TROISIÈME OBJECTION
n n'y a rien en Dieu de mobile; il n'y arien en lui de figuré. S'il y a un soleil daas le monde intelligible, ce soleil est toujours égal à lui-même, et le soleil visible parait plus grand, lorsqu'il est proche de l'horizon, que lorsqu'il en est fort éloigné. Donc ce n'est pas ce soleil intelligible que l'on voit. Il en est de même des autres créatures. Donc on ne voit point en Dieu les ouvrages de Dieu.
Réponse.
Il suffirait de répondre qu'il n'y a rien en Dieu qui soit réellement figuré, et par là capable de mouvement, mais qu'il y a en Dieu des figures intelligibles, et par conséquent intelligiblement mobiles. Car on ne peut pas douter que Dieu n'ait l'idée des corps qu'il a créés et qu'il meut sans cesse, qu'il ne peut
trouver cette idée que dans sa substance, et que du moins il peut nous en faire part. Mais, afin d'éclaircir celte maiicre, il faut considérer que Dieu renferme en lui-même une étendue idéale ou intelligible infinie ; car Dieu connaît l'étendue puisqu'il l'a faite, et il ne la peut connaître qu'en lui-même. Ainsi, comme l'esprit peut apercevoir une partie de cette étendue intelligible que Dieu renferme, il est certain qu'il peut apercevoir en Dieu toutes les figures; car toute étendue intelligible finie, est nécessairement une figure intelligible, puisque la figure n'est que le terme de l'étendue. De plus on voit, ou l'on sent, tel corps, lorsque son idée, c'est-à-dire, lorsque telle figure d'étendue intelligible et générale devient sensible et particulière par la couleur, ou par quelque autre perception sensible dont son idée affecte l'àme, et que l'àme y attache ; car l'âme répand presque toujours sa sensation sur l'idée qui la frappe vivement. Ainsi il n'est point nécessaire qu'il y ait en Dieu des corps sensibles, oiî des figures réelles ou actuelles dans l'étendue intelligible, afin que l'on en voie en Dieu, ou afin que Dieu en voie en lui-même. Il suffit que sa substance, en tant que participable par la créature corporelle, puisse être aperçue en différentes manières.
Si l'on conçoit aussi qu'une figure, pour ainsi dire, d'étendue intelligible, rendue sensible par la couleur, soit prise successivement des différentes parties de cette étendue infinie, ou si l'on conçoit qu'une figure d'étendue intelligible puisse être aperçue tourner sur son centre, ou s'approcher successivement d'un autre, on aperçoit le mouvement d'une figure sensible ou intelligible, sans qu'il y ait de mouvement actuel dans l'étendue intelligible. Car Dieu ne voit point le mouvement actuel des corps dans sa substance, ou dans l'idée qu'il en a en lui-même, mais seulement par la connaissance qu'il a de ses volontés à leur égard. Il ne voit même leur existence que par cette voie, parce qu'il n'y a que sa volonté qui donne l'être à toutes choses. Les volontés de Dieu ne changent rien dans sa substance, elles ne la meuvent pas. En ce sens, l'étendue intelligible est immobile, même intelligiblement. Mais, quoiqu'on suppose que les parties intelligibles de l'idée de l'étendue gardent toujours entre elles le même rapport de distance intelligible, et qu'ainsi elle soit immobile même intelligiblement, cependant si on con-
çoit quelque étendue créée qui correspoude à quelque partie de cette étendue comme à son idéo, on pourra par l'idée même de l'espace, quoique inlelligibleraent immobile, découvrir que les parties de cette étendue créée sont mobiles, puisque l'idée de l'espace quoique supposée intelligiblement immobile représentant nécessairement toutes sortes de rapports de distance, elle fait concevoir que les parties d'un corps peuvent ne pas garder entre elles la même situation. Au reste, quoique nous ne voyions point les corps en eux-rr-ômcs, mais seulement par retendue intelligible (que cette étendue soit supposée immobile ou non intelligiblement), nous pouvons par elle voir ou imaginer actuellement des corps en mouvement, parce qu'elle nous parait mobile, à cause du sentiment de couleur, ou de 1 image confuse qui reste après le sentiment, laquelle nous attachons successivement, à diverses parties de l'étendue intelligible qui nous sert d'idée, lorsque nous voyons, ou que nous imaginons le raouveraenl de quelque corps. Il est plus facile de concevoir tout ceci, que de l'expliquer sans équivo(}ue.
