Il est certain que l'objet P Q, double par exemple de
Cliap. 9, art. 3. Il serait bon de lire ee chap. 9. (Note de Malebranche.)
l'objeL M N, et deux fois plus éloigné que lui de l'œil A, y trace sur le nerf optique une image sensiblement égale à celle que M N y produit, ou qu'il est vu sous un même angle. Car les rayons PA et MA, QA et NA sont dans les mêmes lignes droites. Et ces rayons partant des extrémités de ces objets déterminent par conséquent leur hauteur. C'est une vérité dont M. Régis 1 convient.
2. Or la hauteur de l'objet PQ parait environ double de l'objet MN, lorsque l'on en remarque la distance ; je dis environ double, parce qu'on ne peut à la vue juger exactement de la distance des objets. Un nain à deux pas de nous, parait certainement beaucoup plus petit qu'un géant trois fois plus grand qui serait éloigné de six pas, quoique Tun et l'autre puissent être vus sous des angles égaux, ou ce qui est la même chose, quoique les images qui s'en traceraient au fond de l'œil puissent être égales.
3. Donc la raison de cette inégalité dans les apparences, ne venant point de rinégahté des angles visuels ou des images, qui certainement sont égales dans le fond de nos yeux, elle doit venir dans l'inégalité de la distance.
4. Mais afin que l'inégalité de la distance produise de l'inégalité dans les apparences que nous avons de deux objets qui tracent des images égales, il faut que cette inégalité de distance soit actuellement aperçue par les sens. Car les connaissances que nous en aurions d'ailleurs, ne changeant rien actuellement dans les organes de nos sens, elles ne changeraient rien non plus dans nos sensations, parce que Dieu, en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, n'agit dans notre âme et ne nous fait voir les objets, qu'à l'occasion des images qui s'en tracent dans nos yeux, et des changements qui arrivent à notre corps. C'est pour cela que les astronomes ne voient pas le soleil plus grand que les autres hommes, quoiqu'ils le jugent infiniment plus éloigné qu'on ne le croit ordinairement. Car encore un coup une distance qui n'est point actuellement aperçue par les sens, doit être comptée pour nulle, ou ne peut servir de fondement au jugement naturel qui se forme on nous
* Tome 3, page 2i0. Je cite la première édition in-i". [Noti de Mate brandie.)
de la grandeur des objets. Reprenons mainleuant la figure précédente.
o. Lorsqu'on regarde le ciel du mUieu d'une campagne, sa voûte ne paraît point parfaitement sphérique comme /; d d, mais elle parait comme un demi-sphéroïde aplati BDD, de sorte que la ligne horizontale AB, parait double ou triple de la perpendiculaire AD. Ainsi lorsque la lune est en d, elle parait être en D, et lorsqu'elle est en b, elle parait être en B. Or AB est plus grand que AD, il en est double par exemple. Donc, lorsque la lune est dans l'horizon, sa distance apparente est double de celle du méridien. Donc, quoique l'inégalité des images que la lune dans ces deux situations différentes, trace dans nos yeux, soit comme insensible, son diamèti'e doit paraitre dans l'horizon deux fois aussi grand que dans le méridien, puisque les images de deux corps étant égales dans le fond de nos yeux, leur grandeur paraît et doit toujours paraître proportionnelle, non à leur dislance réelle, mais à leur distance apparente ainsi que je viens de le dire.
6. Cette raison est démonstrative assurément. Mais pour en convaincre l'esprit d'une manière sensible, on peut faire cette expérience entre plusieurs autres. Prenez un morceau de verre plat comme d'une vitre cassée. Chauffez-le peu à peu et également partout, en le passant sur la flamme d'une chandelle, d'abord à 3 ou 4 doigts, de peur qu'il ne se casse, et lorsqu'il sera chaud, abaisscz-le sur la flamme même, et l'y passez afin qu'il se couvre de fumée, jusqu'à ce que regardant au travers vous voyiez distinctement la flamme de la chandelle, sans voir les autres objets moins éclatants. I! faut que ce verre soit plus ou moins obscurci, selon l'usage qu'on en veut faire, pour regarder le soleil ou la lune. On le voit assez.
