CHAPITRE II
Que l'attention est nécessaire pour conserver l'évidence dans nos connaissances. Que les modifications sensibles de l'âme la rendent attentive, mais qu'elles partagent trop la capacité qu'elle a d'apercevoir.
Nous avons montré, dès le commencement de cet ouvrage, que l'entendement ne fait qu'apercevoir; et qu'il n'y a point de différence de la part de l'entendement entre les simples perceptions, les jugements et les raisonnements, si ce n'est que les jugements et les raisonnements sont des perceptions beaucoup plus composées que les simples perceptions, parce qu'ils ne représentent pas seulement plusieurs choses, mais même les rapports que plusieurs choses ont entre elles. Car les simples perceptions ne représentent à l'esprit que les choses; mais les jugements représentent à l'esprit les rapports qui sont entre les choses, et les raisonnements représentent les rapports qui sont entre les rapports des choses, si ce sont des raisonnements simples; mais si ce sont des raisonnements composés, ils représentent les rapports des rapports, ou les rapports composés qui sont entre les rapports des choses, et ainsi à l'intini. Car, à mesure que les rapports se multiplient, les raisonnements qui représentent à l'esprit ces rapports deviennent plus composés. Néanmoins les jugements, les raisonnements simples, et les raisonnements composés, ne sont que de pures perceptions de la part de l'entendement, parce que l'entendement ne fait simplement qu'apercevoir, ainsi que l'on a déjà dit dès le commencement du premier livre.
Les jugements et les raisonnements n'étant du côté de Teatendement que de pures perceptions, il est visible que l'entendement ne tombe jamais dans l'erreur, puisque l'erreur ne se trouve point dans les perceptions, et qu'elle n'est pas même intelligible. Car enfin l'erreur ou la fausseté n'est qu'un rapport qui n'est point; et ce qui n'est point, n'est ni visible ni intelligible. On peut voir que 2 fois 2 font 4, ou que 2 fois 2 ne font pas 5 ; car il y a réellement un rapport d'égalit<i entre 2 fois 2 et 4, et un d'inégalité entre 2 fois 2 et 5, ainsi la vérité est intelligible. Mais on ne verra jamais que 2 fois 2 soient 5, car il n'y a point là de rapport d'égalité; et ce qui
n'est point ne peut être aperçu. L'erreur, comme nous avoas déjà dit plusieurs fois, ne consiste donc que dans un consentement précipité de la volonté, qui se laisse éblouir à quelque fausse lueur, et qui au lieu de conserver sa liberté autant qu'elle le peut, se repose avec négligence dans l'apparence de la vérité.
Néanmoins, parce qu'il arrive d'ordinaire que l'entendement n'a que des perceptions confuses et imparfaites des choses, il est véritablement une cause de nos erreurs, que l'on peut appeler occasionnelle ou indirecte. Car de même que la vue corporelle nous jette souvent dans l'erreur, parce qu'elle nous représente les objets de dehor^ confusément et imparfaitement : confusément, lorsqu'ils sont trop éloignés de nous, ou faute de lumière, et imparfaitement, parce qu'elle ne nous représente que les côtés qui sont tournés vers nous, ainsi l'entendement n'ayant souvent qu'une perception confuse et imparfaite des choses, parce qu'elles ne lui sont pas assez présentes, et qu'il n'en découvre pas toutes les parties, il est cause que la volonté tombe dans un grand nombre d'erreurs, en se rendant trop facilement à ces perceptions obscures et imparfaites.
Il est donc nécessaire de chercher les moyens d'empêcher que nos perceptions ne soient confuses et imparfaites. Et parce qu'il n'y a rien qui les rende plus claires et plus distinctes que l'attention, comme tout le monde en est convaincu, il faut tâcher de trouver des moyens dont nous puissions nous servir pour devenir plus attentifs que nous ne sommes. C'est ainsi que nous pourrons conserver l'évidence dans nos raisonnements, et voir même tout d'une vue une liaison nécessaire entre toutes le? parties de nos plus longues déductions.
Pour trouver ces moyens, il est nécessaire de se bien convaincre de ce que nous avons déjà dit ailleurs : que l'esprit n'apporte pas une égale attention à toutes les choses qu'il aperçoit. Car il s'applique infiniment plus à celles qui le touchent, qui le modifient et qui le pénètrent, qu'à celles qui lui gjnt présentes, mais qui ne le toucaent pas, et qui ne lui appartiennent pas : en un mot, il s'occupe beaucoup plus de ces propres moditications, que des simples idées des objets, lesquelles idées sont quelque chose de différent de lui-même.
