partie c'est-à-dire la -— de la lumière reçue
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sur un écu mis à un pied de la bougie. Enfin il n'en entrerait dans l'œil que la deux centième partie de la seize millionième, si on en exclut la lumière réfléchie de l'écu, qui se répand de tous les autres côtés, supposé qu'on l'en pût voir à la distance de 20 pieds. Car la moitié d'une surface sphérique est égale à deux cercles qui coupent la sphère par son centre. Ainsi eu supposant le rayon de la sphère d'uu pied, et celui de la circonférence de l'écu de la dixième partie d'un pied, la moitié de la surface sphérique contiendrait deux cent fois celle de l'écu, puisque les cercles sont entre eux comme les carrés de leurs rayons. Cependant cette faible lumière est capable d'ébranler les fibres très délicates delà rétine, supposé que cet écu puisse être aperçu de tous côtés, à la distance de vingt pieds par la lumière qu'il réfléchit.
12. Pour découvrir aussi à peu près quelle peut être la délicatesse des fibres de la rétine, il n'y a qu'à attacher sur un fond noir, exposé au soleil, un petit papier d'une ligue en carré, et remarquer la dislance dout on le peut voir, et faire
ensuite cette proportion. Comme la dislance dont on le voit» est au diamètre de l'œil, qui est de six lignes ou environ, de'mèma une ligne est au côté de l'image du papier qui est dans le fond de l'œil. Et carrant ce quatrième terme pour avoir le carré de cette image, on aura son espace, qu'on trouvera plusieurs centaines de millions de fois plus petit qu'une ligne carrée. J'entends par l'image du papier, l'endroit précis où se réunissent sur la rétine les rayons qu'il réfléchit; car il se peut faire que les fibres de la rétine où se fait la réunion des rayons, ébranlent quelque peu leurs voisines. Venons maintenant aux réfuactions de la lumière.
13. Lorsqu'un rayon passe d'un milieu rare comme l'air dans un moins rare ou plus dense, comme le verre ou l'eau, il se détourne ou souffre réfraction en y entrant, mais lorsqu'il y est entré \ il va en ligne droite jusqu'à ce qu'il en sorte. Si par exemple, il y avait de l'air au-dessus de la ligne BC D, et du verre au-dessous, et qu'un rayon allât de A vers C (quand je dis allât, qu'on entende toujours, tendit à aller ou pressât da A vers C; : il n'irait pas vers K, mais il se détournerait vers F, en entrant de l'air dans le verre. Dont la raison est que tout corps mû, ou qui tend à se mouvoir, va toujours en ligne droite lorsqu'il trouve de tous côtés une égale résistance, et qu'il se détourne toujours du côté où il en trouve le moins- Or le rayon en trouve moins dans le verre et dans les corps denses, qu»
« Vojez la 2» ûgur««
dans l'air et dans l'eau; on peut voir la raison que j'en donne dans le nombre XIX de l'éclaircissement précédent. Quand je dis dans le verre, j'entends dans les pores du verre, par où le fayon peut passer ou transmettre son action, et non dans le solide du verre où il s'éteint en les ébranlant quelque peu, ainsi que je l'ai expliqué ailleurs.
Ainsi le rayon A G trouvant moins de résistance à transmettre son action dans le verre que dans l'eau, et moins dans les pores de l'eau que dans l'air, il doit se rompre vers la ligne G G, perpendiculaire à BD, et faire l'angle G G F plus petit que l'angle LCK.
14. Les lignes K L et F G, tirées des points K et F, perpendiculairement sur P Q, qui coupe perpendiculairement la ligne B D, séparatrice des différents milieux ; ces lignes, disje, KL, F G, sont appelées les sinus des deux angles L G K et G G F. Or comme l'angle L G K est égal à l'angle H G A, qu'on appelle l'angle d'incidence, son sinus A H, est égal au sinus L K. On exprime donc les réfractions que souffrent les rayons en passant d'un milieu dans un autre, par le rapport qui est entre les lignes AH et F G, qui sont les sinus des angles d'incidence et de réfraction. La réfraction que souffre, par exemple, un rayon qui passe de l'air dans le verre, étant comme trois à deux, le rayon A G passera par le point F, si le sinus G F est les deux tiers du sinus A H : et par la même raison si le rayon F G sortait du verre, et entrait en G dans l'air, il se détounaerait vers A
15. La principale loi sur laijuelle est fondée la dioptrique, est que les sinus de tous ■ les 'angles d'incidence, quels qu'ils Êoient, plus ou moins obliques, ont tous chacun à leur sinus de réfraction le même rapport. Si, par exemple, un rayon part de tel point qu'on voudra au-dessus ou au-dessous du point A, el
-ptsse par le point G, comme par exemple, le rayon 0 G, il passera par le point R. Et le sinus O-P de l'angle d'incidence sera au sinus Q R de l'angle de réfraction, comme 3 à 2, comme AH à G F. Il en est de même de tout autre rayon qui rencontre la surface au point G.
Ainsi quand on a connu par xme expérience exacte la quantité de la réfraction d'un rayon quelconque qui passe d'un milieu dans un autre, on peut déterminer géométriquement les angles que tous les autres rayons doivent faire avec la ligne qui
coupe perpendiculairement la surface qui sépare ces milieux. Mais il sul'lit, par rappoi't à mon dessein, de savoir en général que les humeurs de l'œil étant plus denses que l'air, les rayons souffrent dans l'œil une réfraction qui les réunit sur l'axe, que la réfraction d'un rayon qui de l'air, entre dans l'huitieur aqueuse, est à peu près comme 4 à 3; dans le cristallin, comme 3 à 2; dans l'humeur vitrée, comme 10 à 7 ou environ.
16. Quand plusieurs rayons partent d'un point lumineux ou éclairé, et passent de l'air dans un corps dense, dans un verre, par exemple, dont la surface est convexe, celui qui tombe perpendiculairement sur cette surface étant également pressé de tous côtés par l'air qui l'environne en entrant dans le verre, n'y souffre point de réfraction, mais tous les autres en souffi'ent, et d'autant plus qu'ils entrent dans le verre par un point plus éloigné du point H, de l'axe A H, parce que plus ils tombent obliquement sur la surface, ou sur la tangente qui passerait par le point où ils entrent dans le verre, plus ils sont détournés, puisque les sinus des angles d'incidence que font tous ces rayons avec les perpendiculaires à la surface, ont toujours le même rapport avec les sinus correspondants de leurs angles de réfraction.
S4ft
l7. 1 Par exemple, si le rayon A H tombe peipeiidicnlairement sur une loupe ou verre convexe, il conlinucra son chemin en ligne droite, et passera par le centre de sa convexité.' Si le rayon le plus proche du rayon A H, la coupe en d, ce rayon se détournera et ira couper l'axe en C, et ce point C. sera ce qu'on appelle le point de concours des rayons proches de l'axe, et le
* Foyer de ces verres.
ÉCLAIRCISSEMENTS. At3
lieu de l'image de l'objet A P. Les autres rayons A e, A /, A r/, deviendront ei, fk, gl. De manière} que ceux qui seront entrés dans la loupe par les points les plus éloignés du point H, en seront les plus près lorsqu'ils couperont l'axe. La ligne qui passe par le point rf, par exemple, qui est le plus proche de H, coupe l'axe H C, au point C, et ce point est plus éloigné de H que le point X, ou le point g des lignes, qui en entrant dans le verre, sont les plus éloignées de H. Or ces rayons qui n'entrent point dans la loupe, assez proches du point H, rendent confuse l'image des objets qui se peint au foyer de la loupe, et d'autant plus confuse qu'ils sont plus éloignés du point H, quoiqu'ils rendent cette image plus vive ou plus éclatante. Car si du point P proche de A de l'objet A P, on lirait une perpendiculaire sur la loupe entre A et d, et de ce même point P, des rayons semblables à ceux que l'on a tirés du point A^ le rayon le plus proche de cette nouvelle perpendiculaire, après la réfraclion, la couperait proche du point C de l'autre côté de l'axe A H C : Et le point où ce rayon couperait cette nouvelle perpendiculaire, serait le point de concours, qui répondrait au point P. Or les rayons tirés du point A, un peu plus éloignés de l'axe, que le rayon A d, qui le coupe au point C, passeraient aussi par ce même point de concours qui répond au point P, et qui est proche du point C. Ainsi quelques rayons tirés du point A, se mêleraient avec ceux du point P, et en troubleraient l'action. Ce que je viens de dire des rayons, tirés des points A et P, il faut le concevoir de tous ceux des autres points de l'objet, dont les rayons éloignés de leurs perpendiculaires, rendent l'image plus éclatante à la véi'ité, mais d'autant plus confuse qu'il y en enti'e davantage. D'un autre côté si on couvre la loupe, et qu'on n'y laisse qu'une fort petite ouverture ronde, pour exclure de l'entrée les rayons éloignés de l'axe, les petits cônes de lumière qui y passeront, ou l'assemblage de tous les rayons poussés de chaque point de l'objet, n'aura pas assez de vivacité et d'éclat pour rendre assez sensible l'image qu'ils formeront au foyer de la loupe. De sorte qu'afin que l'image des objets paraisse la plus distincte qu'il se puisse au foyer de la loupe et suffisam-» ment éclairée pour être sensible, il faut que l'ouverture de la loupe ait une proportion déterminée avec la quantité de la lumière qui éclaire les objets dont partent les rayons; le tout
comparé avec la délicatesse de la vue de chaque personne. Car celui qui l'aura la plus délicate, n'ayant pas besoin de tant de lumière, l'image lui paraîtra plus distincte, si l'ouverture de la loupe est plus petite.
