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One si on no les suppose point inllexibles, mais seulement indivisibles par leur nature, la supposition ne .servira de rien pour résoudre la question. Car alors la difficulté sera de savoir d'où vient que ces petits liens n'obéissent pas à l'effort que l'on fait pour ployer une barre de fer. Cependant si on ne les suppose point inllexibles, on ne doit point les supposer indivisibles. Car si les parties de ces liens pouvaient clianger de situation les unes à l'égard des autres, il est visible qu'elles se pourraient séparer, puisqu'il n'y a point de raison pourquoi si une partie peut un peu s'éloigner de l'autre, elle ne le pourra pas tout à fait. Soit donc que l'on suppose ces petits liens inllexibles, soit qu'on les suppose indivisibles, on ne peut par ce moyen résoudre la question. Car soit qu'on les suppose inllexibles, il sera impossible de le rompre, puisque les petits liens qui composent le fer étant embarrasses les uns dans les autres, il sera impossible de les décrocher. Tâchons donc de résoudre la difficulté par des principes clairs et incontestables, et de trouver la raison pourquoi ce petit lieu a ces deux parties A B, si fort attachées l'une à l'autre.

Je vois bien qu'il est nécessaire que je divise le sujet de ma méditation par parties, afin que je l'examine plus exactementet avec moins de contention d'esprit, puisque je n'ai pu d'abord d'une simple vue et avec toute l'attention dont je suis capable, découvrir ce que je cherchais. Et c'est ce que je pouvais faire dès le commencement ; car quand les sujets que l'on considère sont un oeu cachés, c'est toujours le meilleur de ne les examiner que par parties, et de ne se point fatiguer inutilement sur de fausses espérances de rencontrer heureusement.

Ce que je cherche est la cause de l'étroite union qui se trouve entre les petites parties qui composent le petit ^!c!^ A 13..

U.l DE L.V lŒCH.:-i.i.Ui:: DE LA VÉRITÉ.

Or, il n'y a que trois ciioses que je conçoive distinctement pouvoir être la cause que je cherche : savoir les parties mêmes de ce petit lien, ou bien la volonté de l'Auteur de la nature, ou enfin les corps invisibles qui environnent ces petits liens. Je pourrais encore apporter pour cause de ces choses la forme des corps, les qualités de dureté, ou quelque qualité occulte, la sympathie qui serait enire les parties de même genre, etc.: mais parce que je n'ai point d'idée distincte de ces belles ■choses, je ne dois ni ne puis y appuyer mes raisonnements ; <le sorte que si je ne trouve pas la cause que je cherche dans les choses dont j'ai des idées distinctes, je ne me peinerai pas inutilement à la contemplation de ces idées vagues et générales de logique, et je cesserai de vouloir parler de ce que je n'entends point. Mais examinons la première de ces choses qui peuvent être cause que les parties de ce petit lien sont si fort attachées, savoir les petites parties dont il est composé.

Quand je ne considère que les parties dont les corps durs sont composés, je me sens porté à croire, qu'on i ne peut imaginer aucun ciment qui unisse les parties de ce lien, qu'ellesmêrao-s et leur propre repos ; car de quelle nature pourrait-il étreV II ne sera pas une chose qui subsiste de soi-même, car toutes ces petites parties étant des substances, pour quelle raison seraient-elles unies par d'autres substances que par elles-mêmes? Il ne sera pas aussi une qualité différente du repos, parce qu'il n'y a aucune qualité plus conti'aire au mouvement qui pourrait séparer ces parties que le repos qui est en elles; mais outre les substances et leurs qualités, nous ne connaissons point qu'il y ail d'autres genres de choses.

Il est bien vrai que les parties des corps durs demeurent unies, tant qu'elles sont en repos les unes auprès des autres, et que lorsqu'elles sont une fois en repos, elles continuent par elles-mêmes d'y demeurer autant qu'il se peut. Mais ce n'est pas ce que je cherche, je prends le change. Je ne cherche pas d'oii vient que les parties des corps durs sont en repos les i.ncS auprès des autres ; je tâche ici de découvrir d'oii vient que les parties de ces corps ont force pour demr-urer en repos les unes auprès des autres, et qu'elles résistent à l'effort ■que l'on fait pour les remuer ou les séparer.

» Principes de Descartes, art. 5."» de la seconde partie de ces prinripes.

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Je pourrais * pourtant me répondre que cliaque corps a véritablement de la force pour continuer de demeurer dans l'état où il est, et que cette force est égale pour le mouvement et pour le repos ; mais que ce qui fait que les parties des corps durs demeurent en repos les unes auprès des autres, et qu'on a de la peine à les séparer et à les agiter, c'est qu'on n'emploie pas assez de mouvement pour vaincre leur repos 2. Cela <3st, vraisemblable, mais je cherche la certitude, si elle se peut trouver, el non pas la seule vraisemblance. Et comment puis-je savoir avec certitude et avec évidence, que chaque corps a cette force pour demeurer en l'état qu'il est, et que cette force est égale pour le mouvement et pour le repos, puisque la matière paraît au contraire indifférente au mouvement et au repos, et absolument sans aucune force ? Venons donc , comme a fait M. Descartes, à la volonté du Créateur, laquelle est peut-être la force que les corps semblent avoir dans eux-mêmes. C'esl la seconde chose que nous avons dit auparavant pouvoir conserver les parties de ce petit lien dont nous parlions, si fort attachées les unes aux autres.

Certainement il se peut faire que Dieu veuille que chaque corps demeure dans l'état où il est, et que sa volonté soil la force qui en unit les parties les unes aux autres, de même que je sais d'ailleurs que c'est sa volonté qui est la force mouvante, laquelle met les corps dans le mouvement. Car puisque la matière ne se peut pas mouvoir par elle-même, il me semble que je dois juger que c'est un esprit, et même que c'est l'Auteur de la nature qui la conserve et qui la met en mouvement, en la conservant successivement en plusieurs endroits par sa simple volonté, puisqu'un être intuiiment puissant n'agit point avec des instruments, et que les effets suivent nécessairement de sa volonté.

Je reconnais 3 donc qu'il se peut faj-e que Dieu veuille que chaque chose demeure en l'état où elle est, soit qu'elle soit en

* De«eartt>s, art. 43 de la même partie (Note de Malebraiiche.)

' Ce priiiciiie de la physii|ue de Descai'tes, que le repos est uni' force véritable ou qu'il a de la foixf pour résister au mouvement, est vivement combattu par Mdlebranrhe, dans toute la suite de ce chapitre, et dans son Traite des luis du mouvement.

^ M. Desraries, art. 3I de la 2« partie.

Art. 45 et dans ceux qui suivjni. (Note de Malebranche.)

16i DE LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

repos, ou qu'elle soit en mouvement, et que cette volonté soit la puissance naturelle qu'ont les corps pour demeurer dans l'étal où ils ont été mis. Si cela est, il faudra, comme a fait M. Descartes, mesurer cette puissance, conclure quels [doivent être les effels, et donner ainsi des règles de la force et de la communication des mouvements à la rencontre dos différents corps, par la proportion de la grandeur qui se trouve entre les corps, puisque nous n'avons pas d'autre moyen d'entrer dans la connaissance de celte volonté générale et immuable de Dieu, qui fait la différente puissance que les corps ont pour agir ei pour se résister les uns aux autres, que leur différente grandeur et leur différente vitesse.

