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On peut, en effet, évaluer les sommes réclamées

à l’Allemagne pour les pensions à:

Millions de liv. sterl.

Empire britannique.1,400

France. f .2,400

Italie .. 500

Autres alliés (y compris les Etats-Unis). . 700

La part de la Belgique dans ces prévisions est particulièrement faible, car le nombre de ses morts a été

relativement peu élevé: 30,000 contre 900,000 Anglais et 1,500,000 Français.

Supposons, dès lors, que cette partie de la créance soit annulée: l’Angleterre et les Etats-Unis cesseraient d’être partie prenante, car ils n’ont pas ou guère eu de dévastations. (La livraison de la flotte allemande a compensé les torpillages.)

La France, qui a été affreusement saignée, ferait, d’une part, un sacrifice, d’ailleurs théorique — car qui croit au paiement intégral? — mais ce sacrifice serait compensé amplement par l’annulation de sa dette de guerre.

Quant à la Belgique, elle renoncerait à sa part — probablement irrécouvrable — dans l’indemnité pour pensions ; mais elle partagerait avec la seule France, en proportion de leurs dommages respectifs, et notre priorité maintenue, l’import total des annuités que paierait l’Allemagne. Son pourcentage dans les annuités augmenterait donc sensiblement.

Qui prétendra que, si cette combinaison venait à se réaliser, elle ne constituerait pas, pour notre pays, un avantage certain !

9. De plus, la réduction des charges de l’Allemagne à ce qu’elle est réellement en mesure de supporter faciliterait les opérations de crédit international, qui permettraient le paiement immédiat à la France et à la Belgique des sommes nécessaires pour couvrir la charge des réparations.

Aussi est-il d’une importance vitale, au point de vue de la stabilité du régime, que la classe ouvrière fasse bloc, que la social-démocratie rétablisse son unité.

Depuis l’assassinat d’Erzberger, d’ailleurs, nous avons noté, à ce point de vue, des symptômes favorables.

Tous ont participé aux énormes manifestations républicaines, qui ont mis sur pied des centaines de milliers d’hommes. Tous ont fait front en Bavière contre le gouvernement de l’état de siège. Enfin, et surtout, c’est une délégation commune des majoritaires et des indépendants qui, après accord préalable, s’est rendue chez le chancelier Wirth, pour affirmer la volonté socialiste de défendre coûte que coûte la République.

Bref, ce n’est pas seulement nous, c’est le Temps, c’est M. Barthou lui-même, qui parlent aujourd’hui de deux Allemagnes: l’une, qui n’a rien appris, qui n’a rien oublié, et dont nous avons tout à craindre; l’autre, qui se dégage péniblement des liens du passé, qui n’a encore que des conditions d’existence précaires, mais qui, seule, nous donne le droit d’espérer, pour l’avenir prochain, le rétablissement de relations normales entre les peuples d’Europe.

Confondre, dans le même ressentiment et la même réprobation — mettre en quelque sorte dans le même sac — l’Allemagne impérialiste et l’Allemagne républicaine, von Bissing, qui a exécuté les déportations,

et Sassenbach, qui a protesté contre elles, les généraux du kaiser, les Ludendorf, les Tirpitz, et, par exemple, Karl Kautsky, qui fut le premier, au péril de sa vie, à apporter, dans un livre retentissant, les preuves irrécusables de la responsabilité directe des Hohenzollern, ce n’est pas seulement commettre une flagrante injustice: c’est, à notre point de vue national même, aller directement à l’encontre de nos propres intérêts.

J’ai eu l’occasion, ces jours derniers, de parcourir un grand nombre de livres parus récemment en Allemagne.

Deux choses m’ont frappé: le bon marché relatif et la multiplicité extraordinaire des publications d’art faites en vue d’une vaste diffusion; l’intensité remarquable de l’effort qui se fait de l’autre côté du Rhin, pour apprendre à mieux connaître la France, au point de vue artistique et littéraire.

Sait-on que deux des plus belles éditions françaises des Fleurs du Mal ont été publiées à Munich depuis la guerre? Sait-on que les reproductions les plus complètes de l’œuvre de Gauguin, de Van Gogh, de Picasso, viennent d’être éditées en Allemagne? Sait-on que la meilleure, sinon la seule histoire de la peinture française depuis 1914 a la même origine? Et si des efforts sont faits dans ce domaine, se rend-on compte de l’effort immense qui se fait dans d’autres domaines, et, avant tout, dans le domaine économique et social?

Les Allemands, à l’heure actuelle, ne reculent de-

vant aucun effort, pour apprendre à mieux connaître la France. C’est une leçon qu’ils nous donnent. Faisons effort, nous aussi, pour savoir mieux ce qui se passe de l’autre côté des frontières. Il y va de notre intérêt et de notre sécurité.

La réorganisation militaire

Notre texte (1) reproduit, en l’amendant et le complétant, le texte de la proposition de loi de MM. Mathieu et consorts, du 2 décembre 1920, réduisant la durée du temps de service.

Il ne s’agit plus, aujourd’hui, de mesures transitoires, mais d’un nouveau statut de l’armée, en attendant que notre politique, par l’effort international, ait fait triompher la grande espérance entrevue au lendemain de la guerre: le désarmement général et l’armement de la seule Société des Nations.

C’est en partant de ce point de vue que se trouve exposée ci-après notre conception défensive, basée sur le service à court terme et l’organisation totale de la nation armée.

La question du temps de service et des charges militaires ne peut être traitée in abstracto, sans tenir compte de la situation financière du pays, de l’état politique de

(1) Voir plus loin.

l’Europe et des forces militaires qui pourraient nous assaillir.

On a été unanime, à la Commission mixte de 1920, pour admettre le système de la nation armée : tous les citoyens doivent participer à la défense nationale; ils doivent y être préparés dès l’âge de 20 ans. C’est un acquis. Malgré les préférences de certains pour les de métier, on ne reviendra plus aux systèmes d’incorporation restreinte d’avant-guerre. Dès lors, il n’est possible d’éviter des charges financières accablantes qu’en limitant au minimum la durée du temps de service.

D’autre part, si malgré nos accords défensifs, la situation politique de l’Europe continue à exiger une organisation solide de la défense nationale, il y aurait une exagération certaine à prétendre que, pour notre pays, les risques de guerre et d’invasion n’ont pas diminué depuis 1914.

Au lieu de l’Allemagne formidablement préparée, attendant le moment de se ruer sur la France, en passant par la Belgique, nous avons devant nous une Allemagne meurtrie, diminuée, refoulée au delà du Rhin.

On dit, il est vrai, que l’Allemagne monarchique et militaire n’est pas morte; que sous le camouflage des institutions démocratiques elle prépare en secret sa revanche; qu’elle utiliserait,le cas échéant,les 100,000 engagés à long terme du Traité de Versailles, pour encadrer des millions d’hommes dont la plupart ont fait

la guerre. Mais pendant la période, précisément, où elle pourrait mettre en ligne ses anciens combattants de 1914-1918, qui ne voit que d’autres éléments dispensables pour faire la guerre lui manqueraient près que complètement.

