CHAPITRE II
De la nature des idées, et en particulier de ia manière dont nous voyons le»objets qui nous environnent.
Voici un sujet ^ qui mérite bien plus l'attention du lecteur, (|ue celui que je viens d'éclaircir. Il s'agit ici de la nature des idées qui nous représentent les objets. Il s'agit de savoir, s'il y a une raison universelle qui éclaire toutes les intelligences immédiatement et par elle-même, ou si chaque esprit particulier peut découvrir, dans les diverses modalités de sa propre substance, la nature de tous les êtres et créés et possibles, et l'infini même. Il n'y a point, ce me semble, de question qui nous regarde de plus près, quoique bien des gens ne s'en embarrassent guère, car enfin il s'agit d'une chose qui entre dans la définition même de l'homme, qu'on définit ordinairement, animal rationis particeps ; il s'agit de savoir ce que c'est que la raison. Je prie donc le lecteur de se rendre attentif, et de nepoint s'effrayer .de la sublimité de la matière. Je tâcherai de la rendre sensible, du moins à ceux qui savent déjà, ou qui voudront bien supposer, que les couleurs ne sont point répandues sur les objets, vérité qui est maintenant assez communément reçue, et que je crois avoir suffisamment démontrée dans lepremier livre de la Recherche de la vérité.
La question particulière que je vais d'abord tâcher d'éclaircir, et qui donnera lieu de parler en général de la nature des idées, est de savoir, comment nous voyous les objets qui nous environnent. J'ai sur cela un sentiment qui paraît étrange, et dont l'imagination ne s'accommode pas volontiers; car je crois que c'est uniquement en Dieu que nous les voyons. J'ai prouvé ce sentiment fort au long dans la Recherche de la vérité^ et ailleurs 2. Car comme je parlais dans cet ouvrage pour tout le monde, je devais donner de t, utes sortes de preuves. Mais comme je parle ici principalement à M. Régis et à quelques cartésiens, je serai plus court et plus précis, parce que je ne
Ceci a rapport à la 2"= part, du 3= liv. de la Recherche de la vérité. (Noie de Malebianche.)
- Réponse au livre des Vraies et fausses idées. Entreliens sur la mitaphysique, 2, et 2" Ent., etc. (Note de Maiebranclie.)
m'arrêterai qu'à une espèce de preuve. Ainsi il sera aisé de décider lequel de nous deux a raison.
1. Je suppose comme une vérité incontestable, que les couleurs ne sont point répandues sur les objets, mais qu'elles sont uniquement dans l'âme. M. Régis en convient, et c'est pour cela que je le suppose. Par le mot de couleur on n'entend pas la configuration des petites parties, dont ce papier, par exemple, est composé, laquelle est insensible. On entend par la couleur ce qu'on voit en regardant ce papier, c'est-à-dire sa blancheur apparente.
2. Il est certain qu'on ne voit les corps que par la couleur, et qu'on ne peut, en les regardant, distinguer leur différente nature, que par la différence des couleurs. Il ne faut point ici de preuves, mais un peu de réflexion sur les effets des couleurs dans la peinture.
3. Si donc je vois présentement ce livre, ce bureau, ce plancher, et si je juge de leur différence et de celle de l'air d'alentour, c'est que l'idée de l'étendue, selon ses diverses parties, modifie mon àme, là d'une couleur, et d'ici d'une autre. Et comme l'air est invisible, cette idée ne modifie point mon àme de quelque couleur, ou de quelque perception sensible, pour le lui représenter, mais d'une perception pure. C'est assurément ainsi qu'on voit les objets. Car prenez-y garde, voici le prin^ cipe.
4. Il est certain que tous les hommes ont l'idée de l'étendue présente à l'esprit, dans le temps même qu'ils ont les yeux fermés. M. Régis i a fait un chapitre exprès pour prouver que cette idée est essentielle à l'àme, c'est-à-dire à l'esprit en tant qu'uni au corps. Quand on a les yeux fermés, comme les objets ne font alors aucune impression sur les organes de la vue, -cette idée ne modifie point l'àme de diverses couleurs, c'està-dire de diverses perceptions sensibles ; elle ne la modifie que d une perception plus légère, ou purement intellectuelle qui la représente immense, mais sans aucune diversité dans ses par- •ties, parce que cette idée ne modifie point l'àme diversement. Car je suppose que l'imagination n'agisse point, ou ne forme point des images particulières de celte idée générale. Conce-
• Tome 1" page io7
REPONSE A M. RLGIS. 241
vons maintenant qu'un homme qui avait les yeux fermés vienne à les ouvrir au milieu d'une campagne, et voyons ce qui lui arrivera de nouveau. Cet homme avait en lui l'idée de l'étendue, quand il avait les yeux fermés. Cette idée est essentielle à l'âme, dit M. Régis. Il aura donc encore cette idée. Mais il ne verra point celte uniformité qu'il concevait entre ses parties, parce que cette idée, au lieu de ne modifier son esprit que d'une perception intellectuelle, le modifiera actuellement d'un grand nombre de perceptions sensibles, ou de couleurs toutes différentes. Car les couleurs ne sont que dans l'âme. Ce ne sont que des perceptions vives et sensibles, qui se rapportent directement à l'idée de l'étendue qui les produit, et indirectement aux objets qui en sont ordinairement l'occasion. Je dis ordinairement parce qu'on voit quelquefois des objets qui ne sont point.
5, Cela étant ainsi, ce qu'on appelle voir les corps, n'est autre chose qu'avoir actuellement présente à l'esprit l'idée de l'étendue qui le touche ou le modifie de diverses couleurs; car on ne les voit point directement ou immédiatement en euxmêmes. II est donc certain qu'on ne voit les corps que dans l'étendue intelligible et générale rendue sensible et parliculièi-e par la couleur; et que les couleurs ne sont que des perceptions sensibles que l'âme a de l'étendue, lorsque l'étendue agit en elle et la modifie. Quand je dis l'étendue, j'entends l'intelligible, j'entends l'idée ou l'archétype de la matière. Car il est clair que l'étendue matérielle ne peut agir efficacement et directement dans notre esprit. Elle est absolument invisible par elle-même. Il n'y a que les idées intelligibles qui puissent affecter les intelligences. Quoi qu'il en soit, M. Régis demeure d'accord qu'on voit les corps dans l'idée de l'étendue, et cela me suffit ici.
6. J'aurai donc démontré qu'on voit les corps en Dieu, si je puis prouver que l'idée de l'étendue ne se trouve qu'en lui, et qu'elle ne peut être une modification de notre âme. Car, comme tous les c irps particuliers sont composés d'une étendue ou matière commune et générale, et d'une forme particulière , de même les idées particulières des corps, ne sont faites que de l'idée générale de l'étendue, vue sous des formes ou par des perceptions intellectuelles ou sensibles toutes différentes. Je
crois que M. Régis en demeurera d'accord lui-mérae, puisqu'il convient i « Que tous les particuliers sont présents à l'àrae confusément et en général, parce que leur pi'ésence n'est que l'idée même de l'étendue ». Ainsi il est clair que toute la question se réduit à savoir si l'idée de l'étendue n'est qu'une modification de l'âme, comme M. Régis le prétend, ou si cette idée est préalable à la perception qu'on en a, et si elle ne se trouve qu'en Dieu. Je raisonne donc ainsi.