Je dis donc qu'avec un tel verre plus ou moins enfumé, on verra le soleil et la lune sensiblement de la même grandeur dans l'horizon et dans le méridien, pourvu que ce verre soit tout proche des yeux, et qu"il éclipse entièrement le ciel et les terres. Je dis entièrement ; car pour peu qu'on entrevît le ciel et les terres, ce verre ne changerait poin les apparences de grandeur du soleU, parce qu'on le pourrait juger plus éloigné que ces teri'es qu'on verrait confusément, car il n'est pas nécessaire de voir distinctement les objets pour juger de leur éten-
due. Si le soleil est dans l'horizon, l'interposition du verre le fora paraître environ deux fois plus proche, et quatre fois plus petit ou environ, car ici la précision n'est pas nécessaire. Mais s'il est fort élevé sur l'horizon, le verre ne produira aucun changement considérable, ni dans sa distance, ni dans sa grandeur apparente.
7. Cela étant, il est clair que l'interposition du verre ne change pas sensiblement l'image que la lune trace dans le fond de l'œil, puisqu'elle ne perd rien de sa grandeur apf. "rente, lorsqu'étant sur notre tète on la regarde avec ce verre. Or lorsqu'elle est à l'horizon, sa distance et sa grandeur apparentes diminuent notablement par l'interposition du verre, laquelle ne change point son image, et ne fait qu'éclipser les autres objets. Donc il est évident que la lune parait plus grande dans l'horizon que dans le méridien, par cette raison que la vue sensibledes terres nous la faisait juger plus éloignée. Et la proposition que M. Régis prétend prouver dans le chapitre 30 du 3° tome de sa Philosophie, et par laquelle il le fmit, n'est pas soulenable. « Ainsi, conclut-il, nous pouvons assurer en général que la grandeur apparente des objets dépend uniquement de la grandeur des images qu'ils tracent sur la rétine. ■>
8. Pour le R. P. Taquet, son sentiment n'est pas tout à fait le même que celui de M. Régis. Selon ce Père, la grandeur apparente des objets dépend, non uniquement mais presque toujours ae la grandeur de leurs images ; ce qui le fait néanmoins tomber dans quelques erreurs. Mais voici ce qu'il dit pa^ rapport au sentiment que je viens d'établir. « Immerito igitu? nonnuUi recenliores, nescio quibus ducli prœjudiciis, angulos prœdiclos ui fallaces, et ineptos ad apparentes rerum magnitudiues detei'mmandas rejiciunt. Dicont credo, objecta non apparere aequgelia, quamvis eodem vel sequali angulo conspiciantur, quando visus inaequales distantias percipit. Quaero igitur, an sol prope horisontem positus major appareat, cum terra; superficies illum inter atque oculum inlerjecta cernitur, quam diini' manu vel pileo terrae conspectu impedito spectatur solus ?^ Quisquis voluerit experiri, gequalem utroque casu deprehendet,. etc. » Il est visible que le P. Taquet se trompe par son expérience imparfaite. Car pour détruire la distance apparente du soleil couchant, il ne suftit pas de se cacher la campagne
par le bord de son chapeau^ il faut aussi se faire éclipser le ciel. 3Iais apparemment ce savant homme ne faisait pas altention à la voûte apparente du ciel, qui comme je viens de dire, paraissant presque plate, doit causer à peu près la même apparence de distance que les terres interposées. Il est donc certain que l'apparence de l'inégalité des distances doit être actuellement comparée avec l'inégalité des images, que produisent les objets au fond de l'œil, atln que le jugement naturel se forme en nous touchant la grandeur de ces objets. Mais voici comment tout cela se doit entendre. Je prie qu'on y donne attention ; car on peut tirer bien des conséquences du pi'incipe que je me contenterai d'exposer.
