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Cette assemblée avait été convoquée par les bolchéviks au lendemain de leur coup d’Etat du 25 octobre. La Pravda , leur organe central, l’avait annoncé en ces termes: « Camarades, en versant votre sang, vous avez assuré la convocation, dans le délai fixé, de VAssemblée panrusse, qui peut seule disposer du sort du pays. » On n’abandonna ce langage que le jour où il fut certain que les députés bolchéviks seraient en minorité, malgré l’expulsion de s cadets, malgré l’arrestation de plusieurs leaders socialistes révolutionnaires. La Constituante fut dispersée. Le lendemain, elle était déclarée dissoute « au nom des travailleurs », et le texte du décret motivait la dissolution en ces termes :

(1) L'Internationale communiste, n° 7-8, novembre-décembre 1919, p. 982.

(( Les classes travailleuses ont pu faire l’expérience que le vieux parlementarisme bourgeois s’est survécu à lui-même, qu’il est complètement incompatible avec le problème de la réalisation du socialisme, que ce ne sont pas des institutions nationales, mais seulement des institutions de classe (comme le sont les Soviets) qui peuvent briser la résistance des classes possédantes et jeter les bases de la société socialiste. »

Donc dans un pays où le prolétariat ne représente qu’une infime minorité de la population, on substituait à la volonté générale la volonté affirmée ou présumée de ce prolétariat, que dis-je, d’une fraction de ce prolétariat, car les bolchéviks n’avaient avec eux la majorité des ouvriers que dans quelques grandes villes.

Ce premier acte consommé, tout le reste devait s’ensuivre.

Il fallait, d’une part, ou tenter de neutraliser la masse énorme des paysans, en adoptant le programme des socialistes révolutionnaires pour qui ils avaient voté. Il fallait, d’autre part — nous reprenons les expressions même de Lénine et de Trotzky — écraser la résistance de la bourgeoisie, pousser à fond la guerre civile, briser la volonté de classe de l’ennemi, par la force et par la terreur.

On sait avec quelle énergie fanatique les hommes de la République des Soviets se sont engagés dans cette voie.

On sait aussi quels précédents ils invoquent pour

la justification de leurs méthodes. Je ne sache pas qu’ils se réclament de Cromwell. Mais ce n’est certes pas sans raison que dans cette ville de Moscou, où, par une étrange contradiction, on a élevé un monument à l’humanitaire Jaurès — ce social-patriote — se dresse la statue de Marat, le maniaque obstiné qui, pour assurer la victoire de la Révolution, réclamait exactement 260,000 têtes.

Je ne suis pas de ceux, en effet, qui contestent l’analogie des méthodes jacobines et des méthodes bolchévistes — toutes les dictatures de minorités se ressemblent — et ceux-là auraient tort de condamner le bloc de la Révolution russe, qui acceptent et glorifient le bloc de la Révolution française.

L’une et l’autre ont aboli la monarchie, achevé de détruire le régime féodal et réalisé ce résultat essentiel de faire passer les terres de la Couronne, du clergé et de la noblesse, aux mains d’une paysannerie définitivement affranchie de servage.

L’une et l’autre, aussi, ont connu des épisodes monstrueux, des accès de folie sanguinaire ; les découpures de journaux avec lesquels Taine a écrit son histoire de la Révolution ressemblent à s’y méprendre aux faits divers bolchévistes du Temps ou du Daily Mail, et, certes, les noyades de Nantes, les massacres de Lyon, les pratiques terroristes du Tribunal révolutionnaire ne le cèdent en rien aux pires violences des gardes rouges ou de la Commission extraordinaire.

Si les bourgeois qui glorifient Robespierre n’avaient pas d’autres arguments contre Lénine, leur position serait singulièrement faible. Les bolchéviks auraient beau jeu à leur répondre, s’ils étaient en mesure de prouver qu’ils ont réussi; s’ils pouvaient établir que leurs méthodes de coercition et de terrorisation ont eu pour résultat de fonder, dans le pays le plus économiquement arriéré de l’Europe, le premier Etat socialiste.

Mais c’est ici, précisément, que s’opposent, d’une manière absolue, les thèses fondamentales de la démocratie socialiste et du parti communiste.

Pour nous, comme pour Marx et Engels, il n’y a de Révolution socialiste possible que dans les pays arrivés à un haut degré de concentration capitaliste et industrielle, où le prolétariat forme la grande majorité de la population et où cette majorité prolétarienne, élevée à la pleine conscience de ses intérêts de classe par un long et opiniâtre effort d’éducation et d’organisation, conquiert, de gré ou de force, le pouvoir politique.

Pour les bolchéviks, par contre, ces conditions préalables ne sont pas nécessaires.

Même dans les pays où des paysans illettrés forment les neuf dixièmes de la population, où le processus de prolétarisation en est à ses débuts, où quelques grandes usines à l’américaine s’élèvent, comme des arbres isolés, dans la jungle immense des entreprises indus-

trielles, une minorité prolétarienne audacieuse peut, après s’être emparée üu pouvoir par un coup de main, renverser et anéantir la classe capitaliste ; cela fait, elle doit <( s’attacher les masses en satisfaisant révolutionnairement leurs besoins économiques essentiels, au prix de l’expropriation des propriétaires fonciers ou des bourgeois », se faire des alliés parmi les demi-prolétaires, ou les demi-petits bourgeois, et, avec leur concours, réaliser le communisme.

Il n’y a rien de tel, d’ailleurs, que l’expérience pour établir la valeur d’une thèse. Or, cette expérience, on prétend qu’elle est faite. Elle se poursuit, depuis 1917 , malgré les difficultés et les obstacles sans nombre. Elle a, dit-on, victorieusement démontré au monde que la Révolution russe — le plus grand fait des temps modernes — n'est pas la dernière des révolutions bourgeoises, mais la première des révolutions socialistes.

Nous arrivons ainsi au cœur même du débat qui se poursuit, d’un bout de l’Europe à l’autre, entre les démocrates-socialistes et les communistes.

Il faut bien le reconnaître, du reste, la poursuite de ce débat est rien moins que facile, faute d’une documentation satisfaisante.

Si l’on veut honnêtement chercher à se faire une opinion sur la République des Soviets, la première chose à faire c’est éliminer les neuf dixièmes des prétendus renseignements que nous apportent les tracts

de propagande bolchéviste ou les informations de la presse et des agences bourgeoises.

Néanmoins, à ne prendre que les faits essentiels, les bolchévistes eux-mêmes ne semblent pas se dissimuler que s’ils ont pu tenir depuis quatre ans, écraser toutes tentatives de réaction monarchique, et, peutêtre, creuser plus profondément le sillon de la révolution paysanne, ils n’ont pu réaliser, par le fer et par le feu, des buts spécifiquement communistes.

Ce qui a fait leur succès, c’est d’avoir fait naître chez les pauvres une grande espérance.

Au soldats, ils promettaient la paix; aux paysans, la socialisation des terres; aux ouvriers industriels, le communisme.

Or, qu’est-il advenu de cette triple promesse?

Nous ne parlerons pas de la paix.

Il faudrait être un grand pharisien pour rendre les seuls bolchévistes responsables de ce que la guerre persiste partout à l’état endémique.

Mais, d’autre part, doivent-ils s’étonner que leur violence ait appelé la violence, et peuvent-ils méconnaître qu’aujourd’hui dans toute l’Europe, il ne reste plus que deux pays avec des armées nombreuses.: la France et la Russie?

En septembre 1919 , me trouvant en Géorgie, je poussai, du côté de VlaSicaucase, jusqu’aux avantpostes bolchéviks. Quelques soldats en khaki avec, sur leur casque de cuir, l’insigne des Soviets, montaient la

garde. A nos questions sur ce qui se passait en Russie, ils répondaient:

— Nous ne sommes pas des communistes. Nous sommes des mobilisés.

Amère ironie des événements; ceux mêmes à qui Ton avait promis d’être démobilisés les premiers sont les derniers à ne pas l’être!

Qui donc, plus nettement que Trotzky, d’ailleurs, a reconnu la faillite de cette première promesse:

« Nous avons essayé — disait-il le 28 février 1919 — de réaliser notre programme, en recrutant une armée de volontaires, en faisant de la propagande et de l’agitation. Mais il s’est trouvé que c’était une bêtise.,, et nous nous sommes vus dans la nécessité de créer une armée régulière. Oui, nous reconnaissons que notre armée ne correspond pas à nos principes, mais il n'y avait, devant nous, aucune autre voie pour conserver le pouvoir. » (Les Izvestia du Comité exécutif central. Février 1919.)

Voilà pour la première promesse.

Passons à la seconde.

Après leur coup d’Etat du 25 octobre 1917 (7 novembre), le premier acte des bolchéviks fut leur « décret sur la terre » expropriant totalement et sans indemnité les propriétaires fonciers.

C’est de cette façon, dit Lénine ( 1 ), que le prolétariat russe a conquis la classe paysanne, et l’a con-

(1) L'Internationale communiste, novembre-décembre 1919, p. 992.

quise, littéralement en quelques heures — (c’est lui qui souligne) — après s’être emparé du pouvoir politique.

Et, dans une de ces brochures que la III e Internationale répand à foison dans les milieux socialistes de l’Europe occidentale, on ajoute ce qui suit:

(( Le Congrès des Soviets des ouvriers et des paysans du 25 octobre 1917 , dans une réunion solennelle, a voté à la presqu’unanimité le fameux décret du Conseil des Commissaires du peuple qui a établi la socialisation de la terre. C’est une des œuvres les plus grandioses de la révolution bolchéviste. »

Œuvre grandiose, assurément, car c’est le fait essentiel de la Révolution russe, comme la conquête du sol par les paysans fut le fait essentiel de la Révolution française.

Si les bolchévistes ont pu durer, ils le doivent sans doute au décret du 25 octobre qui leur valut — par crainte d’un retour offensif des anciens propriétaires — la neutralité plus ou moins bienveillante des masses paysannes

Mais, si les grands propriétaires ont été expropriés, si la terre est passée aux mains des paysans, que restet-il à l’heure actuelle du décret relatif à la socialisation de la terre?

Pour ainsi dire rien qu’un chiffon de papier!