7. Toutes les raoditications d'un être fini sont nécessairement finies. Car la modification d'une substance n'étant que sa façon d'être, il est évident que la modification ne peut pas avoir plus d'étendue que la substance même. Or, notre esprit est fini, et l'idée de l'étendue est infinie, donc cette idée ne peut pas. être une modification de notre esprit.
Que notre esprit soit fini, cela est certain. Car plus nos perceptions embrassent de choses, plus elles sont confuses. Si notre esprit était infini, il pourrait comprendre actuellement l'infini. Mais apparemment on ne me contestera pas cette vérité. Il reste donc à prouver que l'idée de l'étendue est infinie.
8. Ce que nous savons certainement n'avoir point de bornes, est certainement infini. Or l'idée de l'étendue est telle que nous sommes certains que nous ne l'épuiserons jamais, ou que nous n'en trouverons jamais le bout, quelque mouvement que nous donnions pour cela à notre esprit. Nous sommes donc certains que cette idée est infinie. Il est vrai que la perception que nous avons de cette idée e^t finie, parce que notre esprit étant fini, les modifications le sont aussi. Voilà pourquoi notre esprit ne peut embrasser ou comprendre l'infini. Mais pour l'idée de l'espace ou de l'immensité, je suis assuré qu'elle passe infiniment ridée que j'ai du monde et de tout nombre fini de mondes quelque grands qu'ils soient. Et j'atteste sur cela la conscience des lecteurs. Car c'est là une de ces vérités qui ne se peut autrement démontrer parce qu'on ne peut rien démontrer qu'on ne convienne des mêmes idées.
9. S'il est donc certain que l'idée de l'étendue est infinie, elle ne se peut trouver qu'en Dieu. Or, j'ai prouvé qu'on ne voyait les corps que dans l'idée de l'étendue, puisque voir différents
» Tome ^■"■, page 186.
corps n'est autre chose qu'être modifié de diverses couleurs, selon diverses parties de l'étendue intelligible. Donc, il est certain qu'on ne voit les corps qu'en Dieu. Aussi n'y a-t-il que lui qui puisse modifier nos esprits, et qui renferme dans sa substance, d'une manière intelligible, les perfections de tous les êtres créés, je veux dire les idées ou les archétypes sur lesquels il les a formés. Car je ne comprends pas comment on peut soutenir que la création du monde est préalable à la connaissance que Dieu en a, sans blesser sa sagesse et sa prescience dans la formation de ses décrets. Je pourrais encore prouver, après saint Augustin, que c'est en Dieu que l'on voit l'idée de l'étendue par la raison que cette idée est éternelle, immuable, nécessaire, commune à tous les esprits et à Dieu même , et qu'ainsi elle est bien différente des modalités changeantes et particulières de notre esprit. Car je suis certain que Dieu qui connaît mes sensations ne les sent pas, et n'en est pas modifié, ni généralement tous les esprits. Mais il suffit de s'arrêter à l'infinité qu'on découvre dans l'idée de l'étendue, pourvu qu'on ne veuille dire que ce qu'on conçoit clairement.
10. M. Régis demeure d'accord i, que l'idée de l'immensité représente une étendue sans bornes. Mais il soutient que des idées finies peuvent représenter l'infini, parce qu'il confond l'idée de l'immensité avec la perception que l'esprit en a, et qu'il prétend généralement 2 que « toutes les idées dont l'âme se sert pour apercevoir les corps, ne sont que de simples modifications de l'esprit, » et ^ que des idées quoique finies doivent passer pour infinies en ce sens qu'elles l'eprésentent l'infini.
Il est, ce me semble, évident que ce qui est fini n'a point assez de réalité pour représenter immédiatement l'infini. Si mon idée, si l'objet immédiat de mon esprit (car c'est là ce que j'appelle mon idée) est fini, et que je ne voie directement que cet objet immédiat, de quoi on no peut douter, puisqu'il n'y a que cet objet qui m'affecte, il est certain que je ne verrai directement rien d'infini. Si donc l'idée de l'immensité était finie, comme le veut M. Régis, quoiqu'elle agit en moi selon tout ce qu'elle est, elle ne pourrait jamais me faire voir l'infini. Il faut
1 Tome is'-, page 183.
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2i4 DE LA RECHERCHE DE LA VERITE.
donc que cette idée soit iufiiiie, puisque je vois qu'elle enferme une immensité qui n'a point de bornes, et que je suis très certain qu'elle n'en a point. Il est vrai que cette idée infinie agissant dans mon esprit qui est fini, elle ne peut le modifier que d'une perception finie. Mais pour apercevoir l'infini, pour savoir certainement que ce qu'on aperçoit est infini, il n'est pas nécessaire que la perception soit infinie. Il n'y a que la compréhension de l'infini, que la perception qui mesure J'infini, qui doive être infinie comme son objet. Pour savoir que ce qu'on voit est infini, il suffit que l'infini affecte l'âme, quelque légère que soit l'impression qu'il fait en elle. Car les perceptions ne répondent jamais à la réalité de leui-s idées. Quand je me pique, par exemple, ou que je me brûle, j'ai une perception très vive et très grande d'une idée, pour ainsi dire fort petite, et quand je m'imagine les cieux, ou que je pense à l'immensité des espaces, j'ai une perception très petite et très faible d'une très vaste idée. Il y a presque toujours plus de pei'ccption, ou ce qui est la même chose, la capacité que l'âme a de penser est plus partagée, par les petites idées que par les grandes. Preuve certaine que nos idées sont bien différentes des perceptions que nous en avons, et qu'il ne faut point juger de la grandeur des idées par les modifications qu'elles produisent en nous, mais par la réalité qu'on découvre en elles. Et comme on découvio dans l'idée de l'immensité une étendue sans bornes, il faut croire ce qu'on voit, c'est-à-dire, que cette étendue intelligible est infinie, quoique l'impression qu'elle fait sur notre esprit, soit non seulement finie, mais beaucoup plus légère que cello que l'idée de la pointe d'une aiguille y pourrait faire.
