IV« PREUVE
On ne combat pas contre soi-même; on ne se résiste pas à soi-même. Les corps se rencontrent, se choquent, se résistent. Donc Dieu n'agit point en eux, si ce n'est par son concours. Si Dieu produisait et conservait seul le mouvement dans les corps, il les détournerait avant leur choc, car il sait bien qu'ils sont impénétrables. Pourquoi pousser des corps pour les faire rejaillir, les faire avancer, pour les faire reculer, produire et conserver des mouvements inutiles? N'est-ce pas une chose extravagante que de dire que Dieu combat contre lui-même et qu'il détruit ses ouvrages, 1 irsqu'un taureau combat contre un lion, qu'un loup dévore une brebis, et qu'une brebis mange l'herbe que Dieu fait croître. Donc il y a des causes secondes.
Réponse.
Donc les causes secondes font tout, et Dieu ne fait aucune chose. Car Dieu ne peut pas agir contre lui-même, et concourir y c'est agir. Concourir à des actions contraires, c'est donner des concours contraires, et faire par conséquent des actions contraires. Concourir à l'action des créatures qui se résistent, c'est agir contre soi-même. Concourir à des mouvements inutiles, c'est agir inutilement. Or Dieu ne fait rien inutilement, il ne fait point d'actions contraires, il ne combat point contre luimême. Donc il ne concourt point à l'action des créatures qui souvent se détruisent les unes les autres et font des actions ou des mouvements inutiles. Voilà o\i conduit cette preuve des causes secondes. Mais voici ce que la raison nous apprend.
Dieu fait tout en toutes choses, et rien ne lui résiste. Il fait tout en toutes choses, car ce sont ses volontés qui font et qui règlent tous les mouvements ; et rien ne lui résiste, parce q'i'il fait tout ce qu'il veut. Mais voici comment cela se doit concevoir. Ayant résolu de produire par les voies les plus simples, comme plus conformes à l'ordre immuable de ses attributs, cette variété infinie de créatures que nous admirons, il a voulu que les corps se mussent en ligne droite, parce que cette ligne est la plus simple. Mais les corps étant impénétrables, ei
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ieurs mouvements se faisant selon des lignes opposées ou qui s'entrecoupent, il est nécessaire qu'ils se choquent et qu'ils cessent par conséquent de se mouvoir de la même façon. Dieu a prévu ceci ; et cependant il a voulu positivement la rencontre ou le choc des corps ; non parce qu'il se plaît à combattre contre lui-même, mais parce qu'il avait dessein de se servir de ce choc des corps, comme d'une occasion pour établir la loi générale de la communication des mouvements, par laquelle il prévoyait qu'il se devait produire une infinité d'effets admirables, (kr je suis persuadé que ces deux lois naturelles qui sont les plus simples de toutes : savoir, que tout mouvement se fasse ou tende à se faire en ligne droite, et que dans le choc, les mouvements se communiquent à proportion et selon la ligne de leur pression, suffisent, les premiers mouvements étant sagement distribués, pour produire le monde tel que nous le voyons, je veux dire le ciel, les étoiles, les planètes, les comètes, la terre et l'eau, l'air et le feu ; en un mot, les éléments, et tous les corps qui ne sont point organisés ou vivants ; car les corps organisés dépendent de la première construction de ceux dont ils naissent ; et il y a bien de l'apparence qu'ils ont été formés dès la ci"éation du monde, non pas néanmoins tels qu'ils paraissent à nos yeux, et qu'ils ne reçoivent plus par le temps que l'accroisseinent nécessaire pour se rendre visibles. Néanmoins il est certain qu'ils ne reçoivent cet accroissement que par les lois générales de la nature, selon lesquelles tous les autres corps sont formés ; ce qui fait que leur accroissement n'est pas toujours régulier, et qu'il s'en engendre de monstrueux.
Je dis donc que Dieu, par la première des lois naturelles, veut positivement, et fait par conséquent, le choc des corps, et qu'il se sert ensuite de ce choc qui l'oblige à varier son action, à cause que les corps sont impénétrables, comme d'une occasion pour établir la seconde loi naturelle, qui règle la commuviication des mouvements ; et qu'ainsi le choc actuel est cause naturelle ou occasionnelle de la communication actuelle des mouvements, par laquelle Dieu, sans changer de conduite, produit une intlnité d'ouvrages admirables.