Cependant je n'ai point de preuve certaine que Dieu veuille, par une volonté positive, que les corps demeurent en repos, et il semble qu'il suffit que Dieu veuille qu'il y ait de la matière, afin que non seulement elle existe, mais aussi afin qu'elle existe en repos.

Il n'en est pas de même des mouvements, parce que l'idée d'une matière mue renferme certainement deux puissances ou efficaces, auxquelles elle a rapport, savoir celle qui l'a créée, et de plus celle qui l'a agitée. Mais l'idée d'une matière en repos ne renferme que l'idée deia puissance qui l'a créée, sans qu'il soit nécessaire d'une autre puissance pour la mettre en repos, puisque si on conçoit simplement de la matière sans songer î^ aucune puissance, on la concevra nécessairement en repos. C'est ainsi que je conçois les choses; j'en dois juger selon mes* idées ; et selon mes idées, le repos n'est que la privation du mouvement ; je veux dire que la force prétendue qui fait 1p repos, n'est que la privation de celle qui fait le mouvement, car il suffit, ce me semble, que Dieu cesse de vouloir qu'un corps soit mù, afin qu'il cesse de l'èlre, et qu'il soit en repos.

Eu effet, la raison et mille et mille expériences m'apprennent que si de deux corps égaux en masse, l'un se meut avec un degré de vitesse, et l'autre avec un demi degré, la force du premier sera double de la force du second. Si la vitesse du second n'est que le quart, la centième, la millionième de celle du premier ; le second n'aura que le quart, la centième, la millionième partie de la force du premier. D'oîi il est aisé de conclure, que si la

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vitesse du second est infiniment petite, ou enfin nulle, con)me dans le repos, la force du second sera infiniment pelito, ou enfin nulle, s'il est en repos. Ainsi il me paraît évident ciue le repos n'a nulle force pour résister à celle du mouvement.

Mais je me souviens d'avoir ouï dire à plusieurs personnes très éclairées, qu'il leur paraissait que le mouvement était aussi bien la privation du repos, que le repos la privation du mouvement. Quelqu'un même assura par des raisons que je nfe pus comprendre, qu'il était plus probable que le mouvemri!! fût une privation que le repos. Je ne me souviens pas disiii. tement des raisons qu'il apportait, mais cela me doit faire craindre que mes idées ne soient fausses. Car encore que la plupart des hommes disent tout ce qu'il leur plait sur des matières qui paraissent peu importantes, néanmoins j'ai sujet de croire que les personnes dont je parle prenaient plaisir à dii"e ce qu'ils concevaient. Il faut donc que j'examine encore mes idées avec soin.

C'est une chose qui me parait indubitable, et ces messieurs dont je parle en tombaient d'accord, savoir que c'est la volonté de Dieu qui meut les corps. La force donc qu'a cette boule que je vois rouler, c'est la volonté de Dieu qui la fait rouler. Que faut-il présentement que Dieu fasse pour l'arrêter ? Faut-il qu'il veuille par une volonté positive qu'elle soit en repos, ou bien s'il suffit qu'il cesse de vouloir qu elle soit agitée ? Il est évident que si Dieu cesse seulement de vouloir que cette boule soit agitée, la cessation de cette volonté de Dieu fera la cessation du mouvement de la boule, et par conséquent le repos. Car la volonté de Dieu , qui était la force qui remuait la boule, n'étant plus, cette force ne sera plus, la boule ne sera dont plus mue. Ainsi la cessation de la force du mouvement fait le repos. Le repos n'a donc point de force qui le cause. Ce n'est donc qu'une pure privation qui ne suppose point en Dieu de volonté positive. Ainsi ce serait admettre en Dieu une volonté positive sans raison et sans nécessité, que de donner aux corps quelque force pour demeurer dans le repos.

Mais renversons s'il est possible cet argument. Supposons présentement une boule en repos, au lieu que nous la suppo sions en mouvement : Que faut-il que Dieu fasse pour l'agiter? Suffit-il qu'il cesse de vouloir qu'elle soit en repos? Si cela est,

je n'ai encore rien avancé ; car le mouvement sera aussitôt la {irivation du repos, que le repos la privation du mouvement. Je suppose donc que Dieu cesse de vouloir qu'elle soit en re^ pos. Mais cela supposé, je ne vois pas que la boule se remue ; et s'il y en a qui conçoivent qu'elle se remue, je les prie qu'ils me disent de quel côlé, et selon quel degré de mouvement elle est mue ; certainement il est impossible qu'elle soit mue et qu'elle n'ait point quelque détermination et quelque degré de mouvement, et de cela seul qu'on conçoit que Dieu cesse de vouloir qu'elle soit en repos, il est impossible de concevoir qu'elle aille avec quelque degré de mouvement, parce qu'il n'en est pas de même du mouvement comme du repos. Les mouvements sont d'une infinité de façons, ils sont capables du plus et du moins ; mais le repos n'étant rien, ils ne peuvent différer les uns des autres. Une même boule qui va deux fois plus vile en un temps qu'en un autre, a deux fois plus de force ou de mouvement en un temps qu'en un autre ; mais on ne peut pas dire qu'une même boule ait deux fois plus de repos en un temps qu'en un autre.

Il faut donc en Dieu une volonté positive pour mettre une boule en mouvement, ou pour faire qu'une boule ait une telle force pour se mouvoir, et il su fit qu'il cesse de vouloir qu'elle soit mue, afin qu'elle ne remue plus, c'est-à-dire, afin qu'elle soit en repos. De même qu'afin que Dieu crée un monde, il ne suffit pas qu'il cesse de vouloir qu'il ne soit pas ; mais il est nécessaire qu'il veuille positivement la manière dont il doit être. Mais pour l'anéantir, il ne faut pas que Dieu veuille qu'il ne soit pas, parce que Dieu ne peut pas vouloir le néant par une volonté positive ; il suffit seulement que Dieu cesse de vouloir qu'il soit.

Je ne considère pas ici le mouvement et le repos selon leur être relatif; car il est visible que des corps en repos ont des rapports aussi réels à ceux qui les environnent que ceux qui sont en mouvement. Je conçois seulement que les corps qui sont en mouvement, ont une force mouvante, et que ceux qui sont, en repos, n'ont point de force pour leur repos, parce que le rapport des corps mus à ceux qui les environnent, changeant toujours, il faut une Ibrce contniuelle pour produire ces changements continuels; car en effet ce sont ces changements qui

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font tout ce qui arrive de nouveau dans la nature. Mais il ne faut point de force pour ne rien faire. Lorsque le rapport d'un corps à ceux qui l'environnent est toujours le môme, il ne se fait rien; et la conservation de ce rapport, je veux dire l'action de la volonté de Dieu qui conserve ce rapport, n'est point différente de celle qui conserve le corps même.

S'il est vrai, comme je le conçois, que le repos ne soit que la privation du mouvement, le moindre mouvement, je veux dire celui du plus petit corps agité, renfermera plus de force et de puissance que le repos du plus grand corps. Ainsi le moindre effort ou le plus petit corps que l'on concevra agité dans le vide 1 contre un corps très grand et très vaste, sera capable de mouvoir quelque peu, puisque ce grand corps étant en repos il n'aura aucune puissance pour résister à celle de ce petit corps qui viendra frapper contre lui. De sorte que la résistance que les parties des corps durs font pour empêcher leur séparation vient nécessairement de quelque autre chose que de leur repos.