18. Je n'entreprends point de démontrer géométriquement le détail de tout ceci, de peur de fatiguer ceux qui n'aiment point la géométrie, et par le dégoût que je trouve moi-même à mesurer la longueur des lignes qui forment des triangles. Outre que ceux qui sont géomètres, savent bien ce que je pourrais dire après plusieurs autres, ou peuvent s'en instruire dans les livres qui traitent de la dioptrique. Mais ceux qui veulent s'assurer par l'expérience et d'une manière sensible de ce que je viens de dire, que les rayons éloignés de l'axe HC i, comme Ag, A m, se coupent sur l'axe A, après leur réfraction, plus près de H que les autres, ils n'ont qu'à couvrir entièrement une assez grande loupe de papier, après y avoir fait avec une épingle, quatre trous rangés en ligne droite, dont deux soient également et fort éloignés de l'axe, et répondent vers les bords de la loupe, et les deux autres assez proches de l'axe. Car ayant exposé cette loupe au soleil pour en recevoir la lumière sur un papier mis derrière, ils verront en reculant peu à peu ce papier de la loupe, que les rayons les plus éloignés s'approcheront plus vite et se croiseront plus tôt que les autres, et plus près du point H.
49. Pour s'assurer encore par Texpérieflce, qu'afin que les images que peignent à leur foyer les verres convexes, soient bien distinctes et assez vives, il faut un rapport déterminé de l'ouverture de la loupe, avec la quantité de lumière dont les objets représentés par l'image, sont éclairés; il n'y a qu'à prendre ce qu'on appelle un œil artificiel : c'est-à-dire, qu'il n'y a qu'à prendre un tuyau noirci en dedans, long par exemple de 3 ou 4 pouces, et au moins d'un pouce de diamètre ; poser à un des bouts une loupe, et à l'autre au foyer de la loupe, uu papier fort mince, ou un verre plan usé avec du sablon, et rendu mal et blanc. Car en donnant diverses ouvertures fort différentes à la loupe tournée, afin que l'expérience soit plus sensible, vers des objets éclairés du soleil, on verra qu'une très grande ouverture rend l'image représentée sur le papier,
* Figure 3.
ÉCLAIRC1SSE3IENTS. 545
plus éclatante, mais moins distincte, et qu'à proportion que le temps s'obscurcit, il faut augmenter l'ouverture.
20. Si l'objet A P, dont l'image est en G, oîi les rayons proches de l'axe le coupent après leur réfraction, s'éloignait de la loupe i, l'image de cet objet avancerait toujours quelque peu vers H. Et si l'objet s'approciiait vers la loupe, son image s'éloignerait toujours beaucoup de H. Il y a bien de la différence dans le mouvement de l'image, ou du point de concours des rayons, lorsque l'objet s'approche de la loupe, et lorsqu'il s'en éloigne. Car en supposant que l'objet s'éloigne et s'approche de la loupe d'un mouvement égal el uniforme, le mouvement de son image vers le point H, diminuera toujours, lorsque l'objet s'en éloigne et ne passera même jamais le point x, si ce point est le foyer de la loupe, c'est-à-dire, le point de concours des rayons parallèles à l'axe. Mais au contraire lorsque l'objet s'approche de la loupe, le mouvement de son image pour s'en éloigner, augmentera toujours à l'infini. De sorte que s'étant approché jusqu'au point qu'on appelle le foyer négatif de la loupe, c'està-dire au foyer pris de l'autre côté de la loupe; le point de concours des rayons proches, semblables au rayon A d, aui'a parcouru un espace infini ; et ces rayons, après leur réfraction, seront parallèles à l'axe H G. Il suit de là que le lieu de l'image des objets éloignés de 100 toises, n'est pas sensiblement différent de celui de l'image des objets éloignés de 1000 toises, et celuici du Heu des images du soleil et des étoiles. Et au contraire il suit de là que le lieu de l'image d'un objet, qui est à deux pieds de la loupe, est fort différent de celui qui n'en est éloigné que d'un demi-pied, et que si la loupe avait un demi-pied de foyer, l'image après avoir parcouru un espace infini, serait dissipé.
21. Que si on veut savoir en particulier de combien est éloignée d'une loupe l'image de l'objet qui n'en est distant que d'un demi-pied, et ensuite de combien ceite image s'approche de la même loupe, lorsqu'on en éloigne l'objet de deux pieds, afin de juger par ce moyen, combien il faut que la rétine s'approche du cristallin, pour voir distinctement les objets qui sont à un demi-pied et à deux pieds de distance. Il faut savoir celte proposition qu'on démontre dans la Dioptrique 2, et que voici ;
« Voyez !?, i> u^uva.
^ vil '.'D l!")"\Vi>r» "•• ■je:i>''.-:r-tr;'t:fi ; à la fin de ce vc/îame. (M^lebranche.)
Pour avoir le point de l'image qui correspond au point do l'objet, sur la ligne qui joint ces deux points, il faut faire elle proportion : Comme la distance de l'objet d'avec la ..jupe, moins le demi-diamètre de la convexité de la loupe, est à la distance entière de l'objet, de même le demi-diamètre de la convexité de la loupe, est à la distance cherchée do l'image. Ainsi supposé que les humeurs de l'œil fassent la même réfraction qu'une petite loupe également convexe des deux côtés, et dont le demi-diamètre de la convexité, soit de 6 lignes, et dont on néo-lioe l'épaisseur du verre. On dira : comme 72 lignes moins 6 ou 66 licrnes (qui valent un demi-pied distance de l'objet, moins le demi-diamètre de la convexité de la loupe, qui est de 6 lignes) esta 72 lignes : (distance entière de l'objet;) de même 6 lignes
est à la distance de l'image, qui est par conséquent
ou — -• On fora ensuite cette autre proportion : comme 288
lignes, moins 6, ou 282 (qui valent 2 pieds, distance seconde de l'objet, moins le demi-diamètre (est à 288) distance entière : ) de même 6 lignes est à la distance cherchée, qui est
par conséquent——- — ou -7^- et retranchant de —j- lignes,
- — , on trouvera que l'image de l'objet, lorsqu'il est à 2 pieds,
est plus proche de la loupe d'un peu plus de -;r- de ligne, et
qu'ainsi selon la supposition, peu exacte à la vérité, il faudrait
que la rétine fût plus proche du cristallin de -^ir- de ligne
pour voir distinctement un objet à deux pieds, que pour le voir à un demi-pied de distance. Et on trouvera par la même opération que pour le voir à 3 pouces de distance, il faudrait que la rétine fût plus proche du cristallin d'environ une ligne et un quart.
Mais si l'on veut s'assurer d'une manière sensible que l'image des objets s'éloigne de la loupe quand les objets s'en approchent, et qu'elle s'en approche quand ils s'en éloignent, on se servira de l'œil artificiel, dont je suppose que le luyau pi;:sscon s'allongeant et se raccourcissant, éloigcQi- ou a{:-.[.'roc';cr ùi: ve.'re
objectif, le verre mat, où se peignent les images des objets d deliors; et le changement de lieu de ces images sera d'autant plus sensible, rpn^ la ligne sera moins convexe. Mais il suffit qu'elle soit de 3 ou 4 pouces du foyer pour s'assurer par des expériences sensibles de ce que je viens de dire. Ces vérités de dioptrique supposées, examinons comment on voit les objets et les raisons de la construction admirable de l'organe de la vue.
La rétine c^t la principale partie de Vœil, car c'est par elle que la lumière transmet son action iusqiC au cerveau.
22. Il est clair par la conslruclion de l'œil, et par les propriétés de la lumière, qu'on ne voit distinctement les objets que lorsque leurs images sont distinctes, c'est-à-dire lorsque les divers rayons qui parlent de chaque point des objets se rassemblent exactement dans le fond de l'œil. Mais le fond de l'œil étant tapissé par la choroïde, aussi bien que par la rétine, il y a des personnes qui croient que c'est plutôt sur la choroïde que sur la rétine, que les rayons doivent se réunir, et que c'est sur elle ou par elle que se fait la vision. Ils apportent doux preuves principales de leur opinion.
La première preuve est fondée sur cette expérience : si l'on attache sur un fond noir ou obscur deux petits morceaux de papier blanc à la même hauteur, à trois ou quatre pieds de distance l'un de l'autre et que s'en étant reculé environ à trois fois autant de distance qu'il y en a entre ces deux papiers, oq ferme un œil, le gauche, par exemple, et qu'on regarde fixement le papier qui est à gauche par l'œil droit, alors le papier qui est à droite disparaîtra. Or la raison pourquoi le papiei qui est à droite disparaît, qui paraîtrait, si demeurant dans la môme situation, on le mettait ailleurs, c'est que son image tombe précisément sur le trou de la choroïde, par oîi le nerf optique s'insinue dans l'œil pour y former la rétine. Ainsi, disent-ils, leurs rayons qui forment cette image qui disparait, ne i^encontrant point la choroïde et rencontrant la rétine, c'est la choroïde qui sert à la vision et non la rétine.
