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CINQUIÈME LEÇON

DE LA CONCORDANCE DE l/lNTÉRÊT ET DE LA JUSTICE.

Messieurs,

De l'analyse de la nature humaine et de la classification du monde humanitaire que nous avons poursuivie dans la dernière leçon, il résulte qu'il y a deux groupes de faits et de rapports sociaux : les faits et les rapports économiques, et les faits et les rapports moraux; — deux principes d'organisation de ces

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faits et de ces rapports : un principe d'ordre économique qui est l'utile ou Vintérêt, et un principe d'ordre moral qui est le bien ou Injustice; — deux sciences sociales ou deux théories ■ de ces faits et de ces rapports june science économique qui est Véconomie politiquey et une science morale qui est la science sociale proprement dite.

D'un côté, les hommes préparent Taccomplissement de leur destinée plutôt qu'ils ne l'accomplissent en réalité, en déployant leurs facultés actives dans le travail ou Vindiistrie, de même qu'ils préparent aussi Taccomplissement de leur destinée plutôt qu'ils ne l'accomplissent réellement en déployant leurs facultés sensibles et intellectuelles dans l'art et dans la science. Entre mille occupations différentes plus ou moins difficiles, chaque homme en choisit une spéciale, s'y forme, s*y adonne, y persévère, y excelle. Ainsi tous les hommes se trouvent en contact les uns avec les autres comme travailleurs livrés à la spécialité des occupations. En cela consiste la production agricole, industrielle et commerciale de la richesse sociale. C'est là un premier groupe de faits sociaux. Ce ne sont point des faits naturels, mais des faits humanitaires. Ils n'ont point pour théâtre la nature, mais Thomme proprement dit. Ils n'obéissent point à la fatalité des forces naturelles, mais à l'impulsion de la volonté de Thomme. Sur ce terrain, les hommes font ou ne font pas, ils font comme ceci ou comme cela. Assurément, ce n'est pas un pur caprice qui les décide à faire ou à ne pas faire, à faire d'une manière ou d'une autre, mais un principe supérieur et déterminant. Leur liberté consiste uniquement à conformer leur conduite aux exigences de ce principe telles que les leur fait voir la réflexion. Et ce principe quel est-il? C'est c^lui de l'utilité ou de l'intérêt, autrement dit, le mieux de la division du travail. La division du travail est la condition de la destinée humaine; ce qaela raison de l'homme conseille

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à son activité comme une chose favorable à la division du travail, c'est ce qui est utile; ce dont la raison de l'homme dissuade son activité comme d'une chose défavorable à la division du travail, c'est ce qui est nuisible. Tel est Tobjet d'une première science, l'économie politique, comprenant la théorie de l^ agriculture, de Vindustrie, du commerce, de la spéculation et du crédit. L'économie politique dit comment doivent être, organisées toutes ces catégories pour le mieux de la division du travail; elle formule les indications que la raison de l'homme puise dans sa nature physiologique pour les fournir à son activité économique; elle est la recherçh,© de l'idéal éçonom25[ue^. y

D'un autre côté, les hommes accomplissent leur destinée, en appliquant le résultat du déploiement de leurs facultés à la satisfaction de leurs besoins dans les mœurs. Parmi toutes sortes d'exigences plus ou moins impérieuses ou raffinées de la vie, chaque homme en contente un certain nombre. Ainsi tous les hommes se trouvent en contact les uns avec les autres comme personnes morales. En cela consistent la répartition de la richesse en vue de sa consommation, Tunion des sexes, l'administration des affaires d'Etat. C'est là un deuxième groupe de faits sociaux. Ce sont encore des faits humanitaires et non point des faits naturels. Ils ont encore pour théâtre l'homme proprement dit et non point la nature. Ils obéissent encore à Timpulsion de la volonté de l'homme et non point à la fatalité des forces naturelles. Sur ce terrain encore, les hommes font ou ne font pas, ils font comme ceci ou comme cela. Assurément, ici encore, ce n'est pas un pur caprice, mais un principe supérieur et déterminant qui les décide à faire ou à ne pas faire, à faire d'une manière ou d'une autre. Ici encore, leur liberté consiste uniquement à conformer l'exercice de leur volonté aux exigences de ce principe telles que les leur

fait apercevoir Texercice de leur intelligence. Kt ce principe quel est-il? C'est celui du bien ou de la jtreticc, autrement dit, le mieux de lapersonnaUté morale. La personnalilé.morale est le caractère île. la destinée humaine; ce que la raison do l'homme ordonne à son activité comme une chose convenable à la personnalité morale, c'est le bien ; ce que la raison de l'homme interdit à son activité comme une chose non convenable à la personnalité morale, c'est le mal. Tel est l'objet d'une deuxième science,Ma science sociale, comprenant ^a théorie de la prgjniété et de Vimpôt, de lajamille et du gouvernement. La science sociale ditcûUunfîatjiftJiïenLêtre organisées toutes ces catégories pour le mieux de la personnalité morale; elle formule les indications que la raison de l'homme tire de sa nature psychologique pour les donner à son activité morale ; elli2 est ^la recherche del'iééal social.

Voilà donc une première certitude acquise et un premier problème résolu. L'industrie et les mœurs, et je puis ajouter l'art et la science, Tintérêt et la justice, et aussi le beau et le vrai, sont des catégories et des principes distincts et qui ne doivent point être subordonnés les uns aux autres, sous peine d'une déplorable confusion philosophique et scientifique. Chacune de ces catégories représente une province indépendante dans le domaine des faits humanitaires ; chacun de ces principes constitue une autorité souveraine dans chacune de ces provinces. Maintenant, et cela dit, il est une question qui se pose d'elle-même à nos esprits. Est-ce la paix, est-ce la guerre qui règne entre ces royaumes et leurs princes ? L'art et la science, l'industrie et les mœurs, le beau et le vrai, l'intérêt et la justice, qui sont des catégories et des principes distincts, et non identiques, sont-ils des catégories et des principes concordants ou contradictoires? Messieurs, si vous m*en croyez, avant

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de chercher à résoudre une question qui est à la fois si grave, si compliquée et si neuve, nous prendrons le temps de la poser avec le plus grand soin, surtout en ce qui concernée l'industrie et les mœurs, l'intérêt et la justice.

