HIPPOCRATE
Introduction
Chaque génération humaine apporte à l’individu sa contribution au soulagement de ses maux et l’espoir toujours renouvelé dans son affranchissement des servitudes du mal ; cette libération progressive de la souffrance et de la misère humaines est le fruit d’une longue hérédité d’esprits clairvoyants et combatifs, dont les acquisitions bienfaisantes, passant de maîtres à élèves, s’augmentent de richesses nouvelles à chaque héritage spirituel.
Au-dessus de ce foyer d’esprits consciencieux et traditionnels, dont le nombre même favorise l’égalité de tous, s’élève parfois la flamme du génie audacieux et novateur dont les conceptions originales engendrent un pas définitif vers la découverte scientifique.
Cependant, si la naissance d’un esprit génial s’accommode volontiers du bouleversement des prévisions les plus courantes, entretenues avec esprit de mollesse et souci de quiétude par le plus grand nom-
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bre, il semble qu’une idée géniale ne puisse prospérer qu’à la faveur de l'adaptation des esprits à une telle perturbation dans le rythme déjà établi.
Pour que cette idée puisse vivre, il faut que son existence soit sanctionnée par l'approbation de la masse ; bientôt elle sera assimilée et défendue avec d'autant plus d'enthousiasme que l’opposition et l’incompréhension furent grandes. La difficulté ne consiste pas à défendre une idée — (les facultés de jugement et de logique demeurent identiques en leur système aussi bien pour le défendeur que pour les détracteurs) — ce qui est difficile, c’est de présenter cette acquisition personnelle comme accessible à la conception de chacun, de ne pas troubler les habitudes de pensée par le heurt violent d’une idée neuve et de la rendre suffisamment claire et évidente afin qu’elle donne l'impression qu’elle peut être conçue par chacun. Les esprits systématiques constituent l'obstacle le plus sévère à l’esprit hardi et novateur — celui qui crée. Tâche ingrate qui nécessite une grande faculté de persuasion, une souplesse de caractère sans défaillance, un souci extrême de la renommée et de l’approbation de ses pairs.
Parce qu’il ne saura se courber dans cette attitude, RÉCAMIER, précurseur de la chirurgie moderne, doué d’un esprit qui sait oser, appliquant avec. hardiesse les conceptions d’un esprit novateur. Réca- MIER, qui donnera naissance à la technique gynécologique actuelle, ne recueillera que l'indifférence et les sarcasmes de ses collègues, et n’obtiendra pour seule gloire que l’opposition vigilante et tenace de ses pairs.
Dans cette part injuste qui lui sera réservée, il partagera cette attitude systématique d’oubli et de combat avec son ami le plus illustre, LAENNEC, dont un rédacteur envieux et borné pouvait écrire à l’heure de
sa disparition, « que sa mort était plus irréparable pour le parti auquel il appartenait que pour la science ».
Voilà les honneurs humains réservés à ces deux pures flammes de la médecine contemporaine, après avoir subi les mêmes attaques, les mêmes dédains, les mêmes oppositions et tiré l’art médical de l’ornière où il s’enfonçait depuis plus d’un siècle.
En effet, à la fin du xvure siècle, ce siècle qui sera riche en philosophes et pauvre en médecins, le désordre anarchique touchera la médecine des mêmes ravages qu'il occasionna dans les sociétés et dans les esprits. Elle aura subi l’influence fatale des Encyclopédistes et poussera l’abnégation jusqu’à s'abstenir de faire figurer ses servants dans la rédaction de leur ouvrage monumental. Les articles médicaux seront rédigés par les philosophes entourant Diperor et D'ALEMBERT, en négligeant toute inspiration religieuse ou métaphysique et se bornant à mettre au point la science d’alors.
Cette ignorance du corps médical envers la rédaction des chapitres où il paraissait le plus indiqué tient au désintéressement de celui-ci envers tout ce qui n’est pas la Cour et les avantages qu’elle procure. Les privilèges du courtisan sont plus appréciés que les devoirs du médecin et les grands médecins de l’époque ne sont considérés que par leurs charges de médecins du Roi et non par leurs fonctions de chefs d’Ecole.
