‹ Recherche de la veritéChapitre 1 sur 70 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

OÙ l'on fait voir ce qu'il faut penser des divers jugements qu'on porte ordinairement des livres qui combattent les préjugés '.

Lorsqu'un livre doit paraître au jour, on ne sait qui consulter pour en apprendre la destinée. Les astres ne président point à sa nativité, leurs influences n'agissent point sur lui, et les astrologues les plus hardis n'osent rien prédire sur les diverses fortunes qu'il doit courir. Comme la vérité n'est pas de ce monde, les coi'ps célestes n'ont sur elle aucun pouvoir; et comme elle est d'une nature toute spirituelle, les divers arrangements de la matière ne peuvent rien contribuer à son olablisseraent ou à sa ruine. D'ailleurs les jugements des hommes sont si différents à l'égard des mêmes choses, qu'on ne peut guère deviner avec plus de témérité et d'imprudence, que lorsqu'on prophétise l'heureux ou le malheureux succès d'un livre. De sorte que tout homme qui se hasarde à être auteur, se hasarde en même temps à passer dans l'esprit des autres hommes pour tout ce qu'il leur plaira. Mais entre les auteurs, ceux qui combattent les préjugés, doivent se tenir assurés de leur condamnation. Leurs ouvrages font trop de peine à la plupart des hommes; et s'ils échappent aux passions de leurs

' Cette préface oii sont analysés avec tant de pénétration et d'esprit les dangers auxquels s'expose ([uiconqiie veut être auteur et combattre des préjugés, a été mise dans l'édition de 1780 en tête des Kclaircissements. Nous la laissons en tète du vi^ livre, a la place que Malebranche lui a donnée en dernier lieu. I/auteur n'y dit rien de ces dangers, dont il n'ait fait l'expérirnce pour son propre compte.

T. II. i

ennemis, ils ne doivent leur salut qu'à la vérité qui les protège.

C'est un défaut commun à tous les hommes d'être trop prompts à juger; car tous les hommes sont sujets à l'erreur, et ce n'est qu'à cause de ce défaut qu'ils y sont sujeta. Oir tous les jugements précipités sont toujours conformes aux préjugés. Ainsi les auteurs qui combattent les préjugés, ne peuvent manquer d'être condamnés par tous ceux qui consultent leurs anciennes opinions, comme les lois selon lesquelles ils doivent toujours prononcer. Car enfin la plupart des lecteurs sont en même temps juges et parties de ces auteurs. Ils sont leurs juges, on ne peut leur contester cette qualité, et ils sont leurs parties, parce que ces auteurs les inquiètent dans la possession de leurs préjugés, sur lesquels ils ont droit de prescription, et avec lesquels ils se sont familiarisés depuis plusieurs années.

J'avoue qu'il y a bien de l'équité, de la bonne foi, et du boa sens dans beaucoup de lecteurs, et qu'il se trouve quelquefois des juges assez raisonnables, pour ne pas suivre les sentiments communs, comme les règles infaillibles de la vérité II y en a plusieurs, qui rentrant en eux-mêmes, consultent la vérité intérieure, selon laquejle on doit juger de toutes choses. Mais il y en a très peu qui la consultent eu toutes rencontres , et il n'y en a point qui la consultent avec toute l'attention et toute la fidélité nécessaire pour ne prononcer jamais que des jugements véritables. Ainsi quand on supposerait qu'il n'y aui'ait rien à redire dans un ouvrage qui attaque les préjugés , ce que l'on ne peut se permettre sans une vanité excessive, je ne crois pas que l'on put trouver un seul homme qui l'approuvât en toutes choses, principalement si cet ouvrage combattait ses préjugés , puisqu'il n'est pas naturellement possible qu'un juge incessamment offensé, irrité, outragé par une partie, lui rende une entière justice , et qu'il veuille bien se donner la peine de s'appliquer de toutes ses forces pour considérer de.s raison^ qui lui paraissent d'abord comme des paradoxes extravagants ou des paralogisraes ridicules.

