RESUME DE LA G^ LE( ON
La loi des rapports de société qu'ont les hommes entre eux peut et doit avoir iQjnéme caractère de vérité scientifique que la loi des rap- ports de gravitation qu'ont entre eux (es corps célestes.
La soei^té- est un fait naUfrel oiju'cç^saim.ùi non point conventionnel et libre. L*hommc n'est une personne morale qu*en société et parla société.
Il suit de là que la réalisation de Tidéal social dans les mœurs suppose l'existence de ces quatre éléments : Vindimdu et VEtat, les positions personnelles particulières et les conditions sociales générales, , p"^.,i ''{^^ et comporte la solution de ces deux problèmes : le problème de Xordre I <^rt f f et le problème d^ \^ justice.
Examen de la devise révolutionnaire : Liberté, Egalité, Ce n'est pas la liberté absolue, mais la conciliation de la liberté et de Vautorité, qui constitue la solution du problème de Tordre : Liberté de IHndividUy autorité de VEtat. Ce n'est pas l'égalité absolue, mais la conciliation de l'égalité et de Vinégalité, qui constitue la solution du problème de la . justice : Egalité^des conditions^ inégalité des positions.
Application particulière à la question de l'impôt. La contribution des individus aux dépenses de l'Etat n'est point facultative mais obligatoire, et elle-ne doit point être proportionnelle mais égale.
Théorie du progrès scientifique et politique. Prépondérance de l'Etat sur l'individu dans les républiques de l'antiquité, et de l'individu sur l'Etal au Moyen Age; poursuite de leur équilibre dans le monde moderne.
SIXIEME LEÇON
DE l/iNDIVIDU ET DE lV.TAT. FORMULE GÉNÉRALE DE CONSTITITION DE LA SCIENCE SOCIALE.
Messieurs,
Je viens aujourd'hui traiter devant vous un sujet sur lequel se sont exercées les méditations des écrivains et des philosophes, en des ouvrages qui sont la gloire de l'esprit humain, et qui a été soumis aux délibérations des orateurs et des hommes d'Ktat dans des assemblées politiques telles que,
im RECHERCHE
pour la sagesse et l'éloquence, le monde, peut-être, n'en reverra jamais de pareilles, mais que seuls pourtant quelques penseurs de nos jours que j'appelle mes maîtres ont abordé comme je l'aborde, c'est-à-dire avec le parti pris de le soumettre à toute la rigueur des procédés scientifiques.
De même que les astres ou les corps célestes sont engagés les uns avec les autres dans des rapports d'action et de réaction ou de gravitation, de même les hommes ou les êtres personnels et moraux sont rattachés les uns aujc autres par des relations de droit et de devoir ou de société. Et de même -qu'il y a une science pour définir, classer et déterminer les rapports de gravitation, et qui est Tastron^mie, de même, selon i;ous, il peut et doit y avoir une science pour définir, classer et déterminer les r.ipports de société : cette science sera la science sociale. Au lieu que les faits de gravitation se développent sur le théâtre de la nature, les faits de société se développent sur le théâtre de l'humanité. Les uns obéissent à la force d'attraction universelle qui est une force aveugle et fatale ; les autres dépendent de l'activité humaine qui est une force gouvernée par une laison clairvoyante et une volonté libre ; ^ les uns se perpétuent avec un caractère de nécessité et d'immutabilité,N et les autres sont susceptibles de développements progressifs et de modifications incessantes. Nous savons cela. Messieurs. Mais de là, que s'ensuit-il ? 11 s'ensuit qu'en astronomie, après avoir défini et classé les faits et les rapports astronomiques, il y a lieu d'en déterminer les lois objectives et réelles, tandis que, dans la science sociale, après avoir défini et classé les faits et les rapports sociaux, il y a lieu d'en déterminer les lois subjectives et idéalesfil suffit de dire, dans le premier cas, ce qui est, ,et il faut dire, dans le second cas, ce qui doit £tre. Cette difl^érence est celle de la vérité morale à la vérité pliysique ; mais nous pensons que, physique ou morale,
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la vérité n'en doit pas moins revêtir le caractère de la science. Or, la première de ces conditions de la vérité scientifique, c'est de reposer sur une démonstration soit rationnelle, soit expérimentale, et, par suite, d'être vraie pour iûutJe.mondi^ et pour tout le monde au niême degré. ^11 est prouvé rationnellement, et, par suite, il est vrai pour tout le monde, et pour tout le monde au même degré, que le carré de rhjpoténuse d'un triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. 11 est prouvé par expérience, et, par suite, il est vrai pour tout le monde, et pour tout le monde au même degré, que chaque planète se meut autour du soleil dans une orbite plane où les rayons vecteurs décrivent des aires égales en des temps égaux. Une fois acquises à la science, ces vérités s'imposent universellement et uniformément, et Thomme qui les conteste^u les méconnaît ne réussit à prouver que son ignorance.''; Les choses se passent encore tout différemment danauréconomie politique et la science sociale. Tel homme très-instruit professe des sentiments favorables à la liberté des échanges internationaux, à celle des banques d'émission, au gouvernement libéral et démocratique ; mais tel autre qui passe pour non moins instruit est un partisan déclaré du système protectionniste, du monopole de rémission des billets de banque et du régime aristocratique et autoritaire. Aussi a-t-on pu dire qu'il n'y avait point encore une science et des connaissances, mais seulement une littérature et des opinions économiques et sociales. Il en doit être autrement dorénavant; mais pour que le mal s'oppose au bien, et le bien au mal, dans la science morale, comme le faux s'oppose au vrai, et le vrai au faux, dans les sciences mathématiques et physiques, il faut que. le bien puisse être discerné du mal en morale, comme le vrai se discerne du faux en mathéma iqueseten physique. Si, par exemple, la démocratie est la vérité et la justice, l'aristocratie est une erreur
et une iniquité, et alors il ne doit pas être permis d'être aristocrate, sinon comme il est permis d'être ignorant des théorèmes de la géométrie ou des lois de l'astronomie ; mais aussi, si la démocratie est U vérité et la justice, elle doit être susceptible d'être démontrée comme se démontrent les théorèmes de la géométrie ou les lois de l'astronomie, par preuve rationnelle ou expérimentale. Pour moi, j*ai la conviction profonde que la connaissance de la vérité morale, comme celle de la vérité ma- ^ thématique ou physique, est œuvre de la raison collective et non du sentiment individuel. Mon ambition n'est donc pointd'en- , richir la littérature morale de quelques pages de beau style ; je la trouve assez riche à cet égard, depuis les œuvres d'un Platon et d'un Cicéron jusqu'à celles d'un Montesquieu et d'un Tocqueville ; et si je croyais n'avoir qu'à imiter ce$ maîtres, j'aimerais mieux les relire et me taire. J'unis mes eftbrts à ceux des auteurs contemporains qui prétendent fonder la science so* ciale, et je vous apporte une démonstration que vous voudrez bien accepter quoique aussi sèche, si elle est aussi concluante, qu'une démonstration de géométrie. Ce n'est point ici le mor ment d'élever une discussion contradictoire; j'affirme purement et simplement mon point de vue, je l'indique et je m'y place. 11 s'agit de prouver le mouvement, je vais essayer de marcher ; si je réussis à m'avancer de quelques pas, j'aurai atteint le seul but que je me sois proposé; si je tombe, un autre prendra ma ^ place, et nous nous succéderons ainsi jusqu'à ce qu'enfin la ^^ science du monde moral soit établie sur des bases définitives \ comme est la science du monde astronomique.