11. Je crois devoir dire ici i, qu'on ne doit pas juger que le monde n'a point de bornes, à cause que l'idée de l'étendue n'en a point. Car on ne peut pas même en conclure que Dieu ait créé un seul pied d'étendue. On peut bien de l'idée de l'étendue tirer les propriétés qui appartiennent aux corps, puisque celte idée représente leur nature, comme étant l'archétype sur lequel Dieu les a créés, et qu'on doit juger des choses selon leurs idées. Mais la création de la matière étant arbitraire et dépendante de la volonté du Créateur, puisque l'idJe qui la rcpré-
♦ Tome 1«» de M. Résis, page 289.
sente est infinie, nécessaire, éternelle, il est évident qu'on pourrait absolument avoir la perception de cette idée, sans qu'il y eût de monde créé. Certainement Dieu a vu le monde avant sa création, comme il le voit maintenant. Il est vrai qu'il ne l'a vu que comme possible, avant ses décrets ou indépendamment de ses décrets. Mais ses décrets supposés, il l'a vu comme actuellement existant. Je dis ceci, parce que M. Régis prétend que l'étendue créée est la cause exemplaire des idées qui la représentent, au lieu que c'est l'idée qui est l'archétype ou l'exemplaire sur lequel la matière a élé faite. Je vais encore donner quelques preuves que nos idées sont bien différentes de nos modifications, ou des perceptions que nous en avons, car celte question est le fondement de la dispute.
12. Maintenant que je regarde ma main, j'en ai l'idée présente à l'esprit par la moditîcalion de couleur, dont cetle idée affecte mon âme. Car la couleur que je vois n'est pas dans cette main que je remue, elle n'est que dans mon âme. M. Régis en convient. Et c'est par elle que je distingue ma main d'avec l'air qui l'environne, ou l'idée de ma main de celle de l'air; car les objets ne sont visibles que par la couleur. Supposons aussi que cette main soit dans de l'eau chaude. Celte même idée de main sera de nouveau présente à mon esprit par la modification de chaleur. Car la chaleur n'est aussi que dans l'âme, comme M. Régis en convient encore. Il faut remarquer que l'expérience apprend, que quand môme on m'aurait coupé le bras, je pourrais sentir la douleur dans ma main; et par la même raison, si le nerf optique était ébranlé, comme il le doit êti'e pour la voir, je la verrais en môme temps. Cela supposé, je raisonne ainsi.
La chaleur n'est pas la couleur. Ce sont deux différentes modifications de mon âme. Or, je ne vois ou je ne sens pas deux mains. C'est la môme idée d'étendue qui modifie mon âme de couleur et de chaleur. Je dois donc distinguer l'idée de ma main de la perception que j'en ai. Les idées des objets sont donc préalables aux perceptions que nous en avons. Ce ne sont donc point desimpies modifications de l'esprit, mais les causes véritables de ces modifications. C'est-à-dire que ces idées ne se trouvent qu'en Dieu, qui seul peut agir dans notre âme, et la modifier de diverses perceptions par sa propre substance,
non telle qu'elle est en elle-même, mais en tant qu'elle est la lumière ou la raison universelle des esprits, en tant qu'elle est représentative des créatures et parlicipable par elle ; en tant en un mot qu'elle contient l'étendue intelligible, l'archétype de la matière. On ne doit pas exiger de moi que j'explique plus clairement la manière dont Dieu agit sans cesse dans les esprits ; j'avoue que je n'en sais pas davantage.
13. Mais faisons encore quelques réflexions sur la différence qu'il y a entre nos idées et nos perceptions, entre l'idée de l'étendue, ou d'un cari'é, par exemple, et la perception que nous en avons. Certainement nous connaissons clairement l'idéo du carré et par elles les carrés matériels, s'il y en a de créés. Mais pour la perception que nous en avons, soit intellectuelle, soit sensible, nous ne la connaissons que confusément et par sentiment intérieur. Je vois clairement que si du sommet d'uu angle d'un carré, je tire une ligne droite qui coupe par \(f milieu un des côtés opposés, le triangle qu'elle retranchei'a du carré en sera le quart, que si cette ligne en coupe deux angles, qu'elle le partagera également, que le carré de cette diagonale sera double du carré et ainsi des autres propriétés que je puis découvrir dans cette idée. Mais je connais si peu la modification de mon esprit, ou la perception que j'ai de l'idée du carré, que je n'y puis rien découvrir. Je sens bien que c'est moi qui aperçois cette idée, mais mon sentiment intérieur ne m'apprend point comment il faut que mon âme soit modifiée, afin que j'aie la perception intellectuelle ou la perception sensible de blancheur, pour connaître ou voir une telle figure. Dieu connaît clairement la nature de mes perceptions sans les avoir, parce qu'ayant en lui-même l'idée ou Tarchétype de mon âme, il voit dans cette idée intelligible et lumineuse, comment l'âme doit être modifiée pour avoir une telle ou telle perception, blancheur, douleur, ou toute autre qu'il ne sent pas. .Mais pour moi c'est tout le contraire. Je sens mes perceptions sans les connaître, parce que n'ayant pas une idée claire de mon âme, je ne puis découvrir aue par le sentiment intérieur, les modifications dont je suis capable.
14. Enfin la différence qu'il y a entre nos perceptions et les idées me parait aussi claire que celle qui est entre nous qui connaissons et ce que nous connaissons. Car nos perceptions ne
sont que des modifications de notre esprit, ou que notre esprit même modifié de telle ou telle manière; et ce que nous con- 1 lissons, ou que nous voyons n'est proprement que notre idée. Car si nos idées sont représentatives, ce n'est que parce qu'il a plu à Dieu de créer des êtres qui leur répondissent. Quoique Dieu n'eût point créé de corps, les esprits seraient capables d'en avoir les idées. Quand ouvrant les yeux je regarde une maison, certainement la maison que je vois ou ce qui est l'objet immédiat de mon esprit, n'est nullement la maison que je regarde. Car je pourrais voir ce que je vois, quand même la maison ne serait plus, puisque pour voir une maison, il suffît que l'idée de l'étendue modifie l'âme par des couleurs distribuées de la même manière, que si je regardais actuellement une maison. Il n'est pas nécessaire que je m'étende davantage sur cette matière, après tout ce que j'ai t'ait dans mes autres ouvrages pour tacher de l'éclaircir. Mais on doit conclure de tout ceci, que les esprits créés seraient peut-être plus exactement définis, substances qui aperçoivent ce qui les touche ou les modifie, que de dire simplement que ce sont des substances qui pensent. Car je suis persuadé par les raisons que j'ai données dans cet ouvrage et dans quelques autres, que non seulement il n'y a que Dieu qui en se considérant se connaisse parfaitement, et en soi-même tous les êtres possibles, mais encore que lui seul peut agir immédiatement dans nos esprits; et en nous touchant par sa substance, en tant que relative aux êtres créés et possibles, c'est-à-dire en tant qu'elle en est diversement et imparfaitement participable, nous découvrir les essences ou les idées éternelles et nécessaires de ces mêmes êtres. A l'égard de l'existence des créatures, comme on ne les voit point directement et en elles-mêmes, il est clair qu'on ne peut la découvrir que par une espèce de révélation naturelle ; c'est-à-dire que par les sensations que Dieu nous en donne, en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps. Mais examinons la critique de M. Régis. Je vais rapporter tout son texte alin qu'on en puisse juger plus sûrement. Il commence ainsi le chapitre 14 du livre 2 de sa Métaphysique : 15. « Il y a un philosophe moderne i qui enseigne que nous
* L'auteur de la Recherche de la vérité. (Note de Malebranche.)
voyons les corps en Dieu non en tant que Dieu produit en nous leurs idées, mais en tant qu'il est lui-même comme l'idée dans laquelle, ou par laquelle nous voyons les corps.