Nous avons défini le travail ou l'industrie Teusemble des rapports sociaux qu'ont entre eux les hommes à titre de travail- 1^"^ I "" * leurs livrés à la spécialité des occupations. Ces rappoi^ts sont ^ ^^

pour ou contre-rintérêt s'ils sont pour ou contre le mieux de ^ " la division du travail .rNous avons défini les mœurs l'ensemble des rapports sociaux qu'ont entre eux les hommes à titre de personnes morales. Ces rapports sont pour ou contre la justice s'ils sont pour ou contre le mieux de la personnalité morale. Ainsi, il est certain que les hommes doivent être considérés séparément, soit comme des êtres physiologiques ayant entre eux des rapports économiques, soit comme des êtres psychologiques ayant entre eux des rapports moraux. Mais , malgré tout, il n'est pas moins certain que ce sont les mêmes hommes qui sont à la fois des êtres physiologiques et des êtres psychologiques et qui ont entre eux des rapports économiques et des rapports moraux. Eh bien ! cela étant , les rapports économiques qui sont pour ou contre l'intérêt sont-ils nécessairement pour ou contre la justice? Et les rapports moraux qui sont pour ou contre la justice sont-ils nécessairement pour ou contre l'intérêt? Ou, au contraire, peut-il arriver que certains rapports institués pour le mieux de la division du travail cj se trouvent tourner contre le mieux de la personnalité morale, et que certains rapports institués pour le mieux de la personnalité morale se trouvent tourner contre le mieux de la division du travail ?

J'emprunte, par exemple, la catégorie de la production de la richesse à l'ordre des rapports écouomiquesv et la catégorie de la répartition de la richesse à l'ordre des rapports moraux.

Nous Bommes bien résolus à ne poursui vre la thé orie de la pro* dttctionagricole,industrielleetconimercialede la richesse qu'au point de vue exclusif .ile riitîlîté écQuomiqug. oti de rintérêt. Nous sommes également bien résolus à ne poursuivre la théorie de la répartition de la richessejpar la propriété et rimpoLqu'au point de vue exclusif de l'équité sociale ou de la justifie. Où nous conduira cette méthode ? Sans doute, il est po^ble que les nécessités d'une production abondante cadrent toujours avec les conditions d'une répartition équitable. M ais si^ par hasard, il eu était autrement! Si, par exemple, l'intérêt nous conduisait à mettre le travail du serf ou de Tesclave au-dessus du travail de l'homme affranchi et libre, et que cependant la justice condamnât formellement le servage et l'esclavage; ou si la justice nous portait en faveur du communisme absolu, et que pourtant l'intérêt réclamât énergîquement contre le travail communautaire! Si, enfin, Téconomie politique et la science sociale, une fois achevées, se détruisaient Tune l'autre; et si la seconde persistant à dire que l'esclavage est inique, la première persistait à répondre qu'il est le salut des colonies! Faudrait-il nous accommoder de ht richesse même venue de cette source impure, ou ne faudrait-il pas la repousser avec horreur, et en répétant ce cri d'une moralité si fière et presque sauvage : Périssent les colonies plutôt qu'un principe?

Quelle incertitude. Messieurs! Et quel problème! Y a-t-il accord ou contradiction entre l'industrie et les mœurs, entre l'intérêt et la justice? Y a t-il accord ou contradiction entre l'art et la science, entre le beau et le vrai ? Y a-t-il discordance ou harmonie dans l'ensemble de la destinée de Thomme? Telle est la difficulté qui, de nos jours, trouble la pensée, entrave la philosophie, met aux prises l'économie politique et la science sociale. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que la manière dont nous l'avons abordée indique celle dont nous

avons à en sortir. C'est dansj'étude de la nature humaine que nous avons cherché le principe de la distinction de rartetjde la scien^ce, de l'industrie et des moeurs; c'est dans l'étude de la nature humaine qu'il nous faut chercher le principe deieur concordance. Il y aura discordance ou harmonie dans la destinée de l'homme selon qu'il y aura discordance ou harmonie dans la nature de Thoiiime. Revenons donc à la nature humaine : à la nature physiologique, c'est-à-dire à l'aptitude à la division du travail ; à la nature psychologique, c'est-à-dire àTamour sympathique et esthétique, à l'entendement et à la raison, au libre arbitre; et voyons si toutes ces facultés existent comme des ressorts fonctionnant à l'encontre les uns des autres ou comme les pièces bien agencées d'un heureux mécanisme.

Or, précisément, étant donnés les faits de la division du travail et de la personnalité de l'homme, lesquels contiennent en eux-mêmes tout l'homme physiologique et tout l'homme psychologique, étant donnés les faits de l'industrie, de l'art, de la science et des mœurs, lesquels contiennent en eux-mêmes toute la destinée économique et toute la destinée morale de l'homme, je crois voir entre tous ces faits un rapport intime. Il me semble que la division du travail implique la personnalité de l'homme, et que Thomme psychologique est expliqué et justifié par l'homme physiologique ; il me semble que l'industrie implique l'art, la science et les mœurs, et que la destinée morale de l'homme est expliquée et justifiée par sa destinée économique. Voilà, du moins, ce que je vaia m'efforcer de démontrer : il s'ensuivra surabondamment que l'utile, le beau, le vrai et le bien sont connexes, et, en particulier, que, dans l'or^LuisatixuL idéale de la société, l'intérêt et la justice coniK)rdent merveilleusement l'un avec l'autre.

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Un animal quelconque, avons-nous dit, a faim, a soif, souffre des intempéries de l'atmosphère, il poursuit une proie, cherche un ruisseau, s'enquiert d'un antre ou d'une tanière, il mange, boit et s'abrite. Au contraire, un homme a faim, a soif, souffre du froid ou du chaud, il fait des souliers et les échange contre du pain, contre du vin, contre l'usage d'un logis. Ainsi, d'un côté, il y a, en présence du besoin, un exercice de facultés qui vise directement à la satisfaction du besoin et qui la procure immédiatement; de l'autre côté, il y a, en présence du besoin, un exercice de facultés qui ne vise qu'indirectement à la satisfaction du besoin et qui ne doit procurer cette satisfaction qu'après coup. 11 y a donc, d'une part, accomplissement direct, immédiat et simple de la destinée, et, d'autre part, accomplissement indirect, différé ou retardé, et complexe de la destinée. Si, maintenant, je parvenais à mettre en évidence quej^in^gliûct suffit à l'animal dans le premieiicas, et que,dans le second, il faut à rhomme : i» la possession de soi-même par la volonté libre, 2» les notions de l'entendement et les conceptions de la raison, et 3^ les passions et les émotions désintéressées de la sympathie et du sens esthétique, j'aurais rattaché au fait de la division du travail les faits de la volonté libre, de Tentendement et de la raison, de l'amour sympathique et esthétique.

