‹ Réalisations socialistesChapitre 6 sur 7 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Les articles 1 et 2 des lois de milice coordonnées sont remplacés par les dispositions suivantes:

I. — Tous les citoyens doivent concourir à la défense du pays.

Pendant la durée de leur terme de milice, les citoyens valides sont mobilisés à l’armée ou dans les industries nécessaires à la guerre.

Le recrutement de l’armée a lieu par des appels annuels, des engagements, ou rengagements volontaires.

Les appels annuels s’étendent, dans les limites fixées par la loi du contingent, à tous les inscrits de la levée qui ne tombent pas sous l’application du chapitre III de la loi du 5 août 1921.

II. — La durée du terme de milice est fixée de la manière suivante:

six années dans l’armée active;

neuf années dans la réserve de l’armée active;

dix années dans l’armée territoriale.

La durée du terme de milice prend cours :

-1° pour les volontaires, à partir du 15 septembre qui suit la date où ils ont 16 ans accomplis ou qui suit la date de leur engagement, s’ils sont âgés de plus de 16 ans;

2° pour les miliciens et les volontaires de milice, à dater du 15 septembre qui suit la date de leur incorporation.

La préparation des citoyens à la défense nationale comprend trois phases :

1° l’éducation physique de la jeunesse;

2° l’école des recrues;

3° les rappels ou exercices de répétition.

L’éducation physique est obligatoire dans tous les établissements d’instruction dirigés par l’Etat ou subsides par lui.

Les jeunes gens ayant dépassé l’âge de la scolarité ou ne fréquentant aucun établissement d’instruction

sont tenus à s’inscrire dans les sociétés d’éducation physique agréées. Des arrêtés royaux déterminent les conditions et les effets de l’agréation.

L’éducation physique est placée sous la direction exclusive du corps enseignant et de spécialistes désignés par l’Office national d’éducation physique, organisé à cet effet par le ministre des Sciences et des Arts.

Le ministre des Sciences et des Arts, après avoir pris l’avis du ministre de la Défense nationale, déterminera les conditions d’un examen d’aptitude physique auquel pourront se présenter les jeunes gens qui ont accompli leur dix-huitième année.

Les examinés seront classés en suffisants et insuffisants. A ces derniers, il sera indiqué en quoi ils ne répondent pas aux exigences de l’examen et comment ils peuvent y remédier. Ils auront la faculté de se représenter aux épreuves suivantes.

Ceux qui, malgré les avertissements et conseils cidessus, n’auront pas justifié d’une aptitude physique normale, pourront être appelés sous les drapeaux deux

Les litt. D et E de l’article 77 des lois de milice coordonnées sont remplacés par les dispositions suivantes :

Des engagements volontaires peuvent être contractés par tout Belge, à partir de l’âge de 16 ans.

Les jeunes gens réunissant les conditions d’aptitude requises peuvent, après l’accomplissement de leur terme de service actif normal, ou de leur terme de milice, contracter des engagements d’une durée de un à cinq ans, pour tenir dans l’armée des emplois déterminés par le ministre de la Défense nationale : artillerie, chars d’assaut, aviation et autres spécialités. Ils sont dès lors considérés comme rengagés.

En cas d’insuffisance des engagements volontaires pour le recrutement des cadres, la durée du temps de service actif peut être prolongée respectivement de deux mois, ou de quatre mois, en vue d’assurer leur préparation comme sous-officiers et officiers, pour les jeunes gens, désignés à cet effet par le gouvernement, qui ont fait ou qui font des études moyennes et supérieures.

A l’expiration de leur terme de service, et s’ils ont réussi leur examen, ils sont nommés officiers ou sousofficiers de complément.

Les miliciens ayant accompli leur temps de service actif sont organisés en divisions correspondant chacune à une portion déterminée du territoire, qui constitue leur surface de recrutement.

Le recrutement se fait sur place. Les miliciens sont affectés aux unités correspondantes à la portion du territoire où ils ont leur résidence effective. Toutefois, pour compléter les unités des armes autres que l’infanterie, la surface de recrutement peut être plus étendue, mais sans jamais excéder les limites de la division.

L’article 69 des lois de milice coordonnées est complété par les dispositions suivantes :

1° Ceux qui ont négligé de se rendre à un exercice de préparation militaire avant rincorporation ;

2° Ceux qui ont négligé d’accomplir leurs obligations légales en ce qui concerne les exercices de tir.

Emile VANDERVELDE,

Jules DESTRÊE,

Victor ERNEST,

Léon TROCLET, VANDEMEULEBROUCKE.

La Géorgie et le Bolchévisme

Le premier gouvernement socialiste

Si, quelques années avant la guerre, des militants informés des choses internationales, pénétrés d s idées fondamentales du marxisme, s’étaient posé la question de savoir quelle serait la première capitale où s’établirait un gouvernement démocrate socialiste, quelques-uns peut-être eussent songé à Paris, se souvenant de la Commune; d’autres, plus nombreux, eussent parlé de Berlin ou de Londres, de Stockholm ou de Bruxelles; mais Je gage que pas un n’eût songé à Tiflis, capitale de la République géorgienne.

Et, cependant, c’est à Tiflis que, pour la première fois, non par un coup de force insurrectionnel, mais par un acte de la souveraineté populaire, s’est constitué un gouvernement qui se réclame du Manifeste de Marx et d’Engels, du programme d’Erfurt, des principes, en un mot, de l’Internationale socialiste.

Pour que pareil événement se produise, il a fallu que le tsarisme s’effondre, que l’ancienne Russie se morcelle, qu’une révolution agraire radicale se réalise suivant la formule fameuse: terre et liberté.

Mais cela même n’explique pas cet apparent para-

doxe de voir le socialisme marxiste arriver au pouvoir dans un pays où, précisément, les conditions auxquelles Marx subordonnait l’avènement du socialisme ne se trouvent réalisées à aucun degré.

Nous avons toujours admis, en effet, que c’était le développement même üu capitalisme qui, par la formation d’un prolétariat toujours plus nombreux, engendrait le socialisme et préparait l’expropriation de§ expropriateurs par les expropriés

Or, dans un pays comme la Géorgie, il n’y a que des rudiments, je ne dirai pas seulement de capitalisme, mais d’industrialisme. L’immense majorité, les quatre-vingt-dix pour cent de la population se compose d’agriculteurs. Les ouvriers industriels — au nombre de quelques milliers seulement — travaillent presque tous aans des entreprises d’Etat: mines ou chemins de fer. Et, cependant, à la Constituante de Tiflis, sur 130 députés, il y a 123 social-démocrates.

Aussi n’est-il guère étonnant que l’autre jour, à Gori, lorsque tout un village venait à notre rencontre, portant les bannières rouges de l’Internationale, l’un de nous se soit écrié : Marx ail wrongl Marx s’est complètement trompé!

Non, Marx ne s’est pas trompé, mais d’aucuns interprètent Marx sans avoir saisi sa pensée véritable.

Marx n’a jamais dit qu’un peuple, libéré d’une servitude qasi-féodale, ne pourrait pas se dire, se déclarer socialiste.