Il y a, H^Iessieurs, plusieurs manières d'expliquer le fait de la société, et il est bien certain que, suivant qu'on choisit telle ou telle explication plutôt que telle ou telle autre, on peut donner à toute la science sociale des directions très-difFérent<»s. On
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peut notamment attribuer à la société une origine soit divine, soit humaine, soit enfin naturelle. Pour ma part, je repousse la première de ces trois explications par une fin de non-recevoir, et comme contraire au principe de l'indépendance respective de la morale et de la théodicée; des deux qui restent en présence, je combats l'une ouvertement-, et me range décidément à la dernière.
C'était ridée des philosophes, du xvHie siècle, et c'est encore celle de la plupart des écrivains de notre époque, qiie la société est un fait, conventionnel ou. libre, et non point un fait naturel . ou nécessaire. A ce point de vue, l'homme est un jour sorti de rétat de nature pour entrer dans Tétat social, et ainsi cet état repose sur un pacte ou sur un contrat social. Les théoriciens de cette école négligent de nous dire quel jour fut pris cet arrangement, et dans quelles archives s'en trouve le texte ; à vrai dire, ils considèrent que son adoption se perd dans la nuit des temps et que les stipulations en sont indéfiniment proro* gées, comme par tacite reconduction, en vertu du consentement des générations successives qui s'y soumettent. De la sorte, leur explication se donne moins pour un fait d'observation qu'elle ne s'offre comme une hypothèse destinée à rendre compte des divers phénomènes de la vie sociale. Mais je la repousse à ce double titre, soit à titre de fait d'observation, comme fausse et démentie par l'expérience, soit à titre d'hypothèse, comme irrationnelle et contradictoire. Elle procède, en philosophie, de cet empirisme exclusif qui, se confiant à la valeur absolue du témoignage de la conscience, néglige de faire l'analyse et la critique des résultats de l'expérience intime, et elle aboutit, dans la science sociale, à cet iiidivjdualisîûC--;absolu qui trouve dans l'individu la base et la fin unique des sociétés. Je l'ai déjà réfutée dans ses prémisses et ses conclusions ; mais je dois y revenir et l'écarter de nouveau au moment
SIXIÈME LEÇON
DE L INDIVIDU ET DE LEÏAT. FORMULE GENERALE DE CONSTITUTION DE LA SCIENCE SOCIALE.
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en mourant le fruit de ses travaux et de ses exemples à Tart, à la science et aux mœurs de ceux qui lui survivent.
Dès lors qu'il en est ainsi, Messieurs, une double abstraction, aboutissant immédiatement à un double principe, va nous fournir la loi supérieure d'accomplissement normal des destinées humaines dans les mœurs, ou de réalisation de l'idéal moral par le développement de la personnalité de riioinme dans la propriété, dans la famille et dans le gouvernement.
Il faut appeler individtc Thommc considéré abstraction faite de la société à laquelle il appartient , ou chaque personne morale envisagée comme accomplissant une destinée indépendante de toutes les autres ;
Et il faut appeler conditions sociales générales la société considérée abstraction faite des hommes dont elle est formée, autrement dit, le milieu social de l'activité individuelle.
Mais il est aisé de reconnaître que ces deux prejniers termes en appellent deux autres.
En effet, il tant appeler Etat Tagent naturel et n.écessairjELxle l'institution des conditions sociales générales. Ainsi défini, l'Etat représentera Tensemble de toutes les personnes morales envisagées comme accomplissant des deslinées solidaires les unes des autres.
Et enfin, il faut i\f\ie\cr positions personnelles particulières le résultat naturel et nécessaire de l'activité de l'individu s'exerçant dans le milieu des conditions sociales générales.
Or, la coexistence de ces quatre éléments fournit la matière d'un double problème :
Un problème à^ordre, consistant à dire quand est-ce que les hommes doivent agir isolément, et quand est-ce qu'ils doivent agir en corps d'Etat, en vue de l'accomplissement de leur destinée, et se résolvant par l'attribution à l'initiative et à l'action
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de rindividu de la recherche, de l'obteniio»-€t-de-4a~&0ïiâerva- ^ tion de-S^Lpoâitiûu pei'sxmiifîlle 4)articalière,\^^t par l'attribution -^ à rinitiativc et à l'action de l'Etat de rétablissement, du maintien et de l'amélioration des conditions sociales générales;
Et iiD problème de ^Hfiiic^', consistant à dire quand est-ce que les hommes doivent profiter individuellement, et quand est-ce qu'ils doivent profiter en commun ou collectivement des efforts > faits en vue de l'accomplissement de leur destinée, et se résolvant par l'attribution à la jouissance individuelle de la position personnelle et particulière que l'individu s'est donnée, et à la jouissance collective ou commune des conditions sociales générales que TEtat a faites.
