‹ Recherche de la veritéChapitre 46 sur 70 · SECONDE OBJECTION · texte numérisé non relu

SECONDE OBJECTION

L'âme étant plus parfaite que les corps, pourquoi ne pourrat-elle pas renfermer en elle ce qui les représente ? Pourquoi l'idée de l'étendue ne pourra-t-elle pas être une de ses modifications? Il n'y a que Dieu qui agisse en elle et qui la modifie, nous en convenons. Mais pourquoi verra-t-elle les corps en Dieu, si elle peut les voir dans sa propre substance? Elle n'est point matérielle, il est vrai. Mais Dieu, quoique esprit pur, voit \es corps en lui, pourquoi donc 1 âme ne les verra-t-elle pas en se considérant, quoiqu'elle soit spirituelle?

Réponse.

Ne voit-on pas qu'il y a cette différence entre Dieu et l'âme de l'homme, que Dieu est l'être sans restriction, l'être universel, l'être infini, et que l'âme est un genre d'être particulier ? C'est une propriété de l'infini d'être en même temps un et toutes choses, composé pour ainsi dire d'une infinité de perfections, et tellement simple que chaque perfection qu'il possède renferme toutes les autres sans aucune distinction réelle ; car comme chaque perfection divine est infinie, elle fait tout l'être divin. Mais l'âme étant un être particulier, un être borné, elle ne peut avoir en elle l'étendue sans devenir matérielle, sans être composée de deux substances. Dieu renferme donc en soi les corps d'une manière intelligible. Il voit leurs essences ou leurs idées dans sa sagesse, et leur existence dans son amour ou dans ses volontés. Il est nécessaire de le dire ainsi, puisque Dieu a fait les corps, et qu'il connaît ce qu'il a fait avant môme qu'il y eût rien de fait. Mais l'âme ne peut voir en elle ce qu'elle ne renferme pas, elle ne peut même voir clairement ce qu'elle renferme, elle ne peut que le sentir confusément. J'expli. que ceci.

L'âme ne renferme pas l'étendue intelligible * comme une de

* Nons n'avons rencontré qn'une fois le mot d'étendue intelligible daot tonte la Recherche. Il résume ici ce qu'il a dit sur ce point difficile et obscur dans des ouv.ages ultérieurs. Voir notre Histoire de la philoncpMe ca-tétienni, 3« édii., 2^ vol. cLap. 4.

ses manières d'être, parce que celte étendue n'est point aperçue comme une manière d'être de l'âme, mais comme un être. On conçoit cette étendue seule sans penser à autre chose, et l'on ne peut concevoir les manières d'être, sans apercevoir le sujet ou l'être dont elles sont les manières. On aperçoit cette étendue sans penser à son esprit ; on ne peut même concevoir que cette étendue puisse être une modification de son esprit. Lorsqu'on conçoit des bornes dans cette étendue, on y découvre quelques figures, et les boraes de l'esprit ne peuvent le figurer. Cette étendue ayant des parties se peut dinser dans le môme sens qu'elle est étendue, c'est-à-dire, en parties intelligibles, et l'on ne voit rien en l'âme qui soit divisible. Cette étendue que l'on voit, n'est donc point une manière d'être de l'esprit; donc il ne peut la voir en lui.

Mais, dira-t-on. Dieu par ces mêmes raisons, ne pourrait voir en lui-même ses créatures. Il est vrai si les idées des créatures étaient des modifications de sa substance ; mais l'être infini est incapable de modifications '. Les idées que Dieu a des créatures, ne sont, comme dit saint Thomas, que son essence, en tant qu'elle en est parlicipable ou imparfaitement imitable, car Dieu renferme, mais divinement, mais infiniment, tout ce qu'il y a de perfection dans les créatures ; il est un et il est tout. Ainsi il peut les voir en lui, et il ne peut les voir qu'en lui, car il ne tire que de lui-môme ses connaissances. Mais l'âme qui, quoiqu'elle se sente, ne se connaît pas elle-même ni ses propres modifications, elle qui n'est qu'un tel être, un être très limité et très fmparlait, certainement elle ne peut voir en elle ce qui n'y est en aucune manière. Comment pourrait-on voir dans une espèce d'être toutes les espèces des êtres, et dans un être particulier et fini, un triangle en général et des triangles infinis? Car enfin l'âme aperçoit un triangle ou un cercle en général, quoiqu'il y ait contradiction que l'àrae puisse avoir une modification en général. Les sensations de couleur que l'âme attache aux figures, les rendent particulières, parce que nulle modification d'un être particulier ne peut être générale.