Mais il faut démontrer par des expériences sensibles ce que nous venons de prouver par des raisonnements abstraits, afin de voir si nos idées s'accordent avec les sensations que nous recevons des objets ; car il arrive souvent que de tels raisonnements nous trompent, ou pour le moins qu'ils ne peuvent convaincre les autres, et ceux-là principalement qui sont préoccupés du contraire. L'autorité de M. Descartes fait un si grand effort sur la raison de quelques personnes, qu'il faut prouver en toutes manières que ce grand homme s'est trompé, afin de pouvoir les désabuser. Ce que je viens de dire entre bien dans l'esprit de ceux qui ne l'ont point rempli de l'opinion contraire, et même je vois bien qu'ils trouveront à redire que je m'arrête trop à prouver dos choses qui leur paraissent incontestables. Mais les cartésiens méritent bien que l'on fasse effort pour les satisfaire. Les autres pourront passer ce qui sera capable de les ennuyer 2.

' Par un corps dans le vide, j'entends un corps tellement séparé des autre'^ tant durs que liquides, qu'il n'y en ait aucun qui aide, ni qui empêche la comiiiunii'alion d>'< mouvements. (Note rie Malehianrhe )

2 Selon iMalebranclie, ce faux principe, que le repus a de la force est ce qui saie le plus la physique de Descartes et iullue presque partout dans son système.

Voici donc quelques expériences qui prouvent sensiblement que le repos n'a aucune puissance pour résister au mouvement, et qui par conséquent font connaître que la volonté de l'Auteur de la nature, qui fiait la puissance et la force que chaque corps a pour continuer dans l'état dans lequel il est, ne regarde que le mouvement et non point le repos, puisque les corps n'ont aucune force par eux-mêmes.

L'expérience apprend que de fort grands vaisseaux, qui nagent dans l'eau, peuvent être agités par de très petits corps qui viennent heurter contre eux. De là je prétends, malgré toutes les défaites de M. Descartes et des cartésiens, que si ces grands corps étaient dans le vide, ils pourraient encore être agités avec plus de facilité. Car la raison pour laquelle il y a quelque légère difficulté à remuer un vaisseau dans l'eau, c'est que l'eau résiste à la force du mouvement que l'on lui imprime, ce qui n'arriverait pas dans le vide. Et ce qui fait manifestement voir que l'eau résiste au mouvement que l'on imprime au vaisseau, c'est que le vaisseau cesse d'être agité quelque temps après qu'il a été mù •, car cela n'arriverait pas, si le vaisseau ne perdait son mouvement en le communiquant à l'eau, ou si l'eau lui cédait sans lui résister, ou enfin si elle lui donnait de ■son mouvement. Ainsi, puisqu'un vaisseau agité dans l'eau cesse peu à peu de se mouvoir, c'est une marque indubitable que l'eau résiste à son mouvement, au lieu de le faciliter, comme le prétend M. Descartes, et par conséquent il serait encore infiniment plus facile d'agiter un grand corps dans le vide que •dans l'eau puisqu'il n'y aurait point de résistance de la part des corps d'alentour. Il est donc évident que le repos n'a point do force pour résister au mouvement, et que le moindre mouvement contient plus de puissance et plus de force que le plus grand corps en repos; et qu'ainsi on ne doit point comparei la force du mouvement et du repos, par la proportion qui se trouve entre la grandeur des corps qui sont en mouvement et <;n repos, comme a fait M. Descartes.

Il est vrai qu'il y a quelque raison de croire, qu'un vaisseau est agité, dès qu'il est dans l'eau, à cause du changement continuel qui arrive aux parties de l'eau qui l'environnent, quoiqu'il nous semble ijiril ne change poiut de place. Et c'est ce qui a fait croire à M. Descaries et à quelques autres, que Ci.:

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n'est pas la force toute seule de celui qui le pousse, laquelle le fait avancer dans l'eau ; mais qu'ayant déjà reçu beaucoup de mouvement des petites parties du corps liquide qui l'environnent, et qui le poussent également de tous côtés, ce mouvement est seulement déterminé par un nouveau mouvement de celui qui le pousse, de sorte que ce qui agite un corps dans l'eau ne le pourrait pas faire dans le vide. C'est ainsi que M. Dcscarles et ceux qui sont de son sentiment, défendent les règles du mouvement qu'il nous a données.

Supposons, par exemple, un morceau de bois de la grandem d'un pied en carré dans un corps liquide; toutes les petites parties du corps liquide agissent et se remuent contre lui, et parce qu'ils le poussent également de tous côtés autant vers A que vers B, il ne peut avancer vers aucun côté. Que si je pousse donc un autre morceau de bois de demi-pied contre le premier du côté A, je vois qu'il avance, et de là je conclus qu'on le pourrait remuer dans le vide avec moins de i'orce que celle dont le morceau de bois le pousse, pour les raisons que je viens de dire. Mais les personnes dont je parle le nient, et ils répondent que ce qui fait que le grand morceau de bois avance dès qu'il est poussé par le petit, c'est que le petit qui ne pourrail le remuer, s'il était seul, étant joint avec les parties du corps liquide qui sont agitées, les détermine à le pousser, et à lui communiquer une partie de leur mouvement. Mais il est visible que, suivant cette réponse, le morceau de bois étant une fois agité, ne devrait point diminuer son mouvement, et qu'il devrait au contraire l'augmenter sans cesse. Car, selon celte réponse, le morceau de bois est plus poussé par l'eau du côté A que du côlé B ; donc il doit toujours s'avancer. Et parce que celte impulsion est continuelle, son mouvement doit toujours croître. Mais, comme j'ai déjà dit, tant s'en faut que l'eau facilite son mouvement, qu'elle lui résiste sans cesse , et que sa résistance le diminuant toujours, le rend enfin tout à fait insensible.

Il faut prouver à présent que le morceau do bois, qui est également poussé par les petites parties de l'eau qui l'environne, n'a point du tout de mouvement ou de force qui soit capable de le mouvoir, quoiqu'il change continuellement le lieu immédiat, ou que la surface de l'eau qui l'environne ne soit jamais la mcrae i. 11. 10

no DE LA RECHEIiCHE DE LA VERITE.

en différents temps. Car s'il est ainsi qu'un corps également poussé de tous côtés comme ce morceau de bois, n'ait point de mouvement, il sera indubitable que c'est seulement la force étrangère qui heurte contre lui qui lui en donne, puisque dans le temps que cette force étrangère le pousse, l'eau lui résiste et dissipe même peu à peu le mouvement qui lui est imprimé, car il cesse peu à peu de se mouvoir. Or cela parait évident ; car un corps également poussé de tous côtés peut être comprimé ; mais certainement il ne peut être transporté, puisque plus une force et moins une égale force est égale à zéro.

Ceux à qui je parle soutiennent, qu'il n'y a jamais dans la nature plus de mouvement en un temps qu'en un autre, et que les corps en repos ne sont mus que par la rencontre de quelques corps agités, qui leur communiquent de leur mouvement. De là je conclus qu'un corps, je suppose créé parfaitement, en repos au milieu de l'eau, ne recevra jamais aucun degré de mouvement ni aucun degré de force, pour se mouvoir, des petites parties de l'eau qui l'entourent, et qui viennent continuellement heurter contre lui, pourvu qu'elles le poussent également de tous côtés, parce que toutes ces petites parties, qui viennent heurter contre lui également de tous côtés, rejaillissant avec tout leur mouvement, elles ne lui en communiquent point ; et par conséquent ce corps doit toujours être considéré comme en repos et sans aucune force mouvante, quoiqu'il change continuellement de surface.