Il a dit, et il a eu cent fois raison de dire que l’avènement du régime socialiste présupposait des conditions qui ne peuvent se réaliser dans un pays où le prolétariat n’existe guère, où l’immense majorité de la population; se compose d’artisans et de paysans.

Or, cette thèse, bien loin de l’infirmer, l’exemple de la République géorgienne la confirme.

Nos amis de Géorgie, social-démocrates convaincus, et même orthodoxes, ont pu, dans l’ordre politique, fonder une démocratie, passionnément attachée à son indépendance nationale; dans l’ordre économique, faire une révolution agraire du plus extrême radicalisme, puisqu’ils ont exproprié sans indemnité les terres de la Couronne, les propriétés des grands-ducs et, d’une manière générale, tous les domaines dépassant 7 déciatines.

Mais, avec une sagesse que les bolchévistes ne leur reprocheront pas — car ils font la même chose — ils se sont bien gardés de toucher à la propriété des paysans, de tenter la séparation de la propriété et du travail.

Ils ont nationalisé les forêts ( 2/5 du territoire); nationalisé ou communalisé les pâturages à moutons et les terres vagues (deux autres cinquièmes), organisé l’exploitation en régie des plantations de thé, des vignobles, que les seigneurs exploitaient eux-mêmes avec des méthodes perfectionnées, mais ils ont pleinement respecté la propriété mariée au travail ; bien plus.

ils ont assuré aux paysans la propriété individuelle des terres seigneuriales ou impériales qu’ils cultivaient comme locataires ou métayers.

Qu’ils aient bien fait, qu’ils aient, dans les circonstances où ils se trouvaient, adopté la- seule attitude possible, c’est ce que Lénine ne contesterait point, car, après avoir soutenu jadis l’opinion contraire, il pratique aujourd’hui les mêmes méthodes.

Mais il n’en reste pas moins vrai que si la révolution qui, en 1918 , s’est accomplie en Géorgie, est une révolution démocratique, une révolution agraire, une révolution faite par des socialistes, ce n’est pas une révolution soôialiste.

Ce qu’il est permis d’espérer, c’est que, grâce aux sympathies que le Parti socialiste géorgien a su conquérir parmi les populations paysannes, grâce à l’influence, plus que proportionnée à sa force numérique, dont dispose le prolétariat industriel, il sera possible faire l’économie de bien de souffrances et de misères qui ont marqué ailleurs le passage du régime féodal au régime capitaliste.

Mais pour que cette expérience — dont il est inutile de souligner le puissant intérêt — puisse se faire dans des conditions favorables, il faut que la Géorgie ait un statut international; il faut que le Gouvernement géorgien, reconnu en fait, soit bientôt reconnu en

S’il est une nation qui a justifié cette reconnaissance,

par l’héroïsme de son effort libérateur et par la pleine conscience de son unité, c’est bien la République géorgienne.

Nous avons le ferme espoir qu’avant peu justice lui sera rendue.

Les vingt et une conditions de Moscou

(Discours prononcé au Congrès du Parti ouvrier le 4 avril 1921)

Je viens vous parler de l’Internationale, de ses difficultés, de ses divisions et, aussi, de ses espérances. Je viens dénoncer l’« Internationale communiste », la III e Internationale, comme une dangereuse entreprise de division, de désagrégation, de démoralisation de la classe ouvrière. Je le ferai simplement, et aussi objectivement qu’il me le sera possible. Je ne répondrai pas à l’injure par l’injure. Je n’opposerai pas à la violence des actes la violence des paroles. Mais à ceux qui nous attaquent dans ce que nous avons de plus cher — notre attachement à la cause socialiste — nous avons le droit, que dis-je, le devoir de répondre, et nous le ferons avec d’autant plus de sérénité que les luttes d’à présent ne sont que la répétition d’anciennes luttes, et que tout ce que l’on dit aujourd’hui, on le disait aux fondateurs de la I re Internationale, à Engels, à Marx, il y a cinquante ans, au lendemain de la guerre franco-allemande.

Alors aussi, l’Internationale était divisée contre elle-même. Alors aussi, le terrorisme russe s’opposait à la démocratie socialiste — Bakounine contre Marx et c’est au Congrès de La Haye, en 1872, que Commission d’enquête sur les agissements des communistes, concluait en ces termes:

« Nous avons devons nous une organisation qui, sous le masque d’extrémisme, dirige ses coups non contre les gouvernements actuels, mais contre les révolutionnaires qui se refusent à reconnaître son orthodoxie et à obéir à ses ordres. Elle remplace les grands traits de notre programme, les grands buts de notre union, par un programme sectaire et étroit ; elle organise, au sein des groupements de l’Internationale, qui agissent ouvertement, des noyaux secrets qui exécutent les mêmes mots d’ordre et réussissent souvent à imposer leur volonté à l’Internationale, grâce à une action arrêtée d’avance. Elle s’attaque, dans sa presse, à tous ceux qui ne veulent pas se laisser dominer par sa volonté et elle pousse à une guerre ouverte dans nos propres rangs. »

Saisissante analogie entre des situations nées des mêmes causes!

Les marxistes de 71 ont su se défendre.

Nous nous défendrons aussi; mais il importe avant tout de le dire, nous ne laisserons pas établir de con-

fusion entre le Bolchévisme et la Révolution russe. Nous sommes avec la Révolution russe. (Appl.) Nous acceptons le bloc de la Révolution russe. Nous considérons que la Révolution russe est le plus grand événement de cette époque, marquée par tant d’événements formidables: c’est elle qui a fait rentrer dans le néant les dernières autocraties; c’est elle qui a libéré cent millions de paysans, en leur donnant la terre, en détruisant les derniers vestiges des servitudes féodales; et si l’on me dit que la Russie actuelle est un chaos, je réponds avec Nietzche: « Il faut un chaos pour que du chaos jaillisse une étoile ! »

Nous sommes avec la Révolution russe, et, je le dis nettement, s’il n’y avait d’autre alternative que la réaction monarchiste et le communisme bolchévique, si je n’avais d’autre choix qu’entre Wrangel et Lénine, eh bien, je me battrais pour Lénine. (Longs appl.)

Mais entre la réaction terroriste rouge et la réaction terroriste blanche, il ya quelque chose, il y a le peuple russe, la grande démocratie russe, et si, délivrée de ceux qui régnent sur elle, elle pouvait exprimer sa pensée, elle serait démocrate et socialiste.

La preuve, je l’emprunte à un document que je crois être seul à posséder en Belgique; c’est le premier numéro de VInternationale communiste. Il a trait aux élections de novembre 1917, après le coup d’Etat bolchéviste, alors que Trozky et Lénine étaient déjà les maîtres du Kremlin, entourés de baïonnettes.

Alors qu’il était sous leur domination, comment a voté le peuple russe?

Le parti bolchéviste, 9 millions de voix; les partis bourgeois, 4 millions et demi ; les menchéviks, socialrévolutionnaires, 22 millions.