Si l'on considère bien ceci, on reconuaitra visiblement qu'il ne se peut rien de mieux. Mais, supposé que Dieu ne l'eût point oi'donné ainsi, et qu'il détournât les corps qui sont prêts à se
choquer, comme s'il y avait du vide pour les recevoir : Premièrement, les corps ne seraient point sujets à cette vicissitude continuelle qui fait la beauté de l'univers ; car la généraiioa de certains corps ne se fait que par la corruption de quelques autres, c'est la contrariété de leurs mouvements qui produit leur variété. Secondement, Dieu n'agirait point par les voies les plus simples ; car afin que les corps prêts à se choquer, continuassent leur mouvement sans se choquer, il faudrait qu'ils décrivissent des lignes courbes d'une infinité de façons différentes, et par conséquent il faudrait admettre en Dieu des volontés différentes pour déterminer leurs mouvements. Enfin, s'il n'y avait point d'uniformité dans l'action des corps naturels, et si leur mouvement ne se faisait point en ligne droite, il n'y aurait point de principe certain pour raisonner dans l" physique, ni pour se conduire dans plusieurs actions de la vie. Ce n'est point un désordre que les lions mangent les loups, et les loups les brebis, et les brebis l'herbe dont Dieu prend un si grand soin, qu'il lui a donné toutes les choses nécessaires pour sa propre conservation et même une semence pour la conservation de son espèce. Cela ne prouve pas plus l'efficace des causes secondes, que la pluralité des causes ou la contrariété des principes du bien et du mal, que les manichéens avaient imaginés pour rendre raison de ces effets. Mais c'est une marque 1 certaine de la grandeur, de la sagesse et de la magnificence de Dieu. Car Dieu ne fait que des ouvrages dignes d'une sagesse infinie, et il les fait avec une profusion qui marque assez sa puissance et sa grandeur. Tout se qui se détruit se répare par la même loi qui le détruit, tant est grande la sagesse, la puissance et la fécondité de cette loi. Dieu n'empêche point la destruction des êtres par une nouvelle volonté , non seulement parce que la première suffit pour les réparer, mais principalement parce que ses volontés valent beaucoup mieux que la réparation de ces êti"es. Elles valent mémo beaucoup mieux que tout ce qu'elles produisent ; et si Dieu a fait ce monde visible, quoique indigne en lui-même de l'action par laquelle il est produit, c'est qu'il a eu des vues qui ne sont
• Voyez les Entretiens sur la métaphysique où j'explique la Providence divine. (Note de Malcbranct.e.)
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pas connues aux philosophes, et qu'il sait s'honorer lui-même eu Jésus-Christ, d'un honneur que les créatures ne sont pas capables de lui rendre.
Lorsqu'une maison écrase un homme de bien, il arrive uq plus grand mal que lorsqu'une bête en dévore une autre, ou que lorsqu'un corps est obligé de rejaillir par le choc de celui qu'il rencontre, mais Dieu ne multiplie pas ses volontés pour remédier aux désordres vrais ou apparents qui sont des suites nécessaires des lois naturelles. Dieu ne doit pas corriger ni changer ces lois, quoiqu'elles produisent quelquefois des monstres. Il ne doit pas troubler l'uniformité de sa conduite et la simpUcité de ses voies. Il doit négliger les petites choses ; je veux dire qu'il ne doit pas avoir des volontés particulières pour produire des effets qui ne les valent pas, ou qui sont indignes de l'action de celui qui les produit. Dieu ne fait des miracles que lorsque l'ordre, qu'il suit toujours, le demande; j'entends l'ordre immuable de la justice qu'il veut rendre à ses attributs. Et cet ordre veut qu'il agisse par les voies les plus simples, et qu'il n'y ait des exceptions dans ses volontés, que lorsque cela est absolument nécessaire à ses desseins, que lorsque la simplicité et l'uniformité de sa conduite n'honorent pas tant son immutabilité et sa prescience, qu'une conduite miraculeuse honorerait sa sagesse, sa justice, sa bonté, ou quelque autre do ses attributs, que dans certaines occasions, en un mot, qu; nous sont entièrement inconnues. Quoique nous soyons tous unis à l'ordre ou à la sagesse de Dieu, nous n'en connaissons pas toutes les règles. Nous voyons en elle ce que nous devons faire, mais nous ne comprenons pas en elle tout ce que Dieu doit vouloir, et nous ne devons pas faire trop d'efibrt pour le comprendre.
