CHAPITRE PREMIER
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L’EXTRACTION DES ALCALOÏDES DIGITALINE. — ACONIT1NE
« La première condition de tout progrès pour la médecine, a dit Cl. Bernard, c’est l’emploi de substances bien définies qu’on puisse doser exactement, et dont il soit possible de mesurer les effets. » La chimie a répondu à l’appel de la physiologie et a isolé ces substances bien définies de la trame de ces végétaux dont l’action remarquable sur les organismes animaux avait éveillé l’attention des thérapeutistes. Depuis que Sertuerner, en 1816, reconnaissait les caractères basiques de la morphine, on découvrit toute une série de corps analogues, comme propriétés fon damentales, c’est-à-dire possédant vis-à-vis des acides une affinité spéciale qui les rapprochait des alcalis minéraux. Et l’on vit bientôt que le pouvoir toxique ou l’activité parti-
culière de certaines plantes était dû précisément à ces principes immédiats de nature basique.
Aujourd’hui, c’est par centaines que l’on compte ces produits naturels que la chimie a arrachés petit à petit à la gangue inerte des produits végétaux, pour en doter peu à peu l’arsenal thérapeutique.
Nous laissons de côté les considérations théoriques, qui font classer cette famille intéressante de principes immédiats dans les ammoniaques complexes, comme nous passons sous silence leurs réactions générales, si bien étudiées dans la plupart des ouvrages classiques, pour nous appesantir un peu sur les méthodes employées dans leur extraction et leur recherche.
Que nous jetions un coup d’œil sur la surface de section transversale d’un arbre, nous reconnaîtrons bientôt que le bois proprement dit ou aubier est entouré d’une couche plus foncée, d ? une partie qui se détache avec une certaine facilité, grâce à l’interposition d’un liquide comme gélatineux (cambium). Cette partie est l’écorce que l’on distingue toujours des couches ligneuses, soit qu’on la cherche dans les arbres séculaires de nos forêts, ou dans la plante fragile qui ne vit qu’un printemps.
Cette écorce contient des fibres épaisses, véritables cellules en fuseau, désignées sous le nom de fibres libériennes et groupées par zones ou par îlots. Si nous examinons au microscope une coupe tangentielle pratiquée dans cette région libérienne, nous reconnaissons autour et au milieu de ces fibres à parois épaisses des cellules arrondies ou polygonales par pression réciproque. Ce sont ces groupes de cellules que l’on désigne sous le nom de parenchyme libérien, et c’est ce parenchyme plus spécialement qui a le privilège de
renfermer les principes actifs élaborés au sein de l’organisme végétal, de renfermer les alcaloïdes.
L’examen microscopique le plus attentif ne permet pas de trouver dans les cellules des cristaux d’alcaloïde comme on trouve des raphides d’oxalate ou de sulfate de chaux.
Il faut expliquer ce fait par la difficulté que les alcaloïdes offrent de cristalliser au sein de ces matières amorphes congénères qui les accompagnent.
Tantôt l’alcaloïde est libre dans la cellule, engagé peutêtre dans une combinaison instable avec certaines matières peu définies, dites extractives. Ce cas est plus rare. Généralement l’alcaloïde est à l’état de composé salin, uni à des acides organiques ou inorganiques, plus particulièrement à des matières tannantes. Dans tous les cas, ces combinaisons' sont toujours amorphes, empâtées au milieu de produits hétérogènes de nature grasse ou protéique.