Or la preuve que j'ai, que ces petites parties rejaillissent ainsi avec tout leur mouvement, c'est qu'outre qu'on ne peut pas concevoir la chose autrement, l'eau qui touche ce corps, devrait se refroidir beaucoup ou même se glacer, et devenir à peu près aussi dure qu'est le bois en sa surface, puisque le mouvement des parties de l'eau devrait se répandre également dans les petites parties du corps qu'elles environnent.

Mais pour m'accoraraoder à ceux qui défendent le sentiment de M. Descartes je veux bien accorder que l'on ne doit point considérer un bateau dans l'eau comme en repos. Je veux aussi que toutes les parties de l'eau qui l'environnent s'accordent toutes au mouvement nouveau que le batelier lui imprime, quoiqu'il ne soit que trop visible, par la diminution du mouvement du bateau, quelles lui résistent davantage du côte où

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il va, que de celui d'où il a été poussé. Cela toutefois supposé, je dis que de toutes les parties d'eau qui sont dans la rivière, il n'y a, selon M. Descaries, que celles qui touchent immédiatement le bateau du côté d'où il a été poussé qui puissent aider à son mouvement. Car, selon ce philosophe ^ l'eau étant fluide, toutes les parties dont elle est composée n'agissent pas ensemble contre le corps que nous voulons mouvoir. Il n'y a que celles qui en la touchant s'appuient conjointement sur lui. Or celles qui appuient conjointement sur le bateau, et le batelier ensemble, sont cent fois plus petites que tout le bateau. Il est donc visible, par l'explication cjue M. Descartes donne 2 dans cet article sur la difficulté que nous avons de rompre un clou entre nos mains, qu'un petit coros est capable d'en agiter un beaucoup plus grand que lui. Car enfin nos mains ne sont pas si lluides que de l'eau; et lorsque nous voulons rompre un clou il y a plus de parties iointes ensemble qui agissent conjointement dans nos mains que dans l'eau qui pousse un bateau.

Mais voici une expérience plus sensible. Si l'on prend un ais bien uni, ou quelque autre plan extrêmement dur. que Ton y enfonce un clou à moitié, et que l'on donne à ce plan queiaue espèce d'incfination, je dis, que si l'on met une barre de fer cent mille fois plus grosse que ce clou, un pouce ou deux audessus de lui, et qu'on la laisse glisser, ce clou ne se rompra point 3. Et il faut cependant remarquer que, selon M. Descartes *, toutes les parties de la barre a|ipuieut et agissent conjointement sur ce clou, car cette barre est dure et solide. Si donc il n'y avait d'autre ciment que le repos pour unir les parties qui composent le clou, la barre de fer étant cent mille fois plus grosse que le clou, devrait, selon la cinquième règle de M. Descaries, et selon la raison, communiquer quelque peu de son mouvement à la partie du clou qu'elle choauerait. c'estîl-dire le rompre et passer outre, quand même cette barre glis serait par un mouvement très lent. Ainsi il faut chercher une autre cause que le repos des parties pour rendre les corps»

* Art. 63.

- Voyez l'art. 61 de la secondi; panie de ses principes. » Art. (53.

durs ou capables de résisler à l'effort que l'on fuit lorsqu'on les veut rompre, puisque le repos n'a point de force pour résister au mouvement ; et je crois que ces expériences suffisent pour faire connaître que les preuves abstraites que nous avons apportées ne sont point fausses.

11 faut donc examiner la troisième chose que nous avons dit auparavant pouvoir être la cause de l'union étroite qui se trouve entre les parties des corps durs : savoir une matièi'e invisible qui les environne, laquelle étant extrêmement agitée, pousse avec beaucoup de violence les parties extérieures et intérieures de ces corps, et les comprime ainsi de telle sorte, que pour les séparer, il faut avoir plus de force que n'en a cette matière invisible laquelle est extrêmement agitée.

Il semble que je puis conclure que l'union des parties, dont les corps durs sont composés, dépend de la matière subtile qui les environne et qui les comprime, puisque les deux autres clioses que l'on peut penser être les causes de cette union, ne le sont véritablement point comme nous venons de voir. Car puisque je trouve de la résistance à rompre un morceau de fer, et que cette résistance ne vient point du fer ni de la volonté de Dieu, comme je crois l'avoir prouvé, il faut nécessairement qu'elle vienne de quelque matière invisible, qui ne peut être autre que celle qui l'environne immédiatement et qui le comprime. J'explique et je prouve ce sentiment.

Lorsqu'on prend une boule i de quelque métal, creuse au • dedans et coupée en deux hémisphères, que l'on joint ces deux hémisphères en collant une petite bande de cire à l'endroit de leur union, et que l'on en tire l'air, l'expérience apprend que ces deux hémisphères se joignent l'une à l'autre de telle sorte que plusieurs chevaux que l'on y attelle par le moyen de quelques boucles les uns d'un côté, les autres de l'autre, ne peuvent les séparer, supposé que les hémisphères soient grandes à proportion du nombre des chevaux. Cependant si on y laisse rentrer l'air, une seule personne les sépare sans aucune difficulté. II est facile de conclure de celte expérience, que ce qui unissait si fortement ces deux hémisphères l'une avec l'autre.

' Voyez lc<5 expcrionces de Magdcbouig, Otto de Guériclie, tir. 3. (Note de Malebranclie.)

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venait de ce qu'étant comprimées à leur surface extérieure el convexe par l'air qui les environnait, elles ne l'étaient point en môme temps dans leur surface concave et intérieure. De sorte que l'action des chevaux qui tiraient les deux hémisphères de deux côtés, ne pouvait pas vaincre l'effort d'une infinité de petites parties d'air qui leur résistaient, eu pressant ces deux liéraisphères. Mais la moindre force est capable de les séparer, lorsque l'air étant rentré dans la sphère de cuivre, pousse les surfaces concaves et intérieures, autant que l'air de dehors pi-esse les surfaces extérieures et convexes.

Que si au contraire on prend une vessie de carpe, et qu'on la mette dans un vase dont on tire l'air, cette vessie élanl pleine d'air crève et se rompt, parce qu'alors il n'y a point d'air au dehors de la vessie qui résiste à celui qui est dedans. C'est encore pour cela que deux plans de verre ou de marbre ayant été usés les uns sur les autres se joignent, en sorte qu'on sent de la résistance à les séparer en un sens, parce que ces doux parties de marbre sont pressées et comprimées par l'air de dehors qui les environne et ne sont point si fort poussées pai' le dedans. Je pourrais apporter une infinité d'autres expériences pour prouver que l'air grossier qui appuie sur les corps qu'i! environne unit fortement leurs parties; mais ce que j'ai dit. suffit pour exphquer nettement ma pensée sur la question présente.

Je dis donc que ce qui fait que les parties des corps durs et de ces petits liens, dont j'ai parlé auparavant, sont si fort unie? les unes avec les autres, c'est qu'il y a d'autres petits corps au dehors infiniment plus agités que l'air grossier que nous respi rons, qui les poussent et qui les compriment, et que ce qui fait <]ue nous avons de la peine à les séparer n'est pas leur repos i, mais l'agitation de ces petits corps qui les environnent et qui les compriment. De sorte que ce qui résiste au mouvement n'est pas le repos qui n'en est que la privation et qui n'a de soi aucune force, mais quelque mouvement contraire qu'il faut vaincre.