Le passage des terres aux paysans s’est fait d’une manière chaotique, au hasard des jacqueries et des main-mises locales. Le morcellement des grands do-

maines a déterminé une régression de la technique agricole. L’expérience des « exploitations soviétistes >j a été désastreuse. On a renoncé aux « Comités de la pauvreté paysanne » ; on s’efforce de limiter les réquisitions, de leur substituer l’impôt du ravitaillement et de revenir à la liberté des échanges; bref, on ne songe même plus à contester que, dans le domaine agricole, la Révolution ne s’oriente pas vers le communisme, mais vers l’appropriation privée.

C’est dans un journal communiste, dans VHumanité, de Paris, que Lebas le constate en ces termes :

(( Les derniers restes du communisme primitif disparaîtront bientôt dans les villages russes et l’immense population campagnarde sera composée de petits et de moyens paysans pour qui la Révolution sera la grande bienfaitrice, parce qu’elle leur aura apporté la libération, avec la propriété individuelle de la terre. »

Les soldats n’ont pas eu la paix. Les paysans ne veulent pas de la socialisation. Les prolétaires, du moins, ont-ils vu, ou voient-ils se réaliser le communisme ?

Ceci, naturellement, est la question essentielle.

Si les bolchévistes étaient parvenus à se concilier les populations rurales, en leur livrant la terre et si, l’expropriation des capitalistes étant consommée, l’évolution vers le communisme était en bonne marche, ils auraient incontestablement le droit de dire : partie gagnée, l’avenir est à nous.

Mais ici encore, quelle différence, ou plus exactemen quelle contradiction entre les promesses et les résultats !

Ce que Ton avait promis: le contrôle ouvrier; non pas, bien entendu, le simple droit de regard, à la manière des menchéviks, mais le contrôle ouvrier, ainsi que l’entendait Lénine, c’est-à-dire la soviétisation des entreprises, l’appel des masses ouvrières à un travail de création collective et autonome, la remise aux travailleurs de la direction de toute la vie économique.

Et, de fait, pendant les quelques mois qui suivirent h prise du pouvoir, on nationalisa, on sovietisa, on mit aux mains des groupements ouvriers les grandes entreprises, les principales industries.

Mais le résultat fut <( catastrophique ».

Pour l’administration des chemins de fer, par exemple, qui était le nœud vital de l’organisation économique, qui comptait dans son personnel l’élite du prolétariat russe, Krassine, alors commissaire au ravitaillement, donna, dans le journal même du parti communiste, Pravda, le signal d’alarme:

« i. L’administration actuelle des chemins de fer, ainsi que les difficultés objectives créées par cinq années de guerre, ont amené les transports à un état de ruine totale qui s’approche de l’arrêt définitif de toutes les voies de communication.

» 2 . Cette débâcle doit être attribuée non seulement aux formes d’organisation et de méthodes d’adminis-

tration erronées, non seulement à la productivité amoindrie du personnel, mais encore aux modifications fréquentes des formes et des organes d’administration.

» 3 . La tâche qui nous incombe — le rétablissement des transports dans une mesure qui suffise au moins à assurer des rations de famine, et à l’industrie le combustible et les matières premières — cette tâche ne peut être résolue qu’à la condition d’un effort héroïque de toutes les forces des transports.

» 4 . Ce travail doit être accompli immédiatement, il n’y a pas une heure à perdre, car il y va de la ruine de toutes les conquêtes de la révolution.

)> 5 . L’administration collective, en réalité irresponsable, doit faire place au principe d’administration individuelle, entraînant une responsabilité plus grande: tous, de l’aiguilleur aux membres de l’organe collectif, doivent fidèlement et expressément suivre toutes mes instructions. Il faut abroger les réformes et rétablir partout où c J est possible Vétat de choses antérieur, rétablir et appuyer Vancien appareil technique aussi bien dans les centres que sur les voies. »

Dans la plupart des autres industries, même celles qui étaient indépendantes du blocus, la situation était pour le moins aussi désastreuse.

Le livre récent de Zagorskv — documenté en grande partie par des statistiques et des- rapports officiels — apporte sur ce point des précisions irrécusables.

Aussi, pour échapper à l’anarchie, les dirigeants du

parti communiste passèrent, sans hésitation, à l’extrême opposé : le travail obligatoire et la militarisation des ouvriers.

Il faut lire, dans le célèbre rapport de Trotzky sur l’organisation du travail, l’extraordinaire tentative de justification théorique d’un ensemble de mesures qui ne fut pas autre chose, en somme, qu’un effort désespéré pour échapper à la banqueroute économique:

<( Sans les formes de coercition gouvernementale qui constituent le fondement de la militarisation du travail — dit-il notamment — le remplacement de Véconomie capitaliste par Véconomie socialiste ne serait qu'un mot creux. Pourquoi parlons-nous de militarisation? Il va de soi que c’est uniquement par analogie, mais une analogie très significative. Aucune autre organisation sociale, excepté l’armée, ne s’est vu le droit de se subordonner aussi complètement les citoyens, de les dominer aussi totalement par sa volonté que ne le fait le gouvernement de la dictature prolétarienne. L’armée seule (précisément parce qu’elle a tranché à sa manière les questions de vie et de mort des nations, des Etats, des classes dirigeantes) a acquis le droit d’exiger de chacun une complète soumission aux tâches, aux buts, aux règlements et aux ordres. Et elle y est arrivée, surtout parce que les tâches d’organisation militaire coïncidaient le plus avec les nécessités de développement social. »

Grâce à ces mesures, au surplus, on est arrivé à organiser, dans quelques centres, surtout pour les be-

soins de la guerre, un régime de travail — fortement centralisé et <( taylorisé » — qui ne semble pas différer beaucoup de celui qui existait dans les usines de guerre, en France ou en Angleterre, en 1917 ou 1918.

Et, dans ce cas comme dans l’autre, la militarisation et l’obligation du travail paraissent avoir les mêmes quences au point de vue de la production.

En visitant, un jour, les ateliers militaires belges, au Havre, j’ai recueilli un mot typique, qui en dit plus long que vingt volumes sur ce que l’on peut attendre du travail forcé. Comme je demandais à un contremaître des forges s’il était satisfait de ses hommes, i! me répondit: « Oh oui! Ils travaillent comme s'ils n'étaient pas des soldats! »

Mais combien, à côté de ceux-là, travaillent «comme des soldats », c’est-à-dire le moins possible, et peut-on croire qu’il en soit autrement dans un pays comme la Russie, où la productivité ouvrière a toujours été faible, et où l’anémie causée par une sous-alimentation chronique vient aggraver encore l’influence déprimante de l’obligation de travail?

Aussi ne faut-il point s’étonner que les délégués socialistes italiens, à leur retour de Russie, soient arrivés, malgré leurs sympathies bolchévistes, à cette conclusion désolante: « La seule égalité qui ait été conquise, c’est l’égalité dans l’universelle misère. »

Les dirigeants bolchévistes, eux-mêmes, en arrivent à reconnaître que le recours à d’autres méthodes s’im-

pose, pour sauver ce qui peut être sauvé de la Révolution russe (i).

Ils rétablissent, peu à peu, la liberté des échanges, et, comme de simples menchéviks géorgiens, ils se résignent à faire appel aux capitaux étrangers.

Le correspondant de guerre français, Ludovic Naudeau, a relaté dans le Temps son interview avec Lénine, où celui-ci expose entre autres ses intentions à l’égard des capitalistes du dehors:

(( Nous proposons très sincèrement de reconnaître que nous devons payer les intérêts des emprunts extérieurs et, faute de numéraire, nous les payerons avec du blé, du pétrole et toutes sortes de matières premières, qui, certes, ne nous feront pas défaut, dès que nous pourrons travailler à peu près normalement...

» Nous sommes décidés, aussi, moyennant des arrangements qu’il faudrait préalablement discuter, à accorder des concessions forestières et minières à des

( 1 ) A ce point de vue, le livre de Lénine : La maladie infantile du communisme, est à lire tout entier. Lénine y apparaît comme le prince de l’opportunisme. Il morigène les communistes de gauche. Il ridiculise leur doctrinarisme. Il leur reproche de ne pas vouloir militer dans les syndicats ; de repousser toute action parlementaire. Rien de plus amusant, par exemple, que les leçons de tactique qu’il donne à la petite phalange des communistes anglais. Avec une astuce naïve, qui fait penser à la scène des Niebelungen, où Mime, en termes très doux, annonce à Siegfried qu’il va l’empoisonner, il propose à ses amis britanniques de faire un cartel électoral avec Henderson, de lui prêter un certain appui parlementaire, de l’aider à prendre le pouvoir, afin de pouvoir mieux l’étrangler ensuite.

citoyens des puissances de l’Entente, à la condition que les principes essentiels de la Russie soviétiste soient respectés. Bien plus, nous irons jusqu'à consentir, sans plaisir il est vrai, mais avec résignation , à des cessions de territoire de l'ancien empire de Russie à certaines puissances de l'Entente. Nous savons que des capitalistes anglais, japonais et américains désirent vivement de telles cessions. »

Après le bolchévisme anarchisant et le bolchévisme militarisant, nous en arrivons donc à la phase du « bolchévisme libéral ».

Mais, qui ne voit que ce bolchévisme libéral — contredisant un à un tous ses principes — n’a pas plus de chances de durée que l’Empire libéral des derniers jours de Napoléon III?

Dès à présent, en effet, la Russie des Soviets se trouve morcelée en des millions de propriétés paysannes ; elle va être colonisée par des capitalistes anglais ou américains, qui paieront de meilleurs salaires que la bureaucratie des Soviets; elle commence, d’ailleurs, à subir nettement l’influence de cette nouvelle bourgeoisie de spéculateurs et de concussionnaires, plus ou moins camouflés en communistes, qui ont été les vrais profiteurs de la guerre civile ; et, dans pareil milieu, lorsque les dictateurs de Moscou auront achevé de rétablir cette liberté commerciale qui est la négation même de leur système, ils pourront, peut-être, se maintenir au pouvoir avec ou wis Lénine ; comme les

Thermidoriens se sont maintenus après Robespiesre; mais la faillite de leur tentative de Révolution communiste sera complète, éclatante, irrécusable (i).

Au reste, la conscience de cette faillite pénètre, de plus en plus, la conscience des travailleurs.