La seconde preuve est que les corps noirs reçoivent les
rayons et que les blancs les rétlcchissent. Or la choroïde est noire, et la rétine est blanche. Donc :
23. Je réponds à la première preuve, que l'expérience est vraie, et que l'image du papier qui disparaît, tombe précisément sur le trou où la choroïde donne passage au nerf optique. Car certainement les anatomistes qui placent l'entrée du nerf optique, directement opposée au trou de la prunelle, se trompent; cette entrée est quelque peu plus proche du coin interne de l'œil. Mais comme en cet endroit les filets du nerf optique s'épanouissent et s'évasent de tous côtés, pour s'étendre sur la choroïde, ils s'y arrangent comme un petit entonnoir recourbé; de sorte que les rayons de l'image, tombant obliquement sur ces filets, ils ne peuvent leur communiquer les secousses ou les vibrations nécessaires pour en exciter la sensation. Car, pour voir un objet distinctement, il faut que les rayons principaux de chaque point de cet objet, tombent perpendiculairement sur la rétine, afin qu'ils lui communiquent fortement leurs vibrations de pression, et aux esprits contenus dans leurs petits filets ou canaux dont elle est composée, de sorte que leur mouvement se puisse communiquer jusqu'à la principale partie du cerveau. Sans cette dernière communication, il n'arriverait point dans l'âme de sensations, parce que ce n'est pas l'œil mais l'âme qui voit; puisqu'on devient aveugle dès que quelque humeur bouche le nerf optique, quoiqu'il n'y ait rien de gâté dans l'œil, comme il arrive dans la goutte sereine.
J'ai supposé que les petits filets de la rétine étaient creux,
remplis d'esprits animaux, et continus depuis le fond de l'œil
jusqu'à la principale partie du cerveau, c'est-à-dire, jusqu'à
celle dont les divers changements sont suivis des diverses
sensations de l'âme. J'ai fait, dis-je, cette supposition, parce
qu'elle me paraît la plus commode pour faire comprendre
comment les vibrations de la lumière sur les filets de la rétine
se communiquent jusqu'au cerveau. Car il est certain que si on
pressait avec le doigt par secousses, un tuyau exactement
plein d'eau, par un bout, il le serait de même à l'autre bout,
et que le doi^t serait repoussé. Mais si l'on appuyait le doigt
sur un corps mou et allongé comme un boyau, quand le doigt
aurait fait son trou il ne serait pas repoussé, et le mouvement
du doigt ne se communiquerait point d'un bout à l'autre.
ECLAIRCrSSEMENTS. 549
24. Je réponds donc à la seconde objection : Premièrement, que c'est jugtcment à cause que la choroïde est noire et qu'elle amortit les vibrations de la lumière, qu'elle ne peut l'y transmettre jusqu'au cerveau; et au contraire que la rétine étant blanche, et repoussant les rayons qui l'ont pressée, il se fait la même vibration dans les esprits, contenus dans ses filets, que celle qui se fait dans les rayons de la lumière, comme dans l'exemple que je viens d'apporter d'un boyau rempli d'eau.
Je réponds, en second lieu, que la choroïde ne tirant sa naissance que de la pie-mcre, qui ne pénètre point dans le cerveau, comme les filets du nerf optique, il n'y a nulle apparence qu'elle pût transmettre à la partie principale du cerveau les vibrations des rayons, quand même elle ne les amortirait pas. Il est donc certain que c'est la rétine qui reçoit et qui transmet jusqu'au cerveau l'action des rayons de la lumière réfléchie des objets, et que la choroïde n'est noire que pour recevoir et amortir quelques rayons inutiles, qui ayant pénétré la rétine, troubleraient ses vibrations s'ils étaient réfléchis et retombaient sur elle. Car il est évident que le dessous de l'iris et les ligaments ciliaires ne sont noirs que pour amortir les rayons qui réfléchissent de la rétine, et qui troubleraient la vision s'ils y retombaient confusément.
Cette vérité supposée, tâchons de découvrir en partie la sagesse infinie du Créateur, dans les moyens qu'il a pris pour exécuter la fin qu'il s'est proposée en donnant des yeux à l'homme, et en agissant en lui sans cesse d'une manière uniforme et constant ^ c'est-à-dire, en conséquence des lois générales, qui ont l'ordre de la nature.
De la sagesse de Dieu dans la construction des yeux.
25. Il est certain que ce n'est point l'âme qui cause en ellemême toutes les perceptions qu'elle a des objets qui l'environnent, dés qu'elle ouvre et tourne les yeux au milieu d'une campagne. Car outre qu'elle les voit alors sans le vouloir, elle n'a pas ia moindre connaissance da la construction de ses yeux et 4e son cc-iveau, ni de riea de ce qui s'y passe. Il est encore certsiîi que ce ne soni point les corps qui nous environnent, ni mémo no^re cerveau aui agit dans notre âme. Car outre que-
la matière, substance même purement passive, ne peut agir sur l'esprit, et qu'il n'y a nul rapport nécessaire entre quelques ébranlements de fibres du cerveau, produits par la lumière réfléchie des objets, et les perceptions que nous en avons, les mêmes ébranlements sont suivis de perceptions différentes, et les différents ébranlements sont accompagnés des mêmes pei'ceptions, comme on le verra dans la suite. Et tout cela est réglé par des raisonnements qui dépendent d'une si grande connaissance de l'optique, et de tout ce qui se passe dans la corps, qu'il n'y a point d'intelligence qui les puisse faire dans l'instant même qu'on ouvre ou qu'on tourne les yeux. De sorte que quelque puissance qu'ait sur l'âme pour la modifier, je ne dis pas, le cerveau, mais une intelligence même, elle ne pourrait lui donner toutes les perceptions qu'elle a dans l'instant que ses yeux sont ouverts au milieu d'une campagne. En un mot, je suppose que c'est Dieu qui nous donne nos sensations. Mais comme Dieu doit toujours agir en Dieu, et que ses attributs demandent, qu'il agisse ordinairement d'une manière uniforme, et par des lois générales, sans quoi même il n'y aurait point d'ordre réglé dans la nature, ni de certitude dans la physique, il a établi la loi générale de l'union de l'àme et du corps. Celte loi ou cette volonté générale et eflicace du Créateur est en général : Que les changements qui arrivent dans une certaine partie du cerveau soient accompagnés des sensations de l'àme, et que certains désirs de l'âme soient suivis du cours des esprits qui remuent certaines parties de son corps
26. Mais pour ne parler que de ce qui regarde la vue. Dieu par cette loi générale nous donne précisément toutes les perceptions des objets que nous nous donnerions à nous-mêmes, si nous avions une connaissance exacte, non seulement de ce qui se passe dans notre cerveau et dans nos yeux, mais encore de la situation et du mouvement de notre corps, si nous savions outre cela parfaitement l'optique et la géométrie, et que nous pussions sur ces connaissances actuelles, et non sur d'autres que nous aurions tirées d'ailleurs, faire en un instant une infinité de raisonnements exacts et agir en nous-mcmes dans ie même instant, en conséquence de ces raisonnements, et noui dcuner toutes les différentes perceptions, soil. distinctes, soil confuses, que nous avons dfs oi>jolà que nous- voyous d'uu coup
LCLAIRCISSImMEiNTS. 551
(l'œil, perceptions de leur grandeur, de leur figure, de leur dislance, de leur mouvement, ou de leur repos, et de toutes leurs diverses couleurs.
27. Il faut remarquer que j'ai exclu dans la supposition précédente, les coimaissances que nous aurions tirées d'ailleurs, (le ce qui se passe actuellement dans nos yeux, parce qu'en offet de telles connaissances n'intluent point dans nos sensalions, si elles ne changent rien dans notre cerveau. Par exemple, quoique je sache certainement que le soleil est plusieurs millions de fois plus grand que la lune, cependant je le vois à peu près de môme grandeur; parce que son image sur la rétine est égale à celle de la lune, et que d'ailleurs il ne se passe rien dans mes yeux qui me puisse servir à découvrir la différence de leurs distances. Mais quoique l'image qui est sur ma i\5line, d'un enfant que je vois à dix pieds de moi, soit égale à celle que j'ai dun géant éloigné de trente, cependant je vois le géant 3 fois plus grand que l'enfant, parce qu'il se passe dans mes yeux quelque chose dont je puis me servir pour découviùr la différence de leur distance, comme est l'image des corps qui sont interposés entre moi et ces deux personnes, ou la diverse disposition de mes yeux lorsque je les fixe sur l'un et sur l'auti'e pour les voir distinctement, ou quelqu'un des autres moyens qui peuvent servir à découvrir la distance des objets, dont j'ai parlé dans le chapitre neuvième du premier livre. Ainsi sachant la distance qui est entre l'enfant et le géant; et ayant outre cela, selon la supposition, une connaissance parfaite de l'optique, qui m'apprend que les images des objets sur La rétine, doivent diminuer à proportion de leur éloignement, je me donne une perception du géant triple en hauteur de celle de l'enfant. La raison de tout ceci est que les yeux étant faits pour voir, il faut trouver dans les changements qui leur arrivent, et par eux, à la principale partie du cerveau, et non ailleurs, la cause occasionnelle qui détermine l'efficace de la volonté générale du Créateur à agir dans notre âme, et à nous faire voir les objets qui nous environnent. Examinons maintenant comment Dieu a disposé l'œil, pour avertir l'âme, qui saurait et pourrail tout ce que je viens de dire, afin qu'elle pût s'assurer de la présence et des diverses qualités des objets, par rapport aux besoins du corps et à la conservation de la vie.