Certainement on peut assurer ce que l'on conçoit clairement, «pie l'étendue que l'on voit est une chose distinguée de soL On

« Voyez rna rép^mse a la 3' IcUre po-thunie de .M. Arnauld. ^Notc da Mal.)

peut donc <lire que celte étendue n'est point une modification de son éti-e, et que c'est effectivement quelque chose de distingué de soi. Car il faut prendre garde que le soleil, par exemple, que l'on voit, n'est pas celui que l'on regarde. Le soleil et tout ce qu'il y a dans le monde matériel, n'est pas visible par lui-même ; je l'ai prouvé ailleurs. L'âme ne peut voir que le soleil auquel elle est immédiatement unie, que le soleil qui, comme elle, n'occupe aucun lieu. Or nous voyons clairement et nous sentons distinctement que ce soleil est quelque chose de distingué de nous. Donc nous parlons contre noire lumière et contre notre conscience, lorsque nous disons que l'âme voit dans ses propres modifications tous les objets qu'elle aperçoit. Le plaisir, la douleur, la saveur, la chaleur, la couleur, toutes nos sensations et toutes nos passions, sont des moditications de notre âme. Mais quoique cela soit, les connaissons-nous clairement ? Pouvons-nous comparer la chaleur avec la saveur, l'odeur avec la couleur ? Pouvons-nous reconnaître le rapport qu'il y a entre le rouge et le vert, et même entre le vert et le vert. Il n'en est pas de même des figures, nous les comparons les unes avec les autres, nous en reconnaissons exactement les rapports, nous savons précisément que le carré de la diagonale d'un carré esl double de ce carré. Quel rapport y a-t-il entres ces figures intelligibles qui sont des idées très claires, avec les moditicaiions de notre âme qui ne sont que des sentiments confus ? Pourquoi donc prétendre que ces figures intelligibles ne puissent élre aperçues de l'âme si elles n'en sont des modifications, puisque l'âme ne connaît par idée claire rien de ce qui lui arrive, mais seulement par conscience ou sentiment intérieur; ainsi que j'ai pi'ouvé ailleurs, et que je prouverai encore dans l'éclab-cissement suivant. Si nous ne pouvions voir les figures des corps qu'en nous-mêmes, elles nous seraient au contraire inintelligibles^, car nous ne nous connaissons pas. Nous ne sommes que ténèbres à nous-mêmes ; il faut que nous nous regardions hors de nous pour nous voir, et nous ne connaîtrons jamais ce que nous sommes, jusqu'à ce que nous nous considérions dans celui qui est notre lumière, et en

' Allusion sans doute à une plaisanterie d'Amanld qui se pialt a dualider d'inintelligible l'ét«udue intelligible de Malebrancbe.

qui toutes choses deviennent lumière. Car ce n'est qu'en Dieu que les êtres les plus matériels sont parfaitement intelligibles; mais hors de lui les substances les plus spirituelles deviennent entièrement invisibles. Car rien n'est intelligible que ce qui peut affecter les intelligences. Certainement il n'y a que Dieu, que sa substance toujours efficace, qui puisse toucher, affecter, éclairer, nourrir nos esprits, ainsi que le dit saint Augustin. Il n'est pas possible que nous puissions, je ne dis pas sentir, car nous ne pouvons nous sentir qu'en nous-mêmes; je dis nous 3onnaitre clairement découvrir la nature et les propriétés de aotre àrae ailleurs que dans notre modèle éternel et divin, c'està-dire, ailleurs que dans la substance toujours lumineuse de la Divinité, en tant qu'elle est participable par la créature spirituelle, ou en tant qu'elle en est représentative. Nous connaissons clairement la nature et les propriétés de la matière, car l'idée de l'étendue que nous voyons en Dieu est très claire. Mais comme nous ne voyons point en Dieu l'idée de notre âme, nous sentons bien que nous sommes, et ce qui se passe actuellement en nous. Mais il nous est impossible de découvrir clairement ce que nous sommes, ni aucune des moditications dont nous sommes capables.

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