Les armées rouges peuvent écraser les révoltes, ouvrières ou paysannes, refouler ou disperser les bandes armées qui cherchent, avant tout, comme à la fin de la guerre de Trente Ans, à se procurer de la nourriture ; ils peuvent s’entendre avec les Turcs, en-

(1 ) Le Peuple, de Bruxelles, 8 mai 1921 :

« Comme c’était à prévoir, les nouvelles concessions des communistes aux paysans et aux ouvriers entraînent des conséquences sur lesquelles les bolchévistes n’avaient pas compté.

» Le rétablissement du commerce privé dans des régions limitées, autorisé dernièrement par les Soviets, a provoqué une augmentation considérable des relations d’échange entre les baitants des villes et les paysans, les premiers offrant tout ce qui peut être échangé contre des vivres.

» Seulement, les limites des régions n’étant pas et ne pouvant pas être fixées, le commerce local devient général ; cela permet aux spéculateurs qui, eux, ont de l’argent et des marchandises à offrir aux paysans, d’acheter à ces derniers en gros pour revendre en détail aux consommateurs des villes.

)) Cela n’a pas tardé, après un court moment de baisse, à faire hausser les prix plus encore.

» L’appareil gouvernemental, qui n’a rien à offrir aux paysans, est incapable de se substituer aux spéculateurs. Quant à la coopération, elle aura besoin de beaucoup de temps pour se remettre sur pied.

» Ainsi, ayant voulu améliorer un peu la situation des habitants des villes, les bolchévistes ont restauré la liberté inorganisée du commerce, ce qui, dans un pays presque privé de produis, ne peut mener à rien de bon. »

vahir et dévaster la Géorgie, imposer le régime des Soviets aux malheureux Arméniens : la dictature communiste ne s’en porte pas mieux; la III 0 Internationale décline; elle apparaît, surtout, comme un facteur de division et d’affaiblissement des forces prolétariennes.

II y a, certes, une âme de bonté dans les choses mauvaises.

Les leaders du bolchévisme peuvent égréner, contre nous, le chapelet monotone de leurs injures; nous appeler des social-traîtres, déclarer, avec Radek, que, b jour de leur victoire, les Renaudel et les Jouhaux, les Henderson et les Adler, les Branting et les Vandervelde seront les premiers pendus.

Je ne crois pas que cela diminue en rien l’objectivité de notre jugement et la loyauté de notre effort pour faire au bolchévisme sa part dans l’œuvre, malgré tout grandiose et féconde, de la Révolution russe.

On dit qu’ils ont fait de la Russie un chaos; mais ce chaos existait avant eux — causé par la guerre — et, d’ailleurs, ainsi que le dit Nietzsche, il faut du chaos pour faire naître une étoile nouvelle.

Malgré ses erreurs, ses crimes et ses fautes, le bolchévisme a eu ceci de bon qu’il a détruit, ou achevé de détruire, jusque dans ses racines les plus profondes, l’ancien régime autocratique.

Ce que ses prédécesseurs eussent fait, sans doute, mais n’avaient pas encore fait — donner la terre aux paysans — il l’a fait. Et si l’on se place à un p'nnt de

vue plus général, il a enlevé aux bourgeoisies d’Europe cette sécurité qui était un des éléments de leur force ; il a, par son action et sa critique, exalté les espoirs du prolétariat ; il a mis en pleine lumière le mensonge de la démocratie bourgeoise, dominée par la finance et par la presse capitaliste; il a achevé — après Hindenburg et Ludendorff — de mettre fin à cet optimisme béat qui comptait uniquement, pour transformer le monde, sur le réformisme et sur la paix.

Mais, d’autre part, et sur un point essentiel, l’expérience bolchéviste a été décisive, dans un sens négatif.

Elle a montré, par ses échecs même, que l’on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf créer une société socialiste ou communiste dans un pays où tous les éléments de socialisation normale font encore défaut (i).

Herzen le prédisait déjà dans sa dernière lettre à Bakounine le Précurseur:

« Nous nous élançons en avant, à la suite du dieu inconnu de la destruction, et nous trébuchons sur des trésors brisés, roulant confusément avec la poussière e; les ruines de toutes sortes. Mais quand même la poudre ferait sauter le monde « bourgeois », après que la fumée se serait dissipée et qu’on aurait balayé les cendres, il reparaîtrait de nouveau, modifié peut-être, mais toujours- <( bourgeois ». Pourquoi? Parce qu’il n’est pas fini, parce que, ni le personnel constructeur,

(1) The Bolchevik Theory. London, 1920.

ni la nouvelle organisation n’en sont suffisamment préparés. »

C’est à la formation de ce personnel constructeur, au développement de la nouvelle organisation, que le socialisme doit consacrer toute sa force.

A qui réclame, suivant le mot de Postgate, ancien scholar d’Oxford — the socialisme now (le socialisme maintenant, le socialisme tout de suite) (1) — il doit avoir le courage de répondre: non, pas maintenant, pas tout de suite, mais après la préparation nécessaire pour qu’il y ait accouchement de la société nouvelle, et non pas avortement.

Ceux qui, par des coups de force, veulent que le

(1) Appel de Marie Spiridonowa : Aux Ouvriers de VOccident, publié dans les Temps nouveuax :

« Comme conséquence des guerres impérialistes et civiles, et de la politique doctrinaire, absurde et criminelle du gouvernement communiste, on voit le pays réduit à une situation désespérée :

» 1. Une désagrégation et une dispersion territoriale complètes ;

» 2. Une désorganisation complète de l’industrie, le manque de machines et de combustible, la diminution de la productivité du travail remplacée par la militarisation, une bureaucratisation mortelle de toute la vie économique, et un déclassement du prolétariat amenant sa disparition presque complète de l’arène historique;

» 3. Dans l’économie rurale, une distribution inégale des terres, suite du renoncement à réaliser la socialisation du sol, réforme agraire fondamentale ; décadence des exploitations agricoles ; suppression artificielle de cette base même de la vie économique paysanne qu’est la commune rurale, suppression qui compromet son relèvement futur ; les amé-

socialisme ou le communisme naissent avant terme, ne peuvent être que des avorteurs.

Ceux-là seuls — dussent-ils quelque jour être contraints à recourir à la force — seront les accoucheurs du monde nouveau, qui auront eu la patience d’attendre que la Révolution soit mûre ; que, par le fait même de l’évolution, le prolétariat ne soit plus la minorité, mais h majorité des populations laborieuses.

Cette patience, naturellement, n’est pas faite de passivité et d’inaction. Elle réclame un effort immense d’organisation et d’éducation, en vue de préparer, par l’alliance des techniciens et des ouvriers, la mainmise du travail sur les principaux moyens de production et d’échange.

liorations empêchées par la disparition du bétail et des instruments, d’une part, et par celle de la minorité consciente et active de la population agricole, de l’autre ;

4. En ce qui concerne le ravitaillement, les transports et l’échange, le procédé qui consiste à obtenir des paysans, à l’aide des baïonnettes, les denrées nécessaires, crée entre la campagne et la ville des rapports radicalement hostiles ; il fait de la seconde un parasite, un exploiteur de la première. En même temps, c’est la désorganisation des chemins de fer, le manque de relations entre les diverses régions économiques, la disparition des échanges, des marchandises et des produits, le règne de la spéculation clandestine aux prix démesurément enflés sur tous les objets de consommation ;

)> 5. Au point de vue militaire, c’est une tension extrême de toutes les forces du pays au service du militarisme ; c’est le parti dirigeant revêtant un caractère patriotique au milieu de l’indifférence totale des travailleurs, qui sont poussés au front par la force des balles, des baïonnettes et d’« expéditions de châtiment », rasant des villages entiers.

D’autres peuvent se figurer que de telles conditions préalables sont superflues; que la violence systématique suffit ; que le consentement réel des masses n’est pas indispensable pour les arracher à la servitude.

Plus que jamais, après l’expérience de la Révolution russe, j’ai la conviction qu’ils se trompent, et je répète, avec Jaurès:

<( Celui qui compterait sur la faveur des événements ou les hasards de la force et renoncerait à amener à nos idées l’immense majorité des citoyens, renoncerait par cela même à transformer l’ordre social. »

La Conférence générale des Partis socialistes

Discours prononcé à la Conférence des Trois Exécutifs, à Berlin, le 3 avril 1922.

Camarades,

Il n’entre pas dans mes intentions de répondre, point par point, à la déclaration qui a été faite ce matin au nom du Comité Exécutif de la III e Internationale. Je prends la parole, en effet, au nom du Comité Exécutif de la II e Internationale, et non pas en mon nom personnel. Je résiste, par conséquent, à la tentation de discuter et de polémiquer. Je n’ai pas besoin d’ajouter, au surplus, que j’aurais les réserves les plus expresses et les plus formelles à faire sur les thèses qui ont été présentées et même sur les solutions pratiques qui ont été suggérées.

On suggère, par exemple, de nous réunir en Conférence pour examiner les moyens de décharger le

prolétariat de certains pays des réparations qui leur sont imposées par le Traité de Versailles. Je ne conteste pas que de pareilles suggestions soient de nature à réjouir le prolétariat allemand, et même à causer quelque satisfaction à M. Stinnes, mais je suis moins certain que de pareilles suggestions soient accueillies avec la même faveur par le prolétariat des pays qui ont souffert les plus graves dommages.

Mais, je le répète, je n’ai pas l’intention de discuter et de polémiquer. Je parle maintenant au nom de la II e Internationale.

Nous ne répondrons pas à une déclaration par une déclaration. Le motif en est d’abord que nous nous sommes expliqués vis-à-vis de nos camarades de l’Union de Vienne dans la déclaration que nous avons faite à Francfort. Le second motif, et le plus impo tant, c’est que nous ne voulons pas nous lier par une déclaration qui serait affirmative ou négative au sujet de la conférence générale. C’est l’échange de vues auquel nous allons' procéder qui nous démontrera si cette conférence est actuellement possible ou impossible. Mais il est un point sur lequel nous sommes d’accord avec nos amis de Vienne et, aussi, avec les délégués de la III e Internationale, c’est qu’il serait souhaitable que le prolétariat socialiste puisse s’organiser contre la réaction capitaliste.

Les motifs, ils nous ont été indiqués aussi bien par la déclaration de Vienne que par celle de la III e Internationale.