Cette simple exposition de mon sentiment parait peut-être raisonnable ; néanmoins je prévois bien que plusieurs per-

* Voyez le I6« éclaircissement vers la fin où je su;ipute 1r force centri- Tuge (les lourbilions de la matière subtile. (Noie de .".lalcbraoche.)

sonnes auront beaucoup de peine à y entrer. Les corps durs font une si grande impression sur nos sens lorsqu'ils nous frappent, ou que nous faisons effort pour les rompre, que nous sommes portés à croire que leurs parties sont unies bien plus étroitement qu'elles ne le sont en effet. Et au contraire les petits corps que j'ai dit les environner, auxquels j'ai donné la force de pouvoir causer cette union, ne faisant aucune impression sur nos sens, semblent être trop faibles pour produire un effet si sensible.

Mais, pour détruire ce préjugé qui n'est fondé que sur les impressions de nos sens, et sur la difficulté que nous avons d'imaginer des corps plus petits et plus agités que ceux que nous voyons tous les jours, il faut considérer que la dui'eté des corps ne se doit pas mesurer par rapport à nos mains ou aux efforts que nous sommes capables de faire, qui sont différents en divers temps. Car enfin, si la plus grande force des hommes n'était presque rien en comparaison de celle de la matière subtile, nous aurions grand tort de croire que les diamants et les pierres les plus dures ne peuvent avoir pour cause de leur dureté, la compression des petits corps très agités qui les environnent. Or on reconnaîtra visiblement que la force des hommes est très peu de chose, si l'on considère que la puissance qu'ils ont de mouvoir leur corps en tant de manières, ne vient que d'une très petite fermentation de leur sang, laquelle en agite quelque peu les petites parties et produit ainsi les esprits animaux. Car c'est l'agitation de ces esprits qui fait la force de notre corps, et qui nous donne le pouvoir de faire ces efforts que nous regardons sans raison comme quelque chose de fort grand et de fort puissant.

Mais il faut bien remarquer que cette fermentation de notre sang n'est qu'une fort petite communication du mouvement de cette matière subtile dont nous venons de parler ; car toutes les fermentations des corps visibles ne sont que des communications du mouvement des corps invisibles, puisque tout corps reçoit son agitation de quelque autre. Il ne faut donc pas s'étonner si notre force n'est pas si gi'ande que celle de cette même matière subtile dont uous la recevons. Mais si notre sang se fermentait aussi fort dans notre cœur, que la poudre à canon se fermente et s'agite lorsqu'on y met le feu, c'est-à-dire,

DE LA METHODE, "2' Partie. Ho

si notre sang recevait une communication du mouvement de la matière subtile aussi grande que celle que la poudre à canon reçoit, nous pourrions faire des choses extraordinaires avec assez de facilité, comme rompre du fer, renverser une maison, etc., pourvu que Ton suppose qu'il y eût une proportion convenable entre nos membres et du sang agité de cette sorte. Nous devons donc nous défaire de notre préjugé, et ne nous point imaginer, selon l'impression de nos sens, que les parties des corps durs soient si fort unies les unes avec les autres, à cause que nous avons bien de la peine à les rompre.

Que si nous considérons d'ailleurs les effets du feu dans les mines, dans la pesanteur des corps, et dans plusieurs autres effets de la nature, qui n'ont point d'autre cause que l'agitation de ces corps invisibles, comme M. Descartes l'a prouvé en plu sieurs endroits, nous reconuaitrons manifestement qu'il n'est point au-dessus de leur force d'unir et de comprimer ensemblo les parties des corps durs aussi fortement qu'elles le sont. Car enfin je ne crains point de dire qu'un boulet de canoù, dont 1« mouvement paraît si extraordinaire, ne reçoit pas même la centième et peut-être la millième partie du mouvement de la matière subtile qui l'environne.

On ne doutera pas de ce que j'avance si l'on considère premièrement que la poudre à canon ne s'enflamme pas toute ni dans le même instant. Secondement, que quand elle prendrait feu toute et dans le même instant, elle nage fort peu de temps dans la matière subtile. Or les corps qui nagent très peu de temps dans les autres, n'en peuvent pas recevoir beaucoup de mouvement, comme on le peut voir dans les bateaux qu'on abandonne au cours de l'eau lesquels ne reçoivent que peu à peu leur mouvement. En troisième lieu, principalement, parce que chaque partie de la poudre ne peut recevoir que le mouvement auquel la matière subtile s'accorde; car l'eau ne communique au bateau que le mouvement direct qui est commun à toutes les parties, et ce mouvemeut-là est d'ordinaire très petit par rapport aux autres.

Je pourrais encore prouver la grandeur du mouvement de la matière subtile à ceux qui reçoivent les principes de M. Descartes, par le mouvement de la terre et la pesanteur des corps, et je tirerais même de là des preuves assez certaines et assez

i:g de la recherche de la vérité.

exactes, mais cela n'est pas nédessaire à mon sujet. Il suffit, afin que sans avoir vu les ouvrages de M. Descartes, on ait une preuve suffisante de l'agitation de la matière subtile, que jedonne pour cause de la dureté des corps, il suffit, dis -je, de lire avec quelque application ce que j'en ai déjà dit dans le livre IV, chapitre 2, nombre 5, ou plutôt ce que j'en dirai dans le 16*= éclaircissement, nombre 11, jusqu'à la fin.

Étant donc présentement délivrés des préjugés qui nous portaient à croire que nos efforts sont bien puissants, et que celui de la matière subtile qui environne les corps durs et qui les comprime, est fort faible ; étant d'ailleurs persuadés de l'agitation violente de cette matière par les choses que j'ai dites de la poudre à canon, il ne sera pas difficile de voir qu'il est absolument nécessaire, que cette matière doit être cause de la dureté des corps ou de cette résistance que nous sentons lorsque nous nous efforçons de les rompre.

Or, comme il y a toujours beaucoup de parties de celte matière invisible qui entre et qui circule dans les pores des corps durs, elles ne les rendent pas seulement durs, comme nous venons d'expliquer; mais de plus elles sont cause qu'il y en a quelques-uns qui font ressort et se redressent, d'autres qui demeurent ployés, d'autres qui sont fluides ^ et liquides; et enfin elles sont cause non seulement de la force que les parties des corps durs ont pour demeurer les unes auprès des autres, mais aussi de celle que les parties des corps fluides ont de s'en séparer; c'est-à-dire que c'est elle qui rend quelques corps durs et quelques autres fluides : durs, lorsque leurs parties se touchent immédiatement ; fluides, lorsque leurs parties ne se touchent point, et que la matière subtile glisse entre elles.

Je ne m'arrêterai point aussi à résoudre un très grand nombre de difticultés, que je prévois pouvoir être faites contre ce que je viens d'établir, parce que si ceux qui les font n'ont point de connaissance de la véritable physique, je ne ferais que les ennuyer et les fâcher, au lieu de les satisfaire ; mais si ce sont des personnes éclairées, leurs objections étant très fortes je ne pourrais y répoudre qu'avec un grand nombre de

' Il est nécessaire de lire ce que je dis de la mesure el des efforts de la matière fubtile dans le tC» éclaircissement, nombre 14 et suivants, pour comprendre distinctement ce que je viens de dire. (Note de Malebranche.)

Di: LA METHODE, 2» Partie. 1~

figures el de longs discours. De sorte que je crois devoir prier ceux qui trouveront quelque difficulté dans les choses que je viens de dire, de relire avec plus de soin ce chapitre et le 16<= éclaircissement; car j'espère que, s'ils le lisent et s'ils méditent comme il faut, toutes leurs objections s'évanouiront. Mais enfin s'ils trouvent que ma prière soit incommode, qu'ils se reposent, car il n'y a pas grand danger d'ignorer la cause de la dureté des corps.