Poursuivez scrupuleusement l'étude et l'analyse de l'accomplissement de la destinée de l'homme dans la propriété, dans la famille et dans le gouvernement, vous aboutirez toujours à T ces quatre termes î l'individu et la position personnelle qu'il se donne, les conditions sociales et l'Etat qui les fait. Ainsi, d'une part, un homme est propriétaire d'esclaves ou de serfs en raison de ce que la société sanctionne l'esclavage ou le servage; il est monogame ou polygame en raison de ce que la société ordonne la monogamie ou permet la polygamie ; il est ou non citoyen d'un pays libre en raison de ce que la société pratique le régime constitutionnel ou despotique. Voilà le fait des conditions sociales où il s'est trouvé. Ces conditions, bonnes ou mauvaises, il en jouit ou les supporte comme tout le monde, et il ne peut les modifier que d'accord avec tout le monde. Mais, d'autre part, le même homme est un propriétaire plus ou moins aisé et honorable en raison du travail auquel il s'est livré et de la manière dont il a gagné sa fortune; il est plus ou moins bon époux et bon père en raison des vertus dont il fait preuve dans sa famille; il est un citoyen plus ou moins influent et recommandable en raison de l'activité et des talents politiques qu'il
déploie. Voilà le fait de la position personnelle qu'il s'est acquise. Cette position, il Ta fondée à lui seul, et; bonne ou mauvaise, il doit en jouir ou la supporter seul. Et maintenant* examinez et critiquez avec soin et attention la constitution des mœurs sociales, et vous reconnaîtrpz partout [ces deux causes de désordre : les hommes agissant isolément là où ils devraient agir en corps d'Etat, et les hommes agissant en corps d'Etat là où ils devraient agir isolément; l'individu intervenant dans rétablissement, le maintien et l'amélioration des conditions sociales générales, et l'Etat intervenant dans la recherche, l'obtention et la conservation des positions personnelles particulières. Partout aussi vous reconnaîtresfceô deux^^auses d'injustice : les hommes jouissant individuellement des résultats dont ils devraient jouir en commun ou collectivement, et les hommes jouissant en commun ou collectivement des résultats dont ils devraient jouir individuellement; l'individu détournant à son profit les conditions sociales générales que l'Etat a faites, et l'Etat détournant à son profit la position personnelle particulière queTindividu s'est donnée. Ainsi, par conséquent, vous arriverez partout et toujours à cette loi supérieure d'accomplissement des destinées humaines dans la société morale : Recherche, obtention et conservation par rindividu, et au profit de rindividut des posUiom personnelles particulières. Etablissement, maintien et amélioration par l'Etat, et au profit de VEtat, des conditions sociales générales.
Messieurs, la formule générale de séparation et de concilia* tion des droits et des devoirs respectifs de l'individu et de l'Etat que je viens d'énoncer est la même qui a été fournie par la Révolution française, en deux mots où se résument à la fois toutes les idées qui inspirèrent la Déclaration des droits et tous les principes sur lesquels repose la Constitution de 9i, et qui
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sont ceux-ci : Liberté, Egalité. X la vérité, bien que trois ^' quarts de siècle se soient écoulés depuis le jour où ces deux ^ mots furent proclamés, je suis forcé de reconnaître que nous n'avons jamais réussi q.u'à Je» «épurer, sans être encore parvenus à les concilier ni dans la science ni dans la politique, et que tous nos systèmes sont encore ballottés de l'individualisme au communisme, comme tous nos gouvernements du libéralisme inégalitaire à la démocratie autoritaire. Mais je vois et j'espère ;
pouvoir vous montrer la source de cette impuissance scienii- -^v/ /^wt^'- y ' tique et politique dans l'insuffisance delà philosophie. H? le triste empirisme matérialiste de la fin du siècle dernier ne permettait à nos pères de faire autre chose que d'affirmer séparément la liberté et l'égalité, ni le médiocre éclectisme spiritual ^' ^) / t^ liste du commencement de ce siècle ne nous a permis à nous- "'"^'' mêmes de les réunir dans une synthèse conciliatrice. Voilà pourquoi nous ne pouvons encore prononcer ces deux grands mots comme la réponse à une question désormais vidée,, et pourquoi ils reviennent journellement se placer devant nos . yeux comme une sorte d'énigme que nous pose un sphynx . obstiné et impitoyable. Mais faisons luire sur eux un rayon de philosophie nouvelle, et peut-être allons-nous les voir s'illuminer de toute la clarté d'une vérité définitivement conquise à la science.
Figurez-vous, Messieurs, la société comme une armée en campagne. C'est là, je crois, l'image la plus fidèle qu'on en puisse donner, à tel point que si, au lieu de poursuivre la destruction et le massacre, l'armée en question accomplissait une œuvre de paix et d'utilité, et que si, au lieu d'obéir aveuglément aux ordres d'un général, elle nommait elle-même ses chefs et ordonnait ses propres mouvements, le rapprochement deviendrait une identité véritable ; mais une simple comparaisson nous suffit. Cela posé, je rappelle d'abord que l'individu dans
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la société, comme le soldat dans l'armée, n'est rien par lui seul, et qu'il emprunte la moitié de sa valeur à la collectivité dont il n'est qu'un terme. 11 n'y aurait pas plus de société sans individus que d'armée sans soldats ; mais l'individu ne serait pas plus en état d'accomplir sa destinée sans la société et hors de la société que le soldat ne serait capable de livrer la bataille à lui tout seul et d'enfoncer rcnnemi sans son armée. 11 y a plus : il est certain qu'une société composée d'individus sans énergie physique, intellectuelle et morale ne vaudrait pas mieux qu'une armée composée de soldats sans force et sans courage ; mais il est aussi certain que des individus même laborieux, intelligents et sages sans une organisation sociale sajbisfai- ^ santé, ne pourraient rien de plus que des soldats même vigoureux et braves sans une bonne organisation militaire, sans un plan déterminé et suivi, sans une tactique supérieure. Je poursuis cette comparaison et j'ajoute à présent qu'en conséquence, l'Etat n'est pas la collection pure et simple des individus, comme aussi l'armée n'est pas la collection pure et simple des soldats, et que l'intérêt et le droit de l'Etat ne sont pas purement et simplement l'intérêt et le droit de tous les individus par opposition à l'intérêt et au droit de chaque individu, non plus que l'intérêt de l'armée n'est purement et simplement l'intérêt de tous les soldats par opposition à l'intérêt de chaque soldat. L'armée existait déjà avant que le plus ancien des soldats qui y sont y fut entré, et elle existera encore après que le plus jeune d'entre eux en sera sorti. De même l'Etat a une existence qui lui est propre et qui dépasse même- la somme des existences de tous les individus qui en font partie. Quand l'armée s'avance, quand elle manœuvre et quand elle combat, elle opère dans l'intérêt de tous les habitants d'un pays desquels une partie est, à la vérité, sous les drapeaux, mais desquels la plus grande partie n'y est pourtant pas. Eh bien î je
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soutiens, pour ma part, que quand TKtat fait des lois et les applique, quand il perce des routes et creuse des canaux, quand il ouvre des bibliothèques et des musées, il agit dans l'intérêt de tous les membres d'une société desquels les uns sont vivants, mais desquels un plus grand nombre d'autres ne sont point encore de ce monde, et, par suite, en vertu d'un droit qu'il tient non point du tout des individus dont il se compose, mais de sa nature même. C'est ainsi, Messieurs, qu'il résulte de ce que la société est un fait .natjirel et nécessaire, et non point conventionnel et libre, que l'individu et TEtat sont deux types sociaux équivalents, et que, dans toutes les catégories sociales, le droit naturel de l'Etat vaut le droit naturel de l'individu.