On peut comprendre par les choses que je viens de dire, pourquoi on peut voir le soleil intelligible, tantôt grand et tantôt petit, quoiqu'il soit toujours le même à l'égard de Dieu. Car il suffit pour cela que nous voyions tantôt une plus grande partie de l'étendue intelligible, et tantôt une plus petite. Comme les parties de l'étendue intelligible, sont toutes de même nature, elles peuvent toutes représenter quelque corps que ce soit.
Il ne faut pas s'imaginer que le monde intelligible ait un tel rapport avec le monde matériel et sensible, qu'il y ait par exemple un soleil, un cheval, un arbre intelligible destiné à «ous représenter le soleil, un cheval et un arbre ; et que tous ceux qui voient le soleil, voient nécessairement ce prétendu soleil intelligible >. Toute étendue intelligible pouvant être conçue civculaire, ou avoir la figure intelligible d'un cheval ou d'un arbre, toute étendue intelligible peut servir a reprjésenter le soleil, un cheval, un arbre, et par conséquent être soleil, cheval, arbre du monde intelligible, et devenir même soleil, ■ cheval, arbre visible et sensible, si l'âme a quelque sentiment
•• Le 3' livre avait pu donner lieu à cette interprétat'on. Aussi Arnantd lui reprofhe-t-il d'avoir mis en Dieu les idées des i?tres particuliers. Malebranchc s'est vivenieiil dérendu eon re cette accusation.
ÉCLAIRCISSEMEiNTS. 395
à l'occasion des corps pour attacher à ces idées, c'est-à-dire si r;es idées affectent l'ârae de perceptions sensibles.
Ainsi, lorsque j'ai dit que nous voyons les difféients corps, par la connaissance que nous avons des perfections de Dieu qui les représentent, je n'ai pas prétendu précisément, qu'il y eût en Dieu certaines idées particulières, qui représenlassent chaque corps en particulier, et que nous vissions une telle idée, lorsque nous voyons un tel corps ; car il est certain que nous ne pourrions voir ce corps, tantôt grand et tantôt petit, tantôt rond, et tantôt carré, si nous le voyions par une idée particulière, qui serait toujours la même. Mais je dis que nous voyons toutes choses en Dieu par l'efficace de sa substance, et en particulier les objets sensibles, par l'application que Dieu a faite à notre esprit de l'étendue mtelligible, en mille manières différentes, et qu'ainsi l'étendue intelligible renferme en elle toutes les perfections, ou plutôt toutes les différences des corps, à cause des différentes sensations que l'âme répand sur les idées qui l'affectent à l'occasion de ces mêmes corps. J'ai parlé d'une autre manière ; mais on doit juger que ce n'était que pour rendre quelques-unes de mes preuves plus fortes et plus sensibles, et l'on ne doit pas juger, par les choses que je viens de dire, que ces preuves ne subsistent plus. Je dirais ici les raisons des différentes façons dont je me suis expliqué, si cela était nécessaire *.
Je n'ose pas m'engager à traiter ce sujet à fond -, de peur «ie dire des choses trop abstraites ou trop extraordinaii'es, ou bi on le veut, pour ne pas me hasarder à dire des choses que je ne sais point et que je ne suis point capable de découvrii". Voici seulement quelques passages de l'Écriture qui semblent contraires à ce que je viens d'établir. Je vais tâcher de les explifjuer.
• Malebranclie en effet, comme il esl obligé d'en convenir, ne s'est pas toujours expliqué de la même manière touchaul la viMon en Dieu d.s dioses parlicul.Ères.
* Viijez ma réponse aux Vraies et faussa idées, ma j)remière leUre toucliaiit la défende et surtout uia réponse à une îroisicmc lettre postlmme de M. Arn. et quelques .lUlres endroits qui pourront peut-être lever toutes les difliculies qie le-- le leurs les plus alteiilifs et les plu^ déliants se pnurronl former. \iNote ie .Malebranclie.)