L’Europe vit en ce moment sous le signe de la réaction ; réaction patronale qui prépare une offensive à la fois contre les salaires et contre la courte durée du travail ; réaction monarchique qui est arrivée à ses fins ou à peu près en Hongrie et qui menace partout les conquêtes politiques qui ont été faites au lendemain de la guerre et, enfin, la plus grave et la plus redoutable peut-être, la réaction militariste qui, après la catastrophe qui s’est abattue sur le monde, nous prépare des catastrophes nouvelles.

Je dois ajouter, Citoyens, qu’à mon sens il est un autre danger auquel nous devons réfléchir. Le capitalisme, divisé contre lui-même, menace de nous entraîner dans les abîmes de la guerre, mais ce ne serait pas une moindre menace pour les socialistes qu’une sorte de réconciliation relative entre les divers capitalismes. Nous avons à craindre à la fois que les capitalistes soient pris de la folie qui les conduirait à l’abîme ou bien qu’ils deviennent raisonnables, qu’ils tâchent de se concerter, de s’organiser en un vaste co. sortium pour l’exploitation du monde et, tout d’abord, pour l’exploitation de la Russie. Et ce ne sont pas là de vaines menaces que nous pourrions prendre à la légère. Ce sont des tentatives qui se manifestent actuellement dans tous les pays et qui visent à organiser l’hégémonie capitaliste sur le monde, sous la direction et sous l’égide du capitalisme qui est à la fois le plus puissant, le plus brutal, le plus cynique, le capitalisme américain.

Devant de pareils dangers, il est inévitable que tous, tant que nous sommes, puisque nous sommes socialistes, nous songions à nous organiser, à avoir un front défensif unique, à réaliser entre nous une certaine unité d’action.

Certes, il ne peut pas être question, en ce moment, de refaire l’unité socialiste internationale qui existait, ou qui semblait exister, avant la guerre. Ce à quoi nos camarades de Vienne nous convient constitue en réalité un objectif plus modeste. Il s’agit de nous réunir en une conférence générale à laquelle participeraient non seulement tous les partis prolétariens, mais encore — et j’ai marqué ce point, qui ne manque pas d’intérêt, dans la déclaration qui nous a été faite ce matin — toutes les organisations syndicales, y compris cette Internationale syndicale, que l’on appelait hier encore l’Internationale jaune. Il s’agit donc de réunir toutes les forces politiques et révolutionnaires du prolétariat pour discuter un ordre du jour fixé d’avance et pour tâcher de se mettre d’accord sur des objectifs d’action unique.

En réponse à ces propositions, je tiens à dire tout d’abord que nous ne faisons aucune objection de principe. Ce ne serait même pas là une chose nouvelle depuis la guerre. A plusieurs reprises, tous tant que nous sommes, nous avons mené des actions communes, et même sans qu’il y ait un accord préalable.

Peut-être ai-je le droit de rappeler, par exemple,

qu’il y a deux ans, lorsque le Gouvernement polonais a rompu brusquement ses négociations avec les Soviets, et lorsque les armées polonaises ont marché sur Kiew, il y a eu en faveur de la paix un effort de tout le prolétariat d’Europe, et que le Parti Ouvrier Belge, que l’on signalait alors, fort injustement d’ailleurs, comme le plus à droite de tous les partis socialistes, a arrêté les munitions qui avaient été fabriquées dans les usines d’autres pays. De même, lorsque, dans le bassin de la Volga, nous avons appris que des millions de Russes mouraient de faim, nous n’avons pas demandé quelles étaient les causes de la famine, nous n’avons pas demandé à quelle tendance, à quel comité exécutif des Internationales se ralliaient ces malheureux. Nous avons immédiatement agi: l’Internationale syndicale d’Amsterdam a conclu une convention, en forme, avec le Gouvernement des Soviets pour assurer le ravitaillement de la population affamée.

De même encore dernièrement, lorsqu’il s’est agi du grave problème des réparations, que l’on ne résoudra pas en quelques phrases théoriques, nous avons vu les socialistes des cinq principaux pays intéressés se rencontrer avec certains groupements communistes et se mettre d’accord sur des formules d’action commune.

Il n’y a donc aucun motif de principe pour que nous nous refusions à participer à une conférence générale. Mais nous sommes unanimes à penser que si l’on veut que cette conférence puisse être utile, puisse donner

des résultats, puisse accroître la puissance d’action de la classe ouvrière, il est indispensable qu’il y ait entre nous un minimum d’accord sur l’action commune et de confiance réciproque. Si nous allons à une conférence générale avec l’intention d’y étaler nos divisions, bien loin de renforcer l’action prolétarienne, nous l’affaiblirons. Si nous allons au contraire à une contre-offensive militariste, nous ne pouvons en attendre que de bons résultats.

A notre avis, ce que nous avons à discuter aujourd’hui, c’est la question de savoir si la conférence que l’on propose peut être utile.

Je réponds qu’elle ne le serait pas et que nous nous refuserions à y participer si elle devait être seulement un champ clos où nous viderions nos querelles, ou un champ üè manœuvres dirigées contre l’une ou l’autre fraction du socialisme international.

Or, à ce point de vue, je tiens à dire pour quels motifs nous sommes pleins de méfiance et pleins d’appréhensions. Certains documents ont été publiés ces derniers temps qui justifient ces appréhensions. Je ne veux pas parler d’une lettre que vous connaissez tous et qui a été écrite par Radek : c’est un document confidentiel et je n’aime pas user de documents confidentiels. C’est d’ailleurs tout à fait inutile, car en décembre dernier, le Comité Exécutif de la III e Internationale, dans un document longuement médité, soigneusement élaboré et destiné à la publicité, a indiqué quelles étaient ses intentions véritables.

Dans ce document, qui est un mélange singulier d’ingénuité et de machiavélisme, il y a des passages qui me font irrésistiblement songer à cette scène de la tétralogie des Niebelungen où Mime annonce à Siegfried son intention de l’empoisonner, tout en l’accablant de paroles aimables et flatteuses. On y fait appel à l’union de tous, on nous propose de réaliser le front unique, mais on ne dissimule pas l’arrière-pensée, après nous avoir embrassé, de nous étouffer ou de nous empoisonner. (Sourires.)

Lorsqu’on nous met tous dans le même sac, en attendant qu’un jour on nous mette dans le même panier, lorsqu’on déclare, par exemple, que des hommes comme Jouhaux, comme Merrheim, et on ajoute très volontiers, Henderson, Vandervelde, ou Longuet, servent les intérêts de la bourgeoisie, il est au moins étrange que l’on propose à ces mêmes hommes de concourir à la défense des intérêts prolétariens.

Je sais bien que ces choses, il faut toujours les prendre dans le sens pickwickien (sourires); que dans les milieux communistes, dire à quelqu’un qu’il est un traître, signifie simplement que l’on est en désaccord de principe avec lui; et, quant à moi, je songe d’autant moins à m’émouvoir de ces outrages que je veux largement tenir compte de l’état d’esprit dans lequel se trouvent les camarades qui ont été mêlés à des événements infiniment plus tragiques que les événements difficiles auxquels nous avons été mêlés nous-

mêmes depuis la guerre. Aussi je vous jure que, dans la décision que nous aurons à prendre, l’élément personnel ne comptera pour rien.

Nous avons, du reste, le sentiment très net que si nous avons pu commettre des erreurs — nul n’est infaillible —, toujours, dans toutes les circonstances où nous nous sommes trouvés, nous avons eu conscience d’agir avec notre prolétariat, pour notre prolétariat, et avec le souci exclusif de la cause socialiste. Je laisse donc de côté tout cela.

Si j’ai rappelé ces faits, c’est parce que cela nous contraint de vous poser une question ; vous nous avez dit ce matin, en des termes, cette fois, pleins de mesure et pleins de modération, non seulement que vous étiez disposés à vous réunir en conférence avec nous, mais que vous étiez désireux de vous réunir en conférence avec nous. Nous sommes des social-traîtres, des social-patriotes, nous sommes des jaunes, nous sommes des suppôts de la bourgeoisie, Zinowief a même dit que j’avais commis des crimes, et néanmoins, malgré ces crimes et malgré que nous sommes des social-traîtres, vous êtes d’avis qu’il est utile que nous réunissions une conférence.

Mais vous nous exposez, avec cette ingénuité que je signalais tout à l’heure, que si vous voulez réaliser l’unité prolétarienne, c’est dans un but de tactique, de savante manœuvre, qu’il s’agit de continuer l’œuvre que vous avez déjà commencée. Dans ces conditions,

force nous est de vous répondre : avant que nous allions à une conférence générale, il faut que nous ayons certaines garanties, garantie de bonne foi réciproque ; garantie contre le noyautage ; contre des divisions nouvelles, contre des tentatives de dislocation de l’union socialiste.

Voilà une première question que nous vous posons. Allez-vous ou voulez-vous aller à une conférence générale pour continuer les tentatives de noyautage, ou bien êtes-vous disposés à ce que nous nous réunissions pour nous mettre d’accord sur des objebctifs nettement déterminés?

Je passe maintenant à deux autres questions, qui n’ont pas moins d’importance et qui sont intimement liées. Je vous disais tout à l’heure que j’étais d’accord avec nos amis de Vienne pour une conférence dans laquelle on tâcherait d’organiser une action commune défensive contre le capitalisme. Mais pourrez-vous croire que même en limitant notre ordre du jour comme le propose l’Union, de Vienne, il sera possible d’éviter qu’irrésistiblement certaines questions viennent à se poser au Congrès, quand on discutera sur les moyens d’organiser l’action défensive du prolétariat? Ne sentez-vous pas que, dès la première séance, si la conférence a lieu sans explication et garanties préalables, on verra se lever les représentants socialistes de tous les pays frontières de la Russie, de l’Ukraine, de l’Arménie, où un peuple décimé, martyrisé depuis vingt ans,

se trouve pris aujourd’hui entre l’étau des armées kémalistes et des armées rouges : de Géorgie aussi, où les camarades qui forment une section de l’Internationale, de notre Internationale, se plaignent de ce qu’ils appellent, avec raison selon moi, l’impérialisme bolchéviste. Première discussion, le jour où la conférence se réunirait.