« Ce philosophe pour établir son opinion, prétend i que toutes les manières dont l'àme peut connaître les corps, sont comprises dans le dénombrement qu'il en fait en ces termes : c Nous assurons donc qu'il est absolument nécessaire que les « idées que nous avons des corps, et de tous les autres objets, « que nous n'apercevons point par eux-mêmes, viennent de ces « mêmes corps ou de ces objets, ou bien que notre âme ait la « puissance de les produire ou que Dieu les ait produites avec « elle en la créant, ou qu'il les produise toutes les fois qu'on « pense à quelque objet, ou que l'àme ait en elle-même toutes « les perfections qu'elle voit dans ces corps, ou entin qu'elle € soit unie à un être tout parfait, et qui enferme généralement « toutes les perfections des êtres créés. >
« Ensuite de ce dénombrement il examine laquelle de toutes ces manières de connaître les corps est la plus vraisemblable; et supposant avoir prouvé que les idées des corps ne viennent pas des corps, ni de l'àme, ni de ce que Dieu produit ces idées toutes les fois quel' me en a besoin, il conclut enfin que les idées des corps viennent de ce que Dieu qui renferme généralement toutes les perfections des corps, est uni à l'àme. Pour découvrir le défaut de cette conclusion, nous allons répondre aux raisons sur lesquelles elle est appuyée , et pour le faire avec plus d'ordre, nous réfuterons chacune de ses raisons à mesure qu'elles seront proposées. »
RÉPONSE. J'ai fait un dénombrement de toutes les manières possibles de voir les corps. >'ai donné mes preuves qu'on ne les voit point par aucune des manières dénombrées à l'excepliou de la dernière. Enfin j'ai conclu en faveur de cette dernicio. Voilà ce que M. Régis convient ici que j'ai fait. Que devait-il donc faire lui-même, pour découvrir le défaut de cette conclusion ? Il devait, ce me semble, ou faire voir que le dénombrement n'est pas exact, ou que les preuves que j'ai données, pour faire exclusion des manières, sont fausses. Cependant ce n'est pas là ce qu'il fait II ne tâche qu'à rétut©"
* Dans le 3» liv., 2» part., ch. 1, art. %
REPONSE A M. RKGIS. 249
quelques raisons que je pourrais bien n'avoir données que par surabondance de droit. Car enfin le dénombrement étant supposé exact, et les exclusions bien prouvées, il ne peut y avoir de défaut à découvrir dans la conclusion. Il aurait donc été plus à propos que M. Régis eût pris un autre tour que celui do rapporter mon dénombrement, ou qu'il eût combattu les exclusions que j'ai faites, et prouvé que l'âme peut voir en elle-même, dans ses propres perfections ou modifications, tout ce qu'elle peut connaître. Et comme j'ai réfuté ce sentiment dans un chapitre exprès, qui est celui qui précède immédiatement l'endroit qu'il examine, il devait répondre à mes raisons. Il est vrai qu'écrivant alors pour tout le monde, je ne me suis pas arrêté beaucoup dans ce chapitre à la réfutation de son sentiment. Mais c'est à cause que ce sentiment n'étant pas si communément reçu que les autres, je n'ai pas cru devoir employer beaucoup de temps et de raisons pour en faire voir la fausseté.
Au reste, si je n'avais eu en vue que M. Régis, je n'aurais point fait le dénombrement des diverses opinions qui s'enseignent communément, et je ne les aurais point réfutées pour établir la mienne. Ou si j'avais pu deviner ce qui n'est arrivé que 15 ou 20 ans après, car son livre n'a paru qu'environ ce temps après le mien, j'aurais mis dans la Recherche de la vérité ce que j'ai écrit dans plusieurs autres ' ouvrages pour réfuter plus au long le sentiment qu'il soutient. Mais puisque M. Régis voulait m'attaquer, il a pu et dû les examiner ces ouvrages. Peut-être même l'a-t-il fait. D'où vient donc qu'il ne combat point les preuves que j'y ai données de la fausseté de son sentiment? Mais d'oîi vient qu'il ne dit rien du chapitre 5 qui précède immédiatement celui dont il tire les raisons qu'il combat ici, lequel chapitre est directement contre son opinion ? Enfin d'où vient que, dans le chapitre même qu'il critique, et dont il vient de dire « qu'il réfutera les raisons à mesure qu'elles sont proposées, » d'où vient, dis-je, qu'il passe ce qu'il y a de plus fort et de plus directement 2 op-
' Éclaircissenicnt sut la Recherche de la vérilé. Réponse au iivre de itt. Arnaulci.les Vraies et fausses idées. Enlrelîens sur la métaphysique. (Noie de Mniebraiiciie.)
* On verra plus bas ce que c'est, art. U. (Note de Malebranchc.)
posé à son sentiment, et qu'il s'arrête à répondre à ce qui ne le regarde pas? C est apparemment par inadvertance ou par négligence; car je n'ose pas prendre cette omission pour un aveu de son impuissance. Mais il voudra bien que je lui dise que c'est un peu mépriser un auteur, que de critiquer son ouvrage aussi négligemment qu'il a fait le mien. Il continue :
16. « La première raison de cet auteur est que Dieu agit toujours par les voies les plus simples et les plus faciles, d'oii il infère que Dieu doit faire voir à l'âme tous les corps, en voulant simplement qu'elle voie ce qui est au milieu d'elle, savoir la propre essence de Dieu qui représente tous les corps. »
RiÎPONSE. Il faut remarquer : 1° que cette raison, comme M. Régis l'expose, conclut ce que je ne veux point conclure. Car je ne conclus pas : « qu'on voie la propre essence de Dieu qui représente tous les corps « . Je dis au contraire immédiatement après cette raison : « Ou'on ne peut pas conclure que les esprits voient l'essence de Dieu, de ce qu'ils voient toutes choses en Dieu. » Car en effet, il est faux que l'essence de Dieu représente les corps. C'est l'idée de l'étendue qui les représente. Certainement cette idée est en Dieu, mais elle n'est pas essence. Qui dit essence, dit l'ètro absolu qui ne représente rien de fini. Car c'est la substance de Dieu prise relativement aux créatures, ou en tant que participable par elles qui les représente, ou qui en sont les idées ou les archétypes.