9. Gomme Dieu ne nous a pas faits pour connaître les rapports que les corps ont entre eux, et avec celui que nous animons, et qu'il est nécessaire pour la conservation de la vie que nous en sachions beaucoup de choses, il nous en instruit suffisamment par la voie courte du sentiment, sans aucune application de notre part. Dans l'instant que nous ouvrons les yeux au milieu d'une campagne, Dieu nous donne donc tout d'un couptous les sentiments, et forma en nous tous les jugements que nous formerions en nous-mêmes, si ayant l'esprit d'une pénétration comme infinie, nous savions outre cela l'optique divmement ; et non seulement la grandeur et le rapport de toutes les images qui se tracent dans nos yeux, mais généralement tous les changements qui arrivent à notre corps, lorsqu'ils peuvent ou doivent ordinairement servir à régler ces jugements. Ainsi lous voyons la lune, le soleil, et les étoiles, et même les nues, dans la même dislance, parce que comme je l'ai prouvé dans le 9° chapitre de cet ouvrage, il n'y a point de différence sensible dans ce qui arrive à notre corps, par laquelle nous puissions juger que les étoiles soient infiniment plus éloignées que la lune, et que celle-ci les nues, et l'horizon nous paraU plus éloignée que le Zénith, parce que le ciel et les terres qui soni entre l'horizon et nous, traçant dans nos yeux leurs images, l'esprit, tel que je l'ai supposé, en doit conclure qu'il est beaucoup plus éloigné que le Zénith, entre lequel et nous il ne parait aucun objet. De sorte que tous les degrés du ciel apparent diminuent d'autant plus qu'ils approchent davantage du Zénith. Et comme la lune en quelque endroit du ciel qu'elle soit, est tou-
jours vue sous un angle d'environ un demi degré, l'esprit selon les règles de l'optique, la doit voir beaucoup plus grande à riiorizon que dans le méridien.
10. Si je penche la tète, ou si je me promène en regardant un objet par le même principe, cet objet ne laissera pas de paraître droit et immobile. Car mon espiùt étant averti de la situation ou du mouvement de mon corps, je ne dois pas conclure que cet objet change de place, à cause que son image en change dans le loud de mes yeux. Mais si j'étais transporté dans un vaisseau par un mouvement qui ne chaageàt rien dans mon corps, comme les jugements naturels qui se forment en moi ne sont appuyés que sur les changements qui s'y passent, je croirais être immobile, et que les objets seraient mus. Il faut dire la même chose de toutes les autres apparences des corps qui nous environnent. Dieu, en conséquence des lois générales de l'union de l'àme et du corps, nous apprend en un clin d'œil, la grandeur, la situation, la figure, le mouvement et le repos de tous les objets qui frappent nos yeux en conséquencf des lois du mouvement; et cela fort exactement, pourvu que les objets ne soient pas excessivement éloignés, et que Tangle que forment les rayons se termine à l'objet qu'on regarde. Ainsi Dieu forme en nous, pour ainsi dire, les jugements naturels que nous ferions nousmêmes, si nous étions tels que je l'ai supposé; c'est-à-dire, d'une pénétration d'esprit comme infini, parfaitement instruits de l'optique et de tous les changements qui se passent actuellement dans les fibres de notre cerveau. Mais comme nous ne sommes pas faits pour nous occuper des objets sensibles, et pour ne travailler qu'à la conservation de notre vie, il nous épargne tout ce travail, et nous apprend par une voie abrégée ■et fort agréable en un moment, un détail comme infini de vérité et de merveilles. Mais examinons maintenant l'opinion ■de M. Régis, et voyons s'il n'y aurait point quelque chose à réformer dans son optique. Voici ses paroles :
11. » Il y en a d'autres ^ qui prétendent que cette grandeur â,ppa:-ente de la lune sur l'horizon, ne dépend point de l'élargissement de la prunelle, ni de l'aplatissement du cristallin,
« Torae 3, page 243.
RÉPONSE A M. RKGIS. 231
mais du jugement que nous faisons que la lune est plus éloignée de nous, lorsqu'elle est sur l'horizon que lorsqu'elle est dans le méridien, assurant que ce jugement a la propriété de faire qu'un objet paraisse plus grand, quoique son image sur la rétine soit plus petite. »
On voit bien par ce que je viens de dire, et par ce que j'ai dit dans le 9" chapitre de la Recherche de la vérité, comment il faut entendre cette exposition de mon sentiment.