Dès alors, les bolchévistes, disposant de tous les moyens d’action que donne le pouvoir conquis par la force, ne représentaient pas le quart de la population russe. Combien seraient-ils encore aujourd’hui, après trois ans de la plus désastreuse des expériences?

Ne l’avouent-ils pas eux-mêmes? Sur cent millions de Russes il n’y a que cinq cent mille membres du parti communiste, et c’est un communiste, Van Overstraete, qui, revenant de Moscou, déclarait récemment à Bruxelles : « Sur ces cinq cent mille, il y en a cent mille peut-être qui le sont réellement. »

Or, c’est au nom de cette minorité qu’après avoir commis le crime de dissoudre la Constituante, d’attenter à la souveraineté populaire, d’employer la force contre un Parlement qui comptait une immense majorité de socialistes, c’est au nom de cette minorité, disje, que l’on exerce la dictature: ce n’est pas la dictature du prolétariat; ce n’est pas la dictature de la majorité du prolétariat; c’est la dictature d’une minorité, d’une minorité infime; c’est la dictature de quelques hommes, en attendant, peut-êre, la dictature d’un sabre !

Pour maintenir pareil régime, contre la volonté des

masses — les communistes d’ailleurs le déclarent euxmêmes — il n’y avait qu’un moyen: la contrainte de la force, le système de la terreur.

En voulez-vous la preuve?

Je l’emprunte au discours que Lénine lui-même, au Comité exécutif de l’Internationale communiste, le 18 juin 1919, adressait aux délégués français, Cachin' et Frossard.

Je cite d’après le procès-verbal :

« Lénine constate que les délégués français ont parlé franchement. Leur opinion, dit-il, n’est pas la nôtre. Il y a entre nous des divergences profondes, sur la conception de la dictature prolétarienne. C’est la fraction avancée du prolétariat qui devient l’Etat lui-même, contre la bourgeoisie et contre la partie la moins avancée de la classe ouvrière, y compris les réformistes que nous traitons en bourgeois. Les réformistes, en Russie, ou bien ils s'inclinent, ou bien ils s'en vont, ou bien nous les empêchons de nuire. »

Saisissez-vous tout de suite, mes amis, la portée de ces dernières paroles?

Ou bien ils s’inclinent, et on leur pardonne, en les humiliant. Ou bien, ils s’en vont, et après avoir connu l’exil, pour avoir lutté contre le tsar, ils connaissent ’exil, pour avoir résisté aux communistes. Ou bien ceux-ci les empêchent de nuire, et les jettent en prison, ou les traduisent devant la Commission extraordinaire. Et, quand la citoyenne Snowden, de la déléga-

tion britannique, demande au président de cette Commission: « Est-il vrai que vous ayez fait exécuter 10,000 personnes », celui-ci de répondre: « C’est inexact. Il n’y en a eu que 8,500! » (Mouvement.)

Telle est la mentalité des chefs, de ceux qui font de la violence par système, de ceux qui voient dans la terreur le moyen, le seul moyen, de prolonger leur domination.

Demandez-vous maintenant ce que doivent devenir ces théories dans le cerveau, obscurci par l’ignorance, rendu malade par la misère, par la faim, par les souffrances de la guerre, de ceux qui les suivent, de ces bandes armées qui exécutent leurs ordres ou qui, le plus souvent, n’ont d’autre but que de manger à leur faim, ou de satisfaire la brutalité d’autres convoitises.

Je ne veux, à cet égard, vous apporter que des documents ou des témoignages irrécusables.

On nous remettait, ce matin même, des photographies, publiées par Alexinsky, sur les mœurs du régime bolchéviste. Elles sont effroyables. Mais Alexinsky soutient Wrangel, et du côté de Wrangel, sans doute les horreurs ne sont pas moindres.

Il est d’autres témoignages, par contre, que nous n’avons pas seulement le droit, mais que nous avons le devoir d’apporter.

J’ai sous les yeux, par exemple, le livre du citoyen Lokermann: Les Bolchévistes à Vœuvre; Soixante -

quatorze jours de dictature boichéviste à Rostov-sur-le- Don. »

Rostov, où Lokermann était secrétaire de la Douma municipale, avait passé de mains en mains. Les « volontaires )> de Denikine y avait passé, et commis des atrocités. Kaledine était venu et y avait fait pis encore. Ce fut ensuite le tour des bolchévistes, et il faut lire le livre entier pour se rendre compte de ce que cette population, socialiste, ne l’oubliez pas, a souffert.

Un seul fait, parmi cent autres! Après quelques jours d’indicibles souffrances, une délégation de la Douma remit au Comité révolutionnaire la déclaration suivante :

(( Au nom de la municipalité de Rostov-sur-le-Don, nous déclarons au Comité révolutionnaire militaire que, puisqu’il a pris la totalité du pouvoir, nous le tenons pour totalement responsable de la continuation des violences et des assassinats.

» La municipalité n’a plus, qu’un moyen: c’est de faire connaître aux citoyens de Rostov, de toute la Russie et de tout le monde civilisé ce qui se passe à Rostov depuis l’établissement du pouvoir des Soviets dans cette ville.

» Au nom des citoyens qui, il y a sept mois, nous ont envoyés, par des milliers de suffrages, à la Douma municipale et qui, plus tard, pendant la période difficile de l’occupation de la ville par Kaledine, nous ont soutenus dans notre lutte pour la démocratie et pour la révolution, nous déclarons ce qui suit:

» Impuissants à empêcher des crimes qui n’épargnent pas les enfants et avec la certitude que beaucoup de citoyens et tous les démocrates sincères suivront notre exemple, nous demandons à ère fusillés, dans l’ordre qui plaira au Comité révolutionnaire militaire, à la place des enfants désignés pour être exécutés. » (Mouvement.)

Cette déclaration portait les signatures des membres du Comité du Don du Parti ouvrier social-démocrate russe: Vassilev, président de la Douma municipale; Petrenko, maire; Smirnov, président du Conseil des députés ouvriers et conseiller municipal; Melsitov, membre de la municipalité et du Conseil des députés des soldats; Lokermann, secrétaire de la Douma; Pleskov, conseiller municipal; Viliatser, conseiller municipal.

Et ce ne sont pas, hélas, des actes isolés !

Quand, au mois de septembre dernier, nous étions en Géorgie, des plaintes semblables nous sont parvenues de toutes parts: de l’Arménie, comme de l’Azerbeidjan; de l’Azerbeidjan, comme des bords de la mer Noire.

Je vois encore ces paysans du nord du Caucase, avec leurs bonnets en peau de mouton, nous racontant leur martyre et nous disant: « Que deviendrons-nous? après Wrangel, ce sont les Soviets; après les Soviets, c’est Wrangel. Nous sommes affamés et décimés. »

Je remettrai au Conseil général la plainte des gens du Caucase.