L'objet de la division du travail, ce par quoi le principe de la division du travail se manifeste, et ce en quoi il s'applique, c'est la confection et l'usage des outils et des machines de toute espèce ; c'est, en un mot, l'industrie. Nous avons dit : Sans la division du travail, nos besoins surpasseiit nos facultés; avec la division du travail, nos facultés surpaaaeBt.nos besoins. Nous eussions pu dire aussi bien : Dépourvu d'outils, et. de machines, l'homme demeure la dernière des créature de ce monde ; armé de ces outils et de ces machines» il est le maître et le roi de l'univers. Ainsi l'homme, sans l'industrie, est

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insuffisant à raçcomplissement de sa destinée, et, avec Tindustrîe, lui est supérieur. Si donc, à présent, je réussissais à mettre en toute lumière qu'il faut à Thomme, pour développer toutes ses ressources industrielles : !<> les mœurs, 2» la science, et 30 l'art, j'aurais rattaché au fait de l'industrie les faits des mœurs, de la science et de Tart.

Nous allons essayer, Messieurs, de mener à bien cette importante démonstration Pour cela, nous rattacherons successivement aux faits de la division du travail et de l'industrie, d'abord ceux de la volonté libre et des mœurs, puis ceux de l'entendement, de la raison et de la science, et enfin ceux de la sympathie, du sens esthétique et de l'art. Ainsi, nous réussirons peut-être à lui donner une valeur scientifique incontestable.

Une plante s'épuise et s'étiole, faute d'air et d'eau ; l'on met à sa proximité cette eau et cet air qui lui manquent; elle les absorbe et s'en nourrit, reprend de la force et retrouve de l'éclat. On reconnaîtra, si l'on y réfléchit, qu'entre ce dépérissement de la plante, d'une part, et l'absorption de l'eau dont on l'arrose et de l'air dont on l'environne, d'autre part, une force naturelle de végétation est un intermédiaire trèssuffisant. Un animal quelconque a faim, il poursuit une proie et la dévore; il a soif, cherche un ruisseau et s'y désaltère. Ici encore on conviendra, pour peu qu'on y songe, que l'instinct, c'est-à-dire une force naturelle, aveugle et fatale, est, pour l'animal, un intermédiaire tout à fait suffisant entre la faim et la poursuite d'une proie, entre la soif et la recherche d'un ruisseau. En est-ce un pour l'homme, entre la confection des souliers, d'une part, et la nourriture, le vêtement et le logement, d'autre part?

Non, assurément. Un homme fabrique du pain, un autre

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confectionne des habits, un autre édifie des maisons; tous les hommes, en un mot, s'occupent de spécialités différentes en vue d'exister et de subsister ; puis, quand ils ont produit tous ces objets divers, ils les échangent contre les divers objets qu'ils vont consommer. Ce n'est certes pas un instinct qui les pousse à ce travail, à cet échange, et les y aide. Une force naturelle peut bien pousser des êtres d'un point vers un but, s'il s'agit de partir toujours du même point pour arriver toujours au même but, et si le point dont il s'agit de partir et le but auquel il s'agit d'arriver sont directement en présence. Mais une force naturelle ne saurait obtenir un résultat quelconque par des moyens variés ou par des moyens détournés. Qui dit variété dit choix, et liberté dans le choix; qui dit détour dit calcul, et intelligence dans le calcul. Or, qui dit force naturelle dit force fatale et force aveugle, c'est-à-dire également incapable de choisir et de calculer.

Ainsi, l'animal étant donné de qui les facultés sont naturellement à la hauteur de ses besoins, et chez qui l'exercice des facultés vise directement à la satisfaction de ses besoins et la procure immédiatement, l'instinct lui suffira. Étant donné l'homme, au contraire, de qui les besoins dépassent naturellement les facultés, de qui les facultés ne dépassent les besoins qu'artificiellement par la division du travail, chez qui l'exercice des facultés ne vise qu'indirectement à la satisfaction des besoins et ne la procure qu'ultérieurement à l'échange, l'instinct ne lui suffira point. Si donc une force naturelle, qui n'a point conscience d'elle-même et qui n'a sur elle-même aucun empire, ne peut suffire à l'homme, c'est qu'il lui faut la possession de soi-même et la volonté libre.

Passons maintenant des principes à leurs conséquences, de la virtualité aux actes, de l'aptitude à la division du travail et de la personnalité morale à l'industrie et aux raopurs. Nous de-

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vons trouver entre ces faits un enchaînement analogue. L'aptitude à la division du travail fait l'industrie ou la société économique; la personnalité morale fait les tnœurs ou la société morale. Mais nous venons de voir que l'aptitude à la division du travail appelle rigoureusement la personnalité morale. Donc nous pouvons être sûrs que l'industrie appelle rigoureusement les mœurs, que la société économique appelle rigoureusement la société morale. Eh bien ! nous allons prendre 4e fait de la société dans son ensemblCi nous allons prendre les faits spéciaux de la propriété, de la famille et du gouvernement, et nous allons, pour chacun d'eux, constater d'abord ses rapports avec la personnalité de l'homme, et constater ensuite ses rap<ports avec la division du travail, vérifier d'abord son caractère moral, et vérifier ensuite son caractère économique.