DE LA MÉTHODE, 1" Partie. 13
C'est pour cela que nous ue considérons qu'avec dégoût, et sans beaucoup d'application, les idées abstraites de l'enfendemont pur, que nous nous appliquons beaucoup davantage aux choses que nous imaginons principalement lorsque nous avons l'imagination forte, et qu'il se trace de grands vestiges dans notre cerveau. Enfm c'est à cause de cela que nous nous occupons entièrement des qualités sensibles, sans pouvoir mr-me nous appliquer aux idées pures de l'esprit, dans le temps que nous sentons quelque chose de fort agréable ou de fort pénible. Car la douleur, le plaisir et les autres sensations n étant que des manières d'être de l'esprit, il n'est pas possible que nous soyons sans les apercevoir, et que la capacité de notre osprit n'en soit occupée, puisque toutes nos sensations ne sont que des perceptions, et rien autre chose.
Mais il n'en est pas de même des idées pures de l'esprit; nous pouvons les avoir intimement unies à notre esprit, sans les considérer avec la moindre attention. Car encore que Dieu soit très intimement uni à nous, et. que ce soit dans lui que se trouvent les idées de tout ce que nous voyons, cependant ces idées, quoique présentes, et au milieu de nous-mêmes, nous sont cachées, lorsque les mouvements des esprits n'en réveillent point les traces, ou lorsque notre volonté n'y applique pas notre esprit, c'est-à-dire, lorsqu'elle ne forme point les actes auxquels la représentation de ces idées est attachée par l'Auteur de la nature. Ces choses sont le fondement de tout ce que nous allons dire des secours qui peuvent l'endre notre esprit plus attentif. Ainsi ces secours seront appuyés sur la nature même de l'esprit; et il y a lieu d'espérer qu'ils ne seront pas chimériques et inutiles, comme beaucoup . d'autres qui embarrassent beaucoup plus qu'ils ne servent. Mais enfin s'ils n'ont pas tout l'usage que l'on souhaite, on ne perdra pas tout à fait son temps à lire ce que l'on en dira, puisqu'on en connaîtra mieux la nature de son esprit.
Les modifications de l'âme ont trois causes : les sens, l'imagination et les passions. Tout le monde sait, par sa proprt expérience, que les plaisirs, les douleurs et généralement toutes les sensations un peu fortes, que les imaginations vives, et que les grandes passions occupent si fort l'esprit, qu'il n'est pas capaJjie d'attention, dans le temps que ces choses le touchent
trop vivement, parce q'j'alors sa capacité ou sa faculté d'apercevoir en est toute remplie. Mais quand même ces modifications seraient modérées, elles ne laisseraient pas de partager du moins en quelque sorte cette capacité de l'esprit, et il ne pourrait employer tout ce qu'il est pour considérer les vérités un peu abstraites.
Il faut donc tirer cette conclusion importante : Que tous ceux qui veulent s'appliquer sérieusement à la recherche de la vérité, doivent avoir un grand soin d'éviter, autant que cela se peut, toutes les sensations trop fortes, comme le grand bruit, la lumière trop vive, le plaisir, la douleur, etc., qu'ils doivent veiller sans cesse à la pureté de leur imagination, et empêcher qu'il ne se trace dans leur cerveau de ces vestiges profonds qui inquiètent et qui dissipent continuellement l'esprit. Enfin qu'ils doivent surtout arrêter les mouvements des passions, qui font dans le corps et dans l'âme des impressions si puissantes, qu'il est d'ordinaire comme impossible que l'esprit pense à d'autres choses qu'aux objeis qui les excitent. Car encore que les idées pures de la vérité nous soient toujours présentes, nous ne les pouvons considérer, lorsque la capacité que nous avons de penser est remplie de ces modifications qui nous pénètrent.
Cependant comme il n'est pas possible que l'âme soit sans passions, sans sentiment, ou sans quelque autre modification particulière, il faut faire de nécessité vertu, et tirer même de ces modifications des secours pour se rendre plus attentif. Mais il faut bien de l'adresse et de la circonspection dans /'usage de ces secours pour en tirer quelque avantage. Il faut bien examiner le besoin que l'on en a, et ne s'en servir qu'autant que la nécessité de se rendre attentif nous y contraint.