‹ Recherche de la veritéChapitre 57 sur 70 · VI» PREUVE · texte numérisé non relu

VI» PREUVE

La principale preuve que les philosophes apportent pour l'efficace des causes secondes, se tire de la volonté de l'homme ot de sa liberté. L'homme veut, il se détermine par lui-même; cl vouloir, et se déterminer, c'est agir. Il est certain que c'est l'homme qui commet le péché. Dieu n'en est point l'auteur, non plus que de la concupiscence et de l'erreur. Donc l'homme agit par son efficace propre.

• Liv. 1 ici rOlract.

• I. aiix. Cor. ch. lO. v. 19.

Réponse.

J'ai expliqué suffisamment en plusieurs endroits de la Recherche de la vérité, ce que c'est que la volonté et la liberté de l'homme, et principalement dans le premier chapitre du premier livre, et dans le premier éclaircissement sur ce même chapitre, il est inutile que je le répète. J'avoue que l'homme veut, et qu'il se détermine lui-même; mais c'est parce que Dieu le fait vouloir, en le portant incessamment vers le bien. Il se détermine, mais c'est que Dieu lui donne toutes les idées et tous les sentiments qui sont les motifs par lesquels il se détermine. J'avoue aussi que l'homme commet seul le péché. Mais je nie qu'il fasse en cela quelque chose; car le péché, l'erreur, et même la concupiscence, ne sont rien. Ce ne sont que des défauts. Je me suis assez expliqué sm* cela dans le premier éclaircissement.

L'homme veut, mais ses volontés sont impuissantes en ellesmêmes, elles ne produisent rien, elles n'empêchent point que Dieu ne fasse tout, puisque c'est Dieu même qui fait en nous nos volontés, par l'impression qu'il nous donne vers le bien en général, car sans cette impression nous ne pourrions rien vouloir. L'homme i n'a de lui-même que l'erreur et le péché qui ne sont rien.

11 y a bien de la différence entre nos esprits et les corps qui nous environnent. Notre esprit veut, il agit, il se détermine, je n'en doute nullement. Nous en sommes convaincus par le sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes. Si nous n'avions point de hberté, il n'y aurait ni peines, ni récompenses futures; car sans liberté il n'y a ni bonnes ni mauvaises actions. De sorte que la religion serait une illusion et un fantôme. Mais que les corps aient de la force pour agir, c'est ce qu'on ne voit pas clairement ; c'est ce qui parait incompréhensible : et c'est aussi ce qu'on nie, lorsqu'on nie l'efticace des caiises secondes.

L'esprit même n'agit pas autant qu'on se l'imagine. Je sais que je veux et que je veux librement ; je n'ai aucune raison

* Nemo habet de suo nisi mcndacium (' peecalum. Conc. Mans. 2. Can. 22

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d'en douter qui soit plus forte que le sentiment intérieur que j'ai de moi-même. Je ne le nie pas aussi mais je nie que ma volonté soit la cause ^ véritable du mouvement de mon bras, des idées de mon esprit, et des autres choses qui accompagnent mes volontés , car je ne vois aucun rapport entre des choses si différentes. Je vois même très clairement qu'il ne peut y avoir de rapport entre la volonté que j'ai de remuer le bras, et entre l'agitation des esprits animaux, c'est-à-dire de quelques petits corps, dont je ne sais ni le mouvement ni la figure, lesquels vont choisir certains canaux des nerfs entre un million d'autres que je ne connais pas, afin de causer en moi le mouvement que je souhaite, par une infinité de mouvements que je ne souhaite point. Je nie que ma volonté produise en moi mes idées, car je ne vois pas même comment eJle pourrait les produire, puisque ma volonté ne pouvant agir ou vouloir sans connaissance, elle suppose mes idées et ne les fait pas. Je ne sais même précisément ce que c'est qu'idée. Je ne sais si on les produit de rien, et si elles rentrent dans le néant dès qu'on cesse de les voir. Je parle selon le sentiment de quelques personnes.

Je produis, dira-t-on, mes idées par la faculté que Dieu m'a donnée de penser. Je remue mon bras à cause de Vunion que Dieu a mise entre mon esprit et mon corps. Faculté, union, ce sont termes de logique, ce sont des mots vagues et indéterminés. Il n'y a point d'être en particulier, ni de manière d'être qui soit une faculté ou. une union; on doit expliquer ces termes. Si l'on dit que l'union de mon esprit avec mon corps, consiste en ce que Dieu veut, que lorsque je voudrai que mon bras soit mû, les esprits animaux se répandent dans les muscles doni il est composé, pour le remuer en la manière que je le souhaite, j'entends clairement cette explication, et je la reçois. Mais c'est dire justement ce que je soutiens ; car ma volonté déterminant Ir. volonté pratique de Dieu, il est évident que mon bras sera mû, non par ma volonté, qui est impuissante en elle-même, mais par celle de Dieu qui ne peut jamais manquer d'avoir son effet.