L*homme, libre et responsable, est une personne morale. Au contraire , tout être qui n'est pas homme est dénué de liberté, de responsabilité, de personnalité morale : il est une chose. Cela dit, il n'est pas difficile de montrer que les personnes poursuivant une fin clairvoyante et libre, et les choses accomplissant une destinée aveugle et fatale, c'est tout à la fois un droit et un devoir pour les personnes de disposer des choses à discrétion. Voilà comment c'est un droit et un devoir pour l'homme de tailler les pierres, de couper les arbres, de manger les fruits et les animaux. Gela posé, l'on n'aurait encore que peu de peine à faire voir que les personnes étant ainsi d'un côté, et les choses d'un autre côté, et que la raison soumettant les unes aux autres, il y a solidarité morale de toutes les destinées humaines dans l'œuvre de leur accomplissement.

Ainsi s'expliquerait tout entier le fait de la société par la seule considération de la personnalité de l'homme; or, il s'expliquerait de même, et aussi complètement, par la seule considération de la division du travail.

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Qu'un animal, en effet, poursuive une proie quand il a faim, cherche un ruisseau quand il a soif, s'enquière d'un autre ou se creuse un terrier quand il souffre des intempéries de l'air, l'accomplissement de sa destinée peut rester aussi indépendant qu'il est instinctif, aveugle et fatal. Mais alors qu'un homme fait des souliers quand il veut manger, et quand il veut boire, et*^quand il veut s'abriter, n'est-il pas clair que l'accomplissement libre de sa destinée est solidaire de l'accomplissement libre de la destinée de tous les autres hommes qui font les uns du pain, les autres du vin, etc.? Cette solidarité des destinées de tous les hommes adonnés à la division du travail et à la spécialité des occupations, cette solidarité matérielle capable de constituer à elle seule l'idée de société, est d'une évidence telle qu'il est, je crois, inutile d'y insister davantage.

D'un être impersonnel, tous les actes sont instinctifs; tous sont naturels, et ne sauraient à aucun égard être dits moraux ou immoraux. De l'homme, au contraire, personne morale, tous les actes voulus et libres participent .nécessairement du caractère de moralité ; ils sont, dès qu'ils se produisent, soumis à la sanction de la justice; on peut les dire moraux, ou immoraux, pour ou contre le droit. C'est ainsi que l'appropriation ne sera jamais de la part de l'animal qu'un fait naturel comme tous les autres, et que, de la part de l'homme, au contraire, la possession sera toujours et nécessairement légitime ou illégitime, propriété ou usurpation,

La propriété, possession légitime, est un pouvoir moral ; c'est un droit.

Dire que l'homme est libre, c'est donc dire qu'il peut être propriétaire ; assurément, c'est dire aussi qu'il s'appartient à lui-même. L'homme seul peut toujours être sujet du droit de propriété et ne peut jamais en être l'objet. Son corps et son âme , ses facultés physiologiques et psychologiques, sont à lui ; il se

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les approprie ; et cette appropriation est le principe d'une possession légitime, le fondement du droit de propriété.

Son corps et son âme, ses facultés physiques et intellectuelles, appartenant à l'homme, son travail, qui est l'exercice de ses facultés, lui appartient, et son salaire, qui est le fruit de son travail, lui appartient. Il a donc un droit de propriété sur toutes les choses contre lesquelles il peut échanger le service de ses facultés personnelles.

On le voit : le fait seul de la personnalité de l'homme rend parfaitement compte de la propriété individuelle ; le seul fait de la division dii travail en rend compte également.

Un animal saisit sa proie et la dévore, rencontre un courant d'eau et s'y désaltère, découvre une caverne et s'y réfugie; dans ces circonstances, l'usage suit immédiatement et sans retcard l'appréhension ; par conséquent, cette appréhension n'a que faire d'être sanctionnée. Il en est tout autrement pour l'homme adonné à la division du travail. Cet homme produit exclusivement soit des objets d'habillement, soit des objets comestibles, soit des meubles, soit des maisons , et il doit échanger toutes ces choses avant de pouvoir consommer; il^est donc utile, même essentiel et indispensable, que l'appropriation qu'il en fait soit reconnue et garantie légalement, et il est encore essentiel et indispensable que la loi reconnaisse et garantisse l'appropriation faite par le travailleur des objets de consommation qu'il reçoit en échange de ses produits. Ainsi la division du travail nous amène à l'appropriation légale, tout comme la personnalité de Fhomme nous avait conduits à la possession légitime. Cette appropriation et cette possession ne sont autre chose que le droit de propriété tel qu'il existe dans la société.

Je n'ai parlé ici du droit de propriété qu'en tant qu'il s'exerce sur cette portion de la richesse sociale qui est travail ou qui

est fruit du travail. Mais il est assez facile de voir, d'après cette première observation, qu'en tant qu'il porterait sur cette autre portion de la richesse sociale qui est terre, matière première, et qui n'est point le fruit du travail, le droit de propriété intéresserait encore Thomme à un double titre, soit comme personne morale, soit comme travailleur livré à la spécialité des occupations.

Supposez un animal irresponsable et impersonnel, de qui la destinée est étrangère à toute question de moralité, tous les actes de sa vie seront en quelque sorte purement physiologiques. Entre tous les autres, Pacte que fera cet animal pour se reproduire, en vue de la conservation de son espèce, sera de sa part une opération analogue à celle de la respiration ou de la nutrition ; cela n'aura ni guère plus d'importance, ni guère plus de conséquences. Mais supposez deux êtres responsables et personnels en engendrant un troisième responsable et personnel comme eux, nous sortons du domaine de la physiologie pour entrer sur celui de la moralité. Il ne s'agissait tout a l'heure que d'un accouplement, il s'agit ici d'un mariage. Les droits et les devoirs respectifs des époux vis-à-vis l'un de l'autre, des parents à l'égard de l'enfant, de l'enfant à l'égard des parents apparaissent, et la famille est née.

Voilà sommairement l'origine de la famille au point de vue de la personnalité de l'homme. Voici cette origine au point de vue de la division du travail.