28. Si à la place de la loupe de l'œil artificiel on y mettait un corps opaque, percé d'un petit trou, et qu'on le retournât vers des objets éclaires du soleil, on les verrait peints sur le verre mat, soit qu'on l'approchât ou le reculât de la petite ouverture. Mais si l'on dirigeait cet œil vers des objets peu éclairés, on ne les verrait point. Ainsi, supposé que les objets fussent en tout temps également et très fortement éclairés, aussi éclatants, de quelque couleur qu'ils fussent, que paraissent les corps blancs exposés au soleil, toute cette variété des humeurs qui remplissent le globe de l'œil serait inutile, si le trou de la prunelle n'était pas plus grand que la pointe d'une aiguille, et l'on aurait même cet avantage, qu'on pourrait voir les objets de fort près. Mais comme il est nécessaire que nous puissions apercevoir des objets de dix mille fois moins éclairés que ceux que nous pourrions voir, si le trou de la prunelle était si petit, Dieu a rempli le globe de l'œil de diverses humeurs, tellement situées, que mille rayons, semblables à celui qui passerait par le petit trou, viennent se réunir en un point sur la rétine, et par conséquent ils l'ébranlent autant ou environ que si l'objet était mille fois plus éclairé. Car tous ^ les rayons qui partent du point G se détournent vers l'axe GBE, en entrant dans l'humeur aqueuse, et de là dans le cristallin, et encore en sortant du cristallin pour entrer dans l'humeur vitrée, et se réunissent au point E, et ils y causent les mêmes vibrations de pression que celles qui sont au point G. De sorte que la même couleur qu'on voit au point G se voit sur l'image de l'objet au point E, comme on le peut voir dans un œil artificiel. Ainsi tous les rayons qui partant du point G, passent par le trou de la prunelle et se réunissent sur la rétine au point E, font comme deux cônes de lumière dont les sommets sont dans le même axe GE. Ce que je dis des rayons qui partent du point G, il faut le concevoir non seulement des points H et I, mais encore de tous les points de l'objet.
29. Mais lorsque le trou de la prunelle est trop grand, les rayons éloignés de l'axe GE, qui lorsqu'on est dans un lieu fort obscur, peuvent être utiles pour distinguer, quoique confusément les objets, rendent leur image confuse, lorsqu'ils sont
« Voyez la i" ûguro.
fort éclairés, ainsi que je l'ai i prouvé. De sorte qu'il est nécessaire pour la perfection de l'organe de la vue que le trou de la pi'unelle diminue ou augmente à proportion que les objets sont plus ou moins éclairés, et même à proportion du désir qu'on a en les regardant de près, d'en distinguer les parties. Car lorsqu'ils sont fort éclairés, plus le trou de la prunelle- est petit, plus l'image qui s'en peint sur la rétine est distincte. Cela était aussi nécessaire pour consei'ver la vue. Car si l'ouverture de la prunelle demeurait trop grande, lorsqu'on est obligé de regarder des objets trop éclatants, les rayons de ces objets réunis sur la rétine, en dissiperaient bientôt les fibres délicates, comme on voit que les rayons du soleil réunis par une loupe, brûlent ce que l'on expose à leur foyer; ou du moins ils diminueraient k délicatesse des fibres de la rétine de manière qu'on ne verrait plus rien dans un lieu obscur ou peu éclairé. Or ce changement d'ouverture de la prunelle dans les circonstances que je viens de dire, se remarque aisément, surtout dans les enfants. Ainsi Dieu a mis dans cette peau délicate de l'iris des ressorts tellement dépendants de l'action de la lumière sur le nerf optique, et de celle qui suit de l'intention qu'on a de voir distinctement les petites parties d'un objet proche de nous, qu'ils agissent en même temps en conformité; mais qu'ils agissent de manière que cette petite peau conserve toujours dans les yeux de l'homme une exacte rondeur dans ses diverses ouvertures. Et parce que cette peau de l'iris est trop délicate pour se faire un passage dans une humeur semblable à la vitrée et à la cristalline, Dieu la fait nager dans une humeur aussi fluide que l'eau, qui se sépare aisément, et qui se rejoint fort proraptcment.
30. Comme il est nécessaire que l'œil par rapport à ses usages soit fort mobile, et se puisse aisément tourner de tous côtés. Dieu lui a donné une figure ronde. Mais supposé qu'il fût partout d'une égale convexité ou que la convexité de la cornée ne fût guère différente de celle de la peau dure, si dans cette supposition le globe de l'œil n'était rempli que d'une seule humeur, fût-elle aussi dense ou d'une aussi grande réfracliou que le verre, les rayons qui parlent des objets n'y souffrant
qu'une réfraction, ne se réuniraient point sur la rétine, mais bien loin au delà. Outre que quand même ils pourraient s'y réunir, lorsqu'ils viendraient des objets éloignés, ils ne le pourraient pas s'ils partaient d'un objet proche de nous. Ainsi Dieu, pour hâter la réunion des rayons, et placer l'image des objets précisément sur la réline, l°il a donné à la cornée sous laquelle e?t l'humeur aqueuse une plus gi'ande convexité qu'au reste du globe de l'œil, parce que les loupes les plus convexes réunissent plutôt que les autres les rayons qui les traversent ; 2° il a placé sous l'humeur aqueuse le cristallin qu'il a formé d'une matière pkis dense, et dont la réfraction est plus grande que celle des autres humeurs, et de plus il lui a donné beaucoup plus de convexité, surtout en dessous oîi il touche l'humeur vitrée; 3° pour éloigner beaucoup de la rétine le cristallin, et donner l'espace nécessaire aux rayons qui en sortent convergents, de se réunir exactement sur la rétine, il a mis entre elle et le cristallin de l'humeur vitrée qui est plus abondante, et tient plus de place que les deux autres ensemble. Ainsi les rayons qui partent de chaque point visible d'un objet, souffrent pour se réunir exactement en autant dépeints sur la rétine, trois réfractions, qui toutes les rapprochent vers l'axe BE. La première en entrant dans l'humeur aqueuse, car celle qu'ils souffrent sur la cornée en entrant et en sortant ne doit point être comptée , la seconde en entrant dans le cristallin, et la troisième en sortant du cristallin; et celte dernière me paraît devoir être encore assez grande, à cause de la grande convexité du cristallin du côté que touche l'humeur vitrée.
31. Mais comme il est nécessaire pour la perfection de la vue, que nous puissions voir les objets proches et ceux qui sont éloignés, et qu'il n'est pas possible que les rayons qui parlent d'un objet en différentes distances, se rassemblent exactement sur la rétine, ainsi que je l'ai prouvé, Dieu a placé le cristallin, dont la réfraction est la plus grande entre les autres humeurs, et suspendu de manière par les ligaments ciliaires qu'il peut s'éloigner quelque peu de la rétine, lorsque les objets sont trop proches pour être vus distinctement. Et voici comme il me parait que cela s'exécute :
Lorsque le cristallin est dans la distance ordinaire de la réline, et propre pour voir les objets à une dislancc médiocre,
ECLAIRCISSEMENTS. 55a
€t que l'envie prend de regarder de fort près quelque objet très petit, une mouclie, par exem{)le, pour en distinguer les parties, alors les quatre muscles droits également tendus tiennent le globe de l'œil dans une situation fixe; et les deux obliques qui l'environnent étant aussi tendus, ils le compriment. Car il faut se souvenir qu'ils sont attachés tous deux l'un auprès de l'autre au globe de l'œil d'un côté, et de l'autre à l'os vers le coin interne de l'œil II est vrai que l'oblique supérieur est attaché à l'os bien loin du coin interne, mais la poulie de retour par laquelle il passe étant attachée par un ligament membraneux au coin interne de l'œil, on peut regarder ce muscle comme y étant attaché. Ces deux muscles obliques par leurs tensions contraires, comprimant donc le globe de l'œil qu'ils environnent, ils pressent quelque peu l'humeur vitrée, laquelle pousse en avant le cristallin, et peut-être même la rétine en arrière. Quand le cristallin avance, les ligaments ciliaires qui tendaient vers lui en ligne droite, se courbent quelque peu du côté de l'humeur vitrée pour deux raisons. La première, parce que le cristallin s'avançant, il s'approche d'une ■circonférence du globe de l'œil plus étroite, ce qui relâche les ligaments ciliaires : la seconde, parce que le cristallin pressant l'humeur aqueuse, elle presse elle-même de tous côtés pour se faire place, et son action retombe sur ce qui lui l'ésiste le moins, c'est-à-dire, sur les ligaments ciliaires relâchés; ainsi elle les courbe tout à l'entour du cristallin, et elle se loge dans l'espace que lui laisse leur courbure. Il y a aussi bien de l'apparence que la cornée prête quelque peu par la compression de l'humeur aqueuse. La distance du cristallin à la rétine, €st donc suffisamment augmentée pour voir distinctement un objet fort près durant tout le temps que les muscles compriment fortement le globe de l'œil. Mais dès qu'ils cessent de le comprimer, il reprend nécessairement sa sphéricité, et par conséquent toutes les humeurs leur situation ordinaire. Voilà, je crois, le changement qui arrive aux yeux lorsqu'on force sa vue et qu'on veut voir de fort près de petits objets.