L’eau aura peu de prise sur l'alcaloïde très-peu soluble dans ce véhicule, ou imparfaitement soluble même à la faveur des matières extractives, qui, on le sait, peuvent augmenter les caractères de solubilité d’une substance dans un liquide. Grâce à la solubilité des alcaloïdes dans les acides, on pourra les isoler du squelette cellulosique à l’aide d’une macération ou d’une ébullition dans de l’eau acidifiée. La solution aqueuse, traitée par une base, abandonnera ensuite l’alcaloïde sous forme de précipité que l’on recueillera, que l’on séchera. Comme ce précipité contient, outre l’alcaloïde, des matières extractives, des matières colorantes ou résineuses et l’excès d’alcali, si l’on a employé une base alcalino-terreuse, on cherchera à isoler l’alcaloïde de la majorité des impuretés à l’aide des dissolvants que la chimie peut nous offrir. L’alcaloïde ne sera pas encore pur;
il faudra le redissoudre dans de l’eau acide, décolorer la solution par le noir animal, reprécipiter par un alcali, reprendre par un dissolvant, et chercher dans une cristallisation ménagée à dégager la substance généralement cristalline et pure d’une liqueur mère, encore souillée de matière colorante.
Voilà le procédé général qui devait venir à l’esprit de tout chimiste instruit des affinités, des propriétés de cette catégorie de principes immédiats connus sous le nom d’alcaloïdes. C’est en effet le procédé que MM. Pelletier ét Caventou adoptèrent, à quelque modification près, dans leurs recherches sur les alcaloïdes naturels.' Ils épuisent les végétaux réduits en poudre grossière par des décoctions successives faites avec de l’eau acidulée par l’acide sulfurique ou par l’acide chlorhydrique. Les liqueurs, après refroidissement et filtration, sont additionnées d’un lait de chaux ou de magnésie par petites portions et en léger excès. Le précipité recueilli est lavé à l’eau, exprimé, puis séché à l’étuve. Un traitement alcoolique, effectué à chaud à plusieurs reprises, a pour but d’épuiser le précipité brut du principe actif. L’alcool filtré et concentré par la distillation laisse cristalliser l’alcaloïde. Ce dernier encore impur est repris par de l’eau acide. On décolore avec le charbon animal, on précipite de nouveau à l’aide d’un alcali, on redissout dans l’alcool, qui, abandonné à l’évaporation spontanée, donnera l’alcaloïde cristallisé, sinon chimiquement pur, du moins dans un état très-voisin de la pureté. Une nouvelle cristallisation suffira souvent pour avoir un produit d’une blancheur parfaite.
MM. Pelletier et Caventou ont proposé également dé traiter par le sous-acétate de plomb les solutions aqueuses
qui ont servi à épuiser les matières végétales de leurs parties actives. L’oxyde de plomb se combine avec les matières colorantes, les matières tannantes et gommeuses, ainsi qu'avec l’acide employé pour dissoudre l’alcaloïde cherché. Le liquide filtré contient un excès de plomb et la base organique à l’état d’acétate. On fait passer un courant d’hydrogène sulfuré, et l’on chauffe pour chasser l’excès de gaz sulfhydrique. Le liquide, filtré et évaporé au bain-marie, laisse cristalliser l’alcaloïde encore impur à l’état d’acétate. Précipité de sa combinaison acétique par l'ammoniaque ou la potasse, et repris par l’alcool, l’alcali organique pourra cristalliser suffisamment pur.
Mais ces méthodes, qui paraissent susceptibles de généralisation, trouveront-elles justice devant les exigences de l’industrie, dont les efforts visent à l’économie et à la rapidité de l’exécution ? Répondront-elles aux cas fréquents où la composition particulière de l’extractif rend la purification de l’alcaloïde très-difficile. La chimie a cherché, comme on le pense, à approprier ses instruments et ses moyens d’investigation aux conditions spéciales qui lui sont offertes. Elle a surtout travaillé à simplifier les méthodes, à les rendre plus rapides et moins dispendieuses.
Deux questions se posent naturellement à l’esprit pour résoudre le problème de l’extraction : Quelles sont les matières qui accompagnent l’alcaloïde dans la plante? Quels sont les caractères de solubilité de ces matières, comparés à ceux de l’alcaloïde, dans les divers liquides que le laboratoire nous offre?
Toutes les fois que ces produits congénères de l’alcaloïde dans les tissus végétaux offriront des propriétés générales analogues, l’isolement et la purification seront difficiles. Ce
ne sera qu’au prix d’une série de tâtonnements que l’on trouvera quelque différence dans les conditions de solubilité qui permette une séparation.
