‹ Recherche de la veritéChapitre 2 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dessein de ce livre, et les deux moyens généraux pjur conserver l'évidence dans la recherche de la vérité, qui seront le sujet de ce livre- On a vu dans les livres précédents que l'esprit de l'homme est extrêmement sujet à l'erreur, que les illusions de ses sensi, les visions 2 de son imagination et les abstractions de son esprit 3, le trompent à chaque moment; que les inclinations * de sa volonté et les passions ^ de son cœur lui cachent presque toujours la vérité, et ne la lui laissent paraître, que lorsqu'elle est teinte de ces fausses couleurs qui flattent la concupiscence. En un mot, l'on a reconnu en partie les erreurs de l'esprit et les causes de ses erreurs. Il est temps présentement de montrer les chemins qui conduisent à la connaissance de la vérité, et de donner à l'esprit toute la force et toute l'adresse que l'on pourra, pour marcher dans ces chemins, sans se fatiguer inutilement et sans s'égarer.

Mais, afin que l'on ne se donne point une peine inutile à la lecture de ce dernier livre, je crois devoir avertir qu'il n'est fait que pour ceux qui veulent chercher sérieusement la vérité par eux-mêmes, et se servir pour cela des propres forces de leur esprit. Je demande qu'ils méprisent pour un temps toutes les opinions vraisemblables, qu'ils ne s'arrêtent point aux conjectures les plus fortes; qu'ils négligent l'autorité de tous les philosophes, qu'ils soient, autant qu'il leur sera possible, sans préoccupation, sans intérêt, sans passion, qu'ils se défient extrêmement de leurs sens et de leur imagination ; en un

1 Liv. I.

= Liv. II.

3 Liv. III.

* Liv. IV.

5 Uv. V.

mot, qu'ils se souviennent bien de la plupart des choses que l'on a dites dans les livres précédents.

Le dessein de ce dernier livre ^ est d'essayer de rendre à l'esprit toute la perfection dont il est naturellement capable, en lui fournissant les secours nécessaires pour devenir plus attentif et plus étendu, et en lui prescrivant les règles qu'il faut observer dans la recherche de la vérité pour ne se tromper jamais, et pour apprendre avec le temps tout ce que Ton peut savoir.

Si l'on portait ce dessem jusqua sa dernière perfection, ce que l'on ne prétend pas, car ceci n'est qu'un essai, on pourrait dire qu'on aurait donné une science universelle, et que ceux qui en sauraient faire usage, seraient véritablement savants, puisqu'ils auraient le fondement de touti's les sciences particulières, et qu'ils les acquerraient à proportion de l'usage qu'ils feraient de cette science universelle. Car on tâche par ce traité de rendre les esprits capables de former des jugements véritables et certains sur toutes les questions qui leur seront proportionnées.

Comme il ne suffit pas, pour être bon géomètre, de savoir par mémoire toutes les démonstrations d'Euclide, de Pappus, d'Archimède, d'Apollonius et de tous ceux qui ont écrit de la géométrie, ainsi ce n'est pas assez pour être savant philosophe d'avoir lu Platon, Aristote, Descartes, et de savoir par mémoire tous leurs sentiments sur les questions de philosophie. La connaissance de toutes lès opinions et de tous les jugements des autres hommes, philosophes ou géomètres, n'est pas tant une science qu'une histoire; car la véritable science, qui seule peut rendre à l'esprit de l'homme la perfection dont il est maintenant capable, consiste dans une certaine capacité de juger solidement de toutes les choses qui lui sont proportionnées. Mais pour ne point perdre de temps et ne préoccuper personne par des jugements précipités, commençons à traiter d'une matière si importante.