Mais il y a une question plus grave, plus actuelle encore, si c’est possible, que la situation des petits pays du Caucase, une question qui tient à cœur à tous les socialistes d’Europe, quelles que soient leurs tendances et leurs opinions. C’est la question des prisonniers politiques. Supposez que demain vous convoquiez, que nous convoquions une conférence générale des partis socialistes, croyez-vous qu’il soit possible que cette question ne se pose pas avant toutes les autres? Et croyez-vous que cette conférence puisse se réunir sans que nous exigions la présence de ceux qui sont aujourd’hui en prison, qui sont sous la menace d’une condamnation capitale et qui, après avoir été au bagne sous le tsar, sont actuellement au bagne sous le régime de la III e Internationale?

Comment voulez-vous que si ces questions n’ont pas été résolues au préalable, elles ne surgissent pas dès le premier jour, dès la première heure de la conférence générale? Et alors, que se passera-t-il? Si vous êtes décidés à persévérer dans la voie où vous êtes engagés, vous le sentez bien, c’est la guerre, c’est la lutte t

jusqu’au bout, c’est la lutte pour la défense des droits élémentaires de la personnalité humaine. Dans ces conditions, la conférence générale, qui devrait nous grandir et nous fortifier au regard du capitalisme, au regard de la bourgeoisie, tournera, au contraire, à la violence, à la confusion, au spectacle lamentable de nos divisions accrues, d’un prolétariat affaibli par ses divisions.

Voilà pourquoi, Citoyens, il nous paraît indispensable de vider avant toute décision sur la conférence générale trois questions préalables.

La première est celle-ci : viendriez-vous à une conférence pour tâcher, tous ensemble, de fortifier notre action commune, ou bien y viendriez-vous pour nous affaiblir et nous diviser?

En second lieu, si la conférence doit se réunir, les peuples qui sont aujourd’hui privés du droit de disposer d’eux-mêmes, les Ukraniens, les Arméniens, les Géorgiens, seront-ils placés dans des conditions telles qu’ils puissent librement élire leurs délégués à la conférence générale? J’insiste spécialement pour la Géorgie, et je parle d’elle avant tout, parce que, là, j’ai vu ; je suis témoin, nous avons été témoins ; nous avons vu, pendant quelques semaines inoubliables, un peuple qui était unanime, ou presque unanime à se grouper sous les plis du drapeau rouge, sous le régime du suffrage librement établi, un peuple qui avait élu une immense majorité socialiste, qui veut vivre, qui a le

droit de vivre, et que nous sommes résolus à aider à vivre. Je répète la question, si une conférence générale a lieu, le parti géorgien et les autres partis dont j’ai parlé seront-ils mis à même d’élire librement leurs délégués?

Reste la troisième question qui nous tient particulièrement au coeur, la question des prisonniers. Ici encore, nous avons le droit et nous avons le devoir de vous demander — ah ! je ne prétends pas juger dès à présent cette cause; vous les accusez, vous avez l’obligation de faire la preuve, mais nous, nous avons l’obligation de réserver notre jugement jusqu’après vous avoir entendus —, nous avons le droit et le devoir de vous demander, dis-je, que le procès qui sera, en somme, le procès des socialistes révolutionnaires, se fasse dans des conditions qui donnent tous ses apaisements à l’Internationale socialiste et qui, surtout, garantisse les droits élémentaires de la défense. Ah ! il y aurait, de votre part, un beau geste à accomplir ! Et ne dites pas que vous n’êtes pas le gouvernement russe: tout le monde sait, et vous avez été les premiers à le dire, que le gouvernement russe actuel s’identifie avec la III e Internationale. Il y aurait de votre part un beau geste à accomplir ; ce serait de dire : nous apporterons nos preuves, non pas à un tribunal extraordinaire fonctionnant sans contrôle, mais devant la conférence, devant l’Internationale; et alors, de deux choses l’une: ou bien vous auriez eu tort d’accuser et on vous le di-

rait, ou bien votre accusation serait juste et alors ceux qui seraient convaincus d’intentions criminelles seraient disqualifiés aux yeux du prolétariat.

En résumé donc, garanties contre les tentatives de noyautage; garanties de libre délégation des peuples dont vous occupez le territoire, et, enfin, garantie du droit de défense des prisonniers. Telles sont nos conditions; car vous ne supposez pas que nous accepterons d’assister avec vous à une conférence, si nous savions que là-bas, à Moscou, à la prison de Boutyrki, des hommes qui ont souffert pour notre cause restent prisonniers pendant que. nous discutons librement entre nous. A une conférence générale, il faut que nous soyons tous chez nous, il ne faut pas que dans les discussions vous ayez pour alliés les gendarmes et les bourreaux.

Voilà, Citoyens, ce que j’ai à dire, au nom, je le répète, de l’Exécutif de la II e Internationale. J’ai essayé de vous parler sans employer d’expressions acrimonieuses — et je me rends à moi-même le témoignage que si nous avons été souvent outragés, nous n’avons jamais répondu à l’injure; et je vous demande, en finissant, de réfléchir à l’enjeu de cette discussion. Depuis 1914, pour la première fois, nous nous trouvons réunis et ce n’est pas un spectacle sans grandeur que de voir aujourd’hui, dans cette même assemblée, soit comme journalistes, soit comme délégués, des hommes tel que Tchernow, tel que Dan, ou Martow, à

côté de Radek ou de Boukharine; nous nous trouvons réunis, et cette assemblée, Citoyens, se tient dans ce même Reichstag allemand d’où la guerre est partie, et où, sur les ruines de l’autocratie, siègent aujourd’hui des hommes libres. Mais cette liberté, qui fut si dure à conquérir, reste précaire et chancelante; elle est menacée à la fois par la réaction patronale, par la réaction monarchiste, par la réaction militariste; puissions-nous, malgré tout ce qui nous sépare, nous accorder pour la défendre, pour l’élargir et, par l’action internationale du prolétariat, préparer l’avènement du socialisme.

Les prophéties de Karl Marx

Discours prononcé aux Conférences de «La Vie Socialiste», le mercredi 15 mars 1922, à Paris.

Au lendemain de la guerre, rééditant ses articles de VAction nationale sur le Socialisme impérialiste dans VAllemagne contemporaine (1), Charles Andler écrivait: « Le système de Marx est imposant, mais il est périmé. x>

Avec tout le respect dû au plus érudit des commentateurs du Manifeste communiste, il m’est décidément impossible d’adopter cette opinion.

Elle n’est pas neuve, au surplus. Depuis quelque trente ans, il n’est pas un professeur de Vienne ou de Chicago qui n’ait tourné le feu de son artillerie contre le marxisme. Des socialistes ou des socialisants, comme Menger ou Masaryk, se sont joints à eux. Mais, en définitive, si quelques pans de mur sont tombés, le gros œuvre de l’édifice est resté debout, comme la cathédrale de Reims après trois années de bombardement.

(1) Paris, Edition Bossard 1918.

Ce n’est pas, bien entendu, que nous prenions le Capital pour une bible ou le Manifeste communiste pour un catéchisme.

Marx lui-même aimait à dire qu’il n’était pas marxiste. Son autocritique était aussi sévère que sa critique des autres. Le troisième volume du Capital corrige sur bien des points le premier; et jamais, quand les faits venaient à lui donner tort, il n’hésita à se réfuter ou à se contredire.

En 1850 — pour ne citer qu’un exemple — il écrivait dans la Neue Rheinische Zeitung que « la seule solution du problème des dix heures, comme de tous les problèmes qui naissent de l’antagonisme du capital et du travail, c’est la révolution prolétarienne ».

Voilà bien du marxisme orthodoxe, s’il en fut jamais!

Mais douze ans se passent. La révolution s’éloigne. La journée légale de travail s’établit. La classe ouvrière s’organise contre la tendance du capital à l’exploiter de plus en plus; et, en 1863, dans Y Adresse inaugurale de Y Internationale, Marx célèbre les bienfaits des lois de fabrique anglaise en ajoutant :((... et c’est pourquoi la loi des dix heures fut non seulement un grand résultat pratique, mais la victoire d’un principe. »

Qu’est-ce donc cela, sinon du révisionnisme? Un révisionnisme avant la lettre et un révisionnisme radical, car il ne tend rien moins qu’à substituer à l’ac-

tion révolutionnaire immédiate, une action réformiste en vue de préparer la révolution.

Ce n’est point là, d’ailleurs, un fait isolé.

La conception matérialiste de l’histoire, retouchée par Engels en 1895, se présente sous des formes bien moins rigides que dans la préface de la Critique de Véconomie politique, en 1859.

Et, de même, ce que Bernstein a appelé le blanquisme du Manifeste diffère profondément des conclusions de l’admirable lettre sur la Commune de Paris, de la Guerre civile en France, où il est nettement dit que, pour réaliser leur émancipation, les travailleurs auront « à traverser de longues luttes et toute une série de progrès historiques qui transformeront les circonstances et les hommes ».

Marx a donc usé largement du droit de changer d’avis; et rien ne serait plus contraire à sa propre pensée que de vouloir être plus marxiste que lui-même.

Seulement, ce n’est pas un motif pour verser dans un autre excès et pour imiter cet économiste à qui, précisément, on parlait de Marx et qui répondait gravement: « Marx? Il s’est réfuté. »

Au risque d’être taxé par Andler de paresse d’esprit ou de vasselage intellectuel, je me permets de penser, au contraire, que, dans ce qu’il a d’essentiel, le système de Marx n’est ni néfaste, ni périmé.

Bien plus, quand on relit — comme je l’ai fait récemment — les polémiques révisionnistes d’avant-

guerre, il est bien difficile d’échapper à cette conclusion qu’à l’heure actuelle c’est moins une révision du marxisme qu’une révision du révisionnisme qui s’impose. Nombre d’idées marxistes qui semblaient contredites par les faits ont repris force et vigueur, des leçons de la guerre, et, surtout, de l’aprèsc’est la nécessité d’un retour à Marx.

Je voudrais le montrer en quelques traits.

Les éléments essentiels du marxisme

A cette fin, demandons-nous ce qu’il y a d’essentiel dans le corps des doctrines auquel Marx et son frère siamois intellectuel, Frédéric Engels, ont attaché leur nom.

Tout d’abord, une méthode: le matérialisme historique, ou, si l’on préfère — et je le préfère — l’interprétation économique de l’histoire.

Jaurès en a fait des applicatoins fécondes dans les chapitres de son Histoire socialiste de la Révolution française, et, aujourd’hui, l’emploi de la méthode hisde Marx est devenu pour ainsi dire d’usage

courant.