Si l’on récuse, à cet égard, le témoignage de dendorf, dans une interview retentissante que publia naguère le Matin, de Paris, peut-être se aux raison que faisait valoir récemment M. Récouly dans la Revue de France :

Le désarmement matériel d’un pays — écrit-il — peut guère s’effectuer que d’une manière très approximative. Le maréchal Foch, qui s’y connaît, nous le faisait remarquer un jour... L’Allemagne a fini, après bien des résistances, par ramener la Reichswehr au chiffre de 100,000 hommes, fixé par le traité. Les forts de son état-major tendent à faire de cette armée le cadre tout préparé dans lequel les réserves viendraient s’insérer. C’est, en d’autres termes, comme un extrait concentré qui, dilué dans une masse plus ou moins grande de réservistes, constituerait une force militaire assez sérieuse. Ici encore, malgré toute notre surveillance, toute notre vigilance, il nous est impossible de supprimer complètement le péril.

Gardons-nous, cependant, d’en exagérer la gravité. La France possède une armée très puissante, admirablement entraînée, conduite par des chefs excellents, ayant fait victorieusement la guerre et profité de ses leçons. Nous occupons pour quinze ans, et pour plus longtemps peut-être, le Rhin et ses têtes de pont. Comment, dans ces conditions, croire que, à moins qu’elle

ne soit prise de folie, l’Allemagne, privée d’artillerie lourde, de tanks, ayant peu d’artillerie légère, dépourvue d’un organisme régulier de mobilisation, obligée, par conséquent, de tout préparer en cachette, ait l’idée de risquer un conflit? Demain, ni durant les années qui vont suivre, elle n’en aura évidemment les moyens J’ajoute (c’est l’avis de tous les étrangers résidant en Allemagne) qu’elle n’en a pas, à l’heure présente, le désir. La dernière guerre lui a laissé des souvenirs trop cuisants pour que, dès longtemps, elle ait envie de recommencer l’expérience (1).

On objectera, sans doute, qu’il n’en sera pas toujours ainsi; que l’Allemagne se refera rapidement; que les possibilités d’une réaction monarchique sont loin d’avoir disparu; que, même dans les milieux populaires, l’ancien esprit nationaliste a conservé des racines profondes; que, d’autre part, une organisation défensive ne s’improvise pas et que, dans dix ans, dans vingt ans, nul n’oserait affirmer que, de nouveau, l’Europe ne connaîtra pas la guerre.

Soit; à titre d’hypothèse, du moins, il faut l’admettre.

Mais à supposer que cette catastrophe se produise, que les espérances fondées sur la Société des Nations, sur le désarmement, sur le rapprochement des peuples, aboutissent à une désespérante faillite; qui ne voit, tout au moins, que la seule armée concevable en

(1) Récouly, la Revue de France, 15 octobre 1921 : « Où en est T Allemagne ».

Allemagne serait l’armée des lendemains d’Iéna, l’armée de recrues, formées en quelques semaines, de Scharnhorst, la seule armée, en un mot, qu’il soit possible de former en cachette; une armée dans laquelle tous les citoyens, hâtivement instruits, et partout ailleurs qu’à la caserne, viendraient se grouper autour du faible noyau des effectifs permis par les vainqueurs.

Si bien qu’en définitive ce ne serait, ce ne pourrait être qu’à une armée de milices, formée dans des conditions particulièrement difficiles, que devrait faire face, le cas échéant, notre nation armée.

Or, ce ne sont pas les militaires professionnels qui contesteront que, si les armées de milice peuvent être une force défensive sérieuse, elles conviennent beaucoup moins pour des buts de conquête et d’agression.

D’autre part, si la menace militaire allemande —• la seule que nous ayons réellement à considérer — est, pour le moins, lointaine et hypothétique, qui pourrait contester que, sur les champs de bataille de l’industrie, la situation soit, dès à présent, toute différente ?

Tandis que la France, et surtout la Belgique, s’imposent en 1922, après la défaite du « militarisme allemand », des charges plus lourdes qu’en 1914, l’Angleterre ne garde qu’une petite armée de métier pour /e service colonial; l’Allemagne, sauf sa gendarmerie de 100,000 hommes, n’a plus d’armée permanente, et Taains témoignages nous ont permis de vérifier ce que

nous disait récemment un des leaders des socialistes majoritaires au Reichstag:

« Chez nous, on est mécontent de tout : du gouvernement, des impôts, des exigences de l’Entente, des excès de la vie chère; il n’y a qu’une chose qui ait apporté au peuple un soulagement inexprimable: c’est que nos jeunes gens ne vont plus à la caserne. »

Bref, sur le terrain économique, nos deux principaux concurrents ont sur nous cet avantage énorme que leur jeunesse n’est pas distraite du travail productif; nos jeunes gens, au contraire, à la fleur de l’âge, passent aujourd’hui dix mois, et demain peut-être, si les vues de l’état-major triomphent, douze ou quinze mois à la caserne.

C’est en tenant compte de ce fait essentiel, comme de l’étendue réelle des risques de guerre, des garanties que nous donnent nos accords défensifs et des possibilités financières du pays, que le problème de la durée du temps de service doit être envisagé.

Conditions essentielles de toute organisation défensive

A défaut d’un accord sur la durée du temps de service, les délibérations de la Commission mixte ont eu ce résultat qui n’est pas négligeable; elles ont précisé les conditions essentielles que doit réunir toute organisation de la défense nationale pour répondre à son but.

Ces conditions se rapportent, soit à la formation du soldat, soit à l’organisation même de l’armée.

Ainsi que le dit M. le général Lauwens, dans le rapport qui servit de base à la discussion : « La guerre récente a mis en relief les raisons pour lesquelles le soldat moderne doit être plus vigoureux au physique, mieux trempé au moral et plus rompu à la technique. »

Plus vigoureux au physique: L’équipement est devenu plus lourd ; la guerre se fait hiver et été ; le combat se poursuit de nuit comme de jour ; la relève exige de longues marches nocturnes, dans des terrains creusés de trous d’obus; les travaux de défense, enfin, ont pris un développement énorme: nos soldats, sur

l’Yser, faisaient leur journée de huit heures, sous les shrapnells et les bombes d’avion.

Mieux trempé au moral: Sur le champ de bataille moderne, avec l’emploi en masse des mitrailleuses, des grenades, des projectiles de tous calibres, des lanceflammes, des chars d’assaut, des avions, des obus à gaz — et qui sait ce que l’avenir réserve — il faut, pour réagir contre les influences démoralisatrices, une force d’âme à toute épreuve.

Plus rompu à la technique : Le grand nombre des engins nouveaux, leur diversité, leur complication, la nécessité de former des groupes pour les mettre en œuvre, réclament une instruction plus étendue pour l’homme, plus approfondie pour les unités.