Il faut se ressouvenir d'abord de la règle que l'on a établie

» Ce livre est à proprement parler, le discours de la mcihndi; de Malcbranche qui n'est qu'un développement du Discours de la Méliiode de Dcscarie«, dans lequel il fait intervenir quelques-uns des principes qui lui font propres

DE LA MÉTHODE, 1" Partie. Il

et i prouvée dès le commencement du premier livre , parce qu'elle est le fondement et le premier principe de tout ce que nous dirons dans la suite. .le la répète : « On ne doit jamais donner un consentement entier, qu'aux propositions qui paraissent si évidemment vraies qu'on ne puisse le leur refuser, sans sentir une peine intérieure et des reproclies secrets de la raison, c'est-à-dire, sans que l'on connaisse clairement qu'on ferait mauvais usage de sa liberté, si l'on ne voidait pas consentir. » Toutes les fois que l'on consent aux vraisemblances, on se met certainement en danger de se tromper, et l'on se trompe en effet presque toujours; ou enfin si l'on ne se trompe pas, ce n'est que par hasard et par bonlieur. Ainsi la vue confuse d'un grand nombre de vraisemblances sur différents sujets, ne rend point notre raison plus parfaite, et il n'y a que la vue claire de la vérité, qui lui puisse donner quelque perfection et quelque satisfaction solide.

Il est donc facile de conclure que n'y ayant que l'évidence qui, selon notre première règle, nous assure que nous ne nous trompons point, nous devons surtout prendre garde à conserver cette évidence dans toutes nos perceptions, afin que nous puissions juger solidement de toutes les choses qui sont soumises à notre raison, et découvrir toutes les vérités dont nous sommes capables.

Les choses qui peuvent produire et conserver cette évidence, sont de deux sortes. Il y en a qui sont en nous, ou qui dépendent en quelque manière de nous, d'autres qui n'en dépendent point. Car de même que pour voir distinctement les objets visibles, il est nécessaire d'avoir la vue bonne, et de l'arrêter fixement sur ces objets ; deux choses qui sont en nous, ou qui dépendent de nous en quelque manière. Il faut aussi avoir l'esprit bon, et l'appliquer fortement pour pénétrer le fond des vérités inteUigibles ; deux choses qui sont aussi en nous, ou qui dépendent de nous en quelque manière.

Mais comme les yeux ont besoin de lumière pour voir,, et que cette lumière dépend de causes étrangères, l'esprit aussi a besoin d'idées pour concevoir; et ces idées, comme on l'a prouvé ailleurs, ne dépendent point de nous, mais d'une cause étrangère, qui nous les donne néanmoins en conséquence de notre attention. S'il arrivait donc que les idées des choses ne

fussent pas présentes à notre esprit, toutes les fois que nous souhaitons de les avoir, et si celui qui éclaire le monde nous les voulait cacher, il nous serait impossible d'y remédier et df connaître aucune chose ; de même qu'il ne nous est pas possible de voir les objets visibles, lorsque la lumière nous manque. Mais c'est ce qu'on n'a pas sujet de craindre; caria présence des idées à notre esprit étant naturelle et dépendante de la volonté générale de Dieu, qui est toujours constante et immuable, elle ne nous manque jamais pour découvrir les choses qui sont naturellement sujettes à la raison. Car le soleil qui éclaire les esprits, n'est pas comme le soleil qui éclaire les corps, il ne s'éclipse jamais, et il pénètre tout sans que sa lumière soit partagée.

Les idées de toutes choses nous étant donc continuellement présentes, dans le temps même que nous ne les considérons pas avec attention, il ne reste autre chose à faire pour conserver l'évidence dans toutes nos perceptions, qu'à chercher les moyens de rendre notre esprit plus attentif et plus étendu ; de même que pour bien distinguer les objets visibles qui nous sont présents, il n'est nécessaire de notre part que d'avoir bonne vue et de les considérer fixement.

Mais, parce que les objets que nous considérons ont souvent plus de rapports que nous n'en pouvons découvrir tout d'une vue par un simple effort d'esprit, nous avons encore besoin de quelques règles qui nous donnent l'adresse de développer si bien toutes les difficultés, qu'aidés des secours qui nous rendront l'esprit plus attentif et plus étendu, nous puissions découvrir avec une entière évidence tous les rapports des choses que nous examinons.

Nous diviserons donc ce sixième livre en deux parties. Nous traiterons dans la première des secours dont l'esprit se peut servir pour devenir plus attentif et plus étendu, et dans la seconde, nous donnerons les règles qu'il doit suivre dans la recherche des vérités, pour former des jugements solides et sans crainte de se tromper.

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