2° Que je ne prétends point par cette première raison combattre le sentiment de M. Régis, mais l'opinion commune. Cela est clair, parce qu'avant que de la donner, je dis : « Or voici les raisons qui semblent prouver que Dieu veut plutôt nous faire voir ses ouvrages en nous découvrant ce qu'il y a en lui qui les représente, qu'en créant un nombre infini d'idées dans chaque esprit. » Et après l'avoir donnée je conclus : « Qu'il n'y a donc pas d'apparence que Dieu pour nous faire voir ses ouvrages produise autant d'infinités de nombres infinis d'idées, qu'il v a d'esprits créés. » Cette raison pourrait donc être assez bonne contre ceux avec qui je parle, quand elle ne vaudrait rien contre l'opinion de M. Régis. Voyous cependant comment il y répond.
II me passe quo Dieu agit toujours par les voies les plus simples. Il ne me conteste point que, l'aire voir les corps par l'idée de l'étendue qui est en Dieu, ne soit plus simple que de créer pour cela dans chaque esprit un nombre inlini d'idées. (Ces deu.x choses accordées cependant, la preuve est démonstrative.) Mais il fait un discours, qui en soi pourrait être bon, et i'il était bon, mon sentiment serait faux. Mais qu'il soit bon ou mauvais ce discours, il ne répond pas plus à ma première raison qu'à aucune autre. Ainsi il semble que M. Régis ne devait pas l'apporter cette raison, puisqu'il ne voulait y répondre que par le discours que voici.
M. Régis. « Nous répondons à cela, que si l'âme voit les corps en Dieu, ce ne peut être que parce que Dieu, est uni à l'âme. Or nous demandons ce que c'est que celte union de Dieu avec l'âme ; car il faut de nécessité qu'elle ressemble ou à l'union de deux corps, ou à l'union de deux esprits, ou à l'union d'un corps et d'un esprit, n'étant pas possible de concevoir quelque autre genre d'union entre deux substances unies. Or l'union de Dieu avec l'âme ne peut ressembler à celle de deux corps, parce que deux corps sont unis par leur mutuel contact , et tout contact se fait à la superficie, laquelle ne convient ni à Dieu ni à l'âme. Elle ne ressemble pas non plus à l'union de deux esprits, parce que cette union consiste dans la mutuelle dépendance des pensées ou des volontés de ces esprits ; et il est certain que les pensées et les volontés de Dieu ne peuvent dépendre des pensées ni des volontés de l'âme. Elle ne ressemble pas enfin à l'union d'un corps et d'un esprit, par une semblable raison. Il reste donc que Dieu n'est point uni à l'âme ^ ou s'il est y uni, que cette union ressemble à celle qui se trouve entre la cause et son effet, qui est telle que l'effet dépend de la cause, mais la cause ne dépend pas de l'effet. C'est pourquoi, si Dieu est uni à l'âme, ce n'est qu'en tant qu'il l'a créée, qu'il la conserve, et qu'il produit en elle toutes ses idées et toutes ses sensations en qualité de cause première, comme il a été dit, ou en tant qu'il est la cause exemplaire de l'idée que l'âme a de l'être parfait. »
' 11 faudrait ajouter ces mots : comme les créatures le sont entre elles. (Note ■de Malebranclie.)
Dans ce discours de M. Régis on ne voit rien contre les propositions qui composent la raison qu'il a rapportée. Ainsi il faudrait ôter de son livre cette première raison et par conséquent aussi ces paroles : « Nous répondons à cela que, » par lesquelles il commence son discours. Il ajoute : « Si l'âme voit k\s corps en Dieu, ce ne peut être que parce que Dieu est uni à l'âme. Or nous demandons ce que c'est que cette union de Dieu avec l'âme? » Jl aurait raison de demander ce que signifie ce mot union, si on ne l'avait pas expliqué, cai* c'est un des plus équivoques qu'il y ait. Mais à l'égard des diverses espèces d'union, qu'il rapporte pour faire voir que Dieu n'est pas uni à l'âme comme les corps le sont entre eux, ni comme les esprits avec les esprits, ni entin comme les esprits avec les corps, c'est un détail qui me parait fort inutile et qui pourrait encore être retranché de son livre. Car je ne pense pas que personne puisse m'attribuer de croire que Dieu soit uni à nos esprits, comme les créatures le sont entre elles. Mais ce qu'il conclut de son détail est assurément très faux. Car Dieu est uni aux esprits bien plus élroitement qu'il ne l'est avec les corps. Il n'est pas seulement uni aux esprits en ce sens, « qu'il les crée et qu'il les conserve avec toutes leurs modifications, » comme les créatures corporelles, mais encore en ce sens qu'ils peuvent avoir avec lui une société particulière, communion de pensées et de sentiments, connaître ce qu'il connaît, aimer ce qu'il aime. Tous les élres créés dépendent de la puissance du Créateur, esprits et corps. Mais il n'y a que les esprits qui puissent être éclairés de sa sagesse et animés de son amour. Je soutiens donc que cette raison universelle, qui éclaire intérieurement tous les hommes, et qui a pris une chair sensible pour s'accommoder à leur faiblesse, et leur parler par leurs sens, est la sagesse de Dieu même, en qui se trouvent toutes les idées et toutes les vérités; que par elle nous voyons une partie de ce que Dieu vc:t très clairement ; qu'ainsi par elle nous avons avec Dieu et entre nous une espèce de société, et que sans elle il est impossible que les esprits puissent avoir même entre eux le moindre rapport, former quelque liaison, convenir de quelque vérité que ce puisse être. Mais il n'est pas nécessaire que je répète ici ce que j'ai dit ailleurs, pour prouver qu'il n'y a que la réalité intelligible de la souveraine raison qui puisse agir dans les esprits
RÉPONSE A M. BIXIS. 253
et leur communiquer quelque intelligence de la vérité. J'ai fait voir que le discours de M. Régis ne répond point à la première raison qu'il avait proposée pour la réfuter. Cela me suffit. Voyons la seconde.
18. M. RÉGIS. Il La seconde raison de cet auteur est, que cette manière de voir les corps, met une véritable dépendance entre l'âme et Dieu, parce que de cette sorte l'âme ne peut rien voir que Dieu ne veuille bien qu'elle le voie. »
Remarque. Je dis dans l'endroit dont cette question est tirée, que ma manière d'expliquer comment on voit les objets, « met les esprits dans une entière dépendance de Dieu, et la plus grande qui puisse être », ce que ne fait pas l'opinion que je réfute, « qui est que l'esprit a en lui-même toutes les idées nécessaires pour penser à ce qu'il veut ». Ainsi je ne combats point l'opinion de M. Régis, qui croit aussi bien que moi, que c'est Dieu qui forme on nous toutes nos pensées. Cependant il est clair que selon mon sentiment, la dépendance où l'esprit est de Dieu est plus grande que celle qui suit de l'opinion même de M. Régis. Car, selon lui, l'esprit dépend uniquement de la puissance de Dieu, et selon le mien, il dépend non seulement de sa puissance, mais encore de sa sagesse ; puisque selon mon sentiment ce ne sont point nos modifications que nous connaissons et qui nous éclairent, mais les idées intelligibles quine se trouvent que dans la souveraine raison. Il est donc clair que j'ai eu raison de dire, « que mon sentiment mettait les esprits dans une entière dépendance de Dieu, et la plus grande qui puisse être ». Ce sont mes termes. Cependant il a plu à M. Régis de le nier. Voici sa réponse.