Mais il en est — celle de l’Azerbeidjan — que, tout de suite, je veux vous lire, car plus que toute autre, elle met ce fait en éclatante lumière que les violences bolchéviques ne sont pas seulement des crimes contre la civilisation, mais la négation même, la négation implacablement brutale, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La voici:

« Au nom de tout le peuple de l’Azerbeidjan, nous déclarons que ce peuple est étranger au bolchévisme et que l’Azerbeidjan entier ne compte qu’une dizaine de bolchéviks criminels achetés par le gouvernement soviétiste qui gardent rancune à l’ancien gouvernement. C’est de ce petit groupe que le Comité central du Parti communiste a formé à Bakou le Conseil des commissaires du peuple de l’Azerbeidjan. Cette apparence pourtant ne trompait personne.

» En réalité, le pouvoir entier dans le pays a passé entre les mains du commandement de la XI 0 armée soviétiste ayant en tête son chef Levandovsky, le commissaire Ordjonikidze et le président de la Commission extraordinaire (Tcherscitchaika) Pankratoff.

» Dès le premier jour de l’arrivée des bolchéviks dans l’Azerbeidjan, ils ont engagé la lutte non pas seulement contre la bourgeoisie, mais contre tout le peuple de l’Azerbeidjan, sans faire de différence de classe ou de fortune.

» Les bolchéviks ont expédié dans la Russie tous les biens nationaux de l’Azerbeidjan, comme produits ali-

mentaires, naphte, soie, laine, coton, même ameublement et, dans ce but, on confisquait non seulement le bien des grandes maisons de commerce, mais on a littéralement pillé sans aucun système les pauvres citadins ou paysans.

» On a fermé nos écoles nationales, on a détruit toutes les organisations politiques et publiques, on a outragé le sentiment du peuple par la proclamation mariage civil et par la suppression d’institutions religieuses. On a supprimé nos armées nationales, supprimé la liberté individuelle, liberté de la parole, de la presse, le droit de réunion, l’inviolabilité personnelle et du foyer domestique en déclarant que tout cela n tait que de vains préjugés réactionnaires.

» Les commissions extraordinaires (tchresvitchaika), les plus sanglantes institutions soviétistes, ont montré une telle férocité, un tel arbitraire, que devant elles s’effacent tous les crimes des gendarmes tsaristes.

)> On a fùsillé ou emprisonné les meilleurs représentants des paysans. Nous pouvons certifier que la riche bourgeoisie a pu se sauver à temps, grâce à son argent, et qu’elle a moins souffert que le petit peuple.»

Citoyens, nous regrettons aujourd’hui, l’absence d’un des nôtres, le camarade Louis de Brouckère. Il est resté après nous. Il va continuer notre enquête. Il se proposait d’entrer en Azerbeidjan, pour vérifier sur place ces accusations terribles.

Mais, dès à présent, un fait est établi, sans qu’il y

ait malheureusement aucun doute possible: dans la seule ville d’Elisavethpol — à cinq heures de Tiflis — 15,000 personnes, hommes, femmes, enfants, ont été massacrés, et un vieux militant socialiste, venu à nous pour faire un appel désespéré à l’Internationale, nous disait: <( Dans ma maison, il y avait seize personnes. Toutes ont été égorgées! » (Mouvement.)

On me dira, peut-être, c’est la guerre.

Quelle est la guerre qui n’ait connu des atrocités?

Quelle est la révolution qui n’ait eu des pages sanglantes?

Certes; mais il est un fait nouveau. C’est le fait d’un parti qui érige la terreur en système, qui transforme la violence en méthode, qui prétend enseigner aux masses cet Evangile détestable que seule la violence est féconde, que seules les minorités ont des droits, que seules les révolutions peuvent être triomphantes, qui commencent par attenter à la souveraineté des peuples et à détruire par la force leur droit de libre disposition.

Ah ! Citoyens, ce parti n’est pas le nôtre, et, j’ose le dire en votre nom, il ne le sera jamais ! (Longues acclamations.)

Nous venons de voir la dictature des minorités à l’oeuvre, comme force de destruction.

Il est, certes, des destructions nécessaires, et ce sera peut-être, un jour, la justification relative du bol- ^hévisme devant l’Histoire que d’avoir, plus avant

que d’autres, poussé la destruction de ce qui restait de l’ancien régime.

Mais que de choses détruites, qui étaient des germes de civilisation, des promesses d’avenir, des garanties élémentaires de liberté et d’existence!

Et, d’autre part, quels ont été les résultats de cette dictature — que l’on prétend nous donner comme un exemple — au point de vue de la production, de l’organisation du travail, de la création d’un régime social nouveau?

On a dit que l’on pouvait tout faire avec des baïonnettes— tout, sauf asseoir dessus un régime de travail.

A cet égard, après ces trois ans de domination communiste, l’expérience est faite. Elle peut se résumer en ces mots: de l'anarchie à la militarisation.

On a supprimé en Russie le capitalisme à ses débuts. On a exproprié les patrons. On a livré à des travailleurs — dont quatre-vingt-dix pour cent étaient illettrés — les grands instruments de production, avec la technique complexe de l’outillage moderne. On leur a dit: Vous êtes les maîtres. Administrez. Dirigez. Produisez !

Et le résultat, le résultat inévitable, c’est que la production a fléchi dans des proportions effrayantes, et que, s’il n’y avait pas eu les stocks de l’ancien régime, si, faute de pouvoir faire des échanges, on ne s’était procuré des vivres en faisant des razzias chez

les paysans, le peuple des villes ne serait pas seulement arrivé au dernier degré de la déchéance, il eut été tout simplement condamné à mourir de faim.

C’est à peu près le cas, d’ailleurs, à Pétrograd. Ce l’est moins, semble-t-il, à Moscou et dans d’autres villes, parce que sous la pression de la nécessité, et, aussi, parce qu’il fallait faire face aux besoins de la guerre, des hommes se sont trouvés assez réalistes pour comprendre que l’anarchie soviétique conduisait à l’abîme, et que, pour relever ?a production, il fallait faire appel à des techniciens, revenir à la discipline militaire, transformer les ouvriers d’usine en soldats.

Si bien qu’aujourd’hui, dans nombre d’industries, sous l’étiquette, l’apparence, la façade du communisme, nous voyons fonctionner des entreprises qui ne diffèrent pas essentiellement des usines de guerre des Etats bourgeois. Et comme le travail forcé est, par sa nature même, peu productif, comme les ouvriers russes travaillent a comme des soldats », comme ils sont d’ailleurs anémiés, déforcés par une sous-alimentation chronique, leur rendement en travail reste insuffisant pour faire face aux besoins les plus élémentaires de la communauté.

Je ne vous demande pas, au surplus, de me croire sur parole.

Je ne puis songer, d’autre part, à apporter ici une documentation complète. Je me bornerai à vous citer un seul témoignage que nos camarades minoritaires

eux-mêmes peuvent malaisément écarter: le rapport de la C. G. T. italienne au sujet de la situation en Russie soviétique.

En voici un seul extrait — je vous engage à lire le reste :

<( L’égalité sociale, inscrite au programme des communiste, est devenue simplement l’égalité de toutes les classes, mais dans une unique et grande misère. Les masses s’adaptent aux événements, par leur extraordinaire docilité. Mais une situation semblable n’aurait pas pu durer sans les ressources naturelles laissées en héritage par le vieux régime au nouveau. Il ne faut pas se faire d’illusions sur la reprise des exportations de la Russie: les transports sont désorganisés et les besoins intérieurs peuvent prévaloir sur les engagements internationaux; trente-deux mille quintaux de blé, prêts à Kherson pour être transportés en Italie, ont été repris par le gouvernement russe, dans le but de ravitailler ses troupes.