32. 11 est vrai que si le cristallin pouvait changer de figure par la contraction et le relâchement des ligaments ciliaires. s'il pouvait augmenter sa convexité lorsque les objets s'approchent, et la diminuer à proportion qu'ils s'éloignent, ce
serait un autre moyeu de faire tomber l'image des objets précisément sur la rétine. Mais ce second moyen ne me parait pas praticable, parce que le cristallin est assez dur et gluant, et n'a nulle fluidité. De sorte qu'il ne peut pas changer à tout moment de figure. Ainsi il n'est pas possible qu'il augmente sa convexité par le relâchement des ligaments cihaires, et qu'il la diminue par leur contraction. Ces ligaments ne servent qu'à le tenir en telle situation entre les autres humeurs, qiî". l'axe des deux convexités dont il est composé, passe toujours par le milieu de la prunelle. Or comme il est nécessaire, afin que les images des objets proches ou éloignés tombent précisément sur la rétine, ou que le cristallin change de convexité et demeiu-ant dans la même place, ou qu'il change de place, qu'il s'approche ou qu'il s'éloigne de la rétine, sa convexité demeurant la même, il s'ensuit que le premier moyen que j'ai expliqué est le véritable, et celui qui se pratique. En effet lorsqu'on force sa vue pour voir de fort près un petit objet, on sent l'effort des muscles qui compriment les yeux, et qui fait même de la peine à ceux-là principalement qui n'ont point pris l'habitude de regarder de près de petits objets. Il me paraît même certain que la poulie de retour n'a été faite et placée oîi elle est, que pour soulager le muscle dans la compression exacte ou toujours égale qu'il est nécessaire qu'il soutienne, afin qu'on paisse voir distinctement un objet très proche pendant longtemps, ce qui est nécessaire pour la plus grande perfection de la vue.
33. Pour bien comprendre ceci, il faut savoir : 1° que la quantité des rayons qui entre dans l'œil augmente en raison réciproque des carrés de ses diverses distances, et que si un objet est par exemple à trois pouces de l'œil, il y entre 9 fois plus de rayons que s'il en était éloigné d'un seul; 2° que comme il ne faut qu'une quantité déterminée de rayons pour ébranler suffisamment la rétine et faire voir les objets, l'ouverture de la pi'uuelle pourrait diminuer à proportion que les rayons augmentent; 3" que plus l'ouverture est petite, plus l'image de l'objet est distincte, parce qu'il entre dans l'œil moins de rayons éloignés de l'axe qui la rendent confuse. D'où il faut conclure que pour bien distinguer les petites parties des objets, il faut les regarder de près le plus que cela est possible. Mais on ne
peut les voir de fort près qu'en forçant sa vue, et qu'en éloignant le cristallin de la rétine par la compression du globe de l'œil. Or son enveloppe étant dure et faisant ressort, elle résiste sans cesse au muscle qui la comprime; et pour peu que ce muscle ne fût pas également tendu dans l'endroit oti il est attaché à cette enveloppe, il arriverait aussitôt de l'inégalité dans la distance qui est entre le cristallin et la rétine, et par conséquent aussi dans la netteté de l'image et dans la perceplion de l'objet. Comment faire donc pour rendre la vision aussi parfaite qu'elle le doit être par rapport à nos besoins ? Le voici : Comme il est difficile qu'un muscle fort tendu conserve longtemps précisément une égale tension, Bieu, pour soulager le muscle qui comprime l'œil, et rendre insensibles les petites inégalités de sa tension, le fait passer par ce cartilage qu'on appelle la poulie, afin que le frottement du musclo contre le cartilage résiste en partie à l'action du ressort de l'enveloppe de l'œil. Par exemple, si j'avais un corps fort pesant attaché au bout d'une corde, et que je voulusse le tenir longtemps élevé de terre, et toujours précisément à la même hauteur, par une tension toujours égale des muscles de mon bras, certainement je me lasserais bientôt, et je ne réussirais pas à le tenir précisément à la même hauteur. Mais j'y l'éussirais aisément, et je me lasserais beaucoup moins, si je faisais passer la corde par un anneau attaché ferme à quelque endroit, et si je tirais ensuite la corde de haut en bas, car son frottement contre l'anneau me soulagerait et m'aiderait à tenir en arrêt ce corps pesant et toujours à la même hauteur. Il me parait donc certain que le principal usage de la poulie est de soulager le muscle oblique supérieur dans son action contre le ressort de la peau dure de l'œil qu'il comprime, et qu'il doit toujours également comprimer, afin qu'on puisse voir les objets proches également bien et sans interruption.
Au reste, il me paraît certain que le principal usage des muscles obliques n'est point de faire tourner l'œil de la manière dont on voit qu'il tourne, car le globe de l'œil ne tourne point du tout sur son axe propre. Si cela était, les muscles obliques pourraient seuls le faire tourner; mais cela n'est pas, et n'est pas possible, et serait même inutile. Or ce tournoiement des yeux tel qu'on le voit, se peut faire aisément par l'action suc-
cessive des muscles droits. Ea effet quand on tourne les yeux en rond, on sent fort bien que ce tournoiement n'est point uniforme tel qu'il serait si c'était l'effet unique des muscles obliques qui les environnent, mais qu'il se fait par des petites secousses qui marquent l'action successive des différents muscles. 34. On me dira peut-être que l'envoloppe de l'œil est trop dure pour obéir à l'effort des muscles de l'œil ; mais la réponse est aisée. Car lorsqu'elle est trop dure, on ne peut rien voir de près bien distinctement ; et c'est ce qui arrive aux vieillards, à qui l'âge a rendu cette peau trop dure. Mais ces mêmes vieillards, quand ils étaient jeunes voyaient également bien et de près et de loin; mais l'enveloppe de leurs yeux étant devenue inflexible, les muscles n'y peuvent plus rien changer. Ainsi il faut que les vieillards aient recours au second moyen, et que ne pouvant augmenter la convexité du cristallin, ils se servent pour voir de près, de lunettes convexes qui hâtent la réunion des rayons, et la fassent tomber précisément sur la rétine. Au reste, pour peu que l'humeur vitrée soit comprimée, elle doit, à cause qu'elle est abondante, éloigner notablement de la rétine le cristallin, dans la situation où il est, et suspendu en équilibre entre les deux autres humeurs. Quand je dis que la compression de l'humeur vitrée doit éloigner notablement de la rétine le cristallin, je l'entends par rapport au changement très petit de la peau de l'œil. J'entends que celte compression éloigne le cristallin suffisamment, afin que les rayons qui partent d'un objet distant, par exemple, d'un demi-pied, se rassemblent exactement sur la rétine. Or la différence qui est entre la distance où le cristallin doit être de la rétine, pour y réunir les rayons qui parlent des objets infiniment éloignés, des étoiles, par exemple, et la distance nécessaire pour y réunir les rayons, qui partent d'un objet qui n'est éloigné des yeux que d'un demipied, est très petite. Elle ne va qu'à six onzièmes de ligne seloa la comparaison que j ai faite * du cristallin avec une loupe de six lignes de foyer. Et elle ne va qu'environ à un cinquième de ligne, si on compare la réfraction des humeurs de lœil à celle d'une loupe de quatre lignes de foyer. Ainsi pour peu que les muscles qui compriment l'œil, agissent sur l'humeur vitrée, ils
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peuvent suffisamment éloigner le cristallin de la rétine, pour taire que les rayons des objets éloignés depuis un dem;-pied jusqu'à l'infini, s'y puissent réunir.
Réflexion sur la sagesse infinie de Dieu, qui paraît non seiilenvnt dans 1 excellence de ses ouvrages, mais beaucoup plus dans la s;m|)licité des voies par lesquelles il les construit.
35. Voilà les principales raisons de la composition des yeux, et de la disposition des humeurs transparentes qu'ils renlerment. Or pour peu qu'on y fasse réflexion, on voit évidemment que Dieu les a formés par rapport aux propriétés de la lumière, ou par ra])port à l'action de la matière éthérée, dont il est aussi l'auteur et le moteur •, afin qu'agissant sans cesse dans le monde d'une manière uniforme et constante par la loi générale des communications des mouvements (car la transmission des rayons et leurs différentes réfractions en est une suite), et dans nos âmes par la loi générale de leur union avec nos corps, c'est-à-dire en conséquence de ce qui arrive à notre cerveau par nos yeux, nous fussions suffisamment avertis pour le bien de la société et la conservation de la vie, de la présence et de la différence de tous les objets qui nous environnent. On voit que celui qui a formé les yeux a fait tout le reste, cpie celui qui a trouvé le secret de transmettre en un instant en ligne droite et de tous côtés, des rayons produits ou réfléchis des objets lumineux ou éclairés, des rayons, dis-je, de différente espèce, et qui se croisent néanmoins sans cesse, sans jamais se confondre, avait en vue de former les yeux tels, que par le moyen de ces rayons, il pût, agissant en nous d'une manière uniforme, comme dans tout ce qui nous environne, nous lier avec ses autres ouvrages, et nous en faire admirer l'ordre, les beautés, la grandeur. On voit, en un mot, que c'est la môme sagesse qui a tout réglé, la même puissance qui a tout produit, la même providence qui conserve tout.