' Selon le sens expliqué dau« le chap. sur lequel je fais cet éclaircisseineril. (Note de Malcbraiiclie.;

lo6 DE LA RECHERCHE DE LA VLRITÉ.

Mais si l'on dit que runion de mon esprit avec mon corps :.onsiste en ce que Dieu m'a donné la force i de remuer mon bras, comme il a donné aussi à mon corps la force de me faire sentir du plaisir et de la douleur, afin de m'appliquer à ce corps et de m'intéresser dans sa conservation, certainement on suppose ce qui est en question, et l'on fait un cercle. On n'a point d'idée claire de cette force que l'àme a sur le corps, ni de celle que le corps a sur l'ame, on ne sait pas trop bien ce qu'on dit, lorsqu'on l'assure positivement. On est entré dans ce sentiment par préjugé ; on l'a cru ainsi étant enfant, et dès qu'on a été capable de sentir; mais l'esprit, la raison, la réflexion n'y ont point de part. Cela parait assez par les choses que j'ai dites dans la Recherche de la vérité.

Mais, dira-t-on, je connais par le sentiment intérieur de mou action que j'ai véritablement cette force, ainsi je ne me trompe point de le croire. Je réponds, que lorsqu'on remue son bras, on a sentiment intérieur de la volonté actuelle par laquelle on le remue ; et l'on ne se trompe point de croire qu'on a cette volonté. Op a de plus sentiment intérieur d'un certain effort qui accompagne cette volonté, et l'on doit croire aussi qu'on fait cet effort. Enfin je veux 2 qu'on ait sentiment intérieur que le bras es* remué dans le moment de cet effort ; et cela supposé, je consens aussi que l'on dise que le mouvement du bras se fait dans l'instant qu'on sent cet effort, ou quo l'on a une volonté pratique de le remuer. Mais je nie que cet effort qui n'est qu'une modification, ou un sentiment de l'àme qui nous est donné pour nous faire comprendre notre faiblesse, 0' v.ous tbnner un sentiment obscur et confus de notre force, soiL par lui-mèrae capable de donner du mouvement aux esprits

' J'ciUcnds toujours uqc force vi'ritabie et efficarc. (.Note dj Malebranclie.) - It nii; paraît évidonl que l'esprit ne co\.aaît pas même par sentiment inlôficur 011 par conscience le mouvement du bras qu'il anime. Il ne connaît par conscience que son sentiment, car l'âme n'a conscience que de ses seules pensées. C'est par le sentiment intérieur ou par conscience que l'on connaît le scn liment qu'on a du mouvement de .«on bras; mais ce n'est point par conscience que l'on est averti du mouvement de son bras, de la douleur qu'on y souffre, non plus que des couleurs que Ton voit sur le-; ob;ets. Ou si l'on n'en veut pas convenir, je dis que le sentiment intérieur n'est point infaillible, car l'crrcir se trouve presque toujours dans ces sentiments, lors- (tju'ils sont ccTiposéi. .le l'ai sufiisaiMuicut prouvé dans le premier livre de la Recherche de la vérité, (Note de Malcbranrhc.)

KCLAIRCISSEMEKTS. 457

animaux, ni les déterminer. Je nie qu'il y ait rapport entre nos pensées et les mouvements de la matière. Je nie que l'àme ait h moindre connaissance des esprits animaux dont elle se sert pour remuer le corps qu'elle anime. Enfin quand même l'àme connaîtrait exactement les esprits animaux, et quand elle serait capable de les mouvoir, ou de déterminer leur mouvement, je nie qu'avec tout cela elle pût choisir les tuyaux des nerfs, dont elle n'a aucune connaissance, afin de pousser en eux les esprits et remuer ainsi le corps avec la promptitude, la justesse et la force que l'on remarque dans ceux-mèmcs qui connaissent le moins la structure de leur corps.