Mais quoiqu'on trouve dans un ouvrage beaucoup de choses qui plaisent, s'il arrive qu'on en rencontre quelques-unes qui choquent, il me semble qu'on ne manque guère d'eu dire du mal, et qu'on oublie souvent d'en dire du bien. Il y a raille

motifs d'amour-propre qui nous portent à condamner ce qui nous dcplait ; et la raison en cette rencontre justifie pleinement ces motifs, car on s'imagine condamner l'erreur et défendre la vérité, lorsqu'on défend ses préjugés, et que l'on condamne ceux qui les attaquent. Ainsi les juges les plus équitables des livres qui combattent les préjugés, en portent ordinairement des jugements généraux, qui ne sont pas fort favorables à ceux qui les ont composés. Ds diront peut-être qu'il y a quelque chose de bon dans un tel ouvrage, et que l'auteur y combat avec raison certains préjugés; mais ils ne manqueront pas de le condamner et de décider en juge, avec force et gravité, qu'il pousse les choses trop loin en telles et telles rencontres. Car lorsque l'auteur combat des préjugés dont le lecteur n'est point prévenu, tout ce que dit cet auteur paraît assez raisonnable; mais l'auteur outre toujours les choses, lorsqu'il combat des préjugés dans lesquels le lecteur est trop fortement engagé.

Or comme les préjugés de différentes personnes ne sont pas toujours les mêmes, si l'on recueillait avec soin tous les divers jugements que l'on porte sur les mêmes choses, on verrait assez souvent, que selon ces jugements, il n'y aurait rien de bon et en même temps rien de méchant, dans ces sortes d'ouvrages. Il n'y aurait rien de bon, car il n'y a point de préjugés que quelques-uns n'approuvent : et il n'y aurait aussi rien de méchant, car il n'y a point aussi de préjugés que quelques-uns ne condamnent. Ainsi ces jugements sont si équitables, que si l'on prétendait s'en servir pour réformer son ouvrage, il faudrait nécessairement tout effacer, de peur d'y rien laisser qui fût condamné, ou n'y point toucher, de peur d'en rien ôter qui fût approuvé. De sorte qu'un pauvre auteur, qui ne veut choquer personne, se trouve embarrassé par tous ces jugements divers, qu'on prononce de toutes parts contre lui et en sa faveur; et s'il ne se résout à demeurer ferme et à passer pour obstiné dans ses sentiments, il est absohunent nécessaire qu'il se contredise à tous moments, et qu'il prenne autant de formes différentes qu'il y a de. tètes dans tout un peuple.

Cependant le temps rend justice à tout le monde, et la vérité qui paraît d'abord comme un fantôme chimérique et ridicule, se fait peu à peu sentir. On ouvre les yeux, on la considère, on Recouvre ses charmes et l'on en est touché. Tel qui condamne

un auteur sur un sentiment qui le choque, se rencontre par hasard avec une personne qui approuve ce même sentiment, et qui condamne au contraire quelques opinions que l'autre reçoit comme incontestables. Chacun parle selon sa pensée, et chacun se contredit. On examine de nouveau ses raisons et celles des autres; on dispute, on s'applique, on hésite, on ne juge plus si facilement de ce que l'on n'a pas examiné ; et si l'on vient à changer de sentiment, et à reconnaître que l'auteur est plus raisonnable qu'on ne pensait, il s'excite dans le cœur une secrète inclination, qui porte quelquefois à en dire autant de bien que l'on en a dit de mal. Ainsi celui qui se tient ferme à la vérité, quoiqu'il choque d'abord et passe pour ridicule, ne doit pas désespérer de voir quelque jour la vérité qu'il défend, triompher de la préoccupation des hommes. Car il y a celte différence entre les bons et les méchants livres, entre ceux qui éclairent l'esprit, et ceux qui tlattent les sens et l'imagination, que ceux-ci paraissent d'abord charmants et agréables, et que le temps les flétrit ; et que les autres, ùu contraire, ont je ne sais quoi d'étrange et de rebutant qui effarouche et fait peine ; mais on les goûte avec le temps, et à proportion qu'on les lit et qu'on les médite, car le temps règle ordinairement le prix des choses. Les livres qui combattent les préjugés, menant à la vérité par des routes nouvelles, demandent encore bien plus de temps que les autres, pour faire le fruit que leurs auteurs en attendent. Car comme l'on est souvent trompé dans l'espérance que donnent ceux qui composent ces sortes d'ouvrages, il y a peu de personnes qui les lisent, encore moins qui les approuvent; presque tous les condamnent, soit qu'ils les lisent ou ne les lisent pas; et quoique l'on soit certain que les chemins les plus battusne conduisent point où l'on a dessein d'aller, cependant la frayeur que l'on a dès l'entrée de ceux oîi l'on ne voit point de vestiges, fait qu'on n'ose s'y engager. On ne lève point la vue pour se conduire, on suit aveuglément ceux qui précèdent; la compagnie divertit et console, on ne pense point à ce qu'on fait, on ne sent point où l'on va, on oublie même assez souvent où l'on a dessein d'aller.