.36. Mais si la sagesse de Dieu qui parait dans le peu qui nous ■est connu de la construction des yeux, nous surprend, de quel étonnement ne serions-nous point frappés, si nous pouvions suivre les petits filets du nerf optique jusque dans le cerveau et voir ce qui se passe dans sa partie principale ? Ces filets d'une
délicatesse qu'on imagine avec peine, et très légèrement ébranlés par la lumière réfléchie des objets, ne peuvent pas sans doute produire par eux-mêmes dans notre corps tous les mouvements qu'ils y excitent ; mais quels sont les ressorts qu'ils débandent dans le cerveau, ou plutôt comment peuvent-ils déterminer les esprits qui y sont contenus à se répandre dans le corps pour y produire les mouvements différents que demande la différence des objets ? Ce sont ces petits filets ébranlés qui règlent l'épanchement des esprits animaux dans nos membres ; car nous sentons bien que cela se fait en nous sans nous ; comment donc les font-ils couler dans un membre plutôt 'M:e dans un autre, tantôt lentement et fort peu, et tantôt prompt ment et abondamment, et ordinairement par rapport au bien du corps?
Lorsqu'une pierre, par exemple, est poussée vers moi en ligne droite, l'image de cette pierre qui est sur ma rétine augmente promptement à proportion de sa vitesse, et elle n'y change point de place ou que très peu. Comment les filets de cette image continués jusqu'au cerveau peuvent-ils pousser ou déterminer les esprits avec assez de promptitude et d'abondance, pour me faire tourner et pencher la tète dans l'instant? Ce n'est point précisément l'image d'une pierre qui me fait tourner la tête, ce n'est point non plus l'augmentation prompte de son image, si elle change de place dans mes yeux, comme lorsque cette pierre ne vient point directement vers moi. C'est donc l'augmentation prompte de son image, jointe avec l'ébranlement des mêmes fibres de ma rétine, qui me fait machinalement pencher et tourner la tête pour éviter le coup ; mais quels sont les ressorts par lesquels cela s'exécute et une infinité de semblables effets, c'est ce que les hommes ne comprendront jamais.
37. Si au lieu de suivre le nerf optique jusqu'à la partie principale du cerveau, à laquelle ont rapport toutes les parties de notre corps, nous retournons sur nos pas, et que nous tâchions de découvrir quelque chose dans les moyens dont Dieu se sert pour former, nourrir, conserver les parties dont nos yeux sont composés, ne sentirions-nous pas en tout cela les profondeurs de la sagesse du Créateur? Comment sont construits ces petits vaisseaux qui choisissent, entre les diverses narties dont le sang est composé, celles qui sont propres à don-
ner passage à la lumière, pour les répandre ensuite dans les humeurs transparentes, et ceux qui séparent cette humeur noire propre à en amortir les rayons, et qui vont l'attacher de telle manière aux ligaments ciliaires et au-dessous de l'iris, que les humeurs qui la touchent ne peuvent l'en séparer ni la dissoudre? Comment ces petits vaisseaux choisissent-ils dans le sang des liqueurs de différentes consistances, de forts fluides pour l'humeur aqueuse, de propres à devenir fermes pour le cristallin, et d'autres enfin d'une consistance médiocre pour l'humeur vitrée? Comment les distribuent-ils également dans chaque œil, et rendent-ils le cristallin également convexe? Car quand il arrive que l'un des deux est plus convexe que l'autre, on voit de cet œil les objets plus petits et de plus près que de l'autre, comment tout cela s*exécute-t-il, et une infinité de semblables effets? Certainement l'esprit sent, pour ainsi dire, l'infini dans l'art immuable du Créateur, mais il n'en peut comprendre que ce qui est à sa portée.
38. Il est vrai qu'il y a peu de personnes, et peut-être n'y en a-t-il point qui n'aient dan-s les yeux quelque petit défaut; mais il est très rare d'en trouver qui en aient de considérables, et à qui il manque quelque partie essentielle à la vision. Or quand on connaît la vraie cause de ces défauts, bien loin que cela diminue la haute idée qu'on doit avoir de la sagesse du Créateur, que l'esprit se trouve par là dans un point de vue, d'où il découvre qu'elle n'a point de bornes. Pour bien comprendre ceci, il faut savoir qu'il n'est pas possible que des corps organises en mille manières, par rapport à des fins particulières, se construisent par les lois générales de la communication des mouvements, qui dépendent de celle-ci, que tout corps est mii à proportion de la force qui le pousse, et du côté vers lequel elle le pousse, et que tout l'usage qui se peut tirer de ces lois, par rapport aux corps organisés, est de développer et de faire croître les parties dont sont composés les embryons ou les graines des animaux ou des plantes. Tous ceux qui ont quelque connaissance de l'anatoraie et qui ont remarqué le nombre prodigieux des parties d'un animal, les liaisons de ces parties les unes avec les autres; et les divers usages auxquels ils sont destinés, jugeront sans doute que le choc des corps peut bien détruire les corps vivants; mais qu'il n'est pas propre à en
construire les divers organes, d'oîi il est aisé de conclure que Dieu, qui par sa Providence ordinaire, gouverne les êtres matériels en conséquence des lois du mouvement, a formé dès le commencement du monde dans nos premiers parents, tous les hommes qui en devaient naître, qu'il a fait la même chose dans les animaux et dans les plantes, et que par là il leur a donné la fécondité et le pouvoir de produire leurs semblables. Il ne faut pas néanmoins conclure de ce que je viens de dire, que les hommes d'aujourd'hui, eussent au temps d'Adam, dans leur petitesse indéfinie, la même proportion de leurs membres qu'ils ont maintenant; mais seulement qu'alors ils étaient tels qu'en conséquence des lois du mouvement, ils pouvaient croître peu à peu, pendant six mille ans, pour devenir aujourd'hui tels que nous les voyons. Car si ces petits embryons, ou plutôt ces embryons d'embryons, etc., n'avaient point eu de cristallin, par exemple, ou de nerf optique, ou cette poulie de retour dont j'ai parlé, ou les premiers rudiments de ces parties toutes destinées à la même fin, il est évident que les lois générales du mouvement n'auraient jamais pu les construire.
39. Il me parait donc certain que Dieu a formé d'abord par des volontés particulières, l'homme, et toutes les natures différentes d'animaux et de plantes *, et en même temps dans chacune d'elles de quoi perpétuer leur espèce, et en même temps aussi par des volontés particulières (car cela ne se pouvait autrement, avant le choc des corps), tellement réglé les premiers mouvements de la matière, qu'en suivant dans la suite des temps de cette loi simple et générale, que tout corps soit mû à proportion et du côté qu'il est plus poussé, les petits embryons pussent peu à peu croître et se développer. En effet nous ne voyons point que Dieu fasse maintenant des animaux et des plantes de nouvelle espèce, et nous voyons tous les jours que les derniers naissent des premiers ; car on est aujourd'hui désabusé de cette bizarre pensée que les insectes naissent de la pourriture; insectes oii il y a souvent plus de parties organiques, et oîi il parait plus d'art, que dans les gros animaux. Mainte-
* Dans le Traité de la formation du fœtus, Descarlcs avait poussé le mécani-;ine jusqu'à (dte roimaiioii elle-raC-mc. .Malebr.mciie ne le suit pas jusque-là. 11 fait di'pciulre des volonlés particulières de Dieu et non de l'arljon des lois générales du mouvement, l'origine de l'homme cl dej animaux.
ÉCLAIRCISSEMENTS. 56a
nant Dieu se repose, comme nous l'apprend l'Écriture, non quii cesse d'agir, car la même Écriture nous apprend qu'il agit sans oosse; mais c'est au'il ne fait plus que suivre les lois générales qu'il a établies. Or c'est une suite des lois des mouvements ; lois, selon lesquelles Dieu dans sa Providence ordinaire, agit et doit agir sur la matière, que les petits embryons qui ne peuvent cire que matériels, croissent et se développent depuis six mille ans, et par conséquent c'est une suite de ces lois, que tel ait la vue courte ou le cristallin trop convexe pour voir les objets éloignés. Laissant donc à part tous ceux qui ont bonne vue, pourquoi celui-ci a-t-il le cristallin trop convexe? c'est que Dieu n'a pas formé ses yeux tels qu'ils sont aujourd'hui par une volonté particulière. C'est qu'il y a six mille ans qu'ils sont faits, et qu'il les a emmenés peu à peu à l'état oià ils sont par l'efficace d'une loi ou d'une volonté générale, si simple qu'elle parait plus propre à détruire, qu'à former un organe aussi merveilleux qu'est celai de la vue. Car en effet c'est par celte loi générale que nos yeux et nos corps mêmes se détruisent, comme c'est aussi par elle qu'ils croissent et se développent; après néanmoins que Dieu les a créés et préparés à recevoir par elle leur accroissement. Mais si Dieu avait formé les yeux de cet homme par une volonté particulière, afin qu'il vit bien de loin, certainement il serait sans ce défaut, il serait parfait, comme tout ce que Dieu créa au commencement du monde; car alors tous ses ouvrages étaient dans la dernière perfection, ainsi que nous l'apprend l'Écriture ^ aussi bien que la i-aison. « ViditqueDeus cuncla quo) fecerat et erant valdè boua. »
40. La connaissance de la cause du défaut dont je viens de parler, élève donc l'esprit et le place, pour ainsi dire dans un point de vue, d'oîi la sagesse du Créateur parait si éclatante et si profonde, qu'elle éblouit et qu'on s'y perd. Car enfin il n'est pas possible d'imaginer la petitesse effroyable des parties primitives de nos yeux au temps de leur création, encore moins leur configuration et leur arrangement, encore beaaitaïp moins comment s'est fait leur accroissement et leur développement dans la suite des années par l'efficace de celte loi si simple, que tout corps est mù à proporlion et du côté vers lequel il est
* CKn(^6e, cil. i.