Je songe, par exemple, à cette admirable et prophédépêche du Livre jaune français (30 juillet 1913), où M. Paul Cambon expose, avec une saisissante lucidité, les facteurs d’ordre économique qui, dès cette époque, poussaient l’Allemagne à la guerre; contre elle, le prolétariat; pour elle, les hobereaux, menacés

par l’impôt successoral, l’aristocratie militaire, tenant la ,guerre pour une industrie, les universitaires et les sociologues, pleins de colonisation et d’impérialisme, la grande bourgeoisie, en quête d’un dérivatif contre le socialisme, et, aussi, les fabricants de canons et de plaques d’acier, les grands marchands demandant de plus grands marchés, les banquiers spéculant sur l’âge d’or et la prochaine indemnité de guerre.

Un second élément fondamental dans l’œuvre de Marx, c’est son analyse du capitalisme, et sa théorie de la plus-value.

On peut admettre avec Andler que cette analyse est défectueuse dans plus d’un de ses traits. On peut discuter le point de savoir si le travail est la source et peut être la mesure de la valeur. Mais le fait n’en reste pas moins que le travail social produit une plus-value ; qu’il y a, en nombre croissant, dans la société bourgeoise, des gens qui ne travaillent pas, qui n’ont jamais travaillé, qui se sont donné, simplement, la peine de naître, ou, plutôt, .ont donné à leur mère la peine de les faire naître. Or, ces gens vivent. Ils vivent du travail d’autrui. Ils ne peuvent vivre que du travail d’autrui. Ils s’approprient, grâce à la propriété capitaliste, la plus-value produite par autrui. C’est la justification du socialisme, et c’est la gloire de Marx d’avoir montré, avec une puissance de dialectique incomparable, qu’en régime capitaliste le parasitisme des uns et l’exploitation, la spoliation des autres, sont la con-

séquence nécessaire, inéluctable de la prolétarisation des masses, de la séparation des producteurs et de leurs moyens de production.

Mais il n’y a pas, dans Marx, qu’une analyse du capitalisme ou des applications d’une méthode historique, qui ont « dévoilé des faits capitaux de l’histoire sociale anglaise » (1).

Il y a aussi des inductions ou, si l’on aime mieux, des prévisions, des anticipations, des prophéties sur l’évolution du capitalisme européen et sur l’aboutissement de cette évolution.

Andler estime ou, du moins, estimait, en 1918, que ces inductions manquaient de force probante.

Voyons ce qu’il en est.

Ramenées à quelques formules caractéristiques, les plus importantes des prophéties de Marx peuvent serésumer comme suit :

1° la concentration capitaliste, résultat de la révolution industrielle, et l’expropriation des petites entreprises dans l’agriculture, le commerce et l’industrie;

2° l’élimination, par le fait, des classes moyennes, et la formation d’un prolétariat toujours plus nombreux et plus exploité ;

3° l’accentuation et l’amplification de la lutte des classes sur le terrain syndical et sur le terrain politique ;

4° l’écroulement final du régime capitaliste, à la

(1) Andler, 1. cit. p. 38.

suite de crises toujours plus violentes, aboutissant à la conquête du pouvoir politique par les travailleurs et à la dictature^ collective du prolétariat.

C’est surtout contre ces prévisions que s’élevait Bernstein, en 1898, dans cette polémique avec Kautsky qui mit deux vieilles amitiés à une si dure épreuve. Beaucoup inclinèrent à lui donner raison, au moins en partie. Mais la guerre est venue. Puis, l’aprèsguerre. Et, dans une Europe, dans un monde où la ruée des intérêts ne connaît plus de frein, où les dévastations morales sont pires encore que les ravages matériels, il est impossible au socialisme de ne pas faire un nouvel examen de conscience, de ne pas se demander si, la part faite aux rectifications nécessaires, ce n’est pas, en définitive, Marx qui a vu le plus juste, puisqu’il a dû voir de plus loin?

L’écroulement du régime capitaliste

Et, d’abord, pour commencer par la fin, sa prophétie sur l’écroulement final du régime capitaliste.

Au temps où M. Alexandre Millerand parlait à Saint- Mandé, avec, comme répondant, Jules Guesde et Jean Jaurès, on pouvait honnêtement croire qu’il était « né-\ cessaire et suffisant », pour le parti socialiste, de poursuivre, par le suffrage universel, la conquête des pouvoirs publics.

Mais aujourd’hui!

On peut repousser les méthodes du bolchévisme. On

peut, et ce sera encore un retour à Marx, avoir la ferme conviction qu’il n’y a pas de socialisme, pas de révolution prolétarienne possibles sans concentration capitaliste préalable, sans prolétarisation de la grande masse des producteurs.

Mais, dans l’hypothèse même où, par la seule vertu du suffrage universel, la classe ouvrière arriverait au pouvoir, se trouverait-il, dans les conjonctures actuelles, quelqu’un pour n’avoir pas les doutes les plus graves sur l’efficacité de l’action parlementaire et la possibilité d’une transition pacifique entre le capitalisme et le socialisme?

Il a suffi du putsch de Kapp pour que le Parlement allemand ait été obligé de quitter Berlin, chassé par la troupe, et c’est la grève du prolétariat qui a sauvé la République.

A l’heure qu’il est, la politique sincèrement démocratique des socialistes d’Allemagne, en matière d’impôts, par exemple, se heurte à la résistance insolente du parti des industriels et des financiers, qui paralyse le gouvernement et nargue la représentation nationale.

Enfin, que l’on songe à l’aggravation terrifiante des dettes d’Etat depuis la guerre: 34 milliards en Belgique; 300 milliards en France; 1,500 milliards, au lieu de 200 en 1914, si l’on prend la dette totale de tous les pays !

Ce n’est plus seulement au capital privé, c’est au capitalisme d’Etat, débiteur lui-même de tout un peu-

pie de rentiers, que le monde du travail paie des redevances. Et ces redevances, dans certains pays, ne sont pas loin d’absorber le rendement total des impôts!

Se figure-t-on qu’indéfiniment ceux qui travaillent accepteront de payer pour ceux qui ne travaillent pas? Tôt ou tard, et d’abord dans les pays les plus obérés, les gouvernants se trouveront devant ce dilemme: aller à la banqueroute ou rembourser leurs dettes par un prélèvement successoral ou viager sur le capital.

Mais il faut un optimisme robuste pour penser que cette exonération du travail, cette mutation brusque des propriétés, cette expropriation partielle des classes possédantes ait beaucoup dé chance de s’effectuer normalement et pacifiquement, sans heurts et sans réaction violente de la part des dépossédés.

Et, à n’en pas douter, ces chances diminueraient encore le jour où il ne s’agirait plus de l’expropriation partielle, mais de l’expropriation totale que Marx an-* nonçait comme l’aboutissant de l’évolution du capitfr lisme.

L’aggravation des luttes de classe

A la veille de la guerre, de même, on pouvait croire à un certain apaisement — au moins provisoire — des luttes de classe.

La théorie marxiste de la misère croissante du prolétariat était contredite par l’accroissement de la prospérité générale.

Schulze, Gaevernitz et Anton Menger enseignaient que la grande industrie était en train de guérir les plaies qu’elle avait ouvertes. Ils prédisaient que, dans l’avenir, la part du travail irait croissant, la part du capital décroissant.

Nous voici de l’autre côté du fossé ; reste-t-il grand’chose de cet optimisme?

Assurément, nul ne conteste que la tendance de l’accumulation capitaliste à déprimer les salaires ait été. compensée par des contre-tendances , dont Marx, nous l’avons vu, n’a pas été le dernier à reconnaître l’efficacité.

Mais que sont devenus les salaires après la catastrophe, et peut-on parler d’un accroissement normal, graduel, continu, de la rémunération du travail?

J’avais récemment sous les yeux un diagramme mettant les salaires des ouvriers métallurgistes de Bruxelles en rapport avec les indices numériques des de la vie.

Il en résulte qu’au lendemain de l’armistice, les saréels — je ne parle naturellement pas des salaires nominaux — étaient énormément inférieurs à ceux de 1914. Ils s’élevèrent ensuite, sous là pression syndicale. Ils dépassèrent le niveau d’avant-guerre, pendant le boom de 1919. Ils sont, aujourd’hui encore, ybs légèrement, au-dessus de ce niveau. Une offensive patronale se prépare, d’ailleurs, qui tend à les réduire de 20 p. c.

Mais si, en Belgique, les salaires se sont, en somme, ajustés à l’accroissement du prix de la vie, il n’en est pas de même en Allemagne, où la dépréciation graduelle du change frappe le travail d’un impôt invisible (1), où le pain coûte 28 fois plus cher qu’avant la guerre, et où l’on s’accorde à reconnaître que, les salaires étant loin d’avoir subi la même hausse, le standard of life de la classe ouvrière est réduit d’au moins un tiers; d’autres disent de la moitié.

Situation complexe, par conséquent, et que caractérise avant tout son instabilité. Mais une chose, en tout cas, est certaine: c’est que les antagonismes de classe tendent, non pas à s’apaiser, mais à s’aggraver.

Certes, dans le monde syndical, les méthodes de violence brutale du début ont fait place à d’autres moyens d’action.

Les briquetiers anglais ne mettent plus des aiguilles dans la glaise que pétrissent les <( black-legs ». Des lois d’exception ne sont plus nécessaires pour empêcher les travailleurs de faire la « chasse aux renards » et d’employer la « chaussette à clous ». Nos ouvriers mineurs du Hainaut sourient quand ils lisent que leurs aînés, lors de la première grève des charbonnages du Centre, ayant été mis à la porte par le patron, et voulant se venger, vidèrent dans le vestibule leurs gourdes de café — qu’ils appelaient du d'jas de bottine.

(1) Cf. Caillaux. Où va la France ? Où va l'Europe ? p. 93.

Aujourd’hui, quand la Fédération des Mineurs anglais se met en grève, c’est à Downing Street que les plénipotentiaires ouvriers se réunissent avec les représentants des patrons. Mais c’est là un signe d’accroissement de la puissance ouvrière; ce n’est, à aucun degré, une preuve de détente ou un gage d’apaisement.