19. M. Régis. « A quoi nous répondons, que bien loin que celte manière de voir les corps en Dieu fasse dèpendn: l'àme de Dieu, elle fait au contraire que Dieu dépend de l'âme par l'union qu'il a avec elle ; car il a été prouvé que toute union réelle et véritable, telle que cet auteur l'admet pour cela entre Dieu et l'âme, suppose une dépendance réelle et mutuelle entre les parties unies. »
RÉPONSE. Je demande â M. Régis, » où il a été prouvé que l'union que j'admets entre tous les esprits raisonnables et la » souveraine raison, suppose une dépendance réelle et mutuelle entre les parties unies ». Il n'y a rien dans mes écrits qui puisse
faire, je ne dis pas juger., mais seulement soupçonner i une personne équitable, que j'aie jamais eu un sentiment si extravagant et si impie. Du moins s<ii3-je bien assuré que celte pensée ne m'esi jamais venue dans l'esprit. Mais, dira-t-il, est-ce que je ne viens pas de prouver qu'il n'y a que trois espèces d'union, qui toutes mettent une dépendance réciproque entre les parties unies? Mais quoi! répondrai-je, de ce que vous supposez que l'union qu'il a plu à Dieu de mettre entre ses créatures les rend réciproquement dépendantes, avez-vous droit de conclure que le P. Malebranche et tout ce qu'il y a de philosophes et de théologiens, ne peuvent plus soutenir que les esprits sont unis avec Dieu, qu'ils ne rendent le Créateur dépendant de ses créatures? Cela ne se comprend pas ; car enfin il y a différence entre le Créateur et les créatures. Voyons donc la suite.
« Il faut ajouter, continue-t-il, que si l'âme voyait les corps en Dieu, à cause qu'elle dépend de lui, elle y devrait voir par la même raison les autres âmes, et s'y voir elle-même, car au'trement il faudrait dire qu'elle serait sa propre lumière, sinon à l'égard des corps au moins à l'égard des esprits, ce qui répugne aux propres principes de cet auteur. «
RÉPONSE. Je pense que le lecteur aura de la peine à comprendre le sens de ce raisonnement de M. Régis. Mais comme je crois savoir bien ce qu'il veut dire, je vais expliquer sa pensée. Il est nécessaire pour cela de savoir : 1° que je dislingue entre connaître par idée claire, et connaître par sentiment intérieur; 2° que je prétends qu'on connaît l'étendue par un© idée claire et qu'on ne connaît son âme que par sentiment intérieur; 3<» que ce qu'on connaît par idée claire, on le voit en Dieu qui renferme ces idées, et qu'ainsi c'est en Dieu qu'on voit l'idée de l'étendue ou l'archétype de la matière, mais qu'on ne voit point en Dieu l'idée de son âme ou l'archétype des espriio. Sur ces principes, je dis que Dieu est notre lumière, en ce sens que les idées que nous voyons en lui sont lumineuses. L'idcc, par exemple, de l'étendue est si claire, si intelligible, si féconde en vérités, que les géomètres et les physiciens tirent d'elle toute la connaissance qu'ils ont de la géométrie et de la piiysique Je dis que l'âme n'est point â elle-même sa lumière, parce qu'elle ne se connaît que par l'expérience du senliuieul inie
RÉPONSE A M. rU'GIS. 2o.>
rieur; qu'elle ne peut en se considéi-ant, découvrir les modifications dont elle est capable, et que bien loin de renfermer en elle les idées de toutes choses, qu'elle ne contient pas raénne l'idée de son être propre. Voilà mes principes, il n'est pas question maintenant de les prouver, mais d'y rapporter le raisonnement de M. Régis.
« Il liaut ajouter, dit-il, que si l'àrae voyait les corps en Dieu, à cause qu'elle dépend de lui, elle y devrait voir par la même raison les autres àraes, ou s'y voir elle-même. »
Je réponds qu'elle devrait s'y voir et les autres âmes, si eflectiveraenl elle se voyait. Mais elle ne se voit pas ; elle ne se connaît pas. Elle sent seulement qu'elle est, et il est évident qu'elle ne peut se sentir qu'en elle-même. Elle se voit et se connaît, si on le veut, mais uniquement par sentiment intérieur; sentiment confus, qui ne lui découvre ni ce qu'elle est, ni quelle est la nature d'aucune de ses modalités. Ce sentiment ne lui découvre point qu'elle n'est point étendue, encore moins que la couleur, que la blancheur, par exemple, qu'elle voit sur ce papier, n'est réellement qu'une modification de sa propre substance. Ce sentiment n'est donc que ténèbres à son égard. Quelque attention qu'elle y donne, il ne produit en elle aucune lumière, aucune intelligence de la vérité. C'est donc que l'âme ne se voit pas, parce que effectivement l'idée ou l'archétype do l'àme ne lui est pas manifesté. Dieu, qui ne sent ni douleur ni couleur, connaît clairement la nature de ces sentiments. Il connaît parfaitement comment l'âme pour les sentir doit être modifiée. Apparemment nous le verrons aussi quelque jour. Mais nous ne le verrons clairement, que lorsqu'il plaira à Dieu de nousmanifesier dans sa substance l'archétype des esprits, l'idée sur laquelle l'âme a été formée, idée lumineuse et parfaitemont intelligible, parce qu'il n'y a que les idées divines qui puissent éclairer les intelligences. Jusqu'à ce temps heureux, l'âme sera toujours inintelligible à elle-même. Elle ne sentira en elle que des modalités ténébreuses, et quelque vives et sensibles que soient ces modalités, elles ne la conduiront jamais à la connaissance claire de la vérité sans le secours des idées intelligibles. L'âme ne se voit donc pas Mais elle voit l'étonduç; elle en connaît l'a nature el les propriétés. En consultant l'idée de l'éiendue, elle découvre saijs cesse de nouvelles vérités, parce
que cette idée étant en Dieu, elle est très claire, très intelligible, t.rés lumineuse, bien différente des modifications confuses et ténébreuses de l'âme.