Je ne parle point ici de la contiguïté; car il est visible que les choses contiguës se touchent si peu, qu'il y a toujours Beaucoup de matière subtile qui passe entre elles, et qui faisani effort pour continuer son mouvement en ligne droite les empêche de s'unir.

Pour V union qui se trouve enti'e deux marbres qui ont été polis l'un sur l'autre, je l'ai expliquée, et il est facile de voir, que quoique la matière subtile passe toujours entre ces deux parties si unies qu'elles soient, l'air n'y peut passer, et qu'ainsi c'est son poids qui comprime, et qui presse ces deux partie? de marbre l'une sur l'autre, et qui fait qu'on a quelque peine à les désunir, si l'on ne les fait glisser de travers.

Il est visible de tout ceci que la continuité, la contiguïté et l'union des deux marbres ne feraient que la même chose dans le vide ; car nous n'en avons point aussi d'idées différentes, df sorte que c'est dire ce qu'on n'entend point, que de les fairt différer absolument, et non par rapport aux corps qui les environnent.

Voici présentement quelques réflexions sur le sentiment de M. Descartes, et sur l'origine de son erreur. J'appelle son sentiment une erreur, parce que je ne trouve aucun moyen di défendre ce qu'il dit des règles du mouvement et de la causf de la dureté des corps, vers la fin de la seconde partie de se^ Principes en plusieurs endroits, et qu'il me semble avoir asse: éprouvé la vérité du sentiment qui lui est contraire. Je vai' donner les règles du mouvement que rexpcrience confirme, e les raisons de ces règles.

Ce grand homme concevant ti'ès distinctement que la matière ne peut pas se mouvoir par elle-même, et que la force mouvante naturelle de tous les corps n'est autre chose que la volonté générale de l'Auteur de la nature, et qu'ainsi la communication

des mouvements des corps à leur rencontre mutuelle ne peut venir que de cette même volonté, il s'est laissé aller à cette pensée, qu'on ne pouvait donner les règles de la différente communication des mouvements, que par la proportion qui se trouve entre les différentes grandeurs des corps qui se choquent, puisqu'il n'est pas possible de pénétrer les desseins et la volonté de Dieu. Et parce qu'il a jugé que chaque chose avait de la force pour demeurer dans l'état oîi elle était, soit qu'elle fût en repos, à cause que Dieu, dont la volonté fait cette lorce, agit toujours de la même manière, il a conclu que le repos avait autant de force que le mouvement. Ainsi, il a mesuré les effets de la force du repos par la grandeur du corps en repos, comme ceux de la force du mouvement : ce qui lui a fait donner les règles de la communication du mouvement qui sont dans ses Principes, et la cause de la dureté des corps que j'ai tâché de réfuter.

ïi est assez difficile de ne se point rendre à l'opinion de M. Descartes, quand on l'envisage du même côté que lui, et qu'on ne fait pas attention, que quand même il faudrait en Dieu une volonté positive et efficace, pour le repos aussi bien que pour le mouvement, il ne s'ensuit point que celle qui ferait le repos fût égale à celle qui produirait le mouvement, Dieu ayant pu subordonner l'une à l'autre, et vouloir que la première cédât toujours à la seconde.

Je ne m'étonne donc pas de ce que M. Descartes a eu cette pensée, car il est difficile de penser à tout; mais je m'étonne seulement de ce qu'il ne l'a pas corrigée, lorsqu'ayant poussé plus avant ses connaissances, il a reconnu l'esistence et quelques effets de la matière subtile qui environne les coi'ps, je suis surpris de ce que, dans l'article 132 de la quatrième partie, il attribue la force qu'ont certains corps pour se redresser à cette matière subtile, et que dans les articles 5o et 43 de la deuxième partie et ailleurs, il ne lui attribue pas leur dureté ou la résistance qu'ils font, lorsqu'on tâche de les ployer et de les rompre, mais seulement au repos de leurs parties. 11 me parait évident que la cause qui redresse et qui rend raides certains corps, est la même que celle qui leur donne la force de résister lorsqu'on les veut rompre; car enfin la force qu'on emploie pour rompre de l'acier ne diffère qu'insensiblement de

DE LA METHODE, 2" Partie. 179

celle par laquelle on le ploie jusqu'à ce qu'il soit près de se rompre.

Je ne veux point apporter ici beaucoup de raisons que Ton peut dire pour prouver ces choses, ni répondre à quelques difficultés qu'on pourrait former sur ce qu'il y a des corps durs qui ne font point sensiblement ressort, et que l'on a cependant quelque difficulté à ployer. Car il suffit pour faire évanouir ces difficultés, de considérer que la matière subtile ne peut pas facilement se faire des chemins nouveaux dans les corps qui se rompent lorsqu'on les ploie, comme dans le verre et dans l'acier trempé, et qu'elle le peut plus facilement dans les corps qui sont composés de parties branchues et qui ne sont point cassants comme dans l'or et dans le plomb, et qu'enfin il n'y a aucun corps dur qui ne fasse quelque peu de ressort.

Il est assez dilficile de se persuader que M. Descartes ait cru positivement que la cause de la dureté fût différente de celle qui fait le ressort, et ce qui parait plus vraisemblable, c'est qu'il n'a pas fait assez de réflexion sur cette matière. Quand on a médité longtemps sur quelque sujet, et que l'on s'est satisfait sur les "choses que l'on voulait savoir, souvent on n'y pense plus. On croit que les pensées que l'on en a eues sont des vérités incontestables qu'il est inutile d'examiner davantage. Mais il y a dans l'homme tant de choses qui le dégoûtent de l'appliciition, qui le portent à des consentements trop ()récipilés, et qui le rendent sujet à l'erreur, qu'encore que l'esprit demeure apparemment satisfait, il n'est pas toujours bien informé de la vérité. M. Descartes était homme comme nous; on ne vit jamais plus de solidité, plus de justesse, plus d'étendue, et plus de pénétration d'esprit, que celle qui parait dans ses ouvrages, je l'avoue, mais il n'était pas infaillible. Amsi il y a apparence qu'il est demeuré si fort persuadé de son sentiment, qu'il n'a pas fait réflexion qu'il assurai! quelque chose dans la suite de ses Principes qui y était contraire. Il l'avait appuyé sur des raisons très spécieuses et très vraisemblables ; mais telles cependant, q.u.'il n'était point comme forcé par elles de s'y rendre. 11 pouvait encore suspendre son jugement, et par conséquent il le devait. Il ne suffisait pas d'examiner dans un corps dur ce qui peut y être qui le rende tel, il devait aussi penser aux corps invisibles qui peuvent le rendre

dur, comme il y a pensé à la fin de ses Principes de philosophie, lorsqu'il leur attribue la cause du ressort; il devait faire une division exacte, et qui comprit tout ce qui pouvait contribuer à la dureté des corps. Il ne suffisait pas encore d'en chercher la cause générale dans la volonté de Dieu, ses volontés qui font tout le repos et le mouvement pouvant être subordonnées, celle qui fait le repos à celle qui produit le mouvement des corps. Il devait de plus penser à la matière subtile qui les environne. Car quoique l'existence de cette matière extrêmement agitée ne fût pas encore prouvée dans l'endroit de ses Principes, où il parle de la dureté, elle n'était pas aussi rejetée. Il devait donc suspendre son jugement, et se bien ressouvenir que ce qu'il écrivait de la cause de la dureté et des règles du mouvement, devait être revu tout de nouveau, ce que je crois qu'il n'a pas fait avec assez de soin. Ou bien il n'a pas assez considéré la véritable raison d'une chose qu'il est très facile de reconnaître, et qui cependant est de la dernière conséquence dans la physique ; je l'explique.