Or, si je me place à présent à ce point de vue philosophique pour apprécier la valeur de la devise révolutionnaire,j'aperçois immédiatement que chacun des deux mots de liberté et d'égalité affirme bien un côté du droit naturel de l'individu et du droit naturel de l'Etat, mais qu'auprès de chacun d'eux aussi manque un autre mot pour affirmer également un autre côté non moins positif, non moins essentiel, du droit naturel de l'Etat et du droit naturel de l'individu. Je vois bien, par exemple, que le mot de liberté exprime un droit incontestable de l'individu ; mais il me semble que, d'autre part^lcmot d'an- /onY<^ exprimerait un droit non moins incontestable.de l'Etat, et que dans la conciliation seule de la liberté et de l'autorité se trouverait la solution du problème detoi»dpe. Je vois bien tout de même que le mot d'égalité répond à un droit incontestable de TEtat ; mais il me semble que, d'autre part, le mot d'inégalitê répondrait à un droit non moins incontestable de l'individu» ^t que dans la conciliation seule de Tégalité et de l'inégalité se rencontrerait la solution du problème dejajustice. C'est pourquoi je vais revenir sur ces deux problèmes de l'ordre
et de la justice et chercher la solution de chacun d'eux dans une formule de conciliation de la liberté et de Tautorité, de l'égalité et de l'inégalité.
Je m'incline devant le nom sacré de laJiberté, et je déclare qu'il est souverainement contraire à Tordre que l'Etat, envahissant mes attributions individuelles, s'en vjenne peser, choisir et mesurer ma nourriture, mon vêtement, mon logement, surveiller et contrôler mes goiits, mes pensées, plus ridicule peutêtre quand il me force à fumer son tabac et ses cigares, mais assurément plus odieux quand il prétend m'imposer sa religion et ses croyances. Je vous prie seulement de me dire si le nomde l'autorité est moins auguste, et s'il est plus conforme à l'ordre que des individus, empiétant sur les fonctions de l'Etat, déclarent la paix et la guerre, ou rendent la justice entre les citoyens, prononçant sur les contestations et réclamations des uns et des autres, reprenant à Pierre ce qu'il a pour le rendre à Paul. Le premier de ces deux états s'appelle le despotisme, et le second l'çnarchie; il faut échapper à l'un et à l'autre, et, pour cela, il faut tracer la ligne de démarcation entre le champ de l'initiative ou de l'action de l'individu, qui est celui de la liberté, et le champ de l'initiative ou de l'action de l'Etat, qui est celui de l'autorité.
Nous allons. Messieurs, la trouver dans une distinction des plus simples. Il y a un ordre d'ensemble ou d'unité, et un ordre de détail ou de variété. L'ordre d'ensemble est celui qui veut que, dans un concert, tous les musiciens marquent la même mesure; l'ordre de détail est celui qui veut que tous exécutent des parties différentes. Si vous soumettez les parties comme la mesure à l'ordre d'ensemble, vous tombez dans un insupportable unisson et vous détruisez toute harmonie; mais si vous soumettez la mesure comme les parties à l'ordre de détail, vous tombez dans une détestable cacophonie et l'har-
DE L'idéal social il9
Tnonîe n'est pas moins détruite. Appliquons cette distinction au problème de l'ordre social ; nous allons y trouver tout de suite la limite du cbamp de la liberté et du champ de Tautorité.
L'homme est une personne morale, c'e8t*»à-dire accomplissant librement sa destinée. Donc, il est directement contraire à Tordre de variété, que TEtat s'ingère, au lieu et place de rîndividu, dans toute opération concernant la recherche, l'obtention, la conservation des positions personnelles particulières; car il supprime ainsi la personnalité morale. Mais l'homme n'est une personne morale qu« dans la société et par la société,"^^ c'est-à-dire dans un certain milieu naturel d'accomplissement des destinées humaine?. Donc, il est directement contraire à l'ordre d'unité que l'individu se charge, au lieu et place de l'Etat, de toute opération relative à l'établissement, au maintien, à l'amélioration des conditions sociales générales; car ainsi, par la suppression de son élément nécessaire et indispensable, la personnalité morale est encore supprimée! Liberté de l'individu pour ce qui touche aux positions; autorité de l'Etat pour ce qui touche aux conditions; telle est donc la formule de séparation et de conciliation des droits et des devoirs respectifs de l'individu et de l'Etat au point de vue de l'ordre.
Je résoudrai par la même méthode le problème de la justice.