Mais, indépendamment de ces conditions individuelles, toute orgnisation défensive, pour être réellement efficace, doit assurer dans des conditions suffisantes l’entraînement des unités, la couverture de la mobilisation et, enfin, l’armature, le noyau, autour duquel viendraient se grouper, en cas de guerre, toutes les forces de la Nation.

U entraînement des unités: Après l’instruction individuelle de la recrue, il faut lui donner l’instruction collective, dans les petites unités, jusqu’au régiment; puis assurer l’entraînement des grandes unités: D. I. et D. A.

La couverture de la mobilisation : Ainsi que le dit, en des ternies qui appelleraient d’ailleurs certaines réserves, une résolution votée unanimement par la Commission mixte: <( Il n’y a pas de mobilisation assurée, si elle n’est effectuée sous la protection de troupes de couverture solides et bien organisées. »

L'armature de l'armée : Il faut, à une armée qui se mobilise, une armature, un noyau qui, existant dès le temps de paix, serve d’encadrement aux mobilisés. Cette armature est constituée par les cadres permanents (officiers et sous-officiers), les services géné-. raux et, éventuellement, une certaine quantité de troupes permanentes.

Que ces diverses conditions soient essentielles, qu’il ne soit pas possible de concevoir une organisation efficace de la défense d’un pays, sans noyau, sans couverture, sans instruction individuelle et collective, le simple bon sens nous l’indique.

Il n’y a de désaccord que sur les moyens de réaliser ces conditions, et c’est ici que s’opposent nettement les deux systèmes qui se sont affrontés à la Commission mixte, au début de ses travaux: l’armée de caserne, avec le service de dix-huit mois; et la «nation armée», avec le service de six mois.

On se trouve divisé, en effet, sur bien autre chose que le nombre de mois qui doivent être consacrés à l’instruction des recrues.

Il s’agit, en réalité, de choisir entre deux types d’armée.

Il s’agit de savoir si la démocratie belge maintiendra l’armée de caserne, l’armée d’avant-guerre, avec les uniformes multicolores en moins, ou si, résolument, elle s’engagera dans les voies qui lui ont été ouvertes par la démocratie suisse, en organisant sur des bases solides la nation armée.

Certes, les travaux et les discussions de la Commission mixte ont eu ce résultat notable que, finalement, l’opposition initiale des points de vue s’est atténuée.

Les défenseurs du service de six mois ont admis que le projet Mathieu devait être amendé et complété.

M. le général Maglinse, d’autre part, a opposé à ce qu’il appelait la ((formule révolutionnaire des six mois», une formule évolutive, qui s’inspire d’un réel esprit de conciliation.

Néanmoins, à lire les procès-verbaux de la Commission mixte, on ne tarde pas à se convaincre que, dans la pensée de ses membres militaires, comme de la majorité de ses membres civils, il n’y a d’autre instrument capable d’assurer la défense nationale que Tarmée permanente, l’armée de caserne.

Pour eux, en effet, c’est à la caserne qu’en ordre principal, tout au moins, doit se faire l’éducation physique, morale et technique du soldat; c’est à la caserne qu’il faut avoir les effectifs indispensables pour

l’instruction des cadres; c’est à la caserne que doivent, à tout moment, se trouver les milliers d’hommes instruits, destinés à la couverture, à la mobilisation et à la concentration; c’est à la caserne, enfin, qu’au moins une classe, ayant terminé l’école des recrues, doit former le noyau autour duquel viendrait se grouper, en cas de guerre, la cohue des rappelés, des réservistes, que l’on considère seulement comme des demis, des tiers, des quarts, des cinquièmes de soldat.

Rien ne caractérise mieux cet état d’esprit que le dialogue suivant qui s’engagea à la Commission mixte, entre son président, M. P.-E. Janson, et M. le lieutenant-colonel Schmidt, chargé de faire rapport sur les résultats de son voyage d’études en Suisse et, notamment, sur les méthodes employées dans ce pays pour l’instruction des réserves:

Le Président. — Quand ces soldats ont achevé leur période d’instruction, il n’y a donc plus d’armée du tout?

Le lieutenant-colonel Schmidt. — Non, Monsieur le président. Pendant deux ou trois mois notamment, les casernes sont vides, les arsenaux sont fermés. Il n’y a plus d’armée.

M. d'Huart. — En somme, il n’y a pas d’armée suisse; il y a simplement une instruction du soldat.

Ainsi, pour les membres de la Commission mixte, il n’y a d’armée que l’armée permanente, l’armée des

cent mille hommes qui restent sous les armes entre les quatre murs de la caserne, afin de parer à toute éventualité.

C'est exactement le contre-pied de la conception de Jaurès, si heureusement précisée et mise au point après la guerre, par M. le général Percin, dans son petit livre: L J Armée de Demain. Pour eux, et pour nous, l’armée, cette armée de demain, qui donne à la défense nationale un maximum d’efficacité, en sacrifiant le moins possible à l’esprit militaire, cette armée se compose, non pas des hommes qui se trouvent à la caserne, où ils font leur instruction, mais de ceux, au contraire, qui sont sortis de la caserne, parce que leur instruction est achevée :

« C’est à l’école des recrues — dit M. le général Percin — qu’on instruit l’élève soldat. L’homme en recrue n’est soldat qu’au sortir de cette école. Tant qu’il est présent à l’école, il n’est affecté à aucune unité de guerre. Les unités de guerre sont uniquement composées de soldats citoyens. »

Entre les deux conceptions, il n’y a donc pas seulement une différence quantitative — le nombre des mois de service — il y a surtout, une différence qualitative: le point de savoir si la caserne doit être une école militaire (l’école des recrues), ou, en outre, un dépôt pour les hommes déjà instruits attendant en permanence sous les armes le moment d’entrer en action.

Notre proposition de loi se rapproche, autant que

possible, du premier système. Elle tend à mettre le statut militaire-du pays en harmonie avec les institutions démocratiques qu’il s’est données depuis la guerre. Dans la mesure où l’initiative parlementaire peut contribuer à la solution d’un problème aussi vaste et aussi difficile, elle s’efforce de concilier les aspirations des travailleurs avec l’allégement des charges militaires, avec les exigences de la sécurité du pays.

Pour la justifier, nous passerons en revue les conditions essentielles de toute organisation défensive et nous indiquerons par quels moyens ces conditions peuvent être réalisées, sans devoir recourir à l’encasernement à long terme.

§ 1. — La formation physique.

Tout le monde s’accorde à reconnaître que cette préparation physique est, aujourd’hui, à peu près nulle, du moins pour les enfants du peuple.

On les dégrossit, tant bien que mal, lors de leur entrée à la caserne, suivant des méthodes surannées et défectueuses.

Or, ce n’est pas à la caserne que doit s’effectuer la préparation physique des futurs soldats; c’est avant la caserne; c’est hors de la caserne, par l’enseignement de la gymnastique à l’école; par la pratique des sports et du scouting depuis l’âge scolaire jusqu’à la fin de l’adolescence.