Quelques mois, quelques semaines, souvent quelques jours après sa naissance, l'animal, grâce à l'instinct, est en mesure de pourvoir à sa subsistance, de développer ses facultés et d'assouvir ses besoins. Dès lors, il peut s'isoler, et rien n'empêche que ses parents ne se séparent. C'est ce qui arrive en effet : la saison des amours une fois passée, la tendresse des mâles pour leurs femelles, celle même des mères pour leurs

petits cesse et s'éteint, ces êtres ue sont plus rien les uns pour les autres. Tout au contraire, il faut à l'homme, pour développer ses facultés en vue d'assouvir ses besoins, une éducation qui dure pendant un laps de temps considérable. Quinze ou vingt ans lui sont nécessaires, en moyenne, pour recevoir d'abord une instruction élémentaire, ensuite une instruction professionnelle. Ce n'est donc que fort tard qu'il se trouve être un travailleur propre à une occupation spéciale. Pendant tout ce long apprentissage, il a besoin de son père et de sa mère qui doivent rester près de lui et rester unis ; il lui survient des frères et des sœurs qui ont également besoin de leurs parents. Ainsi, l'on pourrait à la rigueur définir le mariage de Tbomme et de la femme « l'association de deux travailleurs pour en créer un ou plusieurs autres, et les former à la spécialité des occupations, > et, peut-être, au moyen de cette définition essentiellement économique, parviendrait-on sans trop de peine à corroborer toutes les conclusions de la science sociale relativement à la famille.

Du moment que la faculté d'accomplir sa destinée, de rechercher et de poursuivre sa fin en société, de penser, de parler, d'écrire, de travailler, de s'associer, d'être propriétaire, époux et père de famille, constitue pour tout homme un ensemble de droits et de devoirs et, en même temps, de nécessités économiques, c'est également un droit et un devoir, et aussi une nécessité économique, que d'inscrire explicitement cette faculté dans des constitutions, que de la faire reconnaître et garantir par des lois, que de l'appuyer au besoin par la force. De là, l'existence dans la société d'un triple pouvoir législatif, judiciaire, exécutif, de là, en un mot, le fait du gouvernement. Le fait du gouvernement, comme le fait de la propriété, comme le fait de la famille, repose donc sur une base doublement inébranlable : celle du fait de la person-

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nalité de Thomme, et celle du fait de la division du travail.

Ëbbien! ce que nous avons pu dire des mœurs, voyons si nous pouvons le dire de la science et de Tart.

Etant admis qu'il y a, en quelque sorte, pour Thomme, entre le déploiement de ses facultés et la satisfaction de ses besoins, une distance considérable à remplir par la division du travail, un intervalle énorme à franchir par l'industrie; étant admis, en outre, qu'il faut à l'homme, pour remplir cette distance et pour franchir cet intervalle, la volonté libre et les mœurs, peut-on comprendre d'abord qu'il ne lui faille point aussi la connaissance de soi-même et la connaissance du monde qui Tentoure, les notions de l'entendement et les conceptions de la raison, le langage et la science?

Cela me semble, quant à moi, tout à fait impossible. Dire de rhomme qu'il se possède, c'est dire aussi qu'il se connaît. Comment l'homme se résoudrait-il volontairement, comment agirait-il librement, s'il ne se rendait un compte exact de ses résolutions et de ses actes, de leur motif, de leur but, des circonstances dans lesquelles il les forme ou les accomplit, s'il ne délibérait, en un mot, avant de se résoudre et d'agir ? Et quelle délibération serait possible à Thomme sans la connaissance de soi-même et de l'univers qui l'environne? A l'animal, par conséquent, les représentations bornées et confuses de l'imagination ; à l'homme les idées intelligibles, susceptibles de définition et de classification, à lui les notions de l'entendement et les conceptions de la'raison.

Mais si la division du travail, avec la volonté libre, appelle l'entendement et la raison, l'industrie, avec les mœurs, n'appelle pas moins le langage et la science.

Voilà les hommes, pourvus chacun d'une occupation spéciale, s'y donnant en entier : comment ne seraient-ils pas tous en communication de pensée par la parole? Voilà tous les hommes

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déployant leurs efforts industriels, en retirant la richesse et le bien-être : comment cela aurait-il lieu s'ils n'avaient tous ensemble défini, classé, jugé méthodiquement les corps et les phénomènes, les faits naturels, leurs rapports et leurs lois, connu scientifiquement le monde physique? Voilà tous les hommes, chacun poursuivant volontairement sa fin, et ce, sans nuire à la poursuite volontaire de la fin de ses semblables, pratiquant la vertu et l'équité : comment en serait-il ainsi s'ils n'avaient d'un commun accord reconnu que l'homme a une destinée, recherché quelle est cette destinée, découvert comment il faut Taccomplir, pressenti, poursuivi et saisi l'harmonie des faits humanitaires, connu scientifiquement le monde moral? C'est donc ainsi que se présente, dans l'ordre logique, après les catégories de l'industrie et des mœurs, la catégorie tlu langage et de la science.

Venu au monde avec des facultés qui sont au niveau de ses besoins, l'animal n'a qu'à développer instinctivement ses facultés pour assouvir ses besoins. Et pour mettre en jeu la volonté instinctive, il ne faut que la sensibilité instincàve pure et simple. Que l'animal sente ses besoins, il voudra user de ses facultés. Il suffit donc que Tanimal ait des émotions intéressées, qu'il éprouve des sensations agréables ou désagréables, des sentiments doux ou pénibles, sensations et sentiments ayant toujours leur source dans l'amour de soi, et se produisant à coup sûr, comme un avertissement indispensable, suivant que l'intérêt de conservation se trouve rassuré ou menacé, contrarié ou favorisé par les circonstances. Né, au contraire, avec des besoins qui sont au-dessus de ses facultés, l'homme doit mettre ses facultés au-dessus de ses besoins par Indivision du travail. 11 faut pour cela qu'il soit maître de lui-même et maitre aussi d'assurer volontairement et librement la sécurité et la plénitude de son existence. Que lui faut-il encore?

Tout autre chose que la sensibilité pure et simple. Les sollicitations de la faim, de la soif, et tant d'autres si énergiques et si pressantes que IHiomme éprouve, jointes à la faiblesse de ses sens et à la délicatesse de ses organes, seraient plus propres à Taccabler qu*à Texciter à cette lutte incessante, pénible et victorieuse qu'il doit engager et soutenir contre les nécessités naturelles, à cette marche longue, difficile et triomphante qu*il doit poursuivre vers le progrès moral. Supposez l'homme affamé, altéré, nu, tantôt saisi par le froid et tantôt épuisé parla chaleur; avec cela, supposez-le maître de s'acharner à vivre ou de se laisser mourir, il périrait à coup sûr plutôt que de combattre et de vaincre, sans cet entraînement, sans cet enthousiasme de passion et de sympathie pour les personnes, d'admiration esthétique pour la nature qui sont Tunique source à laquelle il lui soit donné de puiser une éternelle espérance. Ainsi Thomme, à vrai dire, n'existerait point sans les émotions désintéressées de l'amour sympathique et esthétique.

