulement la « restauration des territoires dévastés » signifiait réparation des dommages causés à la personne des civils, mais que les dommages causés aux civils comprenaient les pensions de guerre, puisqu’un soldat, une fois démobilisé, était un civil! Malgré Keynes, qui préféra démissionner, et la délégation américaine, qui protesta jusqu’au bout, le président Wilson finit par accepter cette interprétation !
3. Dans ces conditions, la créance sur l’Allemagne a été fixée par la Commission des réparations à 132 milliards de mark-or (plus 6 milliards pour la dette de guerre belge reprise par les Alliés — ce qui, par parenthèse, ne représente pas la moitié de ce que l’on prétendait réclamer au début).
4. Il va sans dire que, même ainsi réduite, le paiement de cette formidable somme n’est concevable que par annuités s’échelonnant sur un grand nombre d’années.
L’évaluation de ces annuités a toujours été décroissante, à mesure que, devant l’évidence des faits, on était contraint d’abandonner les folles illusions que l’on avait encouragées au début:
Milliards mark-or.
Lord Cunliffe, à Versailles.28.8
M. Klotz, à la Chambre française, le 5 septembre 1919.18
Commission des Réparations, en avril 1921 8.28
Accord de Londres (en espèces et en nature) 4.6
5. L’événement a montré que les annuités prévues par l’accord de Londres ne se bornent pas à dépasser la capacité de paiement, au moins actuelle, de l’Allemagne. Dans la mesure et dans la forme où elles sont payées, leur paiement cause un grave préjudice aux créanciers eux-mêmes.
L’Allemagne, en effet, n’a plus d’or, ou guère. Ses paiements en nature sont limités par la capacité d’absorption des pays qui les reçoivent. L’achat de devises étrangères n’est possible qu’en inondant le marché international de produits que la dépréciation du change allemand permet de vendre à des prix défiant toute concurrence (ce que les Anglais appellent le dumping).
Il en résulte que, pour un pays comme l’Angleterre, par exemple, tout ce que l’Allemagne paie est absorbé, et au delà, par les frais d’occupation, par l’acroissement du budget de la guerre et par les allocations quotidiennes que l’Etat paie à 2 millions de chômeurs!
6. C’est ce qui a amené les délégués anglais de Francfort à proposer conjointement:
a) L’annulation de la charge imposée à l’Allemagne pour les pensions (soit environ 74 milliards sur 139);
b) L’annulation des créances interalliées qui s’élèvent, pour l’Angleterre, à 1,806 millions de livres sterling, et pour les Etats-Unis à la somme environ de 11 milliards 84 millions de dollars !
Il n’est pas besoin, je pense, de répéter que les deux questions se tiennent et que, dans la pensée des auteurs de la résolution de Francfort, Vune ne peut être résolue sans Vautre.
7. On peut, certes, avoir des doutes sur les chances d’acceptation de cette idée par l’Angleterre et, plus encore, par les Etats-Unis. On peut ne pas partager, à cet égard, l’opinion de M. Asquith et des chefs du Labour Party. Mais il faut l’ignorance encyclopédique ou la mauvaise foi insigne de certains journalistes pour représenter ce projet comme une trahison vis-à-vis de la France'et de la Belgique.