Il est inutile, au surplus, d’insister sur le premier point: le projet de loi sur l’éducation physique, déposé le 5 juillet 1921, par MM. Destrée et Devèze, y pourvoit.

Quant à l’éducation physique de la jeunesse, depuis

la sortie de l’école, jusqu’à l’entrée à la caserne, on est généralement d’accord pour admettre qu’elle ne doit pas constituer une préparation militaire.

Il s’agit de faire des hommes vigoureux, il ne s’agit pas de faire des soldats.

Or, à ce point de vue, le scoutisme, débarrassé d’un certain nombre de superfluités militaristes qui l’exposent au ridicule, paraît être l’idéal à choisir pour la préparation de la jeunesse.

Nous trouvons, en effet, dans son programme, la ' discipline, la cohésion, le coude à coude, l’esprit d’initiative, la lecture des cartes, les reconnaissances, l’orientation, les liaisons, le campement, toutes choses longues et pénibles à inculquer aux recrues et que les enfants s’assimilent en se jouant, jusqu’à contracter une habitude telle qu’elle devient une seconde nature.

Mais, dans l’état actuel des choses, le scoutisme est le privilège d’une classe restreinte de jeunes gens. Des mesures s’imposent pour le rendre accessible à tous, en accordant à des associations de ce genre des subsides de l’Etat, des provinces et des communes.

C’est ce que prévoit, d’ailleurs, le projet Devèze- Destrée.

Quant au certificat d’aptitude physique, avec la sanction prévue par ce projet : appel anticipé de deux mois sous les drapeaux, des réserves s’imposent; il ne paraît juste de prévoir une prolongation du temps de service que pour les jeunes gens qui se seraient dérobés

à l’obligation, qui auraient fait preuve de mauvais vouloir. Il ne peut en être de même pour ceux dont l’inaptitude serait involontaire, soit à raison de leur faiblesse, soit par le fait de l’absence d’organisation sérieuse des sociétés d’éducation physique.

§ 2. — La formation morale.

A la séance de la Chambre française du 8 juin 1872, M. Thiers reprenait les idées d’un Mémoire du Maréchal Bugeaud à l’appui du service à long terme et soutenait que l’instruction matérielle et mécanique du soldat est infiniment moins importante que l’amour du drapeau, l’esprit de corps, l’honneur militaire et la discipline. « Par ailleurs — ajoutait-il — si vous n’avez pas cinq ans de service, la création des cadres, de bons cadres est impossible. »

On a vu reparaître les mêmes arguments, quand il s’est agi de réduire le temps de service à trois ans, puis à deux ans, puis à quinze mois.

Nous les retrouvons aujourd’hui contre le service d’un an, ou de six mois, chez tous ceux qui ne parviennent pas à se dégager complètement de la conception d’une armée de métier, distincte du corps de la Nation.

Nous voyons même des officiers, dont les tendances démocratiques ne sont pas douteuses, comme M. le général Cabra, soutenir qu’il faut transformer la ca-

serne en une véritable école d’éducation et de rééducation morale, avec service de dix-huit mois ou de deux ans.

Dans cette conception, l’apprentissage militaire se combinerait avec l’enseignement postscolaire et l’enseignement professionnel. Quelques heures par jour seraient consacrées à l’école de recrues; le reste de la journée à la formation intellectuelle et morale.

Et le motif principal que M. le général Cabra donne à l’appui de sa thèse, c’est l’indispensabilité d’un séjour, et d’un long séjour à la caserne, pour donner aux recrues la trempe morale nécessaire :

(( La morale du militaire, la vertu militaire, dirai-je. indispensable à une armée qui ne veut pas être vaincue d’avance, ne peut s’acquérir que dans l’ambiance militaire. »

Faut-il dire que nous sommes aussi éloignés que possible de partager cette opinion, et de nous rallier à un système qui serait, par ailleurs, effroyablement dispendieux.

On peut admettre, certes, que l’ambiance militaire puisse être utile pour donner aux recrues les habitudes de discipline exacte qui sont « la force » des armées ; on peut admettre même que, pour les jeunes gens placés aux deux extrémités de l’échelle sociale — les plus douillets et les plus frustes —, quelques mois de service puissent faire moralement plus de bien que de mal.

Mais vouloir faire de la caserne un instrument de formation d’éducation morale — et d’une morale spéciale, la morale du militaire — c’est aller directement à l’encontre du principe même qui se trouve, ou doit se trouver à la base de l’organisation défensive des forces nationales.

Ainsi que le dit si bien M. le lieutenant-colonel Emile Mayer, dans un des livres les plus ingénieux et les plus intelligents qui aient été inspirés par la grande guerre ( 1 ) :

Il ne faut pas perdre de vue que la caserne (ou plutôt le camp d’instruction) n’a plus d’autre objet que l’instruction du jeune soldat. L’éducation est hors de cause: il n’y a pas à la donner. L’établissement du régime de la nation armée entraîne l’inutilité (en même temps que l’impossibilité) d’inculquer à l’armée un esprit différent de celui de la Nation, c’est-à-dire de donner aux militaires des idées opposées à celles des civils, en leur proposant un idéal d’une autre sorte, en développant chez eux un point d’honneur spécial, par des moyens plus ou moins artificiels. On a fini par comprendre que les officiers n’ont qu’à utiliser, pour faire l’armée, des êtres déjà préparés par la famille et par l’école. Il reste simplement, pour parfaire cette préparation, à donner aux recrues les connaissances techniques qui constituent le métier des armes.

Pour le surplus, ce qui importe à la défense nationale, ce n’est pas la morale du militaire, mais la morale

(1 ) La guerre d’hier et la guerre de demain. Paris, Garnier.

du citoyen; ce n’est pas l’automatisme, l’obéissance passive, réflexe, pour ainsi dire, aux ordres des chefs ; c’est l’initiative intelligente, la volonté ferme de combattre pour une juste cause, l’amour d’une patrie, que l’on a à cœur de défendre, parce qu’elle vaut d’être défendue; or, cet amour de la patrie, ce ne sont pas les ((théories dans les chambres», les présentations du drapeau, les harangues des autorités militaires, qui le feront naître ; de tels moyens peuvent avoir leur valeur dans une armée de métier ; ils sont aussi inefficaces que superflus dans une armée de citoyens.

Peut-on douter d’ailleurs que, dans la dernière guerre, la victoire finale des peuples de l’Entente sur les Empires centraux ait été due, avant tout, à la supériorité du moral des citoyens sur le moral des militaires?

