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respecté de tous et suivi d’une cohorte d’élèves attentifs et enthousiastes, DuPuYTREN, le plus grand opérateur de ces temps, voyait venir avec sérénité l’heure fatale qui ne soucie plus des vanités humaines. Il se mourait d’une pleurésie purulente. Ses intimes lui conseillaient de se faire opérer. Désabusé, las d’une vie orgueilleuse menée sans refuges et sans idéal, il leur répondit par cette parole désenchantée : « Que ferais-je de la vie ? la coupe a été trop amère pour moi ».
Il n’est pas invraisemblable de penser que l’intervention de l’empyème eut reculé, peut-être, l'heure marquée par son destin. Or le bénéfice de cette intervention, DUPUYTREN laurait dû à celui qu’il condamna au nom de l’Académie de Médecine : RÉca- MIER.
Ce fut lui, en effet, le premier, qui ouvrit la cavité pleurale pour traiter les collections purulentes thoraciques. Désirant éviter la formation d’un pneumothorax, il incisait la plèvre sous l’eau, puis adaptait un tuyau de caoutchouc au drain qui évacuait le liquide pleural ; cet appareil, dont l’extrémité reposait dans un flacon rempli d’eau, réalisait ce merveilleux système de siphonnage employé encore aujourd’hui d’une manière courante.
Rarement vie médicale fut remplie d’une façon aussi continue et complète que celle de RÉCAMIER. On peut être étonné en compilant les découvertes mises au point par ce novateur sans égal dans la variété d'inspiration et la sûreté d'application. Jusqu'à lheure de sa mort (1852), il combattra pour la défense de ses techniques personnelles ; sa dernière polémique sera entreprise contre BLANDIN, un de ses élèves, au sujet du procédé de cure des fissures anales, dont il
était l’inventeur.
En effet, lorsqu'il s’agissait de guérir ces fissures de la muqueuse anale, terribles par les douleurs qu’elles engendrent, on pratiquait la dilatation forcée avec des bougies de plus en plus grosses. Ce procédé, parce qu’il était intolérable, fut remplacé par celui de Boyer. Lui, pratiquait l’incision du sphincter, qui faisait cesser le spasme. Mais la plaie était longue à guérir, l’incontinence de règle. La cautérisation n’eut pas plus de succcès. C’est pourquoi DuPpuyYTREN pensait que « celui qui découvrirait le moyen thérapeutique de guérir la fissure sans opération, rendrait un incalculable service à l’humanité ».
A RÉCAMIER devait échoir cet honneur. Voici le procédé qu’il mit au point et auquel nous n’avons rien changé : Hs
11 introduisait l’index et le médius de chaque main dans l’anus puis écartait les doigts en serrant fortement le sphincter, tout en prenant point d'appui sur le coccyx. C’est ce qu’il appelait la « dilatation cadencée ».
MAISONNEUVE, au contraire, introduisait successivement les doigts, puis la main entière — il refermait celle-ci dans l’ampoule rectale et la retirait sans l’ouyrir (DupLay et RecLus, Traité de Chirurgie, t. VID. Ce procédé violent et inutile, déjà inutilisé avant Maisonneuve, fut attribué à RÉCAMIER par un de ses anciens élèves, J.-F. BLANDIN, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, lors d’une de ses cliniques dans son service. Justement indigné, RÉCAMIER écrivit une lettre de rectification à BLANDIN, dont les termes sont aussi rigoureux que le ton en est digne :
« Je ne puis penser qu’un homme de votre considération dans la science ait cru sérieusement que j'ai proposé et employé un semblable procédé, d'autant moins que vous ne pouvez oublier nos conversations à ce sujet. »
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Il précise alors sa technique — deux doigts, pression du sphincter sur le coccyx — pour terminer par ces lignes pleines de noblesse du vieux maître envers un élève et ami défaillant :
« Ne pouvant accepter comme mien que ce qui m’appartient et non pas ce qu’on peut voir la fantaisie de me prêter dans un but quelconque, et que je m’abstiens de qualifier, j’ai cru devoir ces éclaircissements à mon estime particulière pour vous. »
BLANDN se rétracte vite, mêle la flatterie envers le vieux maître à la renonciation de son propre procédé, et termine en assurant RÉCAMIER « de Ia vive affection de votre sincère admirateur et confrère ».
À notre époque, nous endormons le malade ; cette pratique vient faciliter la cure radicale des fissures anales, mais la technique en usage relève toujours de celle de RÉCAMIER. Elle était simple, efficace, définitive ; elle devait passer à la postérité comme la majorité de ses découvertes.
J’ai tenté, dans ce court travail, d'apporter une modeste contribution à la réhabilitation de ce praticien aussi grand que méconnu ; entreprise déjà exécutée par des esprits plus compétents que moi-même, après GourAUD, TRIAIRE, J.-L. FAURE, LENORMANT et SAUVÉ.
La pensée d’avoir entrepris une tâche qui m'est chère, le souci de relever l’erreur des hommes animés par l’envie et la mauvaise foi, la joie qu’on éprouve à fouiller les agitations du passé et les étapes de la conquête scientifique, portent déjà en eux-mêmes la récompense de mon travail.
Je me suis discipliné le plus possible dans l’interprétation des textes originaux et dans l’observance de la pensée des auteurs. J’espère n’avoir point trop fait œuvre de partialité ni donné l'impression d’avoir écrit en partisan. Si ceux qui liront ces lignes, poussés par la curiosité et l’indulgence, peuvent s’étonner de l’enthousiasme dont elles sont empreintes, qu’ils veuillent m’excuser en faisant un juste retour sur euxmêmes, et se rappeler l’ardeur qui les mena quand ils défendirent la pensée de leurs maîtres et leurs travaux.