On a un grand exemple de ce que je viens de dire, dans la damnation d'un nombre infmi de personnes que Dieu a laissé périr dans les siècles de l'erreur. Dieu est infiniment bon ; il aime 'ous ses ouvrages, il veut que tous les hommes soient sauvés, et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité, car il les a faits pour jouir de lui ; et cependant le plus grand nombre se damne, le plus grand nombre vit et meurt dans l'aveu-
* Voyez la 7= des Méditalions chrétiennes.
glement et y demeurera durant toute l'éternité. N'est-ce point à cause que Dieu agit par les voies les plus simples i et qu'il suit l'orlre ? On a fait voir que, selon l'ordre, Dieu ne devait pas prévenir par des plaisirs - indélibérés la volonté du premier homme, dont la chute a causé le désordre de la nature. Il était à propos que tous les hommes vinssent d'un seul, non seulement parce que cette voie est simple, mais encore pour des raisons trop théologiques et trop abstraites pour être déduites ici. Euiin on doit croire que cela est conforme à l'ordre que Dieu suit, et à la sagesse qu'il consulte toujours dans la formation et dans l'exécution de ses desseins. Le péché du premier homme a produit une infinité de r*aux, il est vrai. Mais certainement l'ordre demandait que Dieu le permît, et qu'il mit l'homme en état de pouvoir pécher, ainsi que je l'ai prouvé ailleurs 3.
Dieu voulant réparer son ouvrage, ne donne que rarement de ces grâces victorieuses qui surmontent la malice des plus grands pécheurs. Il donne souvent des grâces inutiles à la conversion de ceux qui les reçoivent, quoiqu'il en prévoie l'inutilité à leur égard. Il en répand quelquefois en grand nombre <[ui ne produisent néanmoins que très peu d'effet par rapporta notre salut. Pourquoi tous ces détours, ou ces voies indirectes ? Il n'a qu'à vouloir positivement la conversion du pécheur, pour la produire d'une manière efficace et invincible. N'est-il pas visible, que c'est qu'il agit par les voies les plus simples, et que l'ordre le veut, quoique nous ne le voyions pas toujours ? Cai Dieu ne peut agir qu'avec ordre et qu'avec sagesse, quoiaue sou ordre et sa sagesse soient souvent des abîmes impénétrables à l'esprit humain. 11 y a de certaines lois très simples dans l'ordre de la grâce *, selon lesquelles Dieu agit ordinairement ; car cet ordre a ses règles aussi bien que celui de la nature, quoique nous ne les connaissions pas, comme nous voyons celle:; des communications des mouvements. Suivons seulement les>
* Voyez l'éclaircissement sur le cii. 4 de la 2" prutie de la mélhode.
* Voyez le i'"' érlairrissement sur le 5" ch.
» Voyez le 2« enlretien des Canvera. ckrélicitnea de l'éditioti ^e Paris en 17ii->. pages 60 et savantes. (Note de Malebranclie.)
* Voyez le 2» di<coui< du Traité de la nature et de la grâce. Malebranche re'iiime ici les dcveloppemenis qu"il a donnés sur la Providence, la généralité des voies, les monstres, dans les ouvrages auxquels il renvoie.
conseils, que nous a donnés dans l'Évangile, celui qui connais sait parfaitement les lois de la grâce.
Je dis ceci pour satisfaire aux injustes plaintes des pécheur?, qui méprisent les conseils de Jésus-Christ, et qui se prennent à Dieu de leur malice et de leurs désordres. Ils veulent que Dieu lasse des miracles en leur faveur et qu'il ne suive point les lois ordinaires de la grâce. Ils vivent dans les plaisirs, ils recherchent les honneurs, ils rouvrent à tous moments les plaies que les objets sensibles ont faites dans leur cerveau, ils en reçoivent souvent de nouvelles ; et ils veulent que Dieu les guérisse par miracle, semblables à des blessés qui, dans l'excès de leur douleur, déchirent leur appareil, renouvellent leurs plaies, et puis dans la vue d'une mort prochaine, se plaignent de la cruauté de ceux qui les pansent. Ils veulent que Dieu les sauve, parce que disent-ils, Dieu est bon, sage, puissant ; il ne tient qu'à lui de nous rendre heureux, il ne doit pas nous avoir faits pour nous perdre. Qu'ils saclient que Dieu veut les sauver, et qu'il a fait pour cela tout ce qui se devait selon l'ordre de la justice qu'il doit à ses attributs. Nous ne devons pas croire qu'il nous abandonne, puisqu'il nous a donné son propre Fils pour être notre médiateur et notre victime. Oui, Dieu veut nous sauver, et nous sauver tous ; mais par des voies que nous devons étudier avec soin, et suivre avec exactitude. Dieu ne doit pas consulter nos passions dans l'exécution de ces desseins. Il ne doit consulter que sa sagesse, il ne doit suivre que l'ordre ; et l'ordre veut que nous imitions Jésus-Christ, et que nous suivions ses conseils pour nous sanctifier et pour nous sauver. Que si Dieu n'a pas prédestiné tous les hommes à être conformes à l'image de son Fils, qui est le modèle et l'exemplaire des élus, c'est qu'en cela Dieu agit par les voies les plus simples par rapport à ses desseins, qui tendent tous à sa gloire, c'est que Dieu est une cause universelle, et qu'il ne doit pas agir comme les causes particulières, qui ont des volontés particuUères pour tout ce qu'elles font ; c'est que sa sagesse qui n'est en cela qu'abîmes pour nous, le veut ainsi. Enfin c'est que cette conduite est plus digne de Dieu, qu'une autre qui serait plus favorable aux réprouvés. Car les réprouvés sont condamnés par un ordre aussi digne de nos adorations, que celui par lequel les élus sont ianclifiés et sauvés ; et il n'y a que l'ignorance de l'ordre et
l'amour-propre qui fasse condamner une conduite que les anges et les saints admireront éternellement. Je réponds ailleurs i plus amplement aux difficultés qu'on fait contre la Providence divine. Mais revenons aux preuves de l'efficace des causes secondes.