Certes, je respecte les droits de l'égalité, et je conviens que c'est une chose tout à fait opposée à la justice, s'il s'agit par exemple de défendre l'intégrité du territoire national, que les circonstances de la naissance et de la fortune donnent aux uns le droit de commander et ne laissent aux autres que le devoir d'obéir dans les armées, ou même donnent aux uns le droit de rester dans leurs foyers, et imposent aux autres le devoir de partir pour lafrontière ; ou que, devant les tribunaux» la noblesse et l'opulence soient des titres; ou que le proie-
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taire contribue seul, et non le propriétaire et le capitaliste, aux dépenses publiques. Mais aussi, jevaus demande si l'inégalité n'a pas ses droits, et si c'est une chose moins opposée à la justice, alors que j'ai été toute ma vie un producteur actif et économe, qu'on me réduise, sur mes yieux jours, au niveau de consommation d'un fainéant et d'un dissipateur. Je vois d'un côté l'aristocratie et ses privilèges; mais ce que je vois de l'autre n'est pas la vraie, démocratie : c'est une démagogie grossière et brutale ; repoussons Tune et l'autre, et, à cette fin, déterminons la sphère de la jouissance en commun ou collective, qui est celle de l'égalité, et la sphère de la jouissance individuelle, qui est celle de l'inégalité.
Ici encore, Messieurs, nous allons y parvenir par le moyen d'une distinction très-simple. Il y a unejustice4î4M9amuJtative et une justice distributiveV La justice commutative est celle qui préside aux échanges et qu'on représente tenant une balance; c'est elle qui veut que, dans une course, il soit assigné à-4ous les coureurs un même point de départ ; la justice distributive est celle qui préside aux concours et qu'on représente une couronne à la main ; c'est elle qui veut que les coureurs soient récompensés en raison de leur agilité, c'est-à-dire dans l'ordre suivant lequel ils ont atteint le but. C'est violer la justice, cette forme de la justice que j'appelle la justice commutative, que de donner à certains d'entre les concurrents une avance considérable, que de semer .sur le chemin de certains autres des obstacles et des barrières; mais c'est violer également la justice, cette autre forme de la justice que j'appelle la justice distributive, si tous les concurrents sont partis du même point et ont le même champ de course, que de prétendre les faire arriver tous au but en même temps, ou que de les récompenser également quel que soit l'ordre suivant lequel ils l'ont touché. Ici encore, transportons cette distinction dans le problème de
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la justice sociale, nous parviendrons tout de suite à discerner la sphère de l'égalité et la sphère de l'inégalité.
Tout homme est une personne morale, c'est-à-dire que tons les hommes sont également chargés d'accomplir librement leur destinée. Tous les homm,es-Ji©~&uiit pas également sensibles^ intelligents, résolus ; mais tous sont libres soit de se moraliser par l'habitude de la vertu, soit de se démoraliser par la pratique du vice. Donc, c'est une chose essentiellement opposée à la justice commutativc que tons les hommes ne jouissent point, dans TEtat, des mêmes conditions sociales générales; car ainsi les uns sont favorisés et les autres sont empêchés dans l'accomplissement de leur destinée. Mais tout homme étant une personne morale, est par cela même responsable de l'accomplissement moral ou immoral de sa destinée. Donc, c'est une chose essentiellement opposée à la justice distributive que tous les hommes ne jouissent point, comme individus, de positions personnelles particulières correspondant à la différence de leur mérite ou de leur démérite; car ainsi ni les uns ni les autres ne portent la responsabilité de l'accomplissement de leur destinée. Kgalité des conditions dans l'Etat; y inégalité des positions pour les individus ; telle est donc la formule de séparation et de conciliation des droits et des devoirs respectifs de l'individu et de l'Etat au point de vue de la justice.
En résumé, le rôle de l'individu, c'est d'accomplir volontairement sa destinée, de sentir, de penser, d'agir, de travailler, soit seul, soit en association avec d'autres individus, d'être agriculteur, industriel, commerçant, savant, artiste, fonctionnaire public, etdesefairg ainsi une position en rapport avec ^ . ses efforts et son mérite. Le rôle de l'Etat c'est de former le milieu d'accomplissement des destinées individuelles, d'assurer '-/ ' ^^U^ '^ "' \ j la sécurité extérieure et intérieure, de faire, d'exécuter, d'a|>- :SvN ^ pliquer les lois, d'ouvriï* des voies de communication, de favo- (
riser le progrès des sciences et des arts et, ainsi, d'organiser les conditions d'existence de la société. Le droit des individus, c'est d'agir en liberté et d'obtenir des positions inégales. Le droit de ' l'Etal, c'est d'agir d'autorité et d'établir des conditionjdigaleë^ Liberté de Vindividti; autorité de T État, Égalité des conditions;' inégalité des positions. Telle est donc bien, en dernière analyse, la loi supérieure d'organisation de la société sur la base de l'ordre et de la justice.
On achèverait la science sociale en parcourant successivement toutes les catégories de la société morale : propriété, famille, gouvernement, et en appliquant à chacune d'elles cette formule de séparation et de conciliation des droits et des devoirs de l'individu et de l'Etat, de la liberté et de Tautorité, de l'égalité et de l'inégalité, c'est-à-dire en faisant dans chacune d'elles la part des positions personnelles particulières et celle des conditions sociales générales. Je dois m'arrêter ici, et ne point pénétrer dans chacune de ces théories spéciales. Je tirerai seulement une conclusion relative à lune d'entre elles que mon intention est de poursuivre avec vous un jour ou l'autre, celle de la répartition de la richesse sociale entre les individus et l'Etat par la propriété et par l'impôt.
Ainsi que je vous l'exposais dans la première de ces leçons, la manière dont s'établit actuellement la théorie de la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société est la suivante : on sépare les deux questions de la propriété et de l'impôt, et l'on résout la première en attribuant d'abord à l'individu seul toutes les espèces de la richesse sociale : facultés personnelles, capital et terre ; puis^ cela fait, alors seulement on songe à l'Etat, et à lui constituer des ressources par le inoyen d'un prélèvement qu'on essaie d'opérer sur les diflerents revenus des différents capitaux abandonnés à la propriété
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et à la jouissance individuelles: salaires, intérêts et fermages. Vous reconnaissez déjà la doctrine empirique que je vous ai signalée et pour laquelle le rapport de TEtat à l'individu est celui de Tabstraction à la réalité; mais vous allez la reconnaître mieux encore à l'instant même. En effet, le problème de rimpôt étant ainsi posé, on le résout par ce double principe : d'abord, qu'il doit être consenti volontairement, ce qui cons<icre Texaltation de l'individu au détriment de l'Etat par la substitution du principe de liberté au principe d'autorité; ensuite, qu'il doit être réparti proportionnellement, ce qui consomme l'anéantissement de l'Etat au profit de l'individu par l'immolation du principe d'égalité au principe d'inégalité.