L’injustice des chirurgiens du xix siècle envers RÉCAMIER fut le principal mobile de cette entreprise ; le souci d'établir combien la gynécologie moderne est redevable à ce génie méconnu fut aussi un des éléments primordiaux de ce travail. Je n’oublie pas non plus, parmi ces motifs, le souci de défendre une thèse chère à un maître, dont l'offre de collaboration qu'il me fit est une des plus estimables sanctions.
Durant l'établissement de ce travail, j’ai trop donné de preuves que RÉCAMIER et son œuvre chirurgicale ne pouvaient trouver en moi qu’un ardent défenseur.
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Aussi, pour rétablir l’équilibre des valeurs et la balance des jugements, je me permets de terminer ce travail par l’appréciation d’un contemporain de Ré- CAMIER qui passa au crible les mérites et les qualités des médecins de son temps.
Si le jugement porté par lui paraît diamétralement opposé à la défense apportée par moi-même, je crois pouvoir revendiquer contre lui le suprême argument : celui que confère le recul du temps.
Voici ce qu’ose écrire SACHAILE DE LA BARRE, nouveau et pénétrant Argus :
< M. RÉCAMIER, il faut en convenir, est un de nos praticiens les plus connus ; mais cet avantage, le doit-il aux services qu’il a rendus à l’art ? Il est permis d’en douter ; car lorsqu'on fait la revue rétrospective de tout ce qui a été fait en faveur de cet art depuis le commencement du siècle, on en trouve pas grand’chose qui lui soit propre. Otez en effet les deux volumes qu’il a publiés en 1819 sous le titre de : « Recherches sur le traitement du cancer » et dont il donne en 1825 une nouvelle édition, suivie de Notes sur les forces et la dynamétrie vitales; puis quelques articles fournis soit à la Revue Médicale, soit à divers autres recueils ; à l'emploi qu’il a un des premiers fait parmi nous du speculum et vous aurez fait, à très peu de choses près, tout l’inventaire de son bagage scientifique...
Qu’a perdu la science à cette retraite (sa démission du Collège de France lors de la monarchie de juillet) annoncée par les sacristains du noble faubourg comme une calamité publique ?
Pas grand’chose, dirons-nous encore, car à part certains éclairs d’érudition scolastique dont il semait ses leçons, ses cours n’ont jamais été qu’un assemblage d'idées mal assorties, d'opinions exagéreés dépourvues de tout lien qui put leur donner l’apparence
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d’une doctrine. Laissons donc M. RÉCAMIER faire des vœux pour un règne à tout jamais passé et invoquer autre chose que les bienfaits de la science pour le salut de ses malades ; remercions-le de l’usage qu’il a répandu parmi nous du speculum, pourvu toutefois qu’il l’emploie à quelque chose de plus rationnel que l’extirpation de la matrice et souhaitons, pour sa réputation de praticien, qu’il vienne lire à l'Académie quelque chose de plus sérieux que les communications qu’il a faites, il y a 2 ou 3 ans, sur la nécessité des lavements et la manière de préparer les cataplasmes. »
Lorsque SACHAILE DE LA BARRE écrivit ce pauvre écho, se doutait-il que la postérité ne retiendrait son nom que par la grâce de son illustre calomnié : RÉ- CAMIER ?
Conclusions
Il est de ces mémoires illustres, qui loin de redouter les atteintes du temps, grandissent avec sa durée. Dégagée des oppositions et des envies que soulèvent toujours les renommées vivantes et rivales, l’autorité d’un homme génial trouve sa considération dans la postérité qui rétablit l’échelle des valeurs.
RÉCAMIER bénéficiera de cette épreuve du temps. Lors du centenaire de l’hystérectomie vaginale, des auteurs qualifiés rendirent un juste hommage à son œuvre chirurgicale et rectifièrent l’erreur de ses contemporains.
RÉCAMIER subit une des plus grandes injustices de ce siècle médical. Il partagea avec LAËNNEC l'honneur d’avoir été combattu pour ses découvertes géniales et de s’être incliné devant le jugement de ses pairs.
J’ignore la genèse exacte de cette opposition forcenée envers le plus grand novateur chirurgical du xix° siècle. J'aimerai croire qu’elle n’était que le fidèle rejet de consciences professionnelles hésitantes et soucieuses du respect de la vie. Je crois cependant qu’à travers le thérapeute génial, on a voulu atteindre l’homme public, le champion d’un certain spiritualisme honni par les nombreux partisans du matérialisme de cette époque. On n’a pas voulu juger RÉCA- MIER en tant que praticien et précurseur ; on a consi-
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déré ses innovations à travers le prisme trouble et déformant de ses convictions religieuses et politiques.
Attitude que notre époque n’admet plus, mais qui stigmatise l’intolérance de ce siècle envers un idéal non conformiste.
RÉCAMIER, une des plus nobles figures médicales du xIxe siècle, oubliera les vieux errements de la médecine physiologique, pour employer ses profondes qualités d'investigation et d’intuition à l’essor de ces merveilleuses découvertes qui enfanteront la technique chirurgicale moderne.
Un praticien qui peut revendiquer pour son œuvre scientifique la triade gynécologique : hystérectomie vaginale, colpotomie et curettage, a droit à la consécration du génie chirurgical.
Cet homme qui ne possédait point les ressources de lanesthésie générale et de l’asepsie, a su mettre au point une technique impeccable que nous n’avons fait qu'emprunter.
Ses éclairs de génie ont facilité notre tâche ; ils expliquent les succès que nous enregistrons aujourd’hui dans le traitement des maladies de l’utérus et de ses annexes.
RÉcAMIER est le père de la gynécologie moderne.
Vu : Le Doyen, Vu, Le Président de la thèse, BALTHAZARD. LENORMAND.