plus poussé. Le crislallin de tel homme est devenu un peu trop convexe ; c'est un défaut, j'en conviens. Mais les lois générales dans différentes circonstances ne peuvent pas produire les mêmes effets. Ces lois sont établies le plus sagement qui se puisse, lorsque leur fécondité répond à leur simplicité, c'està-dire, lorsque le rapport de leur simplicité avec l'excellence de l'ouvrage qu'elles exécutent, exprime le plus parfaitement qu'il se puisse, les attributs du Créateur. Car Dieu ne veut pas seulement s'honorer par l'excellence de son ouvrage, mais aussi par la sagesse de ses voies. S'il n'avait en vue que l'excellence de l'ouvrage, auquel se déterminerait-il pour s'honorer parfaitement, lui qui en peut faire de plus parfaits les uns que les autres à l'infini ? Mais il agit le plus sagement qu'il se puisse, ou de la manière la plus digne de ses attributs, dans l'ordre desquels il trouvait sa loi et tous ses motifs ; attributs qu'il ne peut démentir ni négliger, car il les aime invinciblement, puisque sa volonté n'est que l'amour qu'il leur porte ; il agit, dis-je, le mieux qui se puisse, lorsque de tous les ouvrages possibles, il se détermine à faire, non le plus parfait dans toutes ses parties, mais celui, qui joint avec les voies par lesquelles il a été produit exprime le plus parfaitement ses attributs. Ainsi quoiqu'il se trouve quelques défauts dans les yeux de quelques particuliers, Dieu seul en est l'auteur. Et pour en rendre raison, recourir à une nature aveugle, à des formes plastiques, à l'âme de la mère ou à celle de ceux qui ont ces défauts, par respect pour le Créateur, l'intention est bonne, mais c'est se former des chimères. Il vaudrait mieux croire, ou que ces défauts des particuliers contribuent à la perfection de tout l'ouvrage, ou que Dieu s'en sert toujours pour le bien de ceux-mêmes qui les ont 1.
41 . Lorsque nous consultons fort attentivement l'idée de l'être infiniment parfait, nous voyons bien que sa conduite, aussi bien que son essence, doit être infiniment différente de la nôtre. Mais lorsque ces moments d'une sérieuse attention sont passés, nous le faisons et penser et agir, comme nous sentons que nous penserions et que nous agirions nous-mêmes ; car l'idée de la
* C'est le principe de la simplicité des voies qui tient une si grande place dans sa théorie de la Providence -»* sa polémique contre Arnauld.
divinité ne se faisant pas sentir, elle s'éclipse ou s'obscurcit aisément ; mais l'àme est toujours présente à elle-même, elle se sent toujom's. Voilà pourquoi elle est portée à humaniser toutes choses et la divinité même. Voilà pourquoi les uns s'imaginent que Dieu fait tout par des volontés particulières ; les autres, qu'il se décharge du soin du gouvernement du monde, ou sur les Anges, ou sur des êtres imaginaires. Ceux-ci veulent que Dieu ait donné d'abord à chaque créature une puissance réelle, et outre cela à quelques-unes des connaissances, qu'ils nomment connaissances d'instinct, pour les rabaisser, et qui néanmoins sont souvent telles que personne ne peut parvenir à en avoir de semblables ; et que cela fait. Dieu demeure en repos et ne se mêle plus de rien. Et ceux-là plus religieux, mais à peu près dans les mêmes sentiments, soutiennent avec raison que Dieu agit sans cesse, mais que toute son action dans la Providence ordinaire , n'est que le concours simultané, sans lequel les causes secondes ne peuvent rien faire. Je ne dis ceci qu'afin qu'on se mette bien dans l'esprit que, pour ne pas rendre humaine la Providence divine, erreur capitale, et la source d'une iniinité d'autres très dangereuses, il faut consulter avec toute l'attention dont on est capable, l'idée de l'être infiniment parfait, et lui attribuer celle qui porte le plus le caractère d'une sagesse infinie; et que par là chacun puisse se répondre à soimême sur les difficultés qui peuvent naître contre mes sentiments, du penchant qu'on a naturellement à humaniser toutes choses.
42. J'avoue que l'imagination est effrayée de la petitesse indéfinie où devaient être au temps d'Adam, non seulement nos corps, mais les parties organiques de nos corps, dont il y en a même aujourd'hui, qu'elles sont entièrement développées, de si petites, qu'elles échappent à la vue. Et comme il y a des graines et des insectes qu'on ne peut voir qu'avec de bons microscopes, l'imagination se révolte encore davantage, et la raison même s'étonne quand on prend la plume et qu'on calcule ce qu'ils étaient il y a six mille ans, ou comment ils contiennent ceux qui naîtront d'eux jusques à la fin des siècles. Mais la raison se rassure lorsqu'on est convaincu, par la géométrie d'un côté, que la matière est divisible à l'infini, et de l'autre, par la foi et par la raison même, que la sagesse de Dieu n'a point de
bornes. En effet, je suis persuadé que Dieu, qui pouvait sans doute créer une infinité de substances de différente nature, puisque son essence étant infinie, elle est parlicipablc en une infinité de manières, a choisi, outre les esprits, qu'il a faits pour jouir de lui, la matière, parce qu'il a voulu un sujet divisible à l'infini pour correspondre à sa sagesse inépuisable, un sujet qui par son essence ne put point mettre de bornes à l'exercice de son art et de sa puissance ; et que si la matière, èe réduisait à rien, par la division de ses parties, ou à une partie indivisible, et que par là elle fût capable d'arrêter le cours simple et fécond de la Providence, il ne l'aurait jamais tirée du néant. Quoi qu'il en soit, il me parait évident que l'idée abrégée 1 que je viens de donner de la conduite de Dieu, porte davantage le caractère d'une sagesse infinie que celle qu'on s'en forme ordinairement ; et si cela est, il est certain qu'elle approche plus de la vérité que les autres, car Dieu agit toujours en Dieu, toujours selon l'ordre immuable de ses attributs, qui sont la loi et son fiiotif, parce qu'il se complaît en eux et qu'il ne peut ni les démentir ni les négliger. J'espère qu'on me pardonnera cet écart où mon sujet m'a conduit.
43. Je crois avoir donné ci-dessus les principales raisons de la composition de l'œil et de la disposition de ses parties, dont la fin est à remarquer : savoir, que Dieu agissant dans notre âme d'une manière qui convient à ses attributs, c'est-à-dire, toujours d'une manière uniforme et constante, en conséquence de ce qui arrive dans notre cerveau par nos yeux, nous soyons avertis suffisamment, par rapport à la société et à la conservation de la vie, de la présence et de la différence de tous les objets qui nous environnent. Car c'est Dieu seul qui agit en nous , et qui nous avertit de tout cela, mais comme il Je fait pour nous et à notre place, à cause de notre ignorance et de notre impuissance, il ne le fait que comme nous le ferions de nous-mêmes, si nous pouvions agir en nous, en conséquence de la connaissance que nous aurions de ce qui se passe dans nos yeux et dans notre cerveau à la présence des objets. Supposé donc que notre àme eût toute la conscience et la puissance,
' On trouvera une explication plus exacte et plus cicnduc de la Provid.'ir dans Jcs Enlrclicns sur la mélaphisique et sur ta religion. (Malebranchu.
et le reste que j'ai marque ci-dessus : nombre 26, voyons comment elle découvrirait ce qui se passe dans les corps qui nous environnent.
J'ouvre les yeux au milieu d'une campagne, et dans l'instant, je vois une infinité d'objets, les uns plus distinctement que les autres, et tous différents entre eux ou par leurs ligures, ou par leurs couleurs, ou dans leurs dislances, ou dans leurs mouvements, etc. Je vois entre autres environ à cent pas de moi un grand cheval blanc, qui court vers la droite, le grand galop. Comment puis-je le voir tel, selon la supposition que j'ai faite? Le voici :
1 . Je sais, selon la supposition du nombre 26, que tous les rayons de lumière vont en ligue droite, et que ceux qui sont rétléchis de dessus l'objet inconnu, c'est-à-dire, de dessus le cheval et qui entrent dans mes yeux, se réunissent sur la rétine, et que le rayon principal, celui qui est l'axe commun des deux petits cônes expliqués * ci-dessus, la secoue le plus fortement. Je dois donc juger que ce rayon tombe sur elle perpendiculairement, et qu'ainsi ce cheval est quelque part daas cette ligne perpendiculaire ; mais je ne sais pas encore sa distance.
2° Je connais qu'il a la tète toui-née à droite et qu'il est sur ses pieds, quoique son image soit renversée sur ma rétine. Car sachant que ma rétine n'est pas plane, mais concave, la géométrie m'apprend que les lignes perpendiculaires sur une surface concave, se croisent nécessairement, et qu'elles ne peuvent être parallèles entre elles que lorsqu'elles tombent sur une surface plane, et qu'ainsi je dois juger qu'il est dans une situation contraire à celle de son image.