» L’aide des autres peuples devient de plus en plus urgente pour la Russie. »

Il semble, du reste, que sur les constatations de fait, on ne soit pas en désaccord, et que les communistes eux-mêmes reconnaissent qu’au point de vue économique, leur situation soit effroyable.

Mais ils en accusent la guerre et le blocus.

Je ne méconnais point, certes, que la guerre et le blocus soient pour quelque chose, même pour beau-

J 84 Réalisctions socialistes.

coup, dans la grande misère, la grande pitié du peuple russe.

Mais d’autres parties de l’ancien empire des tsars ont connu également les difficultés de la guerre et de l’absence de communications.

La Géorgie, elle aussi, reste à peu près coupée de l’Europe occidentale. Elle a été trois fois envahie: par les Turcs, par Denikine, par les bolchévistes. Elle porte, aujourd’hui encore, le fardeau de charges militaires accablantes, et cependant, elle se suffit à ellemême, elle vit de son propre travail.

A qui donc fera-t-on croire que dans un pays de plus de cent millions d’hommes, qui, jadis, était un des greniers du monde, qui possédait un outillage industriel que la guerre avait développé, qui, a, dans son soussol, des richesses minérales inépuisables, une organisation à peu près rationnelle du travail n’eût pas fait régner autre chose que l’égalité dans une universelle misère?

Au surplus, — faut-il le dire, ou le redire? — nous condamnons le blocus. Nous réprouvons la pratique qui, pour vaincre ses adversaires, affame des populations inoffensives. Nous sommes résolument contre ceux qui refusent de laisser entrer jusqu’à des médicaments dans la Russie soviétique, où le typhus exanthémateux fait d’effroyables ravages, au risque de faire connaître à l’Europe, envahie à son tour, qu’il est des lois de solidarité humaine que l’on n’enfreint pas impunément. (Appl.)

Nous sommes aussi contre la guerre. Nous condamnons de toutes nos forces la pratique d’agression des impérialismes coalisés contre la Révolution russe.Nous sommes contre la Pologne, quand elle prétend dépasser ses frontières et, il me sera permis de le dire, si nous sommes aujourd’hui démissionnaires, si le gouvernement belge est en pleine crise, c’est parce qu’il a empêché les munitions polonaises de passer par la Belgique! (Acclamations.)

Nous devons vouloir, nous voulons la paix. Nous réclamons la levée du blocus. Nous sommes irréductiblement hostiles à toute intervention militaire contre la Révolution russe. Mais puisque, sur le terrain politique, les communistes nous déclarent la guerre, puisqu’ils prétendent faire de leur doctrine, de leurs méthodes, de leurs expériences, des articles d’exportation, ils ne doivent pas se figurer que, les confondant avec la Révolution russe, nous hésiterons à faire front contre leurs attaques.

Je ne me propose pas de vous lire des extraits de discours, d’articles de journaux ou de brochures, pour établir — vous les avez lus comme moi, — que la propagande communiste, dont les gouvernements bourgeois feignent de s’effrayer, n’est réellement dangereuse que pour le socialisme lui-même.

Cette propagande, vous le savez, n’épargne personne.

Elle ne se borne pas à traiter de social-patriotes, de social-traîtres les Thomas, les Henderson, les Re-

naudel. On déclare que Kautsky, ou Hilferding, ou Longuet ne valent pas mieux et, dans notre pays même, nous voyons VOuvrier communiste, petite feuille à la solde de Moscou, dénoncer le dogmatisme stérile, l’esprit petit-bourgeois de Massart et de Jacquemotte. (Rires.)

Nos camarades peuvent être convaincus que, le jour où Lénine sera maître chez nous, on nous mettra dans la même charette et que, dans une cellule de la prison de Saint-Gilles, nous pourrons échanger des vues philosophiques sur l’unité nécessaire du Parti Socialiste. (Rires prolongés.)

Mais nous savons bien que la Révolution sociale en Belgique ne viendra pas de la rue aux Choux.

Aussi parlons de choses plus sérieuses.

Je ne me propose pas -— rassurez-vous — de relire et de commenter les 21 conditions!

L’effet en a été immédiat. Il a suffi qu’on les connaisse pour que ceux mêmes parmi les socialistes qui étaient entrés à la III e Internationale menacent ou dédécident d’en sortir et, l’autre jour à Berlin, Zinoview, prenant enfin conscience que les 21 conditions étaient la gaffe la plus formidable que les bolchévistes aient jamais commise, disait aux Indépendants: Rassurez-vous. Ce sont des directives. On peut transiger. (Rires.) La condition 7 vous gêne. Nous la retirerons! La condition 14 vous paraît inacceptable. Nous n’insistons pas! Ce qui importe, ce n’est pas la lettre. C’est l’es-

Nous en tombons d’accord, et c’est précisément parce que, malgré toutes les concessions quant à la lettre, l’esprit des 21 conditions resterait, que nous nous refusons à avoir quoi que se soit de commun avec la III e Internationale. (Appl.)

Voulez-vous, au surplus, un commentaire autorisé à ses 21 conditions?

Lorsque, en juillet 1920, Frossard et Cachin, mandataires du Parti Socialiste français, en chemise, la corde au cou, des cendres sur la tête, se sont présentés à Moscou, demandant l’entrée du Temple, on leur a répondu par un manifeste (Humanité, numéro du 12 septembre), dont voici le passage essentiel:

« Albert Thomas, Renaudel,Jouhaux et consorts continuent encore à l’heure actuelle à jouer le rôle odieux des valets de la bourgeoisie. Dans vos rangs, non seulement les social-patriotes avérés, mais encore beaucoup d’autres représentants du « centre », Longuet et autres, continuent jusqu’à présent à affirmer que la guerre impérialiste et de brigandage de 1914-1918 a été pour la France une guerre de défense nationale. Votre parti, personnifié par sa majorité centriste, n’a pas encore dit clairement jusqu’ici aux ouvriers de France que la récente guerre mondiale, tant du côté de la bourgeoisie allemande que de la bourgeoisie française, fut une guerre de pillage, une guerre d’assassins, une guerre de brigandage? Les discours prononcés par Longuet, Faure, Pressemane et certains autres

de vos chefs, au Congrès de Strasbourg, sur la défense nationale, ne se différencient guère de ceux des socialpatriotes. Nous devons vous le dire sincèrement, Camarades, la situation intérieure du Parti socialiste français est pire que celle du Parti indépendant allemand. Vous n’avez pas encore fait ce que les Indépendants allemands ont fait en 1916. Dans votre parti, restent toujours, comme autrefois, des traîtres tels que Albert Thomas, qui n’a pas honte d’occuper un haut emploi dans cette ligue de brigandage qu’est la Société des Nations. Dans votre parti, se trouvent encore des personnages comme Pierre Renaudel, le serviteur le plus zélé de la bourgeoisie française. Vous vous comportez encore patiemment à l’égard des traîtres à la cause ouvrière, tels que Jouhaux et ses adeptes, qui ont fait renaître maintenant l’Internationale jaune des syndicats! »

Pauvre ’Cachin !