Si nous jetons un coup d’œil sur l’histoire de la digitaline (1) par exemple, que d’étapes avant d’arriver à la digitaline pure et cristallisée de M. Nativelle (2). Son auteur a travaillé des années en vue d’obtenir ce principe immédiat auquel les feuilles de Digitaïïs purpurea doivent leur action physiologique bien remarquable.
Sous le nom de digitaline, l’Allemagne livrait au commerce un produit plus ou moins coloré, pulvérulent, amorphe, partiellement soluble dans l’eau, dont les effets'étaient très-inconstants.
MM. Homolle et Quevenne ont livré longtemps à la thérapeutique un produit plus pur dont les effets physiologiques étaient plus certains. Encore u’était-ce là qu’un mélange en proportions souvent variables de digitaline et de digitaléineet de quelques matières peu définies.
Ils traitent un hydrolé de feuilles de digitale par le sousacétate de plomb. Ils filtrent et précipitent l’excès de plomb par le carbonate sodique. Ils filtrent encore, ajoutent du phosphatede soude ammoniacale pour précipiter la magnésie qui reste encore dans la liqueur. Après nouvelle filtration le soluté est précipité par le tannin en excès, et le précipité,
(1) On nous permettra de grouper dans une môme étude les principes immédiats neutres, glycosides ou autres, qui se rapprochent des alcaloïdes par des propriétés physiologiques spéciales, par leur nature cristalline et bien définie, et qui, au point de vue des procédés d’extraction, offrent un égal intérêt.
(2) Mémoire lu à l’Académie de médecine et à la Société de pharmacie,
recueilli sur un filtre, est mêlé encore humide au cinquième de son poids d’oxyde de plomb pulvérisé.
La pâte plombique, après dessiccation à l’étuve, est épuisée à plusieurs reprises par l’alcool bouillant. Celui-ci, décoloré par le noir animal, filtré, puis évaporé, donne une matière granuleuse, mamelonnée, qui est delà digitaline impure.
Ces expérimentateurs conseillent de la laver à l’éau, de la reprendre plusieurs fois par l’alcool, puis finalement par le chloroforme, afin d’éliminer encore quelques substances inactives.
M. Homolle, il est vrai, est revenu sur la fin de l’opération pour avoir une purification plus complète. Le produit de l’évaporation chloroformique est traité par la benzine qui dissout la digitalose et l’acide digitaléique, puis par l’éther pur qui enlève une matière résinoïde, puis enfin par l’alcool à 0,50 qui débarrasse la digitaline de quelques matières étrangères. Une reprise par l’alcool à 95 degrés et le noir donne, par évaporation spontanée, une digitaline en petits cristaux composés de fines aiguilles, à ce que prétend son auteur.
La digitaline nous offre un de ces exemples où l’application du procédé de Pelletier et Caventou donnerait un mince résultat. Nous ne parlons pas d’ailleurs de l’importunité de la première partie du traitement, le principe actif dont nous nous occupons ici étant un glycoside qui ne supporterait pas impunément le contact d’une liqueur acide.
Et faut-il s’étonner d’ailleurs des hésitations du chimiste en face d’une pareille complexité de composition, s’il ne dispose d’aucune méthode analytique susceptible d’application générale? A côté de la digitaline, figurent dans le parenchyme foliaire la digitalose, le digitalin, découverts
par MM. Homolle et Quevenne, la digitalosine retirée par; M. Waltz, les acides digitalique et antirrhinique isolés par M. Morin, l’acide digitaléique préparé par M. Kosmann. Ajoutez à ce cortège d’éléments les matières résinoïdes et extractives, vous aurez les données du problème.
M. Nativelle, après avoir modifié le procédé d’Homolle,. sans l’avoir abrégé, s’est rendu .finalement à la méthode suivante, à la suite de longues expériences, fi a pu ainsi compléter la découverte de la digitaline cristallisée par un pi’océdé appelé à entrer dans l’industrie.