D'ailleurs, de même qu'avec la division du travail et la volonté libre se produit l'amour sympatique et esthétique, de même, avec l'industrie et les mœurs, se produit l'art.

Les rapports qu'entretient l'animal soit avec la nature, soit avec ses pareils, sont exclusivement physiologiques ou psychologiques, et toujours instinctifs ; ils ne sont, en aucun cas, ni économiques ni moraux. L'homme, au contraire, s'adonne à Tindustrie et il a des mœurs, étant propriétaire, époux et père de famille, citoyen ; il entretient ainsi avec la nature et avec ses semblables des relations à la fois économiques et morales. De là, pour lui, comme nous venons de le voir, la nécessité de s'attacher aux personnes et aux choses par les liens supérieurs et proprement humains de la sympathie et du sens esthétique ; de là aussi, pour lui, la nécessité de la poésie et des beaux-arts

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que ranimai ignore. Par Tindustrie et par les mœurs, en effet, l'homme se trouve forcément maintenu dans une sphère relativement peu étendue d'activité physique et morale. 11 est travailleur, et il doit se consacrer à sa spécialité; il est propriétaire, épouK et père de famille, citoyen, et il doit vaquer à maintenir ses droits et à les exercer, à se renseigner sur ses devoirs et à les remplir; comme travailleur et comme membre de la société, il doit se fixer sur un point et résider dans une localité. Or, comment se concilient ces exigences de Tindustrie et des mœurs avec la nécessité des émotions sympathiques et esthétiques? C'est par le moyen de la poésie et des beaux-arts. Empêchés d'aller et de venir, plongés dans un labeur quotidien, enfermés dans le cercle de la société, comment exciter en nous-mêmes et contenter ensuite cette curiosité vive, cette tendresse ardente que nous devons éprouver, si nous sommes hommes, et dignes de ce nom, pour les personnes et pour les choses, pour tous les mouvements humains, pour tous les accidents naturels, pour le monde moral et le monde physique ? Gomment supporter le présent, nous souvenir avec bonheur ou mélancolie du passé, espérer fermement dans l'avenir, aimer la vie ? En fréquentant les œuvres de l'art. Et d'abord que le travailleur s'entoure des affections de parenté, qu'il éprouve pour son compte l'amour, Tamitié, le charme des relations polies. Qu'il mêle aussi et qu'il associe les formes, les couleurs artistiques aux dispositions de ses vêtements, de sa demeure, des objets qui servent journellement à son usage. Qu'ensuite, à ses heures de loisir, il cultive la musique, visite les musées, aille au théâtre, goûte la littérature, toutes les scènes du monde moral et physique se dérouleront devant lui. Il pourra, en imagination, errer au milieu des paysages, s'inté* resser au développement des caractères, au jeu des passions, s'identifier avec les agitations du cœur, ressentir comme par

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lui-même, et toutefois sans fatigue et sans inquiétude, la jalousie, Tambition, toutes les joies, toutes les douleurs, et s'enflammer ainsi, par l'émotion désintéressée, d'une ardeur toujours nouvelle d'agir et de vivre. C'est ainsi qu'aux catégories de l'industrie et des mœurs se lie étroitement la catégorie de l'art.

Messieurs, ma démonstration est terminée. Je cherche maintenant une comparaison pour vous peindre en quelques traits, après vous l'avoir expliqué dans le plus grand détail, le rapport de rhomme physiologico-économique et de l'homme psychologico-moral, et je n'en trouve point .qui me satisfasse autant que celle qu'on pourrait tirer de l'un de ces engins merveilleux que crée le génie de la mécanique moderne. Peutêtre trouvera-t-on déplacé ce rapprochement de l'homme et d'une machine.. Mais, finissons-en, je vous en conjure, avec la rhétorique usée et ridicule qui est de mise en cette matière. Cessons de parler du « mystère » ou de « l'énigme » de la destinée humaine. Cessons de définir l'homme comme un « ange déchu, » ou comme « un dieu tombé qui se souvient des cieux. » Laissons aux orateurs de la chaire et aux poètes spiritualistes ces niaiseries emphatiques et solennelles, faites peut-être pour charmer des imaginations déréglées, mais au fond desquelles la raison du philosophe et du moraliste ne découvre que le vide et l'incohérence. Grâce à Dieu! nous sommes en mesure de substituer le pur éclat des idées justes à ce vain cliquetis des mots sonores.

Avant d'avoir parcouru la série des considérations qui précèdent, nous savions que l'homme était, au point de vue physiologique, un être voué à la division du travail, et, au point de vue psychologique, un être personnel et moral. Nous savions que la destinée humaine s'accomplissait, au point de vue écouo-

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mique, dans Tindustrie, et, au point de vue moral, dans Tart, dans la science et dans les mœurs. C'est ainsi qu'une locomotive, par exemple, est, en un sens, une machine de traction, et, en un sens, une machine à vapeur. Après la démonstration qui vient d'être achevée, nous savons autre chose. Nous savons que si Thomme est capable de diviser le travail, c'est à la condition d'être une personne morale ; et nous savons que si l'homme est une personne morale, c'est afin d'être capable de diviser le travail. Nous savons que si les hommes sont en état d'exercer Tindustrie, c'est à la condition de pratiquer l'art, la science et les mœurs ; et nous savons que si les hommes pratiquent l'art, la science et les mœurs, c'est afin d'être en état d'exercer l'industrie. C'est ainsi, pour en revenir à mon exemple, qu'une locomotive n'est une machine de traction qu'à la condition d'être une machine à vapeur, et n'est une machine à vapeur que pour être une machine de traction. Un foyer dont la flamme vaporise l'eau d'une chaudière, une chaudière d'où la vapeur d'eau sort pour aller presser le piston d'un cylindre, un cylindre dont le piston va et vient, telles sont les trois parties de l'appareil qui fait d'une locomotive une machine à vapeur. Des roues qui, en tournant sur les rails, tirent après elles les trains de voyageurs et de marchandises, tel est le mécanisme qui fait d'une locomotive une machine de traction. Et c'est le mouvement de va-et-vient du piston qui produit le mouvement de rotation des roues. Eh bien ! de même, une sensibilité supérieure qui attache l'homme à sa destinée, une intelligence supérieure qui la lui fait comprendre, une volonté libre qui lui permet de s'y engager, telles sont les trois facultés qui font de l'homme une personne morale. Un corps construit anatomiquement pour la confection et l'usage des outils et des machines, tel est l'ensemble des organes qui permettent à l'homme d'accomplir sa destinée dans la spécialité des occupations. Et il y a