Dire que je l’ai connu, aux premiers temps de la guerre, membre de la majorité française, en pleine fièvre de défense nationale, au premier rang de ceux qui, au Conseil national du Parti, acclamaient la Belgique.

Il est allé à Pétrograde, en 1916, et il en est revenu zimmerwaldien.

Il a fait un nouveau pèlerinage en Russie : le voici bolchéviste et quand, dans un écrit qui engage la III e Internationale tout entière, on outrage son parti,

on insulte ses amis, on traite de jaunes les vingt-sept millions de prolétaires groupés dans l’Internationale syndicale, il baisse humblement la tête et se borne à répondre :

« Il nous est impossible de ne pas formuler des réserves... » Mais « nous offrons nos bien cordiaux remerciements à nos camarades de la III e Internationale pour l’accueil fraternel qu’ils nous ont réservé durant les six semaines de notre séjour en Russie. » (Rires.)

Je n’ai qu’un mot à ajouter sur ce point: Cachin et Frossard peuvent fléchir devant les maîtres de l’heure ou ceux qu’ils croient les maîtres de l’heure. Nous tenons à déclarer que nous, nous ne le ferons jamais. (Appl. prol.)

Nous ne serons jamais avec ceux qui insultent les vétérans du socialisme et qui, il y a deux mois, mettaient la main dans celle d’Enver Pacha, le massacreur des Arméniens. (Appl.)

Jacquemotte. — C’est faux. Zinoview l’a déclaré.

Huysmans. — Ce n’est pas faux.

Vandervelde. — A Bakou s’est tenu un congrès oriental, où les bolchévistes, il y a quelques semaines, ont fraternisé avec Enver Pacha. (Interruptions. Tumulte.)

Il me reste, Citoyens, à vous parler, brièvement, des deux ordres du jour qui se trouvent en présence.

Mes amis de la Fédération bruxelloise me permet-

tront de leur dire que le projet de résolution qu’ils présentent ne signifie pas grand’chose.

Ils veulent sortir de la II e Internationale. Ils ne proposent pas d’adhérer à la III e . Où donc iront-ils? Et ne voient-ils pas qu’entre deux politiques, entre deux principes inconciliables, il faut choisir?

S’ils vont avec Lénine, ils ne peuvent rester avec nous. S’ils restent avec nous, si, comme j’en ai la conviction, ils entendent maintenir l’unité du Parti Ouvrier, l’unité de l’Internationale syndicale, ils ne peuvent marcher avec Lénine.

Je dresse donc un procès-verbal de carence et je demande au Congrès d’adopter l’ordre du jour que, d’accord avec le secrétaire du Conseil général, je lui ai présenté.

Nous ne disons pas, notez-le bien, que l’Internationale, telle qu’elle était représentée à Genève, est toute l’Internationale. Nous y avons déploré, au contraire, l’absence de la moitié des sections nationales qui y étaient affiliées avant-guerre. Mais nous avons le ferme espoir qu’avant qu’il soit longtemps, l’Internationale ouvrière et socialiste sera reconstituée.

On nous dit, il est vrai, qu’il n’est pas possible de réunir, dans une Internationale unique, les socialistes réformistes et les socialistes révolutionnaires.

Je ne connais rien de plus artificiel que cette opposition.

Quel est donc le socialiste — j’entends le socialiste digne de ce nom — qui ne soit pas révolutionnaire?

Quel est donc le révolutionnaire — s’il est socialiste qui ne soit pas, en même temps, réformiste?

Nos camarades géorgiens sont — pour la III e Internationale — des social-patriotes, des social-traîtres, dans notre genre.La moindre injure qu’on leur c’est d’être des réformistes. Eh bien, ces réformistes ont réalisé la révolution agraire la plus radicale : ils ont exproprié, sans indemnité, tous les domaines excédant 7 hectares.

Mes amis de la Fédération bruxellosie, d’autre part, aiment à se proclamer révolutionnaires. Ils rêvent du Grand Soir. Ils inclinent vers la III e Internationale. Mais cela ne les empêche pas d’être conseillers municipaux, conseillers provinciaux, voire échevins ou députés permanents, et tel de nos mandataires communaux, qui acclame Trotzky lorsqu’il le voit au cinématographe, s’en va ensuite, dans son collège échevinal, discuter avec des bourgeois, sur le salaire des ouvriers des services publics (rires). Et il a parfaitement raison.

Nous sommes donc réformistes et nous sommes révolutionnaires. Mais ce que nous repoussons, c’est le putchisme des minorités, c’est l’appel systématique à la violence, c’est la révolution en permanence, le soir, dans les cafés; c’est la folle espérance — par transplantation des méthodes russes — d’assurer, par l’action insurrectionnelle de quelques <( noyaux » communistes, de conquérir le pouvoir dans les pays de l’Europe occidentale.

Et, ce que nous repoussons aussi, de toute notre

énergie, c’est la politique de ceux qui prétendent nier le droit et le devoir de défense nationale.

Quand on défendait ici, il y a quelques instants, cette politique, je pensais à nos déportés, à tous ceux qui sont morts plutôt que de renoncer à être des hommes libres, à De Paepe, frappé d’une balle au front; à Dardenne, que l’on a trouvé dans les marais de l’Yser; je me disais que c’était outrager la mémoire de ces camarades et je déclare que si demain nous étions à nouveaux attaqués, la classe ouvrière se lèverait comme en 1914 pour défendre les libertés qu’elle a su conquérir! (Longs applaudissements. Quelques délégués protestent dans le bruit.)

Mais j’en reviens à cette affirmation que tous, hormis les communistes, nous sommes à la fois réformistes et révolutionnaires.

Et je le demande, en vérité, qui donc est le plus révolutionnaire, des maniaques de la violence et de ceux qui mettent en œuvre toutes les forces organisées du prolétariat?

Il y a quelques jours, en Angleterre, Sylvia Pankhurst, muée de suffragette en communiste, écrivait à Lénine : « Lundi dernier, au moment où les maires de Londres les conduisaient à Westminster, des sans-travail ont brisé des vitrines et volé des bijoux. Hélas, les communistes ne sont ni assez puissants, ni assez audacieux pour se montrer à la hauteur de la situation. »

Or, presque en même temps, chez le premier ministre, dans Downing Street, six hommes étaient réunis: trois membres du gouvernement et trois délégués des mineurs. Les premiers avaient derrière eux toute la bourgeoisie du plus grand empire de ce monde. Les autres parlaient au nom d’un million de travailleurs en grève, et de deux millions d’autrès, prêts à se joindre à eux. Les ministres, assurément, ont sauvé la face, mais les mineurs l’ont emporté, et, ce matin-même, vous leur adressiez des félicitations.