Les hommes sont faits pour vivre en sociéic ; mais pour l'entretenir ce n'est point assez de parler une même lauguo, il faut tenir un même langage, il faut penser les uns comme

les autres, il faut vivre d'opinion, comme l'on agit par imitalion. On pense commodément, agréablement et sûrement pour le bien du corps et l'établissement de sa fortune, lorsqu'on entre dans les sentiments des autres, et qu'on se laisse persuader par l'air ou l'impression sensible de l'imagination de ceux qui nous parlent. Mais on souffre beaucoup de peine, et l'on expose sa fortune à de grands dangers, lorsqu'on ne veut écouter que la vérité intérieure, et qu'on rejette avec mépris et avec horreur tous les préjugés des sens, et toutes les opinions qui ont été reçues sans examen.

Ainsi tous ces faiseurs de livres qui attaquent les préjugés sont bien trompés, s'ils prétendent par là se rendre recommandables. Peut-être que s'ils réussissent, un petit nombre de savants parlera de leur ouvrage avec des termes honorables, après qu'ils seront eux-mêmes réduits en cendres; mais pendant leur vie, qu'ils s'attendent d'être négligés de la plupart des hommes, et méprisés , calomniés, persécutés par les personnes mêmes qu'on regai'de comme très sages et très modérées.

En effet il y a tant de raisons, et des raisons si fortes et si convaincantes, qui nous obligent à agir comme ceux avec qui nous vivons, qu'on a souvent droit de condamner, comme des esprits bizarres et capricieux, ceux qui ne font pas comme les autres; et parce qu'on ne distingue pas assez entre agir et penser, on trouve d'ordinaire fort mauvais, qu'il y ait des gens qui combattent les préjugés. On croit que pour garder les règles de la société civile, il ne suffit pas de se conformer extérieurement aux opinions et aux coutumes du pays oîi l'on vit. On prétend que c'est témérité que d'examiner les sentiments communs, et que c'est rompre la charité que de consulter la vérité, parce que ce n'est pas tant la vérité qui unit les sociétés civiles, que l'opinion et la coutume.

Aristole est reçu dans les Universités comme la règle de la vérité, on le cite comme infaillible ; c'est une hérésie philosophique de nier ce qu'il avance, en un mot on le révère comme le génie de la nature ; et avec tout cela ceux qui savent le mieux sa physique, ne rendent raison et ne sont peut-être convaincus de rien ; et les écoliers qui sortent de philosophie, n'osent même dire devant des personnes d'esprit ce qu'ils ont appris de leurs

maîtres. Cela fait peut-être assez comprendre à ceux qui y font réflexion, ce qu'on doit croire de ces sortes d'études; car une doctrine qu'il faut oublier pour devenir raisonnable, ne parait pas fort solide. Cependant on passerait pour téméraire, si l'on voulait faire connaître la fausseté des raisons qui autorisent une conduite si extraordinaire, et l'on ne manquerait pas de se faire des affaires avec ceux qui y trouvent leur compte, si l'on était assez habile pour détromper le public.

N'esl-il pas évident qu'il faut se servir de ce qu'on sait pour apprendre ce qu'on ne sait pas, et que ce serait se moquer d'un Français, que de lui donner une grammaire en vers allemands pour lui apprendre l'allemand? Cependant on met entre les mains des enfants, les vers latins de Despautère pour leur apprendre ie latin ; des vers obscurs en toutes manières, à des enfants, qui ont même de la difficulté à comprendre les choses les plus faciles. La raison, et même l'expérience, sont visiblement contre cette coutume, car les enfants sont très longtemps à apprendre mal le laiin ; néanmoins c'est une témérité que d'y trouver à redire. Un Chinois qui, saurait cette coutume ne pourrait s'empêcher d'en rire, et dans cet endroit de la terre que nous habitons, les plus sages et les plus savants ne peuvent s'empêcher de l'approuver.