Il épuise par l’alcool la feuille de digitale préalablement traitée par le sous-acétate de plomb. Il enlève ainsi totalement, dans cette première partie de l’opération, la digitaline que l’eau était impuissante à soustraire d’une façon complète. Le chloroforme lui sert à isoler la digitaline de la digitine; l’éther, à enlever la matière huileuse, jaune, poisseuse, qui souille encore le produit. Une digitaline incolore en cristaux volumineux, d’après son.auteur, est obtenue dans la série des manipulations sur laquelle nous ne voulons pas insister, mais qui repose sur les données rationnelles d’une étude approfondie de la plante.
Ici nous nous plaignons de l’incertitude de la recherche, de la lenteur de l’investigation, mais, il faut l’avouer, la digitale est une des rares plantes que l’on ne peut mettre impunément à la torture, sous peine de voir échapper le principe actif. Mais si nous avons embrassé d’un coup d’œil les phases de ce problème du traitement de la digitale, c’est pour reconnaître d’avance que notre tendance à la généralisation, au point de vue de la méthode de recherche et d’extraction, viendra se heurter parfois contre de réelles difficultés. Mais., disons-le, ces cas délicats sont rares. Nous
allons le voir, une méthode générale peut être instituée pour satisfaire à la majorité des exigences, quels que soient les organes végétaux ou parties d’organes que l’on interroge.
Prenons un exemple important pour mettre tout de suite en lumière les fruits à tirer du procédé général ou plutôt des deux procédés généraux que nous exposerons bientôt, et qui sont appelés à servir définitivement de fil conducteur dans le dédale du laboratoire végétal.
Faute d’un modus faciendi rationnel, l’aconitine, avant de sortir cristallisée des mains deM. Duquesnel,a été l’objet d’une confusion aussi déplorable que la digitaline.
Sous le nom d’aconitine vraie ou allemande, on a employé longtemps une matière pulvérulente d’une activité très-inconstante. L’aconitine anglaise, de nature également peu définie, était plus active. Elle reçoit des noms aussi variables que sa composition : Wiggers, en 1858, veut l’appeler napelline, bien que Hübschmann ait désigné déjà sous ce nom un principe immédiat retiré également de la racine d’aconit; Flückiger la désigne sous le nom de népaline, Ludwig sous celui d’acraconitine. Puis enfin , cette aconitine anglaise reçoit le nom de pseudo-aconitine. Ce n’est pas tout, le commerce français a aussi son aconitine, nous devrions dire ses aconitines: l’une, peu active, préparée par quelques fabricants; l’autre, redoutable dans ses propriétés, préparée par le procédé Hottot, adopté par le dernier Codex (1806).
Hottot traite la racine d’aconit par l’alcool acidulé à l’aidede l’acide sulfurique. Après huit jours de macération, il exprime, filtre, distille, laisse refroidir, décante l’huile qui surnage, ajoute de l’eau, de la magnésie, puis agite avec de l’éther
à 65° à plusieurs reprises. Cet éther, par évaporation spof»4; tanée, laisse une aconitine impure que l’on reprend par l’acide sulfurique, le noir animal, pour la précipiter à l’aide de l’ammoniaque.
Le produit est encore amorphe, bien que très-actif.
En 1866, Grove (1) présenta au Congrès de Nottingham une aconitine cristallisée obtenue en traitant la racine d’aconit par le méthylène acidulé par l’acide chlorhydrique. Après huit jours de macération, l’auteur distille, décante l’huile, filtre, puis sature par l’iodure double de mercure et de potassium en léger excès. En chauffant, il se forme un magma résinoïde qu’on reprend par le méthylène. Un léger excès de nitrate d’argent sépare l’iode. On fait passer un courant, de IIS pour éliminer le mercure. On reprend par l’éther qui, par évaporation, donne de l’aconitine cristallisée.