L'auteur continue : « Nous répondons qu'il n'y a rien qui
soit plus contraire aux lois de l'optique que cette explication,
, et que tant s'en faut que le jugement que nous faisons que les
objets sont éloignés contribue à les faire paraître plus grands,
il sert au contraire à les faire paraître plus petits. »
RÉPONSE. Voilà une décision bien étrange : Il ny a rien qui soit plus contraire aux lois de l'optique. Mais quoi! Est-ce que si M. Régis du milieu de la chambre regai'dait la campagne, tout ce qu'il y découvrirait lui pai'aitrait plus petit que sa fenêtre, par cette loi i fondamentale de son optique : que la grandeur apparente des objets dépend uniquement de la grandeur des images qu'ils tracent sur la rétine, et que l'image d'une montagne, par exemple, étant plus petite au fond de ses yeux, que celle de sa fenêtre, puisque celle-ci contient l'autre, il faut bien que la montagne lui paraisse plus petite. Car s'il jugeait que la montagne est fort éloignée, pour en conclure qu'elle est fort grande, ce jugement la lui ferait paraître plus petite, selon son principe d'optique. Et il prouve ainsi ce principe : « Donc la raison est, dit-il, que ce jugement dépend d'un mouvement de la prunelle qui est tel, pour voir les objets distinctement, qu'à mesure qu'ils sont plus éloignés, elle s'élargit davantage, et à mesure qu'elle s'élargit, l'œil et le crislalliu s'aplatissent. Or il est évident que quand l'œil est aplati, les réfractions sont moindres, et par conséquent que les images des objets qu'elles causent sur la rétine sont plus petites. » Pour moi, de ce que le cristallin s'aplatit, je conclurais au contraire : et par conséquent les images des objets que les réfractions causent sur la rétine sont plus grandes. Car le cristallin fait le même effet que les verres convexes
* Page 2'».
des lunettes, et l'expérience apprend que plus ces verres sont plats et leurs réfractions petites, plus au contraire les images qu'ils rassemblent à leur foyer deviennent grandes. Il serait inutile que j'expliquasse ici d'où dépend le jugement que nous formons de la dislance des objets après ce que j'en ai dit dans le 9"= chapitre de la Rechercha de la vérité. Comment les rayons se l'asserablent-ils sur la rétine, si l'œil et le cristallin s'aplatissent en même temps? Si le cristallin s'aplatit, c'est une nécessité que l'œil s'allonge; et au contraire si l'œil s'aplatit, il faut que le cristallin devienne plus convexe, afin que la vision se puisse faire et que les rayons se réunissent sur la rétine, car je parle ici des objets fort éloignés. M. Régis me permettra de lui dire ici, que quand on veut rendre raison d'une chose fausse, on se trouve souvent bien embarrassé. Mais peut-être y a-t-il dans son raisonnement quelque faute d'impression qui y cause cet embarras que je ne puis démêler. Il continue :
12. « Pour donner donc une explication plus simple et plus naturelle que les précédentes, nous dirons que la grandeur apparente de la lune à l'horizon, dépend principalement des vapeurs qui s'élèvent continuellement en l'air, et qui se dispO' sent en sorte autour de la terre, que leur surface convexe est concentrique avec elle; d'où il s'ensuit que ces vapeurs causent aux rayons de la lune des réfractions qui les font approclier de la perpendiculaire, et qui sont propres par conséquent à augmenter rimage de la lune sur la rétine, par la même raiso» que les verres convexes sont propres à augmenter celles de lous^ les objets qu'on regarde au travers de ces verres. »
RÉPONSE. L'explication est simple, mais elle est fausse pour bien des raisons.
1° Elle est fausse par la démonstration que j'ai donnée de mon sentiment, et par l'expérience du verre enfumé, dont on a parlé d'abord.
2° Elle est fausse encore par une raison donnée dans l'endroit 1 qu'il réfute ; car quand les astronomes mt-surent 1& diamètre de la lune, ils le trouvent plus grand, lorsqu'elle est dans It! méridien que lorsqu'elle est à l'horizon, à cause'
' Heclierche de la lérilé, cliap. 8, page 82.
RÉPONSE A M. RKGIS. 23*
qu'alors elle est plus proche d'un denii-diamètre de la terro. Or, si les réfractions augmentaient l'image de la lune dans les yeux, il est évident, du moins à ceux qui savent quelque peu d'optique, qu'elles l'augmenteraient dans la lunette. On sera bientôt surpris ^ de voir 1 étrange réponse que M. Régis donne à cette expérience dont il convient. Mais il a pu voir ces deux premières réponses dans mes livres, il lui en faut donner d'autres.
3° Elle est donc fausse parce qu'elle suppose un principe faux, qui est que les rayons de la lune souffrent la l'éfraclion en question à la surface de l'atmosphère de l'air ou des vapeurs. Or ce principe n'est pas vrai. Car à cette surface la différence de la densité des milieux est comme insensible, et l'expérience apprend qu'im même objet, à une distance raisonnable, comme d'une lieue, vu le matin de niveau avec une lunette, ne s'y trouve plus à midi, par l'effet des réfractions qui élèvent lesobjets. Or la surface des vapeurs qui se disposent en rond autour de la terre est bien loin de là ; car du moins montentelles jusqu'aux nues.