des facultés psychologiques de l'homme sur ses organes physiologiques la même action que du piston de la machine sur les roues. Tel est le rapport étroit et essentiel de la destinée économique de l'homme avec sa destinée morale. Ce rapport une fois accusé, là connexité de l'utile, du beau, du vrai et du bien, et, en particulier, la concordance de Tintérêt et de la justice, s'en déduisent en quelque sorte d'elles-mêmes.

Une chose, en effet, en ressort avec la plus complète évi-* dence, c'est que, s'il est vrai qu'il y a en l'homme deux êtres différents, l'être physiologique et l'être psychologique, il est faux que ces deux êtres soient en lutte perpétuelle l'un avec l'autre. Il est faux que l'un n'aspire qu'à planer sur les nuages, les regards fixés au ciel, préoccupé de sentir, de penser, de vouloir dans des intentions absolues et transcendantes et en dehors de toute considération de travail et de bien être, tandis que Tdutre ne tend qu'à ramper, le front penché vers la terre, absorbé par le soin de produire et de consommer, sans nul souci d'art, de science ni de moralité. Ainsi l'union de l'ânie et du corps n'est point la cohabitation forcée et violente d'un ange qui veut rêver avec une brute qui veut paître, mais l'association fructueuse et pacifique d'un travailleur et d'une personne morale, l'un nourrissant l'autre, celle-ci dirigeant celui* là, l'un qui marche et porte l'autre, celle-ci qui voit et guide celui-là, exactement comme font l'aveugle et le paralytique de la fable. Et, de même, s'il est vrai que les efforts de l'humanité sont d'ordres divers, efforts sensibles ou intellectuels, efforts économiques ou moraux, il est faux que ces divers ordres d'efforts s'opposent et se nuisent les uns aux autres. 11 est taux que le développement de la poésie et des art« soit funeste et corrup» teur, que les progrès de la science soient fâcheux et redoutables; ou s'il en est ainsi parfois, c'est quand l'art et la science s'égarent à la poursuite d'un prétendu idéal moral étranger et

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contraire à l'idéal économique. Il est faux que l'énergie du travail et Tactivité de l'industrie soient fatales aux mœurs publiques et privées; quand le vice grandit et s'étale, cela vient non de ce que la production de la richesse est trop abondante, mais de ce que la répartition n'en est pas assez équitable ; là 'où régnent à la foisTéquité et l'abondance, triomphe aussi la liberté ; là où se rencontrent la liberté, la justice et la richesse, se trouvent également les vertus de la famille. Ainsi, pour les peuples comme pour les individus, l'ordre moral et l'ordre économique, loin de s'exclure, s'appellent, se soutiennent et se fortifient l'un l'autre.

Distincts et concordants, tels sont donc le beau et le vrai, l'utile et le bien. Spécialement, si la concordance est la solution rationnelle du problème des rapports de l'intérêt et de la justice, et le programme de l'avenir, la contradiction est la solution empirique du même problème et le résumé des erreurs et des fautes du passé.

Le sens commun nous abuse en morale comme en physique.-. C'est lui qui nous dit que le soleil tourne autour de la terre, et c'est lui aussi qui nous dit que l'iniquité est avantageuse à la société. Le jour où trois hommes durent vivre ensemble sur un coin écarté du globe, deux d'entre eux s'entendirent pour asservir le troisième. Peut-être eurent-ils conscience de braver ainsi la justice; pour sûr, ils crurent au moins l'immoler à l'intérêt. Calcul trompeur! Crime inutile! Le même attentat qui, dans l'esclave, détruisait la personne morale, y anéantissait en même temps le travailleur. C'est le stimulant de la liberté, de l'indépendance, de la propriété, de l'aisance en famille', qui fait le travail actif, opiniâtre, intelligent et habile, et non pas le fouet de l'esclavage. Il y a plus encore : le même procédé qui dispensait les maîtres de la nécessité du travail enlevait à leur

volonté, à leur activité morale, le but le plus sérieux, le frein le plus salutaire. Une opulence illusoire et passagère, la dégradation du maître comme de Tesclave, leur ruine commune, telles sont donc les conséquences déplorables du sacrifice de la justice à rintérêt dans Tesclavage.

Et, en effet, c'est bien là l'histoire même de Tesclavage et' du servage dans les temps anciens et modernes. L'antiquité a pratiqué Tesclayage non parce qu'elle Ta cru juste^ mais parce qu'elle l'a cru nécessaire. A la rigueur, on pourrait citer quelques philosophes anciens qui crurent et affirmèrent que l'esclavage n'était ni juste ni nécessaire; mais ce ne sont là que de rares éclairs de la raison dans la nuit profonde de l'empirisme. L'opiniou la plus générale de l'antiquité, c'était que les fonctions de citoyen et celles de travailleur étaient absolument incompatibles. Les Grecs ne se livraient qu'à la politique et à la guerre; les Romains y joignaient l'agriculture, mais tout autre travail était par eux réputé servile. Tel était le sentiment unanime des anciens si hardiment systématisé par Aristote dans sa Politique et dans ses Ethiques. On dit quelquefois qu'Aristote a déclaré l'esclavage légitime ; mais ce grand philosophe n'a pas commis une telle erreur de morale; iLl^ déclaré seulement indispensable. Partant de ce point de vue, il soutient que la nature a créé dans les Barbares des êtres qui ne sont point véritablement de la même espèce que les Grecs, et sur lesquels les Grecs ont des droits analogues à ceux qu'ils ont sur les animaux. Voilà le système d' Aristote sur l'esclavage, et, quant à moi, j'y vois moins la justification de l'esclavage que la condamnation même de son principe. C'est ainsi que récemment les planteurs des Etats du Sud de l'Amérique soutenaient que les noirs n'étaient pas des hommes. Les Barbares ont répondu aux théories d'Arîstote en venant fouler à leurs pieds la Grèce et Rome et en renouvelant la civilisation morale;

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et les nègres de rAraérique du Sud répondent actuellement au mépris et à Tinsolence de leurs tyrans en usant avec la conviction la plus ferme et la dignité la plus rare de leurs nouveaux droits civils et politiques.