Si des préjugés si faux et si grossiers, et des coutumes si déraisonnables et de si grande conséquence, ont un nombre infini de protecteurs, comment pourrait-on se rendre aux raisons qui combattent des préjugés de pure spéculation ? Il ne faut que très peu d'attention pour découvrir que l'instruction que l'on donne aux enfants n'est pasdes meilleures, et on ne lerecon naît pas ; l'opinion et la coutume l'emportent contre la raison et l'expérience. Comment donc pourrait-on se persuader que des ouvrages qui renversent un grand nombre de préjugés, ne seraient pas condamnés eu bien des cboses, par ceux même qui passent pour les plus savants et pour les plus sages?

11 faut prendre garde que ceux qui passent dans le monde pour les plus éclairés et les plus habiles, sont ceux qui ont le plus étudié dans les bons et méchants livres ; ce sont ceux qui ont la mémoire plus heureuse, et l'imagination plus vive et plus étendue que les autres. Or ces sortes de personnes jugent ordinairement de toutes choses promplement et sans examen,

Ils consultent leur mémoire, et ils y trouvent d'abord la loi ou le préjugé selon lequel ils décident sans beaucoup de réflexion. Comme ils se croient plus habiles que les antres, ils ont peu d'attention à ce qu'ils lisent. Ainsi il arrive souvent que des femmes et des enfants reconnaissent bien la fausseté de certains préjugés que l'on a combattus, pai'ce qu'ils n'osent juger sans examiner, et qu'ils apportent à ce qu'ils lisent toute l'attention dont ils sont capables ; et les savants au contraire demeurent fortement attacliés à leurs opinions, parce qu'ils ne se donnent point la peine d'examiner celles des autres, lorsqu'elles sont tout à fait contraires à ce qu'ils pensent déjà.

Pour ceux qui sont dans le grand monde, ils tiennent à tant de choses, qu'ils ne peuvent pas facilement rentrer dans euxmêmes, ni apporter une attention suffisante pour discerner le vrai du vraisemblable. Néanmoins ils ne sont pas extrêmement attachés à de certains préjugés ; car pour tenir fortement au monde, il ne faut tenir ni à la vérité ni à la vraisemblance. Comme l'humilité apparente, ou l'honnêteté et la modération extérieure, sont des qualités aimables à tout le monde, et absolument nécessaires pour entretenir la société parmi ceux qui ont beaucoup d'orgueil et d'ambition, les gens du monde se font une vertu et un mérite de ne rien assurer et de ne rien croire comme incontestable. C'a toujours étéj et ce sera toujours la mode, de regarder toutes choses comme problématiques, et de parler cavalièrement des vérités même les plus saintes, pour ne paraître entêté de rien, uar, comme ceux dont je parle ne s'appbquent à rien et n'ont d'attention qu'à leur fortune, il n'y a point de disposition qui leur soit plus commode, et qui leur paraisse plus raisonnable, que celle que la mode justifie. Ainsi ceux qui attaquent les préjugés, flattant d'un côté l'orgueil et la paresse des gens du monde, ils en sont bien reçus ; mais s'ils prétendent assurer quelque chose comme incontestable, et faire connaître la vérité de la religion et de la morale chrétienne, ils les regardent comme des entêtés, et cumme des gens qui se sauvent d'un précipice pour se perdre dans un autre.

Ce que je viens de dire suffit, ce me semble, pour faire juger ce que je pourrais répondre aux différents jugements, que diverses personnes ont prononcés contre le livre de la Recherche de la vérité, et je ne veux pas faire une application que tout le

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monde peut faire utilement et sans peine. Je sais que tout le monde ne la fera pas; mais il semblerait peut-être que je me ferais justice à moi-même si je me défendais autant que je le pourrais faire. J'abandonne donc mon droit aux lecteurs attentifs, qui sont les juges naturels des livres, et je les conjure de se souvenir de la prière que je leur ai déjà faite dans la préface de la Recherche de la vérité et ailleurs : « De ne juger de mes sentiments que selon les réponses claires et distinctes qu'ils recevront de l'unique Maître de tous les hommes, après qu'ils l'auront interrogé par une attention sérieuse. » Car s'ils consultent leurs préjugés comme les lois décisives de ce que l'on doit croire du livre de la Recherche de la vérité, j'avoue que c'est un fort méchant livre, puisqu'il est fait exprès pour faire connaître la fausseté et l'injustice de ces lois.

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