Je croirais perdre mon temps, et le faire perdre aux autres,, si je m'arrêtais davantage à faire voir la fausseté du principe de M. Régis, qui « explique les réfractions que les vapeurs causent dans les rayons de la lune, par la môme raison que les verres convexes sont propres à augmenter les objets qu'on regarde au travers ». Je crois que le lecteur et M. Régis luimême en demeurera d'accord. Mais peut-être voudra-t-il que j'explique donc moi-même l'effet des réfractions dont il est question. Je veux bien le satisfaii'e ; non, que je croie que cela soit nécessaire à la justification de mes sentiments, mais parce que le lecteur sera peut-être aussi bien aise de le savoir, s'il ne le sait déjà mieux que moi, car je ne me pique pas d'être fort savant dans ces matières.
13. Je crois donc que les réfractions n'augmentent point la; grandeur apparente de la lune, qu'au contraire elles la diminuent, parce que lorsqu'elle est à l'horizon elles diminuent sa hauteur, je veux dire son diamètre perpendiculaire, sans faire aucun changement sensible dans sa largeur ou son diamètre
• A la Cn de la première réponse. (Note de Malebranclie.)
horizontal, ce qui la fait paraître elliptique. Voici ma raison : c'est que les réfraclious que causent les vapeurs dans les rayons de la lune et de tous les autres objets, se font principa^lement dans les vapeurs mêmes, qui sont répandues dans tout l'air, et non comme M. Régis le prétend, sur leur surface concentrique à la terre. Car à cette surface la différence de la densité des milieux est insensible. II n'en est pas de cette sui'face comme de celle des nues que les vents compriment, -et sur lesquelles ils peuvent former une espèce de glacis. L'expérience du niveau, de laquelle je viens de parler, le confirme ; et je ne crois pas que personne en puisse douter. Or voici comment je pense que se font ces réfractions.
Les rayons, aussi bien que tous les corps mus vont ou tendent toujours à aller en ligne droite, et ils ne se détournent de cette ligne que lorsqu'ils trouvent plus de résistance d'un côté que de l'autre. Les rayons, par exemple, qui de l'air entrent de biais dans l'eau, ou qui sont obliques à la surface de l'eau, se détournent vers la perpendiculaire, parce qu'à la surface commune de ces deux corps, ils trouvent moins de résistance dans les pores de l'eau que dans l'air, dont les petites parties leur résistent par un ébranlement continuel. Les rayons de la lune se détournent donc peu à peu et insensiblement vers la surface de la terre, parce qu'ils trouvent moins de résistance, où il y a plus de vapeurs ou de petites parties d'eau, et qu'or- • dinairement il y en a plus en bas qu'en haut. Ainsi ces rayons décrivent une ligne courbe, dont on laisse aux géomètres à expliquer la nature, et la tangente, qui touche celte courbe au point qui entre dans l'œil, est le rayon du lieu apparent de la lune, parce que nous voyons toujours les objets eu ligne droite. On voit bien par ce que je viens de dire, que non seulement les réfractions doivent élever la lune, mais encore qu'elles doivent l'élever d'autant plus, qu'elle est plus proche de l'horizon, parce que ses rayons rencontrent d'autant plus de vapeurs qu'ils sont plus proches de la terre, et qu'ils traversent un espace plus long oîi elles sont répandues. Ou en peut même conclure que l'effet des réfractions ne doit cesser, que lorsque la lune est directement sur notre tête, quoiqu'elle ne soit presque plus sensible depuis le 4o«ou '60" degré d'élévation jusqu'au 2énith. Tout le monde sait que l'on a dressé des tables de
réfractions pour les observations astronomiques, lesquelles tables donnent pour les différents degrés de hauteur des planètes, différentes élévations apparentes, fondées sur ce que je viens de dire. Enfin le fait ne se peut contester. Laissant donc là les preuves que j'en viens de donner, je raisonne ainsi sur le fait.