Nul témoignage à cet égard n’est plus impressionnant que celui du général Ludendorf, chef de la plus militariste des armées, à qui le spectacle des nations libres, luttant pour leur légitime défense, arrachait cet aveu d’une saisissante éloquence:

A Berlin, on ne pouvait pas partager notre conception des nécessités de la guerre, ni trouver la volonté de fer qui s’empare de tout un peuple et ne connaît qu’une idée: la guerre et la victoire. Les grandes démocraties de l’Europe y sont parvenues: Gambetta en 1870-1871, Clémenceau et Lloyd George, pendant la guerre, ont avec fermeté mis leurs peuples au service de la Victoire.

Il serait plus exact de dire que ce sont les peuples de France et d’Angleterre qui ont mis leurs gouvernements au service de la Victoire. Ils ont vaincu, parce qu’ils ont eu la volonté de vaincre, c’est-à-dire de se sauver: et cette volonté, cette « volonté de fer », qui manquait à Berlin, ce n’est pas à l’école de la caserne qu’ils l’ont acquise, mais à l’école de la vie et de la liberté.

§3. — La formation technique.

Nous avons admis, avec M. le général Lauwens, que le nombre, la diversité, la complexité des engins de guerre nouveaux exigent une instruction plus étendue pour l’homme, plus approfondie pour les unités..

Nous retenons également cette opinion, émise par M. le lieutenant-colonel Schmidt, à la Commission mixte, que, par le fait de ces développements de la technique, le temps de service qui existe en Suisse (cinquante jours effectifs pour l’infanterie), est devenu insuffisant; d’aucuns disent dérisoire.

C’est pourquoi, tenant compte de ces considérations et aussi des différences évidentes qui existent entre la Belgique et la Suisse, au point de vue des conditions de la défense, avons-nous, dès l’abord, admis que le séjour à l’école des recrues devait durer plus longtemps.

Notre proposition fixe à six mois la durée du service pour toutes les armes.

C’est le terme auquel s’était arrêté Jaurès, dans un pays où la durée du service a toujours été plus longue que chez nous.

« Dans son livre, U Armée nouvelle — dit M. le général Percin — Jaurès a proposé six mois pour tout le monde. Il a proposé ce chiffre afin de ne rien changer aux idées reçues; car il est admis, dans l’armée française, que le soldat est mobilisable après quatre ou cinq mois de service.

)) On peut accepter le chiffre de six mois, que n’a dépassé, entre 1914 et 1918, aucune des cinq dernières classes. » (1).

Cette égalité du temps de service pour tout le monde présente des avantages d’ordre moral sur lesquels il n’est pas nécessaire d’insister. Néanmoins, on doit se demander si, pour d’impérieuses raisons d’ordre technique, il n’y a pas lieu d’admettre, pour les armes spéciales, certains correctifs.

Dans sa déposition devant la Commission mixte, déposition dont on a fait justement l’éloge, M. le lieutenant-colonel Schmidt signale que, si l’infanterie suisse est bonne, l’artillerie est l’arme la plus défectueuse:

« Cette infériorité, dit-il, ne provient pas seulement du fait que les attelages sont improvisés; mais surtout du fait que le temps de service est beaucoup trop court. L’instruction ne dure que septante-cinq jours et

(1) L'armée de demain, p. 8.

comporte l’exercice à pied, l’équitation et même les tirs réels. »

D’autre part, dans le compte rendu de son voyage d’études en Suisse, en Italie et en France, Hubin a longuement insisté sur le fait que six mois, et même douze mois, ou dix-huit mois, pouvaient être insuffisants pour le dressage des hommes qui auraient à manier des engins de combat tels que les tanks, les auto-mitrailleuses, les avions:

Tous ceux qui sont des hommes de métier, et j’en suis — disait-il — savent que, pour bien connaître un métier, il faut du temps. Ce n’est pas seulement la connaissance approximative du mécanisme du métier qui est nécessaire si l’on veut tirer de la machine que l’on dirige le maximum de rendement; il faut le vivre, il faut s’identifier avec elle; j’ai la conviction absolue que si des miliciens doivent être instruits à conduire des avions, des auto-mitrailleuses, des canons-automobiles, des chars d’assaut, à utiliser tout cet outillage spécial et délicat, on arrivera en six mois à un certain résultat, sans doute, mais on n’obtiendra pas des hommes ayant la plénitude et la confiance de leur engin, ce qui est pourtant indispensable à la guerre.

Y a-t-il lieu de tenir compte des constatations de M. le lieutenant-colonel Schmidt et de Hubin et d’admettre: 1° Un temps de service différentiel pour certaines armes; 2° le recrutement par des engagements volontaires, de diverses catégories de techniciens?

A. — Temps de service différentiel.

Notre pioposition établit une durée égale de service pour toutes les armes. Jusqu’à preuve du contraire, les signataires estiment que les six mois de l’école des recrues laissent une marge suffisante pour assurer rin* struction du soldat dans les armes montées, aussi bien que dans l’infanterie, si l’on se décide à recruter, pour le service à cheval, des cavaliers et des hommes qui sont habitués à soigner les chevaux.

Toutefois, l’auteur de ces développements ne se refuserait pas à envisager un temps de service différentiel pour certaines armes spéciales, s’il venait à être irrécusabîement établi qu’il est nécessaire.

Cette inégalité de charges, qui existe d’ailleurs aujourd’hui, ne laisse pas de prêter à des objections. Remarquons cependant qu’elle est plus apparente que réelle.

Si les charges imposées aux armes spéciales en temps de paix sont un peu plus lourdes, il convient de ne pas oublier qu’en temps de guerre ce sont les soldats d’infanterie qui subissent, en général, les plus rudes épreuves.

L’ancien règlement de l’instruction du fantassin, en Allemagne, disait déjà:

« L’infanterie porte le poids principal du combat et subit les plus grandes pertes, mais en retour la plus grande gloire lui appartient. »

Il n’en est pas autrement aujourd’hui :

Le poids est lourd pour l’infanterie — dit Ludendorff — cette guerre l’a montré une fois de plus. Rester immobile sous le feu roulant de l’ennemi, dans la boue et dans la vase, dans l’humidité et dans le froid, dans la faim et dans la soif, ou bien rester blotti, resur soi-même, dans des abris, des trous ou des caves, en attendant un ennemi supérieur en forces et surgir d’un abri sûr pour se jeter, la mort devant les yeux, contre un ennemi qui apporte avec lui votre , voilà qui est d’un héros!

Tous ceux, du reste, qui, pendant la dernière guerre, ont pu comparer le sort du fantassin, de la piétaille, à celui, par exemple, des hommes de l’artillerie montée, admettraient sans trop de peine que les charges du de paix soient un peu plus lourdes pour ces derniers.

B. — Volontariat de techniciens.

On doit accorder à Hubin que six mois ne seraient guère suffisants pour former des spécialistes, chargés de la conduite d’avions, de chars d’assaut, d’auto-canons et autres engins de guerre.

Remarquons cependant que, dans la majorité des cas, il ne s’agit pas de former ces spécialistes, mais les trouver parmi les civils qui font partie de la levée annuelle.

