DE I.A COMMUNICATION DES MOUVEMENTS
AVERTIS- KMENT
Comme les lois du mouvement doivent être différentes selon les diverses suppositions qu'on peut faire, tant sur la nature des corps qui se choquent, et de la malii're fluide qui les environne, que sur les principes dont on tire ces lois, je divise ce petit traité en deux parties. Dans la première, je suppose que les corps qui se choquent sont par eux-mêmes infiniment durs et mus dans le vide, et je prouve Quelles doivent être ces lois; non seulement dans la supposition de M. Descartes, que le mouvement ne se perde point, supposition néanmoins que je crois lausse, du moins à l'égard des corps qui ne sont durs que iiar le ressort, mais encore dans la supposition que les mouvements contraires se détruisent, ce que l'on sait par plusieurs expériences être conforme à la vérité.
Dans la seconde partie de ce traité, je ne fais aucune supposition arbitraire ; [e prends les corps tels qu'ils sont naturellement. J'exami'ne quelle est la cause de leur dureté et de leur ressort, je tâche nar ce moyen de rendre la raison physique des lois du mouvement que l'expérience nous a apprises ; et mon principal dessein est de prouver clairement que les opéra lions prescrites pour découvrir le résultat des mouvements des corps après leur clioc, représentent nettement à l'esprit les effets naturels du choc, ce qu'on n'a point fait, ce me semble, dans les livres que j'ai lus sur cette matière, quoique cela soit nécessaire pour donner à l'esprit quelque satisfaction.
Ce traité est si concis qu'on le trouvera peut-être obscur. Mais je n'ai pas cru devoir expliquer plus au long des vérités que je ne trouve pas fort utiles, et que la plupart des gens feront fort bien de négliger, pour s'appliquer à quelque chose de meilleur. Il n'y a que la seconde partie qui ait quelque utilité
pour la physique ; l'examea de la première n'est bon que pour s'exercer l'esprit. Mais comme dans la Recherche de la vérité^, j avais autrefois parlé des lois du mouvement par rapport à celles que M. Descartes nous en a données, l'occasion qui s'est présentée de cette nouvelle édition m'a porté à examiner ce sujet de plus prés.
Ce savant philosophe, à qui je dois plus qu'à tous les autres ensemble, le p«u d'ouverture que j'ai pour les sciences, a fonde les lois du mouvement principalement sur deux principes : le premier, que le repos est une force véritable, le second, que Dieu conserve toujours dans l'univers une égale quantité de mouvement. J'avais bien combattu le premier de ces principes, mais je ne reconnaissais pas encore la fausseté ou l'équivoque du second. Voilà pourquoi ce que j'ai écrit sui ces lois dans le dernier chapitre de la Recherche de la vérité, il y a environ trente ans, et longtemps après dans un petit traité, ne me semble pas aujourd'hui conforme à la vérité. Certainement on ne peut en ce cas découvrir la vérité que par l'expérience. Car, comme on ne peut embrasser les desseins du créateur, ni comprendre tous les rapports qu'ils ont à ses attributs, conserver ou ne conserver pas dans l'univers une égale quantité absolue de mouvement, cela parait dépendre d'une volonté de Dieu purement arbitraire, dont par conséquent on ne peut s'assurer que par une espèce de révélation, toile qu'est celle que donne l'expérience. Or, je n'avais pas encore donné assez d'attention aux diverses expériences que des personnes savantes et fort exactes avaient faites sur le choc des corps, parce que je m'en défiais comme étant souvent bien trompeuses, et que j'étais prévenu en faveur de M. Descartes, trompé par un raisonnement fort vraisemblable, dont je parlerai dans ce traité. Voici donc maintenant ce que je pense sur les lois du mouvement. C'est aux lecteurs attentifs a juger de mes sentiments ; je dis attentifs, car la matière est plus difficile qu'on ne croit d'abord.
* Liv. 6 de la Méthode, ch. dernier des premières éditions. (iNote de Maie biaiiclio.