Indifférence des maîtres officiels envers l’enseignement, recherche des bénéfices de Cour, opposition entre la vieille Faculté rétrograde et la Société Royale de Médecine, jeune et ardente — voilà les signes annonciateurs d’une décadence certaine, qui sera sanctionnée bientôt par l’Assemblée Constituante en supprimant le Corps médical de la Faculté, au même titre que les autres corporations,
Pt
Au contraire, le xix° siècle verra un progrès immense de la science médicale — il commencera par Bicaar pour finir par Pierre Curie. Entre ces deux pôles, l'existence de LAENNEC, Claude BERNARD et Pas- TEUR confère à ce siècle tous les caractères d’un grand siècle. II saura faire profiter la médecine des acquisitions de la biologie, car la science de la vie passionnera les penseurs de cette époque.
Si nous envisageons l’aube de ce siècle plein de puissance, au :point de vue chirurgical, nous voyons un homme se grandir au-dessus de ses pairs et que l’on peut considérer comme l’égal de LAENNEC en tant qu'intuition géniale : c’est J.-A. RÉCAMIER.
A cette époque où le domaine séparant l’art médical de la technique chirurgicale n’était pas aussi délimité qu'aujourd'hui, RÉCAMIER appliquera son esprit intuitif et audacieux à une entreprise qui surprendra ses contemporains et devancera de plus d’un demisiècle les succès de la chirurgie abdominale. C’est le père de la technique gynécologique moderne.
Pour situer exactement l’importance des innovations chirurgicales de RÉCAMIER, il faut se rappeler qu’au début du xrx° siècle, la chirurgie française était fixée dans la tradition classique du siècle précédent; un dogme était intangible : celui de l’abstention rigoureuse quant à la possibilité d’opérations abdominales. Au contraire, la médecine va connaître un essor sans égal, grâce à l’usage de la clinique et de l’anatomie pathologique, grâce à la découverte de l’auscultation. LAENNEC, le principal animateur de cette ascension scientifique, verra ses initiatives contrariées avec brutalité par l’opposition de Broussaïis.
RÉcAMIER rencontrera la même force d'inertie et la même opposition chez ses collègues, car ses conceptions hardies s’opposeront aux traditions chirurgicales respectées par DESAULT,
le
Parce qu’il voudra se dégager de ces règles mortes et préjudiciables à l’avancement de la technique chirurgicale, il trouvera l’opposition et l'injustice qu’aucun praticien n’aura connues avec autant de force.
Esprit loyal et combatif, depuis l’âge d’étudiant jusqu’à la fin de sa carrière professionnelle, il montrera une âpre énergie à défendre ses idées et un souci sans égal d'améliorer le sort de ses semblables.
À la fin de ses études, lors de son arrivée à Paris en 1797, RÉCAMIER avait à choisir entre deux écoles aussi opposées par leurs doctrines que dissemblables quant à leurs chefs : l’école de PINEL, celle de Corvi- SART.
PINEL était épris des méthodes philosophiques issues de ConNpiLLaAc. La médecine se bornait pour lui à un essai de classification s'inspirant surtout des cadres étroits et rigoureux institués par les naturalistes. Dans son ouvrage célèbre qui devint la charte de toute une génération de médecins, il posait ce principe : Etant donné une maladie, trouver sa place dans le cadre nosologique (1).
CoRrvisarT, au contraire, faisait fi des doctrines philosophiques et employait ses facultés d'investigation et de contrôle à soulager le malade. Remarquable clinicien, étonnant son entourage par la précision de son diagnostic, vérifiant ses intuitions cliniques par le contrôle de l’anatomie pathologique, il complètera ces rares facultés par une puissance d'observation jamais en défaut et une volonté ferme de guérir. Il cherche à provoquer des guérisons par des interventions thérapeutiques rationnelles en s’élevant au-dessus de
(1) Pinel, Nosographie philosophique ou analyse appliquée à la médecine, 1509,