M. Descartes savait bien que pour soutenir son système de la vérité, duquel il ne pouvait peut-être pas douter, il était absolument nécessaire que les grands corps communiquassent toujours de leur mouvement aux petits qu'ils rencontreraient, et que les petits rejaillissent à la rencontre des plus grands, sans une perte pareille du leur. Car sans cela son premier élément n'aurait pas tout le mouvement qu'il est nécessaire qu'il ait pardessus le second, ni le second par-dessus le troisième, et tout son système serait absolument faux, comme le savent assez ceux qui l'ont un peu médité. Mais en supposant que le repos ait force pour résister au mouvement, et qu'un grand corps en repos ne puisse être remué par un autre plus petit que lui. quoiqu'il le heurte avec une agitation furieuse, il est visible que les grands corps doivent avoir beaucoup moins de mouvc ment qu'un pareil volume de plus petits, puisqu'ils peuvent toujours selon cette supposition communiquer celui qu'ils ont, el qu'ils n'en peuvent pas toujours recevoir des plus petits. Ainsi cette supposition n'étant point contraire à tout ce que 31. Descartes avait dit dans ses Principes, depuis le commencement jusqu'à rétablissement de ses règles du mouvement, et s'accommodant fort bien avec la suite de ses mêmes principes, il

DE LA METHODE, 2' Partie. 181

croyait que les règles du mouvement qu'il pensait avoir démoni,rces dans leur cause, étaient encore suflisamment confirmées par leurs effets.

Je tombe d'accord avec M. Descartes du fond de la chose : que les grands corps communiquent beaucoup plus facilement leur mouvement que les petits, et qu'ainsi son premier élément est plus agité que le second, et le second que le troisième. Mais la cause en est claire sans avoir égard à sa supposition. Les petits corps et les corps fluides, l'eau, l'air, etc., ne peuvent communiquer à de grands corps, que leur mouvement uniforme et commun à toutes leurs parties ; l'eau d'une rivièi'e ne peut communiquer à un bateau que le mouvement de la descente qui est commun à toutes les petites parties dont l'eau est composée, fl cliacune de ces petites parties outre ce mouvement commun, eu a encore une infinité d'autres particuliers. Ainsi il est visible par celte raison, qu'un bateau, par exemple, ne peut jamais avoir autant de mouvement qu'un égal volume d'eau, puisque le bateau ne peut recevoir de l'eau que le mouvement direct et commun à toutes les parties qui la composent. Si vingt parties d'un corps fluide poussent quelque corps d'un côté, il y en a autant qui le poussent de l'autre ; il demeure donc immobile, et toutes les petites parties du corps fluide dans lequel il nage, rejaillissent sans rien perdre de leur mouvement. Ainsi les corps grossiers, et dont les parties sont unies les unes avec les autres, ne peuvent recevoir que le mouvement circulaire et uniforme du tourbillon de la matière subtile qui les envirouue.

Il me semble que cette raison suffit pour faire comprendre que les corps grossiers ne sont point si agités que les petits, et qu'il n'est point nécessaii'e pour expliquer ces choses, de supposer que le repos ait quelque force pour résister au mouvement. La certitude des principes de la philosophie de M. Descartes ne peut donc servir de preuve pour défendre ses règles du mouvement, et il y a lieu de croire que si iM. Descaries luimême avait examiné de nouveau ses principes sans préoccupation, et en pesant des raisons semblables à celles que j'ai dites, il n'aurait pas cru que les effets de la nature eussent confirmé ses règles, et ne serait pas tombé dans la contradiction, en attribuant la dureté des corps durs seulement au repos

182 DE LA nECHERCUE DE LA VÉRITÉ.

de leurs parties, et leur ressort à l'effort de la matière subtile «.

Au reste, je crois devoir avertir que ce qui gâte le plus la physique de M. Descartes, est ce faux principe que le repos a de la force ; car de là il a tiré des règles du mouvement qui sont fausses ; de là il a conclu que les boules de son second élément étaient dures par elles-mêmes; d'où il a tiré de fausses raisons de la transmission de la lumière et de la variété des couleurs, de la génération du feu, et donné des raisons fort imparfaites de la pesanteur. En un mot, ce faux principe que le repos a de la force, influe presque partout dans son système qui marque d'ailleurs un génie supérieur aux philosophes qui l'ont précédé; j'espère que l'on conviendra de tout ceci, quand on aura lu et bien conçu tout entier le seizième éclaircissement; j'avoue cependant, que je dois à M. Descartes, ou à sa manière de philosopher, les sentiments que j'oppose aux siens, et la hardiesse de le reprendre.

Comiusion des trois derniers livres.

J'ai, ce me semble, assez fait voir dans le quatrième et cinquième livres, que les inclinations naturelles et les passions des hommes les l'ont souvent toml)er dans l'erreur, parce qu'elles ne les portent pas tant à examiner les choses avec soin, qu'à çn juger avec précipitation.

Dans le quatrième livre, j'ai montré que l'inclination pour le bien en général, est cause de l'inquiétude de la volonté, que l'inquiétude de la volonté met l'esprit dans une agitation continuelle, et qu'un esprit incessamment agité, est entièrement incapable de découvrir les vérités un peu cachées, que l'amour des choses nouvelles et extraordinaires nous préoccupe souvent en leur faveur, et que tout ce qui porte le caractère de l'infini, est capable d'éblouir notre imagination et de nous séduire. J'ai expliqué comment l'inclination que nous avons pour la grandeur, l'élévation et l'indépendance, nous engage insensiblement dans la fausse érudition, ou dans l'étude de toutes ces sciences

* Ce dernier para.îrapiR', nù la fermeté de la critique s'allie si bien avec le respect pour 'c génie de Descartes, a été ajouté à l'édition de 1712.

DE LA METHODE, 2» Paiitie. 183

vaines et inutiles qui ilatlent notre orgueil secret, parce qu'elles nous font admirer du commun des hommes. J'ai montré que l'inclination pour les plaisirs détourne sans cesse la vue de l'esprit de la contemplation des vérités abstraites, qui sont les plus simples et les plus fécondes, et qu'elle ne lui permet pas de considérer aucune chose avec assez d'attention et de désintéressement pour en bien juger, que les plaisirs étant des manières d'être de notre âme, ils partagent nécessairement la capacité de l'esprit, et qu'un esprit partagé ne peut pleinement comprendre ce qui a quelque étendue. Enfin j'ai fait voir que le rapport et l'union naturelle que nous avons avec tous ceux avec qui nous vivons, est l'occasion de beaucoup d'erreurs dans lesquelles nous tombons et que nous communiquons aux autres, comme les autres nous communiquent celles dans lesquelles ils sont tombés.