44. 11 est certain que les rayons qui partent du bord supérieur de la lune, sont plus élevés sur l'horizon d'environ un demi de.^ré, que ceux qui partent du bord inférieur. Or l'expérience apprend et les tables des réfractions, que plus les objets approchent de l'horizon, plus les réfractions sont grandes, et plus l'élévation apparente de ces objets augmente. Donc le bord inférieur de la lune doit recevoir, par les réfractions, plus d'élévation que le bord supérieur. Donc les réfractions approchent les deux extrémités du diamètre perpendiculaire de la lune, et par conséquent elles diminuent sa hauteur. Mais comme les extrémités du diamètre horizontal sont également élevées sur l'horizon, il est visible que les réfractions ne changent point son apparence, puisque l'effet ordinaire des réfractions n'est que celui d'élever les objets.
Selon la table des réfractions, le bord supérieur de la lune, lorsqu'elle est dans l'horizon, parait moins élevé par les vapeurs que le boi*d inférieur de plus de deux minutes. Ainsi le diamètre de la lune étant environ de .30 minutes, les réfractions diminuent sa hauteur environ de la douzième partie. Si donc les vapeurs augmentaient notablement son diamètre horizontal, au lieu de nous paraître presque circulaire, nous la verrions fort eUiptique. Mais, si on suppose que les réfractions n'augmentent point, ou bien si ou le veut, car cela ne fait rien à la question, qu'elles n'augmentent que d'une partie insensible, son diamètre horizontal, sa figure devra paraître précisément telle qu'elle paraît.
Il est donc certain que les réfractions diminuent davantage la hauteur de la lune, qu'elles n'en augmentent la largeur ; et qu'ainsi bien loin qu'elles augmentent son apparence dans l'horizon, elles doivent la faire paraître plus petite que lorsqu'elle est dans le méridien. . Il n'est pas nécessaire que je m'étende davantage sur cette matière. Mais afin que le lecteur puisse comparer mes raisons avec celles de l'auteur, je vais
aciiever de lui transcrire ce chapitre de sa philosophie. Ceux qui savent l'optique le trouveront fort extraordinaire.
15. M. Régis. « Il est encore évident par le 4* axiome, que la lune étant dans l'horizon, ses rayons doivent souffrir de plus grandes réfractions qu'ils n'en souffrent lorsqu'elle est dans le méridien, à mesure qu'ils sont plus inclinés. Or est-il que la grandeur des images dépend de la grandeur des réfractions. » Je viens d'expliquer le véritable effet des léfractions, et la conséquence qui suit est fausse. « Il s'ensuit donc que l'image de la lune sur la rétine est plus grande, lorsqu'elle est sur l'horizon, que lorsqu'elle est dans le méridien. Sans qu'il serve de rien de dire que lorsque la lune est dans l'horizon, qu'elle est plus éloignée de nous que lorsqu'elle est dans le méridien ; car rien ne nous empêche de concevoir que la grandeur des réfractions augmente plus l'image de la lune que son éloignemenl ne la peut diminuer ; ce qui fait que la lune doit paraître plus grande dans l'horizon que dans le méridien, ainsi que l'expérience le fait voir. »
« L'auteur de la Recherche de la vérité reconnaît sans peine qu'un très grand nombre de philosophes attribuent ce que nous venons de dire, aux vapeurs qui s'élèvent de la terre ; et il tombe d'accord avec eux que les vapeurs rompant les rayons des objets les font paraître plus grands, et qu'il y a plus de vapeurs entre nous et la lune, lorsqu'elle se lève que lorsqu'elle est fort haute ; et que par conséquent elle devrait paraître quel quepeu plus grande qu'elle ne paraît, si elle était toujours égale ment distante de nous. Mais, cependant, il ne veut pas qu'on dise que cette réfraction des rayons de la lune soit la cause de ces changements apparents de sa grandeur ; car cette rétraction dit-il, n'empêche pas que l'image qui se trouve au fond de nos yeux, lorsque nous voyons la lune qui se lève, soit plus petite que celle qui s'y forme lorsqu'il y a longtemps qu'elle est levée. »
11 me semble encore aujourd'hui que cette raison est convaincante.