Quelle méthode a suivie M. Duquesnel? Il s’est adressé à la méthode que Stass a préconisée pour extraire, dans les expertises médico-légales, le poison végétal que les matières animales peuvent recéler.
Une première supériorité de la méthode de Stass est de substituer l’alcool, comme dissolvant, à l’eau, même acidulée, adoptée par MM. Pelletier et Caventou. M. Nativelle l’avait déjà compris dans son étude sur la digitaline. Il reconnut bientôt que l’eau, employée dans le traitement de la plante, laissait la plus grande partie de son principe actif.
La matière soumise à l’analyse est divisée finement, puis mélangée avec une certaine quantité d'acide tarlrique, environ 1 p. 0/0. On épuise à plusieurs reprises par l’alcool fort,
(1) Pharmaceutical Journal, trad. Reveil et Parisel.
à l’aide d’une macérat ionet d’une lixiviation combinées; on distille à basse température ; on s’arrête lorsque la majorité de l’alcool a passé à la distillation. Le liquide refroidi abandonne en général des corps gras qui surnagent et que l’on décante. On achève de dépouiller des matières grasses et résineuses la solution acide de l’alcaloïde en ajoutant au liquide une certaine quantité d’eau, on jette le tout sur un filtre mouillé qui retient la majeure partie des substances inertes que nous avons signalées. La solution aqueuse de tartrate acide n’est pas encore pure ; par évaporation elle donnerait généralement un mélange de sel acide et de matières extractives peu définies. On ajoute au liquide du carbonate acide de potasse ou de soude jusqu’à cessation de dégagement d’acide carbonique, et jusqu’à réaction nettement alcaline. Le liquide est aussitôt agité avec quatre fois son volume d’éther pur, qui entraîne l'alcaloïde et l’abandonne par évaporation sous forme cristallisée.
Il est bon, avant d’ajouter le bicarbonate alcalin à la solution acide d’alcaloïde, d’agiter une première fois avec de l’éther. Ce véhicule a l’avantage d'enlever rarement ainsi l’alcaloïde, et d’entraîner des matières colorantes solubles ou des matières résineuses.
M. Duquesnel a donné à la médecine Taconitine cristal^ Jisée, en procédant de la façon que nous venons d’indiquer (i).Il n’est pas douteux que bon nombre d’alcaloïdes peuvent être isolés par ce mode de traitement, même au milieu de matières très-défavorables à l’extraction. Nous n’aurions qu'à citer la recherche des alcaloïdes au sein des
(1) Duquesnel, Mémoire sur l’aconitine (Baillière et fils, 1872).
matières animales, qui s’effectue généralement avec succès, pour nous convaincre de sa valeur.
Voilà, à n’en pas douter, un mode d'opérer rationnel que l’on généralisera presque toujours avec fruit dans la recherche des alcaloïdes, quitte dans l’extraction industrielle à faire intervenir des véhicules moins dispendieux, aussi bon dissolvants que l’éther.
Il est inutile de faire un tableau minutieux des autres procédés proposés pour l’extraction des alcaloïdes, après l’exposé de la méthode qui nous semble logique par excellence. Nous signalerons toutefois comme mémoire le procédé consistant à précipiter la décoction aqueuse de la plante par le tannin, à laver, égoutter le tannate d’alcaloïde, à traiter ce tannate par la potasse et à agiter avec de l’éther ou du chloroforme. Le défaut est de traiter la plante par un véhicule qui n’enlève que très-imparfaitement l’alcaloïde.
M. Lebourdais proposera d’extraire les alcaloïdes avec du charbon. Ayant fait la remarque judicieuse que le noir animal retient quelques alcaloïdes dans certaines conditions, il veut instituer une méthode générale d’extraction. Nous ferons l’objection fondamentale à cette méthode de ne donner que partiellement l’alcaloïde de la plante, que le véhicule traité par le noir n’abandonne jamais complètement. En outre le noir animal entraîne d’autres substances, colorantes ou autres, que le traitement subséquent par l’alcool lui enlèvera conjointement avec l’élément actif. 11 ne sulïira donc pas d’évaporer l’alcool pour avoir une substance définie ; et nous avons de la peine à accepter comme telle l’ilicine et l’arnicine, obtenues en traitant Yllex aquifolium ou les fleurs d’arnica, mettant au contact du noir
animal, reprenant le noir par l’alcool bouillant et évaporant le véhicule.