Supposant donc que nous ayons une idée claire du corps, et que nous n'en ayons point de l'àme, ou bien supposant seulement qu'on me veuille combattre par mes propres principes, comme M. Régis le prétend ici ; sa proposition parait tout à fait semblable à celle-ci : « S'il était vrai que l'homme dépendit de Dieu pour remuer les bras, par la même raison, il devrait en dépendre pour remuer les ailes. » Oui, sans doute, s'il en avait, I épondrai-je, mais comme il n'en a point, il ne dépend point de Dieu à cet égard. De même si l'âme se voyait, ou si elle connaissait clairement sa nature par la contemplation de l'idée, ou de l'archétype sur lequel Dieu l'a formée, en cela elle dépendrait de Dieu, elle se verrait en Dieu. Mais comme elle ne se connaît que par sentiment intérieur, et qu'elle ne peut se sentir qu'en elle-même, elle dépend bien de la puissance de Dieu qui agit en elle, mais à cet égard elle ne dépend point de sa sagesse. Je veux dire qu'elle n'est point éclairée par la réalité intelligible des idées divines. Je ne vois rien en cela qui répugne à mes propres principes, et je crois que ceux qui ont du goût et de la pénétration pour les vérités métaphysiques, n'y trouveront rien que de conforme à la raison, pourvu qu'ils méditent sérieusement mes preuves, ce que M. Régis n'a peut-être pas fait jusqu'ici. Le temps nous apijrendra si je me suis égaré. Mais je crois devoir dire qu'il en faut beaucoup avant qu'une opinion aussi extraordinaire, aussi contraire aux préjugés de l'imagination et des sens, aussi abstraite et aussi difficile que la mienne, puisse être généralement reçue, je ne dis pas de tous les hommes, cela n'arrivera jamais, je dis des savants, et de cette espèce de savants, qui s'appliquent sérieusement à la métaphysique et à la connaissance de l'homme.
20. M. RÉGIS. « La troisième raison est la manière dont l'àme aperçoit tous les corps ; car il prétend que tout le monde sait par expérience, que lorsque nous voulons penser à quelque coips, nous envisageons d'abord tous les corps, et nous nous appliquons ensuite à la considération de celui que nous souhaitons de voir. Or il est indubitable que nous ne saurions souliailer de voir un corps particulier que nous ne le voyions déjà,
quoique confusément et en général. De sorte que pouvant désirer de voir tous les corps, tantôt l'un et tantôt l'autre, il est certain que tous les corps sont présents à notre âme, et tous les corps ne peuvent être présents à notre âme, que parce que Dieu y est présent, c'est-à-dire, celui qui est tout l'être ou l'être universel qui comprend toutes les créatures dans sa simplicité. »
Remarque. M. Régis aurait mieux fait de rapporter mes propres termes. Car il n'a point abrégé le discours. Mon raisonnement est général, et n'a rien, ce me semble, de choquant; et il le rend particulier, et assurément uu peu difforme. On le peut pourtant rétablir en ôtant le mot de corps qu'il a répété sept fois, et que je n'avais pas mis une seule fois, et en y substituant le mot être. Si on ne fait pas cette substitution, on aura peut-être raison d'être surpris de ce langage ; par exemple: « Tous les corps ne peuvent être présents à notre âme que parce que Dieu y est présenl, c'est-à-dire, celui qui est tout être ou l'être universel. J'avais dit : Il semble que tous les êtres ne puissent être présents à notre esprit, que parce que Dieu lui est présent, c'est-à-dire, celui qui renferme toutes choses dans la sim[ilicité de son être. » Celte expression n'a rien de choquant, et ne peut faire naître celte folle idée que M. Régis lui-même va bientôt combattre pour me faire honneur, « que Dieu n'est point l'être universel ou composé des autres êtres, comme de ses parties, parce que toutes les parties sont ou intégrantes ou subjectives », et le reste qu'on verra plus bas.
M. RÉGIS. « Nous répondons à cette troisième raison, en disant, que les corps particuliers sont toujours présents à l'àme en général et confusément, mais que leur présence n'est autre chose que l'idée même de l'étendue que Dieu a mise dans l'âme en l'unissant au corps, et que les corps particuliers modifient ensuite diversement, suivant la diversité de leurs actions sur les organes des sens; de telle sorte que si les corps particuliers sont toujours présents à l'àme en général et confusément, cela ne vient pas de ce qu'ils sont compris en Dieu, comme dans l'êli'e universel, mais de ce qu'ils sont renfermés dans l'étendue dont l'idée est toujours présente à l'àme, comme il a été prouvé. »
jlÉPONSE. Pour ne m'arrcter qu'à ce qui est essentiel à la
décision de la question, je passe bien des réflexions que oeuxlà (jui ont un peu de discernement peuvent faire sur la manière dont M. Régis expose et combat mon sentiment, et je viens au fond. J'avoue que tous les corps sont présents à l'àme, confu- «rmeul et en général, parce qu'ils sont renfermés dans l'idée de l'étendue. C'est là mon sentiment, et ce Ta toujours été. C'est amsi que je l'ai expliqué dans la Recherche de la vérité, et dans mes autres ouvrages. Mais il n'y a pas là grand mystère, car il n'est pas , ce me semble, possible de concevoir la chose autrement. Ainsi la question se réduit à savoir si cette idée de 1 Hendue est une modalité de l'âme. Je prétends que non, parce que cette idée est trop vaste, qu'elle est infinie, comme je viens de le prouver, et que toutes les modalités d'une substance finie sont nécessairemeut finies. C'est donc une nécessité que cette idée ne se trouve qu'en Dieu, puisqu'il n'y a que lui d'infini. Je prétends que l'idée de l'être en général, ou de l'être infini, dans laquelle nous voyons en général et confusément tous les êtres, comme nous voyons tous les corps dans l'idée de l'étendue, je prétends, dis-je, que cette idée de l'être infini ne se peut trouver qu'en Dieu. C'est eu cela que consiste toute la force de mon raisonnement contre l'opinion de M. Régis. 11 ne le devait pas dissimuler, s'il s'en est aperçu. Il devait le rapporter dans mes termes, et y répondre. Enfin il ne devait pas oublier la seule chose du chapitre qu'il critique qni soit directement contraire à son opinion, et qui suit immédiatement celte troisième raison qu'il réfute, après laquelle je continue ainsi.
21. « Il semble même que l'esprit ne serait pas capable de se représenter des idées universelles de genre, d'espèce, etc., s'il ne voyait tous les êtres renfermés en un. Car toute créature étant un être particulier, on ne peut pas dire qu'on voie quelque chose de créé lorsqu'on voit, par exemple, un triangle en général. Enfin je ne crois pas qu'on puisse bien rendre raison de la manière dont l'esprit conuait plusieurs v"vités abstraites et générales, que par la ])resencc de celui qui peut éclairer l'esprit en une infinité de façons différentes.
a Enfin la i preuve de l'existence de Dieu la plus belle, la plus
' Vovez ceUe preuve expliquée dans le 4« liv., ch. il. (Note de Maie fcranclie.)
relevée, la plu=- solide et la première, ou celle qui suppose le moins de choses, c'est l'idée que nous avons de l'infini. Car il est constant que l'esprit aperçoit l'infini, quoiqu'il ne le comprenne pas, et qu'il a une idée très distmcte de Dieu, qu'il ne peut avoir que par l'union qu'il a avec lui, puisqu'on ne peut pas concevoir que l'idée d'un être infiniment parfait, qui est celle ([ue nous avons de Dieu, soit quelque chose de créé. Mais non seulement l'esprit a l'idée de l'infini, il l'a même avant celle du fini, etc. » Il n'est pas nécessaire de transcrire le reste. '
11 me semble que M. Régis ne devait pas laisser ceci sans réponse, pour combattre des preuves qui n'attaquent point directement ses sentiments ; car encore un coup, dans tout le chapitre, il n'y a que cet endroit qui regarde particulièrement l'opinion qu'il soutient. Et je crois qu'il suffit pour en faire voir la fausseté. Car enfin il me parait évident que des idées générales ne peuvent être des modifications particulières. Mais développons cette raison, et voyons ce que M. Régis y pourrait répondre.