« Pour répondre à cela, voici comment nous raisonnons en suivant les ^ principes de cet auteur. Les vapeurs rompent les
• Pourquoi sont-ce là mes principes, puisque je les attribue à d'autres
rayons de telle sorte qu'elles font paraître les objets plus grands. Il y a plus de vapeurs entre nous et la lune, lorsqu'elle se lève que lorsqu'elle est fort haute ; donc la lune doit pa7'aître plus grande sur l'horizon que dans le méridien ^, pourvu que les réfractions qui se font sur l'horizon augmentent plus son image sur la rétine, que son éloignement de nous ne la diminue. Cette conséquence se déduit si naturellement des principes de cet auteur, qu'on a peine à concevoir comment il en a pu tirer une toute contraire, en assurant ({ae le diamètre de l'image que nous avons de la lune dans le fond de nos yeux (on a oublié : lorsqu'elle est au méridien) est plus grand. Ce qui renverse tous les fondements de l'optique. »
C'est que la condition, pourvu que etc. manque, et que les réfractions n'augmentent pas, ou si on le veut, n'augmentent pas tant l'image de la lune que son éloignement la diminue, comme je le conclus de la mesure exacte de son diamètre prise en tout temps.
« Quant à ce qu'il ajoute que les astronomes qui mesurent les diamètres des planètes remarquent que celui de la lune s'agrandit à proportion qu'elle s'élève, nous en demeurons d'accord ; mais c'est ce qu'il n'explique pas, et dont nous allons tâcher de rendre raison. »
J'en ai rendu la raison au même endroit de la Recherche de la vérité 2 qu'il a cité. Et cette raison est, que lorsque la lune se lève elle est plus éloignée de nous, que lorsqu'elle est dans le méridien, d'environ un demi-diamètre de la terre. Ainsi les astronomes doivent trouver son diamètre plus grand dans le méridien que dans l'horizon. Il n'y a pas en cela grand mystère. Mais voici la raison de M. Régis. Il faut tâcher de la bien comprendre pour en juger. Une simple lecture ne suffira peut-être pas.
(. Pour cet effet, il faut se souvenir de ce qui vient d'être dit de la grandeur de l'image que les objets tracent sur la rétine, et supposer, ce qui sera prouvé ensuite : savoir que les verres des lunettes causent aux rayons des réfractions d'autant plus
philosophes? Ce sont les principes communs que je n'ai pas cru suivre. M Régis dit ce qu'il lui plait. (Note de Malebranche.)
' Remarquez cette comlilion. Pourvu que, etc. (Note de Malebranche.)
' Chap. 3.
grandes qu'ils sont plus inclinés. Car cela étant posé, nous pouvons assurer que la lune étant mesurée parait plus petite lorsqu'elle se lève que lorsqu'elle est fort haute, parce que la lunette dont on se sert pour la mesurer, augmente moins à proportion son image lorsqu'elle est vers le méridien ; dont la raison est que les réfractions que la lunette cause sont plus petites à mesure que les rayons sont moins inclinés ; et il est certain i que les rayons sont moins inclinés sur la lunette, lorsque la lune est dans l'horizon que lorsqu'elle est au méridien, à proportion que les réfractions qu'ils souffrent en entrant dans l'air sont plus fortes lorsque la lune se lève, que lorsqu'elle est fort haute. Ce qui fait qu'il n'y a que le différent éloignement de la lune qui puisse causer de l'inégalité dans la grandeur de l'image qu'elle trace sur la rétine. Or, est-il que par l'article 3 du chapitre 17, le reste étant égal, plus les objets sont éloignés, plus leui*s images sont petites ; donc la lune étant plus éloignée de nous lorsqu'elle est dans l'horizon que quand elle est dans le méridien, ce n'est pas merveille si elle parait sous un moindre diaratHre.
« C'est donc une chose constante, que la lune, bien qu'elle dût paraître plus petite étant sur l'horizon, à cause qu'elle est plus éloignée, cela n'empêche pas qu'elle ne puisse paraître plus grande, et qu'elle ne paraisse en effet telle, toutes les fois que les réfractions de ses rayons augmentent plus son image matérielle sur la rétine, que son éloignement de la terre ne la diminue, ce qui est confirmé par l'expérience qui fait voir qu'un objet, quoique plus éloigné , peut paraître plus grand, étant regardé par un verre convexe, qu'il ne paraîtrait étant plus proche, s'il était regardé sans ce verre. »
J'ai transcrit. Vous avez lu. Décidez donc équitable lecteur, lequel de nous deux, de M. Régis, ou de moi renverse toun les fondements de Voptique.
• Cela n'est pas vrai. Les rayons doivent tomber perpendiculairement sur la luncUe dans quelque situation que soit la tiinc. Cela n'a pas besoin de preuve. Je suis < Irangement surpris de ce discours. A quoi M. Régis pensaitil ? Que concevait-il î Cependant il parle décisivèment. (Note de Malebranche.)