Le procédé de Stass, le traitement de la plante par l’alcool acide, est un moyen d’attaque sûr. La combinaison de l’alcaloïde dans la plante sera certainement intéressée pour enrichir promptement la teinture. L’alcaloïde sera mis en liberté du résidu de l'évaporation alcoolique par une base minérale. Mais n’est-il pas possible d’abréger les opérations? Au lieu de faire agir un alcaloïde sur la combinaison acide artificielle que l’on a formée, pourquoi ne pas faire agir directement l’alcali sur la combinaison naturelle, et traiter le parenchyme végétal par une base, alcalino-terreuse par exemple, plus facile à manier? Insoluble dans la plupart des véhicules, susceptible, comme on va le voir, de contracter des combinaisons réfractaires à l’action de ces mêmes véhicules, une base alcalino-terreuse, à en juger à priori , doit être pour nous une source d’avantages.
Que l’on prenne n’importe quel individu du règne végétal, nous trouverons deux groupes de principes immédiats : 1° des principes‘que nous pouvons appeler généraux, c’està-dire qui sont constants dans les tissus végétaux, mais variables comme quantité ; 2° des principes particuliers, comme les alcaloïdes, spéciaux à l’individu, tout au plus au genre que l’on considère, rarement communs à plusieurs espèces.
Parmi les principes du premier ordre, nous citerons les hydrates de carbone qui, depuis l’amidon jusqu’aux produits isomériquesles plus condensés, comme les principes ligneux, figurent très-abondamment dans tous les végétaux, dont ils constituent la charpente ou les matériaux nutritifs. Mais tous ces polyglycosides, polymères plus ou moins élevés d’une
même molécule C 6 H 10 0”, présentent des caractères d’insolubilité tels dans la plupart des véhicules neutres qu’ils ne nous préoccuperont qu’à demi. Nous en dirons autant tles gommes et des mucilages, substances très-voisines des premières.
A côté de ces hydrates de carbone nous trouvons des corps gras, plus spécialement de l’oléine, nous rencontrons des matières résineuses, cireuses, colorantes, des substances azotées que l’on désigne confusément sous le nom d’albumines. Nous ajoutons les matières dites extractives, mélange complexe de principes albumineux, ou voisins des albumines, avec ces dérivés d’hydrate de carbone résultant de la réunion d’un nombre de molécules plus ou moins considérables en une seule molécule avec déshydratation. Ces derniers comî; posés se rapprochent des composés ulmiques apparaissant en abondance dans les matières végétales en voie de désorganisation. Ils ont souvent un caractèrè acide. Ils se dissolvent dans beaucoup de liquides neutres, ont un pouvoir colorant assez grand, et nuisent, facilement entraînés dans les manipulations, à l’isolement du corps défini que l’on cherche. Ils l’empêchent de cristalliser. S’il cristallise, ces produits ulmiques s’interposent entre les molécules cristallines et exigent une redissolution complète pour obtepir un produit à peu près pur; encore n’est-ce qu’au prix d’une intervention répétée de noir animal et de cristallisations successives.
Ajoutons encore les principes minéraux, constitués généralement par des sels, fies bases alcalines ou alcalino-terreuses.
Les groupes fondamentaux des substances entrant dans l’organisation végétale ont été analysés dans ce court aperçu. Nous arrivons maintenant à cette catégorie de principes im-
médiats'particuliers à . une plante, quelquefois à quelques plantes. Nous voulons parler des alcaloïdes, de l’aconitiné, de la morphine, de la codéine, de la quinine, etc., et de ces corps cristallisés que l’on désigne sous le nom de glycosides,, qui ne fonctionnent plus comme alcalis, mais qui fonctionnent comme des éthers ou alcools-éthers, résultant de la combinaison d’un sucre ou alcool polyatomique déshydratés avec une quantité variable de molécules acides ou qui jouent le rôle d’acides. Citons aussi ces corps jouant le rôle d’aldéhydes, d’alcools-aldéhydes, de phénols, etc.