Contribution volontaire et proportionnelle des individus aux services d'Etat, qui ne voit dans ce double principe une sorte d'axiome indiscutable? Je vous avoue. Messieurs, qu'au moment de contredire ces banalités vénérables, je m'effraye moi-même de mon audace. Voyez, dans les feuilles périodiques, les élucubrations qu'on improvise à la hâte, ou, dans les livres, les compilations qu'on élabore tout à l'aise, écoutez les professeurs dans les chaires et les hommes politiques dans les assemblées délibérantes, tous inscrivent avec unanimité, en tête de leurs théories sur l'impôt, le double principe de la contribution volontaire et proportionnelle.^ Et cependant, malgré le nombre et le poids de ces autorités, comment ne pas m'élever contre cette routine du sens commun? Et si j'ai démontré et si je soutiens que la participation de l'individu au bénéfice des services d'Etat est strictement obligatoire et doit être rigoureusement égale, comment pourrais-je admettre et comment pourrais-je laisser dire que la contribution de l'individu aux charges des services d'Etat soit, à aucun degré, facultative, et doive être, en aucun cas, inégale ?
Oui, si l'état social est un état conventionnel et libre, et non
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pas naturel et néeessaire, notre participation au bénéfice des services d'Etat et, par suite, notre contribution aux charges des services d'Etat sont volontaires ou facultatives. En ce cas, je vois di<ns le consentement à Timpôt la résolution prise par l'individu d'entrer dans la société, la signature mise par l'individu au bas du contrat social. Mais précisément, la question est de savoir si nous sommes libres d'entrer dans la société ou de nous tenir en dehors, et si la conception du contrat social n'est pas celle du fait le plus chimérique ou de l'hypothèse la l)lus absurde. Je ne reviendrai pas, Messieurs, sur ce point; je ne me permettrai plus à cet égard qu'une dernière réflexion. Vous vous rappelez peut-être ce détail des guerres du premier Empire. Il arrivait parfois que des corps d'armée tout entiers ne contribuaient au gain de la journée que par des marches et contre-marches eftectuées souvent à une grande distance du champ de bataille, mais qui n'en étaient pas pour cela moins décisives. Les grognards de Napoléon appartenant à ces régiments qui n'avaient point donné disaient avec humeur : « Nous nous sommes battus avec nos jambes. » Eh bien! je voudrais voir quelques-uns de ces hommes qui ee pensent libres de rester dans la société ou d'en sortir essayer de prendi*c ce dernier parti. Je voudrais les voir contraints, s'il était possible, de restituer à la société tout ce qu'ils lui doivent en fait de sentiments et d'idées, d'acquis matériel et moral, et réduits à ce qu'ils se doivent à eux-mêmes, ce qui vraisemblablement serait peu de chose. Peut-être alors s'apercevraient-ils que, dans la grande armée de l'humanité, ils servent à faire masse dans un régiment bien plus qu'ils ne payent véritablement de leur personne, et qu'àlabataille de la vie, ils se battent surtout avec leurs jambes.
Je n'hésite pas davantage à l'endroit du principe de la proportionnalité. Certes, si l'Etat n'est qu'une pure et simple col-
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lection de personnes morales, toutes inçgales, j'admets qu'on l'assimile à une compagnie d'actionnaires, tous porteurs d'un nombre d'actions plus ou moins considérable, et qu'on prétende répartir à la fois les bénéfices et les charges des services d'Etat en proportion des positions personnelles particulières, comme les dividendes ou les pertes d'une entreprise industrielle ou commerciale au prorata des parts de capital. Mais si, tout au contraire, lEtat est une collectivité de personnes morales considérées comme étant toutes égales, je demande qu'on le compare plutôt à une communauté de membres ayant tous les mêmes droits et les mêmes devoirs Là est toute la question, et, en attendant que je vienne la reprendre devant vous, je la soumets à vos réflexions. Au dire de mes adversaires, nouB avons intérêt à ce que TEtat subsiste en raison proportionnelle de la somme de capitaux ou de revenus dont nous sommes propriétaires. Et moi, je dis que cette assertion esl une insulte et un outrage au principe d'égalité. Je dis qu'il n'y pas de riches ou de pauvres dans l'Etat, mais des citoyens ayant tous les mêmes droits, les mêmes devoirs en ce qui touche aux conditions sociales générales. En tant qu'individus, il se peut que nous habitions dans des palais ou dans des cabanes; mais enfant que citoyejis^^ nous Avons tous également le droit d'être, dans nos foyers, sous la protection de l'Etat, et, par conséquent, nous avons tous également le devoir de concourir à la défense de l'Etat et de nos foyers. Voilà, je crois, la tradition de la Révolution et l'idéal de la démocratie.
Ici, toutefois, Messieurs, n'allez point vous méprendre sur ma pensée, et vous figurer que je veux un État prélevant sur les individus une capitation sans contrôle et sans mesure. Rappelez-vous que, pour moi, l'individu et l'État sont deux types sociaux dejnemja yaleur, que TÉtat se présente donc en même temps et au même titre que l'individu pour avoir sa
part, lorsqu'il s'agit d'effectueS^^la répartition 45.J.Oiçtesse sociale entre les hommes en société. Voici comment cette répartition s'cfFectueTune portion de la richesse sociale, - les facultés personnelles et le capital proprement dit, fruit du travail et de l'épargne, par exemple, — est attribuécde droit naturel à la jouissance individuelle par la propriété ;ume autre portion de la richesse sociale, — tout ou partie de la rente foncière, par exemple, — est attribuée de droit naturel à la jouissance collective ou commune par l'impôt; et, dès lors, les hommes en société contribuent forcément pour une part égale aux charges des services d'Etat, de même qu'ils participent forcément pour une part égale au bénéfice de ces mêmes services d'Etat. C'est ainsi que j'entends l'application du principe do la contribution égale et obligatoire.