Je vous le demande à nouveau, qui donc fait l’œuvre la plus révolutionnaire, de cette citoyenne qui, dans un accès d’hystérie politique, regrette de ne pas voir briser assez de vitrines, ou de ces respectables délégués mineurs, députés, voire membres du Conseil privé, et dont le patient, l’opiniâtre, le persévérant effort prépare, de toutes les révolutions, la plus formidable: l’accession du prolétariat au pouvoir politique et économique? (Vifs applaudissements.)

C’est dans cet esprit, à la fois révolutionnaire et réformiste, que, dès le lendemain de la guerre, sous la pression des événements, s’est reconstituée cette Internationale syndicale, que l’on ose traiter de jaune, accusant ainsi vingt-sept millions de travailleurs de trahir les intérêts de leur classe !

C’est dans le même esprit que l’Internationale politique, l’Internationale ouvrière et socialiste doit refaire son unité, — suivant la formule de Jules Guesde

— par le contact et l’entente de tous les partis nationaux, poursuivant, dans la liberté de leurs moyens, l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste.

Ah ! je ne les méconnais point, les difficultés sont grandes.

Les meilleurs des nôtres ont disparu qui, jadis, dans cette Maison du Peuple, étaient accueillis à la fois comme des maîtres et comme des frères: Jaurès, assassiné par la réaction, Vaillant, Keir Hardie, Victor Adler, tués par la douleur d’avoir vu la guerre, Plekhanoff, Rosa Luxemburg, réconciliés dans la mort...

Et, parmi ceux qui restent, combien n’hésitent-ils pas à faire le choix inéluctable entre deux méthodes qui s’opposent, entre deux organisations qui se fondent sur des principes inconciliables: l’Internationale communiste et l’Internationale démocrate socialiste.

A ceux-là, je demande de relire la fîère profession de foi que Debs, du fond de sa prison, adressait à ses camarades de lutte : « Je suis socialiste, mais non communiste. Mon parti est socialiste, mais non communiste. Si la III e Internationale est exclusivement communiste, je ne peux y adhérer; mon parti ne peut y adhérer. Au vieux temps, les organisations formaient l’Internationale. De nos jours, la IIP Internationale tâche de créer des organisations nationales. Tout est décidé d’avance par Moscou. »

Nous aussi, nous sommes socialistes, et non com-

munistes, au sens du moins que les bolchévistes donnent à ce mot. Nous aussi, nous sommes d’un parti, qui repoussera cette injonction insolente de renier la démocratie socialiste, pour adopter l’étiquette communiste. Nous aussi, nous voulons une Internationale, fondée, non par l’autocratie moscovite, mais par la libre fédération des partis nationaux. Et, à ceux qui disent que cette Internationale est morte, tuée par la guerre, je réponds — comme ceux qui, à la mort d’un roi, criaient: Vive le Roi! —, je réponds: Vous dites que l’Internationale est morte? Eh bien! Vive l’Internationale! (Longue ovation.)

Les trois promesses du Bolchévisme

Conférence faite à Oxford, le 18 mai 1921.

Si quelqu’un avait prédit, en juillet 1914 , que, quatre ans après, les principaux chefs d’Etat de l’Europe continentale seraient des socialistes, les socialistes eussent été les premiers à n’en rien croire.

L’invraisemblable, cependant, s’est réalisé. Nous ne parlons naturellement pas de M. Alexandre Millerand, qui formula jadis le programme électoral du socialisme français; mais c’est un ouvrier sellier, Ebert, qui a succédé à Guillaume II ; un journaliste viennois, Renner, qui remplaça les Habsbourg; et mon ancien collègue au Bureau socialiste international, Lénine, qui occupe, à Moscou, le Kremlin, où vécut Ivan le Terrible.

D’une manière générale, d’ailleurs, au lendemain de la guerre, les socialistes étaient au pouvoir dans la moitié de l’Europe; il y avait des socialistes au pouvoir dans l’autre moitié.

Mais depuis deux ans, les symptômes de réaction se multiplient. Un à un, les gouvernements d’ « union

sacrée » se désagrègent. Des blocs nationalistes se constituent. La République allemande fait songer à la République française, au temps de 1’ « ordre moral », et, dans les pays alliés, depuis mon compatriote M. Paul Hymans, jusqu’à Lloyd George, les leaders ou les anciens leaders du libéralisme font appel aux conservateurs pour barrer la route aux partis du Travail.

Qu’on relise, par exemple, ce que le premier ministre d’Angleterre disait à ses collègues, les députés de la coalition, au lendemain même du jour (24 mars) où il justifiait, à la Chambre des Communes, l’accord anglo-bolchévik :

« Le danger militaire est aujourd’hui disparu, mais un autre danger nous menace... Ce danger, c’est le progrès constant vers le pouvoir d’un nouveau parti animé de vues du caractère le plus subversif. Il s’appelle aujourd’hui travailliste; au fond, il est socialiste... Le socialisme combat aujourd’hui pour détruire tout ce que les leaders des deux partis ont œuvré pendant des générations pour construire l’édifice social. Nos institutions, dont ils veulent se servir comme d’un pont pour atteindre leur but, sont menacées. Nos institutions parlementaires courent autant de risques que nos libertés économiques. »

Je ne me propose pas de rechercher si M. Lloyd George ne s’exagère pas, ou n’exagère pas, la puissance de l’adversaire qu’il dénonce et si la crainte de voir M. Henderson, ou M. Clynes, prendre le pouvoir

n’est pas plus grande chez lui que la crainte de les voir agir comme une force de destruction.

Il nous plaît, au contraire, de reconnaître que la. démocratie socialiste est une force de destruction. Elle est une force de destruction, parce que toute force qui s’organise tend à détruire et ne peut s’organiser sans détruire les structures anciennes qui font obstacle à son développement.

Die stôrende Lust ist eine schaffende Lust.

Le poussin brise sa coquille. La plante qui pousse dans les:ruines fait sauter la pierre vermoulue du vieux mur où elle a germé. Le socialisme, par cela même qu’il grandit, abaisse, élimine, détruit les institutions traditionnelles du monde bourgeois et ces destructions sont fécondes: elles rendent possible la réalisation de progrès nouveaux, le dégagement des forces politiques et sociales nouvelles.

Que l’on songe, par exemple, à ce que les socialistes ont fait pendant la guerre, en qui beaucoup avaient vu un dérivatif, et qui fut, au contraire, le plus formidable réactif pour la Révolution.

Certes, l’Internationale ne résista pas au premier choc, et ce n’est pas nous qui essayerons de dissimuler certaines défaillances, trop semblables à des complicités. Néanmoins, l’histoire impartiale dira que ce sont les socialistes anglais ou français, combattant les Puissances Centrales, les socialistes russes, en renversant les Romanoff, les socialistes allemands ou autri-

chiens en achevant les Hohenzollern et les Habsbourg, qui ont le plus puissamment contribué à la destruction des pouvoirs d’ancien régime; et c’est la destruction de ces pouvoirs, en même temps que le détraquement du système capitaliste tout entier, qui a déterminé, au lendemain de la guerre, l’essor prodigieux de ces deux forces libératrices: l'organisation ouvrière et la démocratie politique.