Nous ne disons rien des acides organiques qui sont en dehors du cadre de nos recherches.
Pour résumer la composition immédiate de l’organisme végétal, nons tracerons le tableau suivant :
Hydrates de carbone (amidons, ligneux, etc.).
Matières albuminoïdes.
Corps gras.
Matières résineuses, cireuses.
Matières colorantes.
Matières peu définies, dites extractives.
Principes minéraux.
Principe immédiat x, basique ou neutre , à isoler.
Avec ces données, nous allons tout de suite saisir les avantages de la méthode que nous préconisons.
Que l’on traite un végétal par l’éther, le chloroforme, le sulfure de carbone, etc., on entraînera les corps gras, les matières résineuses, cireuses, des matières colorantes, des matières extractives, une partie des principes immédiats neutres ou basiques, suivant la nature du véhicule employé. Les hydrates dé carbone seront respectés ainsi que la près-
que totalité des principes minéraux. Traitons, par de la chaux récemment éteinte et humectée d’eau, le tissu végétal pulvérisé, faisons sécher le mélange. végéto-calcaire et recourons ensuite à nos véhicules. La plupart des matières extractives et colorantes en combinaison avec la chaux ne se dissoudront plus, les corps gras seront saponifiés et donneront également des combinaisons insolubles. Les matières résineuses et cireuses seront plus rebelles à l’influence de la chaux; ce n’est là qu’un demi-inconvénient, comme nous le verrons. Les acides libres feront également avec la chaux des composés insolubles. Les principes neutres dégagés, ainsi que les alcaloïdes, seront entraînés.
Nous ne nous dissimulons pas que cette façon générale d’envisager les choses trouvera parfois des conditions particulières, exceptionnelles. Mais que nous importe? Nous saurons utiliser la chaux d’une façon raisonnée de manière à rendre son emploi toujours avantageux. Une substance végétale est-elle riche en corps gras, nous ajouterons plus d’eau à notre mélange végéto-calcaire. Nous soumettrons même quelques instants ce magma aqueux à l’ébullition, pour achever ensuite la dessiccation au bain-marie. Si la plante contient des huiles volatiles, elles seront également entraînées dans celte opération. Mais généralement, il faut le remarquer, une dessiccation au bain-marie du mélange calcaire suffit à la mise en liberté rapide du principe cristallisé. La présence exagérée des corps gras fixes ou volatils est un fait exceptionnel.
Nous trouverons au contraire des éléments alcaloïdiques ou neutres à extraire qui pourront subir une altération au contact de la chaux, si nous faisons intervenir une température élevée. Dans ce cas-là, nous pratiquerons une dessic-
cation à l’air libre, tout au plus à l’étuve à une température qui ne dépasse pas 35 degrés. Nos présomptions à l’égard de la composition de la plante à traiter devront nous guider dans le mode d’emploi de notre oxyde de calcium. Si nous n’avons aucune idée de la composition immédiate de la plante que nous voulons interroger, nous conseillons de faire trois essais simultanés. Une partie de plante pulvérisée et mélangée avec la chaux humide sera desséchée à l'air libre, une autre sera desséchée au bain-marie, une autre encore sera additionnée d’une quantité d’eau plus forte et soumise à une ébullition de quelques instants, pour subir ensuite au bain-marie une dessiccation complète.
Quant au véhicule à employer pour enlever le principe basique ou neutre cristallisé qui est l’objet de nos recherches, nous verrons tous les avantages que l’on peut retirer de l’éther.
Ces indications générales pour un essai préliminaire se plieront bientôt aux conditions particulières, et deviendront, plus ou moins modifiées, une règle sûre de recherche.