11 n'en est pas moins vrai que la tendance de mon socialisme est en faveur d'une restauration de l'Etat contre l'envahissement de rindividu, non pas toutefois, chez nous du moins,! an point de vue politique : à cet égard, je crois que les exigences de J!0rdrc demanderaient plutôt une restauration de la liberté contre Tenvahissement de rautorité;\mai3 très-certainement au poinLde vue économique : sous ce rapport, je pense que les cjcigences de la.jiistice réclament énergîquement une restauration de l'égalité contre Tenvahissement de l'inégalité. 11 n'y a pas en ce moment, sur aucun point du globe, de pays où les droits et les devoirs respectifs de l'individu et de l'Etat soient convenablement équilibrés et balancés. Les peuples les plus avancés de l'ancien et du nouveau monde sont des peuples chez lesquels, en raison d'un tempérament très-actif et trèsénergique de l'individu, le rôle de l'Etat est extrêmement eftacé; quant aux nations les plus arriérées, elles nous offrent ce spectacle révoltant et déplorable d'un Etat qui est à la fois privé de ses ressources naturelles et sorti de ses fonctions natu-
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relies, qui ne subsiste pour ainsi dire que de Vcipines, et ne commet en. quelque sorte que des abus. Esl-ce une raison pour sacrifier plutôt l'autorité à la liberté que Tinégalité à l'égalité? Quelle égalité nûus~4Ui&terait, si l'inégalité individuelle était éttuftee, que l'égalité de la vertu et du vice, du mérite et du démérite, c'est-à-dire la négation même de l'égalité et de la justice? Mais aussi quelle liberté nous resterait, si Tautoritéde l'Etat venait à disparaître, que la libertéjMîurle fort d'écraser le^ible, c'est-à-dire la négation même de la liberté et de l'ordre ? Cherchons dans nos esprits et dans nos cœurs, si nous ne les trouvons autour de nous, l'idée et l'image de l'Etat protecteur et bienfaisant, respectable et respecté; mais ne compromettons point notre indépendance nationale parce qu'on voit quelque part des armées servir plutôt à opprimer les citoyens qu'à les défendre contre l'invasion de l'étranger; et ne mettons point notre vie et nos biens en péril sous prétexte qu'il y a des pays misérables où la police, qui ne fait rien contre les malfaiteurs sur les grandes routes, se permet tout contre les honnêtes gens dans leur domicile.
Comme la liberté et l'égalité ont chacune leur prestige, elles ont chacune leurs adorateurs-exclusifs : le difficile est de leur vouer à l'une et à l'autre un culte égal et fidèle. L'un croit surtout à la liberté, et comme la liberté engendre l'inégalité, il renonce à la fois à Tégalité et à l'autorité. 11 anéantit l'Etat en présence de l'individu; la société n'est plus pour lui qu'une association où chacun entre pour son avoir, ou qu'une assurance par laquelle chacun se protège contre ses risques. C'est rindividualisme absolu (I). L'autre tend surtout à l'égalité, et comme l'égalité résulte de l'autorité, il renonce à la fois
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à la liberté et à Tinégalité. Il absorbe Tindividu dans l'Etat; la société toute entière est pour lui une communauté où chacun dépend de tous et ne s'appartient plus à lui-même. C*QSt le coraxpunisme absolu (I). Je ne suis point, je le déclare, sans eètime et sans reconnaissance pour ces esprits vigoureux qui >^^^ " d'un principe donné déduisent logiquement toutes les consé-
quences : c'est de l'étude approfondie de leurs systèmes que -j'ai tiré la conception complète du mien.jle n'en saurais dire autant d'une doctrine confuse et incohérente qui croit à la liberté absolue, sans pourtant admettre son résultat inévitable qui est l'inégalité ; qui tend à l'égalité absolue, sans vouloir cependant de son agent indispensable qui est Tautorité ; qui détruit l'Etat sans sauver l'individu, poursuit le nivellement des positions personnelles dans le bouleversement des condi^ tiens sociale^t et enfin de l'individualisme et du communisme ' ne résume que les erreurs et ne concilie que les excès (ây. Quoi qu'il en soit, après ces tentatives diverses, une seule chose reste à essayer, l'accord de la liberté et de l'autorité dans l'ordre, celle de l'égalité et de l'inégalité dans la justice, la séparation et la conciliation de l'individu et de l'Etat par celles de l'individualisme et du communisme.
Messieurs, la terre décrit, vous le savez, dans l'espace un mouvement complexe résultant de deux mouvements simples dont l'un est un mouvement de rotation diurne circulaire autour de son axe, et dont Taiitre est un mouvement de translation annuelle elliptique autour du soleil. De cette combinaison résulte, pour chaque point du globe, une sorte de mouvement cycloïdal. C'est ainsi que l'homme déploie en société une activité complexe résultant de deux activités simples dont
(1) Celui de M. Louis Blanc.
(2) La doctrine proudhonienne.