Messieurs, l'on m'accusera certainement d'exagération et de socialisme si je viens à présent rapprocher le prolétariat de l'esclavage et du servage. Mais j'accepterai l'accusation ; car précisément je suis et me dis démocrate socialiste en ceci que. je vois, dans l'esclavage, dans le servage et dans le prolétariat / trois phases empiriques d'une seule et unique question : celle ' de la propriété etde rimjmt^QU de la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société.

J'appelle prolétaire l'homme qui vit exclusivement de son travail et à qui l'impôt enlève la seule portion de son salaire qu'il pourrait épargner en vue de devenir propriétaire ou capitaliste en même temps que travailleur. J'ai déjà montré que le salaire est, en réalité, la seule espèce de la richesse sociale sur laquelle le droit de propriété individuelle soit rigoureusement établi ; je montrerai plus tard que le salaire est en même temps la seule espèce de la richesse sociale sur laquelle viennent peser tous les impôts. Quoi qu'il en soit , ce prélèvement est-il juste? Je dis qu'il est juste si l'esclavage et le servage sont justes; je dis qu'il est injuste si l'esclavage et le servage sont injustes. Si, à titre d'homme raisonnable et libre, je suis une personne morale, je m'appartiens à moi-même, et l'esclavage est injuste. Si mes facultés personnelles sont à moi, le service de ces facultés est à moi, et le servage est injuste. Si j'ai un droit absolu de propriété individuelle sur mon travail, j'ai le même droit sur mon salaire, et l'impôt mis sur ce salaire est injuste. Voilà comment l'esclavage, le servage et le prolétariat, sont trois Jorraes successives de la violation du droit de propriété individuelle au profit soit des individus, soit de

la communauté ou de l'Etat, dans la répartition de la richesse sociale.

Sans doute l'asservissement du salaire n'est point aussi criant que Tasservissement du travail, ni surtout que l'asservissement de la personne. C'est pouf quoi la défense de Timpôt sur le salaire est un peu plus facile que celle du servage et que celle de l'esclavage. 11 est toutefois remarquable que, comme celles de I l'esclavage et du servage, la défense de l'impôt sur le salak^e se fait toujours non au point de vue de ki justiee^ mais à celm de ^intérêt. J'ai parcouru de nombreux ouvrages traitant de l'impôt; j'ai cherché vainement un auteur qui entreprît de me démontrer comme quoi il serait injuste d'établir une contribution sur mes facultés physiques et intellectuelles, alors que je les emploie à mon propre usage, c'est-à-dire quand je reste oisif, et comme quoi il est juste de me faire acheter au prix d'une patente le droit de mettre ces mêmes facultés au service d'autrui , c'est-à-dire de travailler. Il faut bien , dit-on , que l'Etat vive ; c'est à cela que se réduit toute la défense de l'impôt sur le salaire. A^ssurément ! Constatons seulement que c'est là une raison d'intérêt, non de justice, et réservons-nous de concilier la justice et l'intérêt en faisant vivre l'Etat d'une autre manière.

Sans doute aussi la violation du principe de la concordance de l'intérêt et de la justice par l'impôt sur le salaire n'a pas des conséquences morales ni des conséquences économiques aussi désastreuses que la même violation par l'esclavage et par le servage. Mais elle a cependant des conséquences analogues, et je dirai parfaitement identiques eo elles-mêmes, sinon tout à fait égales en étendue. Ecrasé de labeur, en partie dépouillé du fruit de ses efforts, n'ayant ni le temps ni les moyens de cultiver son esprit et son cœur par le commerce de la science et de l'art, le prolétaire ne prend ni toute sa valeur morale ni

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toi^te sa valeur économique. Et pendant que certains produisent excessivement qui ne consomment qu'avec insuffisance, d'autres consomment avec excès qui ne produi^sent qu'insuffisamment. Chez les uns le ressort de la personnalité morale est forcé et brisé par le manque de loisir'; chez les autres, il est comme détendu et affolé par le manque d'occupation. Dans les deux cas l'équilibre naturel de la machine humaine est rompu, et je vois les hommes comme ces locomotives dont j'ai parlé, les unes attelées à de trop lourds fardeaux, bientôt usées ou désorganisées, les autres ne traînant rien et courant, hors des rails, se briser sur toutes les pentes.

Vous le voyez: dans l'esclayage, dans le servage, dans, le prolétariat, c'est toujours la même question ^ celle de la propriété et de l'impôt, la même solution, celle de la subordination de la justice àTintérêt^ les mêmes résultats, Tamoindrissement simultané du travailleur et de la personne ^norale. Ainsi les prolétaires de nos jours, et peut-être m'est-il permis de me souvenir ici que je ne suis pas moi-même autre chose, sont bien les descendants et les héritiers des esclaves de l'antiquité et des serfs du Moyen- Age. Mais tandis que ceux ci ne s'inspiraient que de la haine et de la vengeance, complotaient la révolte et la guerre, et marchaient portant avec eux la dévastation et le meurtre, nous autres ne songeons qu'à concilier tous les droits avec tous les intérêts, nous ne nous réunissons qu'en vue d'apprendre et de savoir, et nous ne voulons recourir à d'autres moyens d'affranchissement que celai de l'association libre

\y dans l'ordre de l'initiative individuelle et celui des réformes

■^ légales dans Tordre de l'activité collective.

SIXIÈME LEÇON

DE L INDIVIDU ET DE L ETAT. FORMULE GENERALE DE CONSTITUTION DE LA SCIENCE SOCIALE.

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