Il n’est pas possible, en quelques mois — et surtout à la caserne! — de former un mécanicien, un

chauffeur d’automobile, un ajusteur de premier ordre; il est parfaitement possible, au contraire, de transformer ce mécanicien, ce chauffeur en un soldat qualifié, préposé aux auto-canons et aux chars d’assaut.

Cela est d’autant plus vrai que la complication croissante des machines de guerre n’implique pas nécessairement qu’il soit plus difficile d’apprendre à s’en servir.

(( Il n’y a pas de parallélisme — dit M. le lieutenant-colonel Mayer — entre la perfection d’un outil et la qualité de l’ouvrier qui doit s’en servir. Il y aurait plutôt rapport inverse. Le 75 a beau être une merveille d’horlogerie, comme il est une merveille de balistique, il est facile de former ses servants et ils apprennent les fonctions de leurs postes plus vite et plus aisément que leurs devanciers... Ce qui se faisait en douze « temps » n’en comporte plus que trois ou quatre aujourd’hui, et, comme le recrutement fournit des jeunes gens plus intelligents et plus instruits que jamais, il n’est pas étonnant que l’instruction militaire puisse être menée avec plus de célérité que par le passé (1). )>

En réalité, la question machinisme ..pose, en ordre principal, un problème de recrutement, de sélection, d’aiguillage des recrues vers les spécialités militaires qui correspondent le mieux à leurs aptitudes civiles.

(1 ) La guerre d'hier et la guerre de demain. Paris, Garnier.

Pareille sélection pouvait être difficile, ou même impossible, lorsque l’armée se recrutait seulement parmi les travailleurs les plus pauvres, parmi les « unskilled ».

Il n’en est plus de même aujourd’hui, et c’est, avant tout, dans la main-d’œuvre civile que la nation armée doit trouver les spécialistes dont elle a besoin.

De même que l’on doit se préoccuper de pouvoir, rapidement, transformer l’aviation commerciale en aviation militaire, — au lieu de créer à grands frais d’énormes stocks d’appareils, périmés au bout de peu temps, — l’une des préoccupations dominantes des autorités militaires doit être de mettre, dès le temps de paix, et pour chaque spécialité, the right man in the right place.

On peut admettre toutefois que, pour les motifs qui ont été indiqués par Hubin, et, comme nous le verrons ci-après, pour les besoins de la couverture, il puisse être nécessaire de conserver en permanence quelques milliers de soldats spécialistes. L’importance tactique des avions, des chars d’assaut, des auto-çanons, etc., justifie, notamment, la création de ces noyaux de troupes spéciales. D’autre part, il est incontestable que la niission des conducteurs a une importance capitale et autrement importante que celle des mitrailleurs ou des canonniers de ces machines.

Pour assurer le recrutement de ce personnel, relativement peu nombreux, en tenant compte des relèves,

nous prévoyons des engagements volontaires — avec assimilation de grades, soldes et salaires d’aboutissement.

La suggestion faite par Hubin, de recourir à des engagements ou rengagements volontaires pour recruter des troupes spéciales, a soulevé, de la part des membres militaires de la Commission mixte, certaines objections.

On a fait observer, notamment, que si des milliers d’hommes devaient être rengagés comme spécialistes, le recrutement des cadres (officiers et sous-officiers) se heurterait, plus encore qu’aujourd’hui, à de grandes difficultés.

Mais ici encore apparaît l’opposition très nette entre les deux conceptions en présence. Dans notre pensée, les cadres permanents de l’armée ne doivent comprendre qu’un nombre relativement peu élevé d’officiers et de gradés professionnels.

Quant aux officiers et aux sous-officiers de réserve, nous n’hésitons pas à admettre, comme en Suisse, et surtout en Suède, une prolongation de la durée du service pour les jeunes gens qui ont fait des études moyennes ou supérieures.

En Suède — dit M. le major De Krahe — ceux qui ont passé l’examen d’entrée à l’Université doivent servir quatre mois de plus que les autres militaires des services dans lesquels ils sont incorporés et ils doivent faire des études pour devenir officiers de ré-

serve. Ceux qui ont fait des études intermédiaires entre TUniversité et l’Ecole primaire font deux mois de service en plus et deviennent caporaux ou sous-officiers de réserve. Quant aux cadres actifs, ils sont recrutés parmi les volontaires (1).

Ce temps de service différentiel pour les jeunes gens instruits, dont l’idée a été reprise en Belgique par M. le général Selliers de Moranville, ne laisse pas de soulever des objections de la part de ceux mêmes qui défendent avec le plus d’énergie le principe de la nation armée.

On craint, non sans motifs, que dans un état social où une instruction moyenne et supérieure constitue le privilège à peu près exclusifs des classes aisées, le recrutement des cadres parmi les diplômés ne donne au commandement un caractère essentiellement bourgeois.

Cela n’est guère contestable.

Seulement, on doit observer que le remède à cette situation, c’est l’accession des « mieux doués » aux études, et non le recours à des engagements volontaires que leur multiplication excessive rendrait démesurément onéreux.

D’autre part, il n’est pas douteux que le recrutement de la majeure partie des cadres dans l’armée même, par la prolongation du temps de service d’hommes qui auraient d’abord passé par le rang, sera infiniment

(1) Commission mixte, deuxième fascicule.

plus démocratique que la formation dans des écoles militaires, en grande partie fermées aux influences du dehors, d’officiers qui ne connaissent le soldat que dans la mesure où ils veulent bien, par la suite, entrer en contact avec lui.

Quant au principe même du temps de service différentiel, d’après le degré d’instruction, il nous paraît juste que si, en temps de guerre, Vimpôt du sang soit égal pour tous, Vimpôt du temps, en temps de paix, puisse être progressif, comme l’impôt d’argent.

En résumé, sous les réserves et avec les correctifs qui viennent d’être indiqués, le service de six mois suffit amplement pour la formation physique, morale et technique des recrues.

En prenant pour base la préparation de la jeunesse, devenue obligatoire, et en s’appliquant à rejeter les anciennes méthodes d’instruction purement mécaniques, dont trop de traces subsistent encore, deux mois suffisent pour faire l’instruction individuelle d’un soldat d’infanterie; et nous comprenons, dans cette affirmation, la création des spécialistes d’infanterie, mitrailleurs, signaleurs, téléphonistes, fusiliers ou grenadiers — toutes spécialités qui peuvent s’apprendre très vite, surtout lorsqu’on a affaire à des recrues des régions industrielles.

Comme, pendant les quatre mois de service restant à accomplir pour parfaire le terme de six mois, la recrue pratiquerait continuellement ce qu’elle aurait appris,

on peut affirmer que sa formation serait complète et parfaite.

Ce point n’est d’ailleurs sérieusement contesté par personne. Les adversaires du service de six mois insistent surtout sur son insuffisance, au point de vue de l’entraînement des unités, de la couverture de la mobilisation et de la concentration, et, enfin, de l’armature même de l’armée.

Nous rencontrerons leurs objections dans la suite de ces développements.