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l'une est une activité individuelle et l'autre une activité collective. La résultante est raccomplissement de la destinée de rhomrae en société. Or, Tindividualiste, rapportant toute Tactivité de rhomoie à son activité individuelle, sans tenir compte de son activité collective, agit comme l'astronome qui rapporterait tout le mouvement de la terre à son mouvement diurne sans tenir compte de son mouvement annuel ; tandis que le communiste, au contraire, rapportant toute Tactivité de l'homme à son activité collective, sans tenir compte de son activité individuelle, agit comme l'astronome qui rapporterait tout le mouvement de la terre à son mouvement annuel, sans tenir compte de son mouvement diurne. Et quant à nous enfin, qui rapportons Tactivité de Thomme pour une part à son activité individuelle, et pour une part à son activité collective, nous ne taisons point autre chose que ce que fait l'astronome (jui rapporte le mouvement de la terre pour une part à son mouvement diurne et pour une part à son mouvement annuel. Comme l'astroiiome , nous faisons cette décomposition par abstraction, et comme lui aussi, des faits abstraits nous formulons les lois scientifiques. 11 énonce que le mouvement diurne est un mouvement de rotation circulaire autour d'un axe, et nous énonçons que l'activité individuelle a pour moyen la liberté de l'individu et pour résultat l'inégalité des positions-, 11 énonce que le mouvement annuel est un mouvement de translation elliptique autour du soleil , et nous énonçons que l'activité collective a pour but Tégalité des conditions et pour moyen l'aulorité de l'Etat. En astronomie et en morale sociale la méthode est la même, et le résultat identique; si donc la science est faite dans le premier de ces deux cas, il me paraît qu'elle est faite également dans l'autre. ^
La seule différence consiste en ceci î\\'d terre exécute naturellement et fatalement son double mouvement de rotation
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diurne circulaire et de translation annuelle ellijjti(iue; mai-s rbomme découvre rationnellementet diri^je libremeutsii dimble activité individuelle et collective. L'homme est une planète qui, dans le monde moral, i^it elle-même sa trajectoire. Cela a lieu par le moyen d'un double ettbrt et d'un double progrès : . -^'effort de la raison humaine qui cherche l'idéal social, et l'effort de la volonté humaine qui réalise cet idéal; Iç^irogrès des idées scientifiques, et le progrès des faits politiques.
L'humanité a déjà changé plusieurs fois d'idéal. Celui qu'elle a réalisé dans les républiques de Tantiquité, sous l'influence de la philosophie des sens et de la nature, a consisté certainement dans un sacrifice de l'individu à l'Etat, et de la liberté à . , î N^' l'autorité. Je fais abstraction, bien entendu, de l'institution de 1 d ^ ^ i '^^ ' l'esclavage que j'ai déjà jugée, et qui est la base essentielle tie '^|>^ j)-i^^ Isi civilisation antique; je m'attache aux rapports moraux des
,vi\j^^ ,->: citoyens libres entre eux. Ces rapports ne sont pas ceux du
'^; communisme absolu, car il faudrait que la nature humaine se
mutilât elle-même pour pratiquer entièrement ces systèmes exclusifs; mais ils sont ceux d une prépondérance marquée de l'activité collective sur l'activité individuelle. A Athènes, à Sparte et à Rome, le mot de république ou de t chose publique » avait un sens et une portée qu'il n'aura jamais pour nous : il exprimait précisément cette absorption de l'homme dans le citoyen, de l'individu dans l'Etat. Au lieu que, pour notre sens commun d'aujourd'hui, l'individu est tout, et quol'Etat, simple collection d'individus, n'est rien, c'était tout le contraire pour le sens commun des anciens : l'Etat y était tout, et rindividu, simple fragment de l'Etat, n'y était rien.
(et idéal, l'histoire l'atteste, était noble : il a grandi, il a vécu, il a péri ; un autre l'a remplacé : l'idéal spiritualistc de la féodalité et du 3Ioyen-Age. Celui-là se résolvait incontestablement dans le sacrifice de l'Etat à l'individu, et surtout de
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régalité à riiu^galité. Cu irest point ici riudividualisme absolu qui se réalise, car la réalisation de Tindividualisme absolu e:?t aussi impossible que celle du communisme absolu ; mais il /
faudrait feiniier les yeux à l'évidence pour n'y pas voir l'usur- y'\ f ..
patiou par l'individu de. toutes les fonctions et de tous les r/^'^^^ «, /
droits-de rK4ftt; Qui fait 1.1 p aix rt la guerre? Non point la .-^^*
nation en armes, mais des princes et des^ seigneurs suivis de bandes mercenaires. Qui rend la justice? Non point des magistrats, organes impartiaux d'une loi unique, mais des particuliers, exécuteurs intéreszsés et passionnés de mille coutumes capricieuses et arbitraires. Que pourrais-je dire de l'abus des impôts? Ah ! je sens tout ce qu'il y a de tyrannique et d'odieux dans la violation par l'Etat du sanctuaire de la liberté individuelle; mais qui ne sent aussi tout ce qu'il y a de désordonné et de monstrueux dans cette invasion par l'individu du domaine dejjiutprité. publique? Kt qui oserait préférer à la/ sévère discipline de l'antiquité l'eAVoyable chaos du Moyen-/ Age?
Il ne nous faut heureusement opter ni pour Tune ni pour l'autre ; mais il nous faut poursuivre l'idéal entrevu par nos pères, celui qui concilie la liberté et Tautorité dans Tordre, l'égalité et l'inégalité dans la justice. C'est ce que nous terons malgré tout; c'est ce que' nous ferions au besoin malgré nousmêmes; car si l'homme pris séparément est libre de déserter l'accomplissement de sa destinée, l'humanité prise dans son ensemble n'est pas libre d'aller contre l'intérêt et contre la justice, c'est-à-dire contre sa propre nature. Nous sommes en ce moment à cette époque de l'année où l'hiver fait place au printemps après lequel viendront Tété et l'automne. Cependant il est possible que demain souffle, pour un jour ou deux, le vent du nord, que la température s'abaisse de plusieurs degrés, que quelques germes soient glacés et flétris. Mais je n'en
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prédis pas inoiiié avec certitude que le soleil et la chaleur ne tarderont pas à se faire sentir, que les fleurs s'épanouiront sur leurs tiges, que les fruits mûriront aux arbres. Messieurs, des hauteurs de la philosophie et de l'histoire, je contemple avec le même calme, et, pour ainsi dire, avec la même indifférence, les triomphes momentanés de la force sur le droit et de la réaction sur le progrès. 11 se peut que, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, un vent de persécution courbe la pensée, qu'un nuage obscurcisse le soleil de la liberté; loaais ce qui est impossible, c'est que le socialisme scientifique et libéral ne fasse pas sa moisson et sa vendange. La raison de rhomme ne cessera pas de tendre de l'erreur à la vérité ; la volonté de l'homme ne cessera pas de tendre de l'iniquité à la justice; et toutes deux ne cesseront pas de régir la double activité humaine, individuelle et collective, dans le monde moral, à moins pourtant que la terre elle-même ne s'arrête tout à coup dans sa double révolution annuelle et diurne à travers rimraensité des espaces célestes.
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