3" Je sais aussi qu'il est éloigné environ de cent pas, parce qu'ayant en même temps sur ma rétine son image, et celle du terrain sur lequel il est, duquel terram je sais à peu près l'espace jusqu'à lui ; je juge donc par là de sa distance, j'en juge aussi par d'autres moyens, qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer ici.
4° Je connais que c'est un grand cheval : car sachant sa distance, la grandeur de son image et le diamètre de mes yeux , je fais celte proposition : Comme le diamètre de mes yeux est
• Nombre 28.
à son image, ainsi la distance de ce cheval est à sa grandeur, et la comparant avec celle des autres chevaux que j'ai vus, je juge que c'est un des grands chevaux.
5° Je connais qu'il court, parce que son image change de place dans mes yeux, et qu'il court le grand galop, parce que je couuais l'espace que son image parcourt promptement sur ma rétine; d'où je conclus, en faisant la même proportion que je viens de faire, qu'il parcourt un grand espace en peu de temps.
6» Je vois qu'il est blanc, parce que je sais quelle espèce d'ébranlement les rayons qu'il réfléchit produisent sur ma rétine, et que pouvant agir en moi, je me donne toujours, sans jamais m'y tromper, une telle sensation, lorsqu'il y a un tel ébranlement sur ma rétine, et pai' elle dans mon cerveau.
7° Enfin si je penche la tète, ou si je me couche sur l'herbe en regardant ce cheval, son image changera de place sur ma rétine, et n'en ébranlera plus précisément les mêmes fibres ; cependant je le verrai toujours de même. Ou, supposé qu'il s'arrête et queje me mette à courir en le regardant fixement, son image changera de place dans le fond de mes yeux, et cependant je le verrai immobile. C'est que je sais en même temps que j'ai la tête penchée et quelle est la situation de mes yeux, ou la quantité précise du mouvement que je me donne en courant, et que raisonnant juste, je découvre que le mouvement n'est que de ma part.
8° Si je m'approche de ce cheval en le regardant, je le verrai de la même grandeur, quoique son image augmente sans cesse sur ma rétine, et que n'étant plus éloigné de lui que de dix pas, la hauteur de celte image soit dix fois plus grande lorsque j'en étais éloigné de cent. C'est que l'optique m'apprend que les diverses hauteurs des images d'un objet, sont entre elles en raison réciproque des distancés de cet objet, et que sachant qu'à chaque pas que je fais, cette raison est toujours la même, je continue de me donner la même sensation.
Voilà une partie des jugements et des raisonnements qu'il faudrait que l'âme fit, selon la supposition que j'ai faite ', pour MOÏY seulement un seul objet, et il serait nécessaire qu'elle en
* Nombre 26.
ÉCLAIRCISSEMEiNTS. 569
fit de semblables, par rapport à tous les objets qu'elle voit d'im coup d'oeil, et qu'elle les fît en un instant, et toujours de nouveaux au moindre mouvement des yeux, et enfin toujours les mêmes sans jamais s'y tromper, lorsque les yeux sont dans la même situation. Ce n'est donc pas nous qui les faisons, c'est Dieu seul qui les fait pour nous. Voilà pourquoi j'ai appelé naturels 1 ces jugements et ces raisonnements, dans le Jemps même que pour parler comme les autres, je les attribuais à l'âm.e, afin de faire comprendre par ce mot que ce n'était pas proprement elle qui les faisait, mais l'Auteur de la nature, en elle et pour elle. Et il a été nécessaire de parler de ces jugements, parce que sans eux on ne peut rendre raison de nos diverses sensations, puisqu'elles les supposent et qu'elles en dépendent nécessairement.
On peut tirer bien des conséquences de ce que je viens de dire, qui sont toutes d'une très grande importance :
1° Que Dieu seul peut nous donner les diverses perceptions que nous avons des objets, à chaque mouvement de nos yeux. Cela est trop évident, après ce qu'on vient de lire pour s'arrêter à le prouver. Il suftit de dire que notre âme, et même que nul esprit fini ne peut faire en un instant une infinité de raisonnements, et que nul être créé et particulier, ne peut être une cause générale, qui agisse à chaque instant, généralement dans tous les hommes.
2° D'où il suit qu'il n'y a point ici de concours simultané ; car un tel concours suppose une cause efficace, qui est prêle à agir, et avec laquelle Dieu joigne son concours. Or nulle cause, quelque puissance qu'on lui attribue libéralement, ne peut ici s'en servir, puisque son usage dépend des raisonnements instantanés, qu'elle n'est pas capable de faire.
3° Que Dieu agit par des lois ou des volontés générales, toujours de la même manière dans les mêmes circonstances, et que les causes occasionnelles qui détei'minent ici l'efiicace de ces lois à produire leurs effets, sont les changements qui arrivent au cerveau, par l'entremise des yeux, comparés à ceux qui accompagnent la situation et le mouvement ordinaire du corps. Et il est nécessaire que Dieu agisse par des lois géné-
* Cliap. 7 du 1. livre.
raies dans le cours ordinaire de sa Providence, non seulement parce que cette manière d'ag-ir porte le caractère de la sagesse et de l'immutabilité divine, mais encore parce que sans cela, i! n'y aurait point d'ordre dans la nature, nul principe de physique, nulle règle certaine pour se conduire.
4° Que ces lois générales sont réglées selon les vérités immuables et invariables de la géométrie, autant que cela se peut. Car si, par exemple, après avoir fermé un œil, on regarde un petit objet suspendu à un fil, à 3 ou 4 pieds de soi, la perception de sa distance n'est pas aussi exacte qu'elle le serait, si on le regardait les deux yeux ouverts, parce que quand il n'y a qu'un angle et un côtt de donnés ou de connus dans un triangle, il n'est pas déterminé (Voyez le chapitre 9 du l^"" livre n° 3, où cela est expliqué)
Il suit enfin que nous ne voyons point les corps en eux-mêmes, el que s'il s'excitait dans le cerveau, par le cours des esprits animaux ou autrement, des ébranlements semblables à ceux que nous avons maintenant, les yeux ouverts, quand tous les corps de dehors serai :'nt anéantis, et par conséquent absolument invisibles en eux-mêmes, nous ne laisserions pas de voir ce quB nous voyons, en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps; et c'est ce qui arrive dans le sommeil, dans ceux qui ont la fièvre chaude, et dans les fous. Mais qu'est-ce donc que nous voyons immédiatement et directement, quel est l'objet immédiat qui agit dans notre âme et qui la modifie de toutes les perceptions que nous avons des objets ? C'est là sans doute la question la plus importante. J'ai tâché de la résoudre dans le troisième livre de cet ouvrage, oii je parle de la nature des idées, et j'espère qu'on la trouvera écbircie, et même démontrée, surtout si l'on joint â ce que j'en ail dit dans cet ouvrage, mes réponses â M. Aruauld, ou seulement celle que j'ai faite à une troisième lettre do ce célèbre auteur, qui est imprimée dans le quatrième volume du Uecueil de mes Réponses.
Pour finir utilement cette dernière addition, je prie le lecteur qu'il repasse dans son esprit ce que j'ai dit de l'art admirable qui parait dans la construction des yeux, du rapport qu'ils ont avec les p'.opriélés de la lumière, de leur liaison avec le cerveau, et par le cerveau à tout le reste du corps, de la simpli-
cit^ de la loi générale qui les a développés et emmenés peu à peu à l'état où ils sont, et enfin de l'usage, que Dieu, en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps en fait, et à chaque instant et dans tous les hommes. Que du sens de la vue il i^asse à celui de l'ouïe, qui me parait plus admirable pour sa iOUblruction, quoique beaucoup moins nécessaire, par rapport à la vie présente, et de celui-ci à un troisième. Que de l'homme il descende depuis l'éléphant, jusques au moucheron, apparemment plus riche en organes que l'éléphant, et peut-être que l'homme même. L'homme n'a qu'un cristallin dans chaque œil, et le moucheron en a plusieurs milliers, qu'il est facile de distinguer avec le microscope. Que de là on parcoure les plantes encore infiniment plus fécondes que les animaux. Car tout le monde sait qu'un arbre coupé renait, pour ainsi dire, et que pour une branche retranchée, il lui en revient plusieurs autres, qui portent toutes et des fleurs et des fruits, dont une seule graine produirait avec le temps des forêts entières. Si l'on fait sur tout cela des réflexions semblables à celles que j'ai faites sur le développement de nos yeux, depuis six mille ans, on augmentera sans doute de beaucoup l'idée qu'on doit avoir de la sagesse divine ^ Mais je crois devoir dire que quand on aurait parcouru tout l'univers, et découvert tous les merveilleux arrangements de la matière, jusque dans les animaux, dont on en voit une infinité de cent millions de fois plus petits qu'une mouche, on n'aurait encore vu, pour parler comme l'Écriture 2, que ce que la sagesse de Dieu fait en se jouant^ qu'un ouvrage qui doit périr, que l'ombre et la figure du monde futur qui subsistera éternellement, parce que c'est l'objet éternel de la complaisance de Dieu, la fin et le chef-d'œuvre de ses œuvr s
BeuLi qui habitant in domo tua, Domine, in sœcula sœcuU* rum laudabunt te.
« Voyez les lettres de M. de Pjget el de M. Leewenoeck. (.Maleliranrhe.^ * Prov., ch. 8.