Avant la guerre, on s’en souvient, l’Internationale syndicale comptait 5 millions d’affiliés au plus; aujourd’hui elle forme un bloc compact de plus de 30 millions d’hommes.

Avant la guerre, l’Europe vivait dans l’ombre menaçante des trois grandes monarchies militaires; aujourd’hui, vingt trônes se sont écroulés; il n’y a plus dans le monde civilisé que des républiques, ou des monarchies parlementaires — je dirais volontiers des monarchies républicaines — et, de Londres à Vienne, de Paris à Berlin, il ne reste qu’un seul système de gouvernement, le gouvernement par le suffrage universel.

Les travailleurs ont donc obtenu — au prix de sacrifices terribles — ce « fragment de constitution » que Lassalle, il y a un demi-siècle, assignait comme but prochain à leurs efforts.

Mais ce résultat, que vaut-il au point de vue socialiste ?

Maintenant qu’il est acquis, on tend à le déprécier.

Il arrive ce que constatait déjà Rabaut Saint-Etienne, premiers jours de la Convention : « L’égalité politique établie, les pauvres sentent bientôt qu’elle est affaiblie par l’inégalité des fortunes... »

Parmi les socialistes, les uns se bornent à dénoncer les influences ploutocratiques qui, dans les pays de faible organisation ouvrière, font de la démocratie une pure apparence. Ils proclament l’insuffisance, d’ailleurs flagrante, du système parlementaire. Ils mettent les travailleurs en garde contre cette illusion qu’un Parlement peut tout faire, sauf muer un homme en Ils font une large place à l’action directe des masses contre l’inertie ou le mauvais vouloir des assemblées législatives.

Mais d’autres vont plus loin. Ils s’en prennent au principe même de la démocratie. Ils refusent les droits citoyen à ceux qui ne sont pas des prolétaires. Après avoir supprimé le vote privilégié des bourgeois, ils prétendent établir le vote privilégié des travailleurs, élisant des Soviets, des Conseils d’ouvriers, de soldats et de paysans pauvres. Et, à ces organisations de classe, où la minorité des citoyens possède la majorité des suffrages, ils entendent confier la dictature, avec son corollaire indispensable: la terreur et la violence contre les ennemis mortels du prolétariat.

Qu’après la guerre surtout, pareil état d’esprit ait une puissante tendance à se répandre, il n’y a rien qui doive étonner.

Dans un pays comme l’Angleterre, où siège la « mère des Parlements », où le régime représentatif compte des siècles d’existence, où le sentiment démocratique est devenu, pour l’immense majorité des citoyens une seconde nature, on ne réalise peut-être pas assez ce qu’il y a d’étonnant, et aussi, de fragile, dans l’acceptation commune d’un régime fondé sur ces deux principes : le gouvernement à la majorité, la représentation à la minorité.

Un professeur de mes amis, voyageant en Insulinde, s’efforçait un jour de faire comprendre à un rajah, son hôte, le mécanisme du système représentatif: les journées électorales; le vote émis par les millions d’électeurs; la transmission des pouvoirs — qu’il s’agisse d’un Conseil municipal ou du Président des Etats-Unis — à quiconque obtient la majorité, ne fûtce que d’une voix; et, d’autre part, le droit des minorités; la liberté de la presse, d’association ou de réunion; l’action, enfin, des oppositions parlementaires, qui discutent, critiquent, attaquent, et parfois avec violence, la politique gouvernementale.

A ce moment le rajah, que cet exposé plongeait dans un état de stupéfaction intense, interrompit pour dire: « Alors, ces opposants, on leur coupe la tête? »

— « Point du tout.On recueille soigneusement leurs discours; on les publie aux frais de l’Etat; on assure même à ceux qui les prononcent une indemnité annuelle à charge de la nation. »

En temps normal, assurément, pareil régime peut fonctionner sans trop d’à-coups, bien que, de plus en plus, l’action directe tende à prendre le pas sur l’action parlementaire.

Mais, dans les pays où le régime représentatif n’a pas poussé de racines profondes, et dans les moments où l’exagération des antagonismes de classes engendrent un esprit de guerre civile, il ne faut point s’étonner que beaucoup de gens ne pensent à peu près, au sujet du régime parlementaire, ou de la liberté de la presse, comme le rajah du professeur Lapicque.

Tel, par exemple, Boukharine, ce communiste de gauche avec lequel l’opportunisme de Lénine s’est maintes fois trouvé aux prises dans ces derniers temps.

<( La condition — écrit-il — que Kautsky et Cie mettent à une révolution, consiste en ce que celle-ci a bien le droit de dicter sa volonté à la bourgeoisie, mais doit en même temps donner à la bourgeoisie la possibilité d’émettre ses doléances au moyen de la liberté de la presse et d’une assemblée constituante. Mais l’essence d’une révolution, c’est justement d’être une guerre civile et les classes qui luttent à coups de canon et de mitrailleuses n’ont que faire d’un duel d’éloquence à la Homère. La révolution ne discute pas avec ses ennemis, elle les broie; la contrerévolution agit de même... (1) »

Cette observation finale, en somme, est un truisme.

(1) Cit. par Kautsky: Terrorisme et Communisme, p. 220.

Toutes les guerres, civiles ou autres, ont le même effet : suspendre les institutions et les libertés du temps normal,

Aussi la véritable caractéristique de l’état d’esprit bolchéviste est ailleurs.

Il ne consiste pas seulement à admettre qu’en temps de révolution la dictature de la classe révolutionnaire s’impose — Engels et Marx l’ont toujours dit — mais que, si les circonstances s’y prêtent, cette classe peut faire une révolution, imposer sa dictature, réaliser, par le fer et par le feu, la transformation sociale qui doit l’affranchir, alors même qu’elle n’est pas unanime, et qu’en tous cas, elle ne représente qu’une minorité ü’avant-garde.

Cet état d’esprit n’est pas nouveau.

On le trouve déjà chez Bakounine. Il a inspiré les Réflexions sur la violence, de Sorel — catéchisme des syndicalistes révolutionnaires français. Il apparaît, dès 1915, chez Lénine, faisant l’apologie de la guerre civile, tout en déclarant qu’elle était impossible sans les plus affreuses destructions, sans la terreur la plus sanglante.

Mais le fait nouveau, c’est que, dans un pays de 120 millions d’âmes, se poursuit, depuis bientôt quatre ans, la plus formidable expérience de dictature minoritaire et terroriste.

Pour la première fois dans l’histoire, le suffrage universel avait élu un Parlement dont l’immense majorité

des membres se réclamaient du socialisme. Trente-six millions d’électeurs, hommes et femmes, avaient voté. Les suffrages, suivant les chiffres cités par Lénine luimême (1), s’étaient répartis de la manière suivante:

Parti bolchéviste . . . . 9.02 millions 25%

Menchéviks, socialistes révo-

tionnaires. 22.62 » 62%

Partis des propriétaires et de

la bourgeoisie .... 4.62 » 13%

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