Car, supposé même que nos volontés soient véritablement la force mouvante des corps, quoique cela paraisse incompréhensible, comment peut-on concevoir que l'àme remue son corps? Le bras, par exemple, ne se remue, que parce que les esprits enflent quelques-uns des muscles qui le composent. Or, atia que le mouvement que l'àme imprime aux esprits qui sont dans le cerveau, se put communiquer à ceux qui sont dans les nei'fs, et ceux-ci aux autres qui sont dans les muscles du bras, il faudrait que les volontés de l'àme se multipliassent, ou changeassent à proportion des rencontres ou des cliocs presque infinis qui se feraient dans les petits corps qui composent les esprits; car les corps ne peuvent pas eux-mêmes remuer ceux qu'ils rencontrent, comme je crois l'avoir suffisamment prouvé. Mais cela ne se peut concevoir, si l'on n'admet dans l'àme un nombre infini de volontés au moindre mouvement du corps, puisqu'il est nécessaire pour le remuer, qu'il se fasse un nombre infini de communications de mouvements. Car enfin l'àme étant une cause particulière, et qui ne peut savoir exactement la grosseur ni l'agitation d'un nombre infini de petits corps qui se choquent, lorsque les esprits se répandent dans les muscles, elle ne pourrait ni établir une loi générale de la communication des mouvements de ces esprits, ni la suivre exactement si elle l'avait établie. Ainsi il est évident que l'àme ne pourrait remuer son bras, quand même elle aurait le pouvoir «Je déterminer le mouvement des esprits animaux qui sont dans le cerveau. Ces choses sont trop claires pour s'y arrêter davantage.

Il en est de même de la faculté que nous avons de penser. T. II. aft

458 DE LA RECHERCHE DE LA V: îiITi;

Nous connaissons par sentiment intérieur, que nous voulons penser à quelque chose, que nous faisons effort pour cela, et qne dans le moment de notre désir et de notre effort, l'idée de cette chose se présente à notre esprit. Mais nous ne connaissons point par sentiment intérieur, que notre volonté ou notre effort produise notre idée. Nous ne voyons point par la raison que cela se puisse faire. C'est par préjugé que nous croyons que notre attention ou nos désirs sont cause de nos idées; c'est que nous éprouvons cent fois le jour qu'elles les suivent ou qu'elles les accompagnent. Comme Dieu et ses opérations n'ont rien de sensible, et que nous ne sentons point d'autre chose qui précède la présence des idées que nos désirs, nous ne pensons point qu'il puisse y avoir d'autre causf» de ces idées que nos désirs. Mais prenons-y garde. Nous ne voyons point en nous de force pour les produire, la raison ni le sentiment intérieur, que nous avons de nous-mêmes, ne nous disent rien sur cela.

Je ne crois pas devoir rapporter toutes les autres preuves dont se servent les défenseurs de l'efficace des causes secondes, parce que ces preuves me paraissent si faibles, qu'on pourrait s'imaginer que j'aurais en cela dessein de les rendre ridicules ; et je me rendrais moi-même ridicule si j'y répondais sérieusement. Un auteur, par exemple, dit fort sérieusement, en faveur de son opinion : « Les êtres créés sont de véritables causes matérielles, formelles, finales ; poui'ijiK)! ne seraient-ils pas aussi causes efficientes ou efficaces?" Il me sumble que je ne contenterais pas fort le monde, si: pour satisfaire à la demande de cet auteur, .je m'arrêtais à éclàircir un équivoque si grossier, et à faire voir la différence qu'il y a enlie la cause efticace et celkqu'd a plu aux philosophes d'appeler matérielle. Ainsi je laisse de semblables preuves pour venir a celles que l'on lire de la sainte Écriture.

VIP PREUVE

Ceux qui soutiennent l'efficace des causes secondes, apporte^', d'ordinaire les passages suivants pour appuyer leur sen iment . « oerminet ^ terra herbam vireniem : Producant aquse reptile

« GCQr cil. I.

l:claiiu:issi:mi:nts. 439

inimœ viventis et volatile : Producat terra animam viveatem.» Donc la terre et l'eau ont reçu par la parole de Dieu la puis^ sance de produire des plantes et des animaux. Dieu commande ensuite aux oiseaux et aux poissons de multiplier : « Grescite ^ et multiplicamini, et replète aquas maris, avesque multiplicentur super terram. » Donc il leur a donné la puissance d'engendrer leur semblable.

Jésus-Christ, dans le quatrième chapitre de saint Marc, dit que la semence qui tombe en bonne terre vend jusqu'au centuple, et que la terre produit ^ d'elle-même premièrement l'herbe, ensuite l'épi, puis le blé dans l'épi. Enfin il est aussi écrit dans Je livre de la sagesse, que le feu avait connue oublié en faveur du peuple de Dieu la force qu'il a de bnVler. Il est donc certain 3 par l'Ancien et le Nouveau Testament, que les causes jecondes ont pour agir une force vôri.lablo.

Répome

Je répends que dans l'Écriture sainte il y a aussi plusieurs passages, qui attribuent à Dieu la prétendue efficace des causes secondes. En voici quelques-uns.

« Ego sum Dominus faciens omnia, extendens cœlos solus; stabiliens terram, et nullus mecum. Isaïe chap. 44. 24. Manus tuae fecerunt me et plasmaverunt me totum in circuitu. Job

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