\o PREUVE
Si les corps n'avaient point une certaine nature ou force pour agir, et si Dieu i'aisait toutes choses, il n'y aurait rien que de surnaturel dans les effets même les plus ordinaires. La distinction de naturel et de surnaturel, qui est si bien reçue dans le monde, et qui est établie par le consentement universel des savants, serait chimérique et extravagante.
Réponse.
Je réponds que cette distinction est extravagante dans la bouche d'Aristote, car la nature que ce philosophe a établie est une pure chimère. Je dis que cette distinction n'est point claire dans la bouche du commun des hommes, qui jugent des choses par l'impression qu'elles font sur leurs sens ; car ils ne savent point précisément ce qu'ils veulent dire, lorsqu'ils assurent que le feu brûle par sa nature. Je dis que cette distinction se peut souffrir dans la houche des théologiens, s'ils entendent que les effets naturels sont ceux qui sont des suites des lois générales que Dieu a établies pour la production, et pour la conservation de toutes choses, et que les effets surnaturels sont ceux qui mi dépendent point de ces lois. Cette distinction est véritable en ce sens. Mais la philosophie d'Aristote jointe à l'impression des sens, la rend, ce me semble, dangereuse, parce que cette distinction peut détourner de Dieu ceux qui ont trop de respect pour les opinions de ce misérable et pitoyable philosophe 2 ou qui consultent leurs sens au lieu de rentrer en eux-mêmes pour y consulter la vérité. Ainsi on ne devait point se servir de cette
• Voyez les Entreliens sur la métaphysique. Le Traité de la nature et de la fjrâce, et les réponses a M. Arnaulil, surtout la réponse à sa dissertation sur les miracles de l'Ancien Testament. (Note de Malebranclie.)
- Descaries et même la Logique de Port-Royal, ne traitent pas Aristotc aussi: irrOvLMcncieusement.
r.CLAir.CISSEMENTS. 453
distinction sans rexpliquor. Saint Augustin ^ s'ctant servi du terme de fortune s'en est rétracté, quoiqu'il y eût peu de gens qui s'y pussent tromper. Saint Paul ^ parlant des viandes immolées, avertit que les idoles ne sont rien. Si la nature delà philosophie païenne est une chimère, si cette nature n'est rien, il faut en avertir, car il y a bien des gens qui s'y trompent. Il y en a plus qu'où ne pense qui lui attribuent inconsidérément les ouvrages de Dieu, qui s'occupent de cette idole, ou de cette fiction de l'esprit humain, et qui lui rendent des honneurs qui ne sont dus qu'à la Divinité. Ils veulent bien que Dieu soit auteur des miracles et de certains effets extraordinaires qui, en un sens, sont peu dignes de sa grandeur et de sa sagesse, et ils rapportent à la puissance de leur nature imaginaire, ces effets constants et réglés que les sages seuls savent admirer. Ils prétendent même que cette disposition si merveilleuse qu'ont tous les corps vivants pour se conserver et pour engendrer leur semblable, est une production de leur nature; car selon ces philosophes, c'est le soleil et l'homme qui engendrent les hommes. On peut encore distinguer l'ordre surnaturel du naturel en plusieurs manières. Car on peut dire que le surnaturel a rapport aux biens futurs, qu'il est établi en vue des mérites de Jésus-Christ, qu'il est le premier et le principal dans les desseins de Dieu, et d'autres choses suffisantes pour conserver une distinction dont l'on appréhende peut-être sans sujet la destruction.