Dans les grandes usines métallurgiques, on voit souvent travailler côte à côte un marteau-pilon et une presse hydraulique. Le marteau-pilon frappe l’acier à grand bruit. La presse hydraulique pétrit le métal silencieusement, mais irrésistiblement. Jadis, les ouvriers en révolte frappaient comme le marteau-pilon. A présent, leurs grandes unions travaillent comme la presse hydraulique.

Mais, au sortir de cette année 1921, où se sont produites les plus grandes grèves que le monde ait connues — la grève de quatre-vingt-huit jours des 1,200,000 mineurs anglais, par exemple, — nul ne prétendra que la lutte de classe est devenue moins âpre et moins étendue.

L’effondrement des classes moyennes

Une autre prophétie de Marx, dont on se gaussait naguère, c’était la disparition des classes moyennes, l’élimination des classes intermédiaires. *

On produisait des statistiques. On constatait qu’en Prusse et en Saxe, par exemple, les revenus moyens

augmentaient, sans se demander, d’ailleurs, s’ils s’agissait de revenus du travail ou de revenus sans travail.

Mais, ici encore, les lendemains de la guerre ont rendu toutes illusions impossibles.

Ce ne sont pas des marxistes ; ce ne sont même pas des socialistes; c’est M. Masterman, en Angleterre; c’est M. Rathenau, grand industriel et ministre des Affaires étrangères en Allemagne, qui s’accordent à constater l’effondrement des classes moyennes, chez les peuples vainqueurs comme chez les peuples vaincus.

Pour M. Masterman, « si la hausse exagérée des prix au XIV e siècle, lors de la peste noire, marqua la fin de la civilisation du moyen âge, on peut dire que la hausse des prix actuelle marquera l’écrasement de la classe moyenne » (1).

Quant à M. Rathenau, il s’exprime comme suit:

(( En dehors de ces cas extrêmes (d’enrichissement et d’appauvrissement), les classes moyennes, les rentiers et les propriétaires urbains sont les plus durement frappés, car les ouvriers sauront bien adapter leurs salaires aux nouvelles conjonctures.

» Ce transfert de richesse aux dépens des classes moyennes doit éveiller un profond souci d’ordre moral. Les classes moyennes supérieures détiennent une

(1 ) Le Monde nouveau, fasc. de février 1921.

grande part de notre intelligence scientifique, technique, journalistique et littéraire, fournissant le contingent moyen de nos fonctionnaires publics et privés. A l’abaissement de la classe moyenne correspond l’élévation d’une catégorie d’enrichis appartenant à des couches populaires qui ne connaissent ni freins, ni responsabilités... Ces conjonctures engendrent l’exaspération des haines de classe, et cela a son bon côté en ce sens qu’on cessera d’adorer la richesse et que l’on pourra imposer des limites à la liberté sans bornes de l’exploitation. » (1)

A quelque chose, sans doute, malheur est bon. Mais on peut douter que les victimes de notre révolution

— car il ne s’agit de rien moins que d’une révolution —- soient aussi sensibles que M. Rathenau à cet aspect de bonté des choses mauvaises. Nous songeons, par exemple, aux vieilles gens dont les titres de rente

— avec le mark à cinq centimes — représentent le vingtième peut-être de leur valeur initiale; à ces intellectuels qui sont moins payés que les compositeurs qui impriment leurs articles; à ces employés municipaux qui gagnent moins que les boueux et les balayeurs de rues; ou bien encore — et c’est un fait caractéristique en ces temps d’agriculture prospère — à ces bordiers, ces petits locataires bretons, ces ruraux dépossédés par les gros fermiers enrichis, dont M.Cail-

(1) Ratheneau. La Triple Révolution.

laux signale ^expropriation et la ruine dans de nombreux départements.

On peut se demander toutefois si ces derniers faits ont une portée générale.

Sans aucun doute possible, les rentiers, les gens à revenus fixes, et, aussi, les travailleurs intellectuels ont subi une véritable catastrophe. Mais leur effondrement social, définitif pour beaucoup d’entre eux, n’estil pas compensé par la formation de nouvelles classes intermédiaires, dans les diverses branches de la production et de l’échange?

Ceci nous amène à voir ce qu’il faut penser de cette autre prophétie de Marx — qui sert, en somme, de fondement à toutes les autres: l’élimination des petites et moyennes entreprises par le fait de la concentration capitaliste.

La concentration capitaliste

On sait que, s’appuyant sur les faits qui caractérisaient, depuis la fin du XVIIF siècle, l’évolution industrielle et sociale de l’Angleterre, Marx annonce, dans l’avant-dernier chapitre du Capital, le triomphe prochain de la grande entreprise capitaliste, dans l’agriculture, le commerce et f’industrie.

J’ai dit ailleurs (1) pour quels motifs ces prévisions ne se sont pas réalisées en ce qui concerne l’agricul-

(1) Vandervelde. Le Collectivisme et l'Evolution industrielle.

ture. Dans nos vieux pays, le nombre des entreprises agricoles a été se restreignant; le jardinage, les exploitations maraîchères, les pâturages ont gagné du terrain sur les terres à blé ; beaucoup de grosses fermes ont été morcelées par suite des progrès de l’industrialisation et de la concurrence des grandes cultures intensives d’outre-mer.

Certes, avant la guerre, dans certains pays, l’Autriche, la Hongrie, par exemple, on assistait à des transformations qui rappellent l’expropriation des paysans propriétaires anglais, au début de la période capitaliste : le prince de Hohenlohe achetait, pour en faire un territoire de chasse, des centaines de terres paysannes dans la Hongrie du Nord ; aux environs de Vienne, le gendre de l’empereur François-Joseph convertissait en grand parc les pâturages de trente fermes, dans la Basse-Autriche (1).

Mais, depuis lors, ce qu’on a appelé le green rising, le « mouvement vert » des paysans, a pris sa revanche; et, dans toute l’Europe orientale, c’est la fin de la propriété féodale : ce ne sont pas encore les débuts de l’agriculture capitaliste.

Par contre, dans le commerce et dans l’industrie, qui absorbent une partie croissante de l’ancienne propriété agricole, les prévisions de Marx se vérifient de plus en plus.

Il est bien vrai que, dans le domaine du commerce,

(1) Caillaux, 1. cit., p. 100.

les choses ne se passent pas aussi simplement que Marx ne l’avait prédit et que Zola ne le décrit dans son Bonheur des Dames.

Les progrès du grand magasin, du bazar aux rayons multiples ont leurs limites. Les statistiques d’avantguerre des exploitations commerciales ne constatent pas que leur nombre ait diminué ; bien au contraire. Et d’aucuns en argumentent, ou en argumentaient, pour soutenir qu’ici encore les prédictions de Marx avaient fait faillite.

Mais ceux-là perdent de vue que, dans les recensements du commerce et de l’industrie, l’indépendance réelle des entreprises n’entre pas et ne saurait entrer en ligne de compte; les succursales, les filiales, les sièges distincts d’une même exploitation sont recensés pour une unité, au même titre que les entreprises indépendantes.

Or, le fait caractéristique de l’évolution commerciale de ces dernières années, c’est le développement, à côté des grands magasins, de ce qu’on appelle, aux Etats-Unis, les chain stores, ou, en France, les « magasins à succursales multiples ».

Tels, par exemple, chez nous, les magasins Delhaize, avec leurs trois cents boutiques, et autant de concessions, faites à d’anciens gérants, dont l’indépendance est le plus souvent de pure forme; en Allemagne, la firme Ritz, dont les prospectus annoncent qu’elle .a « des succursales jusque dans la lune »; en Angleterre, les restaurants Lyon’s, les Aereter Buad,

la société Remington, pour les machines à écrire, qui se vante de ce que « le soleil ne se couche jamais sur les établissements Remington »; aux Etats-Unis, enfin, les restaurants Child, les mille succursales de l’United Cejar Stores, les trois mille dépôts de vente de l’Atlantic and Pacific Co, et, surtout dans l’épicerie, la pharmacie, le commerce des vêtements, des chains de tous genres, qui, assez rares encore en 1910, se sont multipliés extraordinairement depuis les débuts de la vie chère (1).

C’est l’étude objective de ces faits qui a amené M. le professeur Moride à cette conclusion:

« On doit reconnaître que le processus de concentration décrit par Marx, en des pages d’une ampleur remarquable, s’est réalisé dans ses grandes lignes avec une ampleur non moins grande. » (2)

Beaucoup le contestaient, à tort, en ce qui concerne le commerce.

Il y a longtemps qu’on a cessé de le contester pour les entreprises industrielles; et, ici encore, les suites de la guerre ont fortement accentué les tendances préexistantes.

En 1914 déjà, et même dans un pays d’industriali-

(1) Nestler, Tricoche. Les Magasins à succursales multiples et l J organisation du commerce de détail aux Etats-Unis. Rev. d’Econ. pol., 1921, octobre.

(2) Moride. Les Maisons à succursales multiples en France et à F étranger. Paris, 1914.

sation restreinte comme la France, un groupe d’économistes et, à leur tête, M. Arthur Fontaine, signalaient comme un fait certain, la concentration industrielle (1).

Depuis, suppléant à des statistiques officielles qui ne peuvent attendre longtemps encore, M. Cambon a relevé que, de 1914 à 1920, 39 sociétés dont il donne le titre, représentant un capital de 612,839,000 francs, ont absorbé 68 sociétés dont le capital total s’élève à 258,976,000 francs (2).

A plus forte raison en est-il de même dans les pays plus fortement industrialisés, et beaucoup plus engagés dans la concurrence mondiale, comme l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne.

C’est un fait bien connu, mais qu’il faut rappeler, car il est saisissant, que l’accroissement, par bonds, du prolétariat en Allemagne, de 1882 à 1907, non seulement dans l’industrie, mais dans l’ensemble de la population active (agriculture, commerce et industrie).

Voici les chiffres:

Patrons

Salariés

Rapport

(1) Fontaine. La Concentration industrielle. Paris, 1913.

2 Cambon. La Concentration des entreprises en France de 1914 à 1919. Rev. d’Econ. pol., juillet-août 1920.

Il n’est pas douteux que, depuis lors, le mouvement ait dû s’accélérer, et que, sous l’action énormément accrue des facteurs qui rendaient aux petits patrons la lutte impossible, un triple processus de concentration capitaliste se soit développé, dont on peut caractériser comme suit les principaux stades.