Toutes les modalités d'un être particulier, tel qu'est notre âme, sont nécessairement parliculim-es. Or quand on pense à un cercle en général, l'idée ou l'objet immédiat de l'àme n'est rien de particulier. Donc l'idée du cercle en général n'est point une modalité de l'âme.
Cet argument en forme n'embarrasserait point un jeune homme qui soutient thèse, et qui sait se tirer d'affaire par un dhtinguo. Il répondrait hardiment : l'idée du cercle en général n'est rien de particulier : IHstingiio. In representnndo : Concedo. In essendo : Nego. Cela terminerait la dispute, et tout le monde sortirait content. Mais si M. Régis me répondait sérieusement, qu'une modalité, quoique particulière, de l'âme, peut représenter une figure en général, de même qu'il soutient i qu'une idée finie peut représenter l'infini, ou une étendue qui n'a point de bornes, je lui répondrais que je ne suis pas satls!'ait. Car par ces mots, 1 idée de cercle en général, ou l'idée de l'infini, je n'entends que ce que je vois, quand je pense au cci'cle ou à l'infini. Or, ce que je vois actuellempnt est général ou infini. Certainement l'idée du cercle en général ne me représente rien
* Tome l""-, page 104.
qu'elle-même. Car il est évident qu'il n'y a point au monde de CfTcle en général, et que Dieu même n'en peut créer, quand même il pourrait créer une étendue infinie. Je raisonne donc linsi '. L'idée du cercle en général ne me représente que ce qu'elle renferme. Or cette idée ne renferme rien de général, puisque ce n'est qu'une modalité particulière de l'âme, selon M. Régis. Donc l'idée de cercle en général ne me représente rien de général. Contradiction visible, et qui justifie, ce me semble, que j'aurais raison de n'être pas content de la réponse précédente. Mais apparemment M. Régis en a de meilleures à me faire.
22. Pour moi je distingue mes idées de la perception que j'en ai, de la modification qu'elles produisent en moi, lorsqu'elles me touchent. Je crois que les modalités de mon âme ou mes perceptions ne me représentent qu'elles-mêmes, et cela par un sentiment intérieur, parce que l'expérience m'apprend que l'âme sent intérieurement tout ce qui se passe actuellement en elle. A l'égard de mes idées, je crois qu'elles ne me représentent qu'elles direcleraeiit, que je ne vois directement et immédiatement que ce qu'elles renferment, car voir rien , c'est ne point voir ; mais si Dieu a créé quelque être qui réponde à mon idée comme à son archétype, je puis dire que mon idée représente cet être , et qu'en la voyant directement, je le vois indirectement. Pour connaître les propriétés de cet être, j'en consulte l'idée, et non mes modalités, puisque c'est elle et non mes modalités, qui est l'archétype sur lequel Dieu l'a formé. Mais je ne conclus rien sur l'existence actuelle de cet être, parce que Dieu ne fait pas nécessairement ce que ses idées représentent, ou des êtres qui répondent à ses idées ; leur création est arbitraire. Voilà des sentiments bien contraires à ceux de M. Régis. Car je l'avoue, il est rare que je sois d'accord avec lui, principalement sur la métaphysique et sur la morale 2. Mais je le prie, que cet aveu qui apparemment me fera grand tort dans son esprit, ne me gâte pas dans son cœur. C'est l'amour de la vérité qui m'oblige à lui faii*e cet aveu. Je serais pourtant fâché d'en venir à la preuve. Quoi qu'il en soit, je distingue M. Régis
* Voyez le 2« tome de cet ouvrage, page 06 et suiv.
• La morale de Ré.gi'; se rapproche en effet beaucoup de celle de lîotbes.
RLPONSE A M. ULGIS. 261
de ses opinions. Il me doit rendre la même justice. Et puis(|u'il a combattu souvent mes opinions dans son ouvrage, et quelquefois en me citant, il ne doit pas trouver mauvais que je confirme le monde dans ce qu'il a bien voulu lui apprendre.
23. M. Régis continue ainsi : « Or il est bien plus aisé de concevoir que les corps particuliers sont renfermés confusément dans l'étendue, qu'il n'est aisé de concevoir qu'ils sont renfermés en Dieu qui n'a nul rapport avec eux. » (On a vu i que ce n'est pas de cela dont il est question. ) « En effet si Dieu était tout être ou l'être universel, comme cet auteur l'enseigne, il faudrait que tous les êtres fussent des parties intégrantes ou des parties subjectives de Dieu, puisqu'il est impossible de trouver un autre genre de parties. Or les êtres ne sont pas des parties intégrantes de Dieu, pai'ce que s'ils l'étaient, Dieu serait composé des êtres, comme une montre est composée de roueî et de ressorts; ce qui répugne à la simplicité de la natura divine. Les êtres ne sont pas non plus des parties subjectives de Dieu, parce que s'ils l'étaient, Dieu serait une nature universelle qui n'existerait que dans l'entendement de celui qui la concevrait; ce qui répugne à l'idée de Dieu, laquelle le représente comme la chose du monde la plus singulière et la plus déterminée. Il reste donc que Dieu n'est tout être ou l'être universel, qu'en ce qu'il est la cause efficiente, médiate ou immédiate de tous les êtres. «
Plainte. Je ne réponds point à ce discours de M. Régis, je m'en plains, et je voudrais bien ne m'en plaindre qu'à lui-même. Mais cela est trop public. De bonne foi. Monsieur, avez-vous prétendu combattre mon sentiment, lorsque vous avez prouvé que Dieu n'est pas l'être universel, parce que tous les êtres ne sont pas des parties intégrantes ou subjectives de la divinité? Prenez garde, je vous prie, le monde en conclurait que vous n'entendez pas ce que vous lisez. Car je défie 2 le plus habile et le plus mal intentionné critique de me faire soupçonner par ceux qui ont lu mes livres, d'avoir insinué cette impiété, que Dieu est l'être universel en ce sens que tous les êtres créés sont ses parties intégrantes. Assurément vous n'en croyez rien
« Réponse de l'art. 20.
« C'est dans le ch. 5 du 3« liv. que je dis que Dieu est l'être universel. Je prie le lecteur de le consulter. (Note de Malebranche.)