Dans le cinquième^ en tâchant de donner quelque idée de nos passions, j'ai, ce me semble, assez fait voir qu'elles sont établies pour nous unir à toutes les choses sensibles, et pour nous faire prendre parmi elles la disposition que nous devons avoir pour leur conservation et pour la nôtre; que de même que nos sens nous unissent à notre corps et répandent pour ainsi dire notre âme dans toutes les parties qui le composent, qu'ainsi nos émotions nous font comme sortir hors de nousmêmes, pour nous répandre dans tout ce qui nous environne ; qu'enfin elles nous représentent sans cesse les choses, non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, pour former des jugements de vérité, mais selon le rapport qu'elles ont avec nous pour former des jugements utiles à la conservation de noire être et de ceux avec lesquels nous sommes unis, ou par la nature, ou par notre volonté.

Après avoir essayé de découvrir les erreurs dans leurs causes. et de délivrer l'esprit des préjugés auxquels il est sujet, j'acru qu'enfin il était temps de le préparer à la recherche de 1« vérité. Ainsi j'ai expliqué dans le sixième livre les moyens qui me semblent les plus naturels pour augmenter l'allention et l'étendue de l'esprit, en montrant l'usage que l'on peut faire de ses sens, de ses passions et de son imagination, pour lui donner toute la force et toute la pénétration dont il est capable. Ensuite, j'ai établi certaines règles qu'il faut nécessairement observer

pour découvrir quelque vérité que ce soit : je les ai expliquées par plusieurs exemples pour les rendre plus sensibles, et j'ai choisi celles qui m'ont paru les plus utiles, ou qui renfermaient des vérités plus fécondes et plus générales, afin qu'on les lût avec plus d'application, et qu'on se les rendit plus sensibles et plus familières.

Peut-être qu'on reconnaîtra, par cet essai de méthode, la nécessité qu'il y a de ne raisonner que sur des idées claires et évidenles, et dont on est intérieurement convaincu, que toutes les nations en conviennent, et de ne passer jamais aux choses composées, avant que d'avoir suffisamment examiné les simples dont elles dépendent.

Que si l'on considère qu'Aristote et ses sectateurs n'ont point observé les règles que j'ai expliquées, comme l'on en doit être convaincu, tant par les preuves que j'en ai apportées, que par la connaissance des opinions des plus zélés défenseurs de ce philosoplie; peut-être qu'on méprisera sa doctrine malgré toutes les impressions avantageuses que nous en donnent ceux qui se laissent étourdir par des mots qu'ils n'entendent point.

Mais si l'on prend garde à la manière de philosopher de M. Descartes, on ne pourra douter de sa solidité; car j'ai suffisamment montré qu'il ne raisonne que sur des idées claires et évidentes, et qu'il commence par les choses les plus simples .'Lvant que de passer aux plus composées qui en dépendent. <]eux qui liront les ouvrages de ce savant homme, se convaincront pleinement de ce que je dis de lui, pourvu qu'ils les lisent avec toute l'application nécessaire pour les comprendre, et ils sentiront une secrète joie d'être nés dans un siècle et dans un pays assez heureux pour nous délivrer de la peine d'aller cherclier, dans les siècles passés, parmi les païens et dans les extrémités de la terre, pamni les barbares ou les étrangers, un docteur pour nous instruire de la vérité, ou plutôt un moniteur assez fidèle pour nous disposer à en être instruits K

Néanmoins, comme on ne doit pas se mettre fort en peine de savoir les opinions des hommes, quand même on serait

* Quel plus ç^raiirl «t plus bel é\oge de Descartes, en même temps que de la liberté de la pensée I Nous n'avons pas affaire à un cartésien jurant sur la parule du maître.

DE LA MÉTHODE, 2" Partie. 185

convaincu d'ailleurs qu'ils auraient découvert la vérité, je serais bien fâché que l'eslirae que je parais avoir ici pour M. Descaries, préoccupât personne en sa faveur, et que l'on se contentât de lire et de retenir ses opinions, sans se soucier d'être éclairé de 'a lumière de la véi'ité. Ce serait alors préférer l'homme à Dieu, le consulter à la place de Dieu, et se contenter des réponses obscures d'un philosophe qui ne nous éclaire point, pour éviter la peine qu'il y a d'interroger par la méditation, celui qui nous répond et qui nous éclaire tout ensemble.

C'est une chose indigne que de se rendre partisan de quelque secte que ce soit, et que d'en regarder les auteurs comme s'ils étaient infaillibles. Aussi M. Descartes voulant plutôt l'endre les hommes disciples de la vérité que sectateurs entêtés de ses sentiments, avertit expressément : v Qu'on n'ajoute point du tout de foi à ce qu'il a écrit, et qu'on n'en reçoive que ce que la force et l'évidence de la raison pourra contraindre d'en croire i. » Il ne veut pas, comme quelques philosophes, qu'on le croie sur sa parole; il se souvient toujours qu'il est homme, et que ne répandant la lumière que par réflexion, il doit toui'ner les esprits de ceux qui veulent être éclairés comme lui, vers la raison souveraine qui seule peut les rendre plus parfaits par le don de Tintelligence. La principale utilité que l'on peut tirer de l'application à l'étude, est de se rendre l'esprit plus juste, plus éclairé, plus pénétrant et plus propre à découvrir toutes les vérités que l'on souhaite de savoir. Mais ceux qui lisent les philosophes pour en retenir les opinions et pour les débiter aux autres, ne s'approchent point de celui qui. est la vie et la nourriture de l'âme ; leur esprit s'affaiblit et s'aveugle par le commerce ou'ils ont avec ceux qui ne peuvent ni les éclairer ni les fortifier. Ils se remplissent d'une fausse érudition dont le poids les accable, et dont l'éclat les éblouit; et s'tmaginant devenir fort savants, lorsqu'ils se remplissent la tète des opinions des anciens philosophes, ils ne font pas réflexion qu'ils se rendent disciples de ceux que saint Paul dit être devenus fous en s'attribuant le nom de sages : u dicentes se esse sapientes stulti facti sunt. »

La ractliode que j'ai donnée, peut, ce me semble, beaucoup

♦ A la Un (les Principes,

186 DE LA UECHERCIlt: DE LA VÉRITÉ.

servir à ceux qui veulent faire usage de leur raison, ou recevoir de Dieu les réponses qu'il donne à tous ceux qui savent bien l'interroger; car je crois avoir dit les principales choses qui peuvent fortifier et conduire l'attention de l'esprit, laquelle est la prière naturelle que l'on fait au véritable Maître de tous les hommes, pour en recevoir quelque instruction.

Mais comme cette voie naturelle de rechercher la vérité est fort pénible, et qu'elle n'est ordinairement utile que pour résoudre des questions de peu d'usage, et dont la connaissance sert plus souvent à flatter notre orgueil, qu'à perfectionner notre esprit, je crois, pour finir utilement cet ouvrage, devoir dire que la méthode la plus courte et la plus assurée pour découvrir la vérité et pour s'unir à Dieu de la manière la plus pure et la plus parfaite qui se puisse, c'est de vivre en véritable chrétien; c'est de suivre exactement les préceptes de la vérité éternelle qui ne s'est unie avec nous aue pour nous réunir avec elle ; c'est d'écouter plutôt notre foi que notre raison, et tendre à Dieu, non tant par nos forces naturelles qui depuis le piché sont toutes languissantes, que par le secours do la foi, par laquelle seule Dieu veut nous conduire dans celte lumière immense de la vérité qui dissipera toutes nos ténèbres. Car enfin il vaut beaucoup mieux, comme les gens de bien, passer quelques années dans l'ignorance de certaines choses, et se trouver en un moment éclairés pour toujours, que d'acquérir par les voies naturelles avec beaucoup d'application et de peine, une science fort imparfaite, et qui nous laisse dans les Lonèbres pendant toute l'éternité.

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