L’organisation de l’armée

Notre proposition, au lieu de l’armée de caserne, organise :

1° La préparation physique de la jeunesse;

2° L’école des recrues, pour un terme de six mois;

3° Des exercices de répétition.

Cette organisation, sur un type nouveau, de la défense nationale, doit, comme l’armée permanente, assurer l’entraînement des unités, couvrir la mobilisation, donner aux forces défensives du pays une armature solide.

Nous examinerons successivement chacun de ces trois points.

L J entraînement des unités.

L’instruction individuelle du soldat étant obtenue en deux mois, l’entraînement des petites unités peut aisément, de l’avis des officiers de troupe que nous avons consultés, se faire pendant les quatre mois restants.

Le parachèvement de l’instruction individuelle de l’entraînement des unités jusqu’au régiment sont du reste solidaires, l’une se fait en même temps que l’autre.

Reste à examiner l’entraînement des grandes unités: D. I. et D. A.

C’est là, principalement, une question de service d’état-major, et cet entraînement peut parfaitement se faire avec le service de six mois.

En effet, les manœuvres comportent trois phases distinctes: la préparation de la manœuvre, son exécution et sa critique.

Préparation et critique sont des travaux de bureau, où la troupe n’a rien à faire. Quant à l’exécution, elle se résume, pour la troupe, en marches, déploiements, prises de position, etc., toutes choses qui sont exécutées constamment par elles au cours des exercices quotidiens.

Dans les manœuvres, il est vrai, on exige du soldat un rendement supérieur au point de vue endurance et résistance à la fatigue.

C’est par une gradation appropriée de l’instruction qu’on y préparera la recrue. Il ne faut d’ailleurs pas longtemps à un jeune homme, normalement développé et préparé déjà par un entraînement physique portant sur plusieurs années, pour arriver à la résistance voulue.

Mais l’argument coutumier des adversaires du ser-

vice de six mois, c’est que, pour l’instruction des cadres, pour l’entraînement des officiers et sous-officiers, il est indispensable que les unités soient suffisamment étoffées, que les effectifs en temps de paix ne soient pas des effectifs squelettes.

Nous les renvoyons, sans plus, à la déposition, déjà citée, dé M. le lieutenant-colonel Schmidt, devant la Commission mixte..

Elle montre très clairement qu’en Suisse, avec un temps de service beaucoup plus réduit, la nation armée, par les exercices de répétition, par une organisation rationnelle des rappels, donne à ce problème une solution dont il constate les excellents résultats.

Les années qui suivent sa sortie de l’école des recrues — dit-il — le jeune Suisse est rappelé à des exercices de répétition... (Ces nombreux rappels font que tous les ans les unités de l’Elite ont, aux exercices de répétition, sept classes sous les armes (onze à quinze jours).

Ce sont de véritables manœuvres annuelles, faites avec des unités à très gros effectifs. Rappelons-nous que, dans notre armée, il n’y avait habituellement pas deux classes rappelées et que nous faisions les manœuvres avec un maximum de quatre classes. Les grandes manœuvres étaient, chez nous, espacées de neuf ans pour les mêmes troupes !

Ces exercices de répétition constituent, en réalité, tous les ans, une véritable mobilisation. On réquisitionne les chevaux de trait et de selle; on attelle les voitures, etc. Puis les unités font des manœuvres de

régiment, de division, de corps d’armée, avec des effectifs intéressants, ce qui favorise grandement l’instruction des officiers. C’est un système peu coûteux, d’une très grande utilité au point de vue militaire et inconnu dans les armées permanentes.

Quant au résultat — car il faut juger l’arbre d’après ses fruits — M. le lieutenant-colonel Schmidt les résume en une phrase:

« Je puis certifier que la formation des officiers est très bonne. C’est aussi l’avis des officiers étrangers que j’ai consultés. »

La couverture.

Lorsque cette question, dont tout le monde a reconnu l’importance vitale, s’est posée devant la Commission mixte, Hubin, désireux de voir se réaliser un accord unanime sur certaines conclusions, avait proposé de dire:

« La couverture de la mobilisation peut être réalisée par des modalités diverses. »

Cette proposition ne fut pas admise.

On adopta, de préférence, un texte suggéré par M. le général Maglinse, qui disait :

<( Il n’y a de mobilisation possible que si elle est assurée par des troupes de couverture solides et bien organisées. »

Formule acceptable, assurément, car elle ne fait que constater une vérité d’évidence ; mais formule équi-

voque aussi, car, sans le dire expressément, elle tend à faire admettre que, pour assurer la couverture, il faut nécessairement une armée permanente, des troupes de caserne.

Or, même quand il s’agit d’un pays de grande étendue comme la France, où la mobilisation et la concentration se font plus lentement qu’en Belgique, M. le général Percin n’hésite pas à soutenir qu’il n’en est pas ainsi :

La garantie de la couverture — dit-il — est un leurre avec l’organisation actuelle.

Des réservistes et des territoriaux, originaires des régions frontières mêmes, recrutés sur place, dans les villages aux environs desquels ils auraient à faire le coup de fusil, seraient bien plus tôt rendus à leur poste que des troupes de l’effectif de paix. A cet effet, des tranchées pourraient être construites à l’avance, sur des points où on voudrait arrêter l’ennemi; ou bien la construction en serait préparée, de telle sorte qu’elle puisse être effectuée en très peu de temps. Dans le voisinage des tranchées, on créerait des magasins dans lesquels les hommes trouveraient leurs armes et leurs munitions.

Ces hommes auraient chez eux leurs effets d’habillement et d’équipement. Ils seraient organisés en compagnies, sous les ordres de chefs pris dans le pays.

Ils seraient convoqués, tous les ans, pour des exercices de quarante-huit heures.Un réseau serré de tramways, une organisation active de transports leur permettraient de se rendre à leur poste en quelques heures.

Défendant, à la fois, la Patrie et leur foyer, ils opposeraient à l’ennemi une résistance invincible (1).

M. le général Percin,après l’expérience de la guerre, reprend donc cette idée de Jaurès, que la couverture peut être assurée par la mobilisation sur place dans les régions frontières. Il admet que pareil système est possible en France, où il y a dix-huit régions de mobilisation et où il faut plusieurs jours pour opérer la concentration des forces militaires. A plus forte raison, peut-il en être de même en Belgique, où, grâce à la faible étendue du territoire et à la multiplicité des voies ferrées, la mobilisation et la concentration sont infiniment plus rapides.

Dès la première alerte, les réservistes de la zone menacée d’invasion, qui auraient chez eux leur équipement et leurs effets d’habillement, rejoindraient leur unité, suivant des instructions données d’avance, et assureraient la liberté de mobilisation dans le reste du pays.

Si l’on objectait, au point de vue de l’ordre intérieur, les dangers de pareil système, nous répondrions simplement:

1° Que les munitions peuvent rester dans les dépôts;

2° Que dans les régions industrielles de la Suisse, dans les moment d’effervescence, il n’est jamais arrivé que les grévistes aient pris le fusil ;

(1) Percin. L'armée de demain. Paris, Rieder, 1920.