Au premier degré, la fabrique et la fabrique géante : les aciéries de Homestead, par exemple, qui emploient dix mille ouvriers, fabriquent exclusivement des rails, des plaques de blindage et des poutrelles pour la charpente des sky scraps; les établissements Ford, qui livrent cent mille autos par an; les usines Krupp, avec leurs cinquante mille ouvriers.

Ensuite, au second degré, — dernier aboutissant des cartels et des syndicats, — le trust, et, notamment, le trust de l’acier, ne formant plus qu’une seule sopar actions, pour tout le territoire des Etats-

Unis.

Enfin, au troisième degré, les grands consortiums, nationaux et indépendants, les trusts, dont Pierpon Morgan et Rockfeller ont fourni le modèle aux capitalistes d’Europe.

En 1912, déjà, on pouvait lire dans le Temps, de Paris (23 octobre 1912):

« La Commission d’enquête de la Chambre des Représentants sur la concentration des intérêts financiers et commerciaux a déjà abouti à la constatation que les deux groupes de MM. Pierpon Morgan et Rock-

feller dominent 36 p. c. de la richesse active des Etats- Unis.

» Le rapport établit que ces deux chefs de trusts contrôlent, avec un état-major de 320 millionnaires, répartis dans les divers conseils d’administration, un capital total de 24,686,000,000 dollars, c’est-à-dire 123 miiilards 431,000,000 de francs, ainsi distribués: services publics et entreprises industrielles, 15,636 millions de dollars; chemins de fer, 1,725 millions; institutions financières, 4,500 millions; propriétés minières et pétrolifères, 1,500 millions; divers, 1,322 millions. »

Gette concentration au troisième degré n’a pas encore pris un pareil développement en Europe, mais, depuis la guerre, les dictateurs de la grande industrie marchent rapidement sur les traces des Américains.

En France, dit l’ Information, citée par M. Caillaux, VUnion européenne industrielle et financière, qui englobe toute une série d’entreprises métallurgiques et minières de l’Europe centrale, « constitue un groupement d’une importance unique en Europe et fait songer aux grands trusts des Etats-Unis. »

En Allemagne, le groupe Rathenau et le groupe Stinnes se disputent âprement la prééminence.

Aux trusts horizontaux, qui associaient les entreprises d’une même industrie, Hugo Stinnes, le Rockfeller allemand, oppose le trust vertical, qui consiste à unir de bas en haut les industries qui participent à la fabrication d’un même produit.

262 Réalisctions socialistes.

Maître de forges, il a trusté les principaux charbonnages et hauts fourneaux de la Ruhr; il contrôle des fabriques de matériel électrique de l’ancien groupe Siemens; il a fusionné les grandes papeteries d’Allemagne; il dispose de plus de soixante journaux; il dirige, d’après la Metallarbeiterzeitung, un capital de plus de 8 milliards de marks; et, profitant de la détresse de l’Europe centrale, il est parmi les « chercheurs d’or » qui s’efforcent de mettre la main sur les entreprises à moitié ruinées de l’ancienne monarchie autrichienne.

D’autres groupes, d’ailleurs — français, belges ou anglais — se rencontrent avec lui sur ce champ de bataille, tantôt se disputant les dépouilles, et tantôt s’efforçant d’arriver à une entente pour se les partager.

Mais, si importants que puissent être ces nouveaux venus de la concentration capitaliste, ils apparaissent comme peu de chose au regard de formations géantes telles que les grands supertrusts du pétrole — la Standard Oil Américaine, les groupes anglais de la Royal Dutch — qui contrôlent, à eux seuls, les deux tiers de la production mondiale et dont l’accord actuel, après d’âpres rivalités, signifie que les deux plus grandes puissances maritimes actuelles se sont entendues pour se partager les mers !

En somme, le monde, au lendemain de la guerre, peut se caractériser ainsi : accélération fiévreuse de la

concentration capitaliste; effondrement ou paupérisation des classes moyennes; antagonisme croissant d’une classe peu nombreuse de gens très riches, démesurément riches, et d’un prolétariat dont les effectifs vont toujours grandissants ; amplification et exaspération des luttes de classe; ascension vers le pouvoir des travailleurs organisés; mais, en attendant, domination, ouverte ou sournoise, d’une ploutocratie dont Rathenau, qui la connaît bien, a pu dire: « Elle agit sous la poussée, non pas d’idéals, mais d’intérêts communs... elle ne vise qu’à se maintenir et à s’enrichir. »

Se maintenir et s’enrichir; c’est dans ce but, exclusivement, que les puissances financières se préparent à tenter un effort pour la reconstruction de l’Europe et du monde.

Atteint dans ses œuvres vives, conscient que sa puissance, désormais, est aussi fragile qu’elle est énorme, le capitalisme cherche, par des consortiums internationaux, par des accords entre les principaux groupes d’intérêts, à remédier, en quelque mesure, aux maux qu’il a causés.

Parmi ces maux, et tout d’abord, il y a la guerre elle-même.

Je ne parle pas, bien entendu, de ses causes directes : Kautsky, dans un livre dont la publication fut un acte du plus beau courage, a défintivement établi la responsabilité directe, immédiate, personnelle, du kaiser. Mais nous avons déjà cité la dépêche mémorable de

Cambon, annonçant la guerre, en énumérant les causes économiques sous-jacentes; et si le capitalisme allemand lui-même était belliqueux, c’est parce que le développement du capitalisme mondial engendrait des antagonismes qui devaient conduire à la catastrophe.

Bref, l’anarchie capitaliste a fait la guerre.

Et, d’autre part, la guerre a augmenté, dans des proportions effrayantes, l’anarchie capitaliste.

Quel tableau, en effet!

Aux deux extrémités de la civilisation européenne: l’Amérique et la Russie.

L’Amérique, qui a drainé l’or du monde, qui est aujourd’hui la créancière de tous les peuples; l’Amérique, débordante de richesses naturelles et d’énerfraîches, mais qui a près de six millions de chômeurs (5,735,000 le 17 août 1921) et qui se demande anxieusement où l’Europe appauvrie trouvera l’argent nécessaire pour lui acheter son blé, son pétrole, ses aciers.

La Russie, d’autre part, qui a cru pouvoir se débarrasser du capitalisme, comme elle s’est délivrée du tsarisme, mais qui le voit renaître, parmi les ruines de son industrie, sous des formes inférieures, plus bruplus grossières, plus sordides.

Entre ces deux extrêmes, sur une échelle de détresse croissante, les autres peuples.

La France, et aussi la Belgique, accablées sous le

fardeau de la dette publique, relancées par le créancier américain, et à qui les nationalistes, rêvant à la frontière du Rhin, essaient de faire croire que l’unique remède est d’accroître encore ses exigences dont la réalisation, si elle n’était pas impossible, achèverait de ruiner l’Europe.

L’Angleterre où, selon le témoignage de lord Inchape, les impôts de 6 shillings à la livre, plus les 6 shillings de supertaxe, plus les droits de succession, dévorent les fortunes moyennes et ou deux millions de chômeurs — dont l’entretien coûte 5 milliards par an — attestent, d’une manière lamentable, la solidarité inéluctable des vainqueurs et des vaincus.

L’Allemagne, enfin, avec son gouvernement faible contre une industrie toute-puissante, avec son mark tombé, en un an, de 33 à 5 centimes, et qui ne trouve le moyen de payer quelque chose qu’en réduisant le salaire de ses travailleurs et en jetant sur le marché des produits à vil prix.

Dans ce monde ainsi désaxé, les consortiums du capital et leurs fondés de pouvoir gouvernementaux parviendront-ils à remettre, provisoirement, un peu d’ordre?

Beaucoup restent sceptiques et pessimistes.

M. Rathenau, par exemple, considère la révolution sociale comme commencées son aboutissement inévitable.

Mais d’autres gardent confiance. Ils pensent même

que, dans la crise actuelle, le plus mauvais moment est passé. C’est la note générale des discours prononcés au début de l’année par les présidents des banques anglaises. C’est ce que dit également le compte rendu de la Banque de France, pour l’exercice 1921 ; il relève des indices économiques favorables et ajoute: « Cette atténuation de la crise, cette orientation vers un meilleur équilibre économique se manifestent à des divers dans la plupart des pays. » (1).

Pour mettre, d’ailleurs, les choses au point, on compte avant tout sur les Américains, et les Américains, du reste, partagent notre confiance.

Dans ses prévisions pour 1922, le Journal des Economistes écrit (2) :

« L’Amérique doit assumer la responsabilité de la direction du monde et de sa reconstitution économique. Nous avons la force financière, les ressources agricoles, une attitude morale correcte et une base de direction dans notre éducation universelle. Avec ces bases, Etats-Unis doivent faire plus de progrès vers une situation normale dans les douze mois prochains que l’Angleterre en cinq ans, la France en dix ans, l’Alleen vingt ans. »

Cette confiance, assurément, a ses raisons d’être. Il est possible que, durant les prochaines années,

(1) Cité par le Joiirnal des Economistes, 15 février 1922.

(2) V. Journal des Economistes, janvier 1922.

l’Amérique,, cœur du capitalisme mondial, se fasse le conseil judiciaire, si pas le record de l’Europe; qu’elle joue de sa gigantesque créance pour la contraindre à subir ses conditions; qu’elle lui impose, avec des limitations d’armement, des mesures d’assainissement financier; qu’elle aide, en un mot, pour son propre profit, le capitalisme européen à prolonger son existence.

Mais que cette hypothèse se réalise, ou son contraire, les travailleurs dans l’un et dans l’autre cas, ont de grands intérêts à défendre et de grands devoirs à remplir. Ils doivent être prêts à toutes les éventualités; à des offensives hardies, comme à des défensives tenaces.

Malgré tout ce qui séparait ou sépare les classes maîtresses, l’Internationale capitaliste, l’Internationale dorée se reconstitue. Ce serait à désespérer si l’Internationale ouvrière restait divisée contre elle-même.

De toutes les prophéties de Marx, il en est une que nous devons, par-dessus tout, avoir à cœur de réaliser. A la veille de la Révolution de 1848, dans le Manifeste communiste, il faisait appel à l’action commune de toutes les forces ouvrières. Au lendemain de la guerre des mondes, et plus que jamais, le mot d’ordre reste le même: « Prolétaires de tous les pays, unissezvous! »

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