3° Que, dans ce même pays, en cas de troubles, on a vite fait de mobiliser la milice des régions rurales voisines.

Mais, du point de vue même de la défense nationale, tous les partisans de la nation armée ne sont point d’accord pour admettre que la mobilisation sur place dans les régions frontières soit une garantie.

En France, par exemple, Paul Boncour propose de fixer la durée du service à huit mois, au lieu de six, dans le but d’avoir en permanence, à la frontière, des troupes de couverture.

Hubin, d’autre part, à la Commission mixte, a insisté, de la manière la plus pressante, sur les possibilités et les dangers d’une attaque brusquée, avec des forces peu considérables, mais disposant de moyens d’action et de destruction d’une puissance foudroyante.

La même préoccupation se retrouve dans les écrits de M. le lieutenant-colonel Mayer et de M. le lieutenant-colonel Fabry.

Si vraiment — dit M. Fabry — l’Allemagne cherche dans" l’emploi du matériel le moyen de racheter les désavantages qui sont la conséquence de sa défaite, elle orientera ses recherches vers les machines capables d’allier la vitesse d’exécution à la puissance de destruction, afin de porter des coups d’une brutalité démoralisante et de produire des effets de surprise toujours fertiles à la guerre en résultats inespérés.

On peut s’imaginer, dans ces conditions, avec le colonel Croft, des attaques de tanks, pourvus d’appa-

reils émetteurs de gaz, d’avions blindés, transportant des explosifs formidables, à des vitesses fantastiques, et rendant toute mobilisation impossible, en jetant partout le désordre et la terreur.

Pour faire échec à de telles attaques — si les peuples en folie acceptaient le renouvellement aggravé des horreurs de la guerre — Hubin juge nécessaire de leur opposer des moyens de défense adéquats. Il veut créer une force armée de premier choc, à mobilisation extra-rapide, dotée d’un matériel extra-puissant, et, pour mettre ce matériel en action, il propose de recruter, par voie d’engagements ou de rengagements volontaires, des « noyaux » de spécialités.

Nous avons déjà indiqué dans quelle mesure assez restreinte d’ailleurs nous nous rallions à cette proposition.

Une sélection intelligente peut fournir la plus grande partie de ces spécialités. Il ne saurait être question, d’autre part, d’avoir en permanence un matériel formidable, qui coûterait des sommes folles et serait bientôt périmé. La seule politique raisonnable consiste à produire ou à acquérir chaque année un certain nombre de machines « dernier cri » et à tout prévoir pour que la fabrication en temps de guerre puisse être à chaque moment mise en train. En attendant, le volontariat pourrait procurer le nombre relativement restreint de soldats spécialistes qui formeraient les noyaux de la concentration.

L J armature.

Cette question domine toutes les autres.

Personne ne conteste que, pour constituer une force défensive sérieuse, toute armée doit avoir, dès le temps de paix, un noyau, une armature (cadres permanents, services généraux, rengagés, etc.).

Mais il va sans dire que la constitution de cette arma ture peut varier avec la qualité des troupes rappelées

Elle doit nécessairement être très forte si les mes qui rentrent sous les armes n’ont subi, avant serne, aucune préparation et, depuis la caserne, au cun entraînement militaire sérieux ; s’ils ont — comme c’était trop souvent le cas pour les anciennes classes oublié presque tout ce qu’ils ont appris durant leur ser vice.

Elle peut, au contraire, être moins forte, si la lité militaire des rentrants est meilleure et si l’on peut admettre qu’ensuite des dispositions prises, le soldat rappelé reste entraîné et n’a rien, ou presque rien oublié de son instruction militaire.

Notre proposition tend à obtenir ce résultat, tout en réduisant au minimum le temps de caserne, par un ensemble de dispositions dont on trouvera le commentaire ci-près :

Nous avons inscrit en tête de notre proposition de loi le principe admis à l’unanimité par la Commission mixte que tous les citoyens doivent concourir à la défense du pays.

La durée des obligations militaires serait de vingtcinq années, dont six dans l’armée active, neuf dans la réserve de l’armée active, dix dans l’armée territoriale.

L’armée active et sa réserve constitueraient l’armée de défense proprement dite.

Nous n’avons pas voulu, dans une proposition qui a pour objet essentiel la réduction du temps de service, nous étendre sur le rôle qui serait attribué à l’armée territoriale.

Dans la pensée de l’auteur de ces développements, elle pourrait être divisée en deux bans et assimilée, mutatis mutandis, à la garde civique, dépouillée, bien entendu, de son caractère d’institution de classe.

Le premier ban pourrait, le cas échéant, être appelé à combler les vides de l’armée. Le second ban serait chargé de la garde des communes (police, circulation, voies de communication et service à l’arrière).

D’autre part, en temps de paix, l’armée territoriale composée d’hommes mûrs, présumés plus calmes et plus pondérés, et appartenant à toutes les classes de la population, pourrait, être chargée, de préférence aux

A. — Le service universel.

miliciens plus jeunes, des services d’ordre qui incombaient à la garde civique.

La préparation des miliciens, dans notre proposition, comprend trois phases :

1° L’éducation.physique de la jeunesse;

2° L’école des recrues ;

3° Les rappels ou exercices de répétition.

B. — L J éducation physique .

Nous avions hésité, tout d’abord, à admettre comme sanction l’appel anticipé des miliciens qui ne posséderaient pas le certificat de préparation: il n’est pas douteux, notamment, que si le nombre des non-préparés était important, ce système prolongerait de beaucoup le temps de l’instruction — période fatigante pour les cadres — surtout sous le régime de plusieurs appels par an.

Néanmoins, après réflexion et en comparant les rendements de l’anticipation de service et du maintien sous les drapeaux après le départ de la classe, nous avons fini par nous rallier au système de l’anticipation.

Elle constitue une sanction légitime de l’obligation, pour autant, bien entendu, que l’incapacité du milicien doive être attribuée à son inertie ou son mauvais vouloir; elle prépare le milicien à recevoir, dès l’appel de sa classe, la même instruction militaire que ses camarades; enfin, fixée à deux mois — ce qui, à raison de

huit heures par jour, donne 416 heures —, elle pourra remédier efficacement à l’absence de préparation pendant l’adolescence.

On peut, d’autre part, pallier aux inconvénients pour les cadres, en groupant les « anticipés » par unités plus fortes que la compagnie et le bataillon: soit le régiment, soit même la division, ce qui donnera le pour cent des anticipés.

Quant aux conditions de l’examen d’aptitude, l’intervention conjointe du ministre de la Défense nationale et du ministre des Sciences et des Arts nous paraît indispensable ; il ne peut appartenir aux seules autorités militaires de fixer des conditions telles que l’anticipation puisse devenir la règle, au lieu d’être l’exception.

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