QUININE
Nous devons à M. Guilliermond cette heureuse conception du traitement direct d’une poudre végétale par la chaux éteinte, qu’il eut l’idée d’appliquer au quinquina. A peine extrayait-il la quinine à l’aide de la chaux et de l’alcool, queM. Glénard, le savant chimiste lyonnais, s’associant à ses vues, imaginait une méthode quiuimétrique des plus heureuses.
Voici comment ces auteurs s’expriment sur la première partie de la manipulation, dont nous leur reconnaissons toute l'originalité (1).
« Une certaine quantité de quinquina en poudre (10 grammes), pesée avec soin, est placée dans une.capsule; nous l’arrosons avec un peu d’eau chaude seulement pour l’humecter; nous laissons quelques instants la fibre
(1) Voy. Union pharmaceut., 1860, p. 45.
ligneuse se pénétrer d’eau. D’autre part, nous prenons de la chaux récemment éteinte et en poudre fine, d’un poids égal à celui du quinquina; nous la mélangeons avec la poudre quinique et nous la triturons avec soin en y ajoutant assez d’eau pour former une pâte consistante. Cette pâte est ensuite séchée au bain-marie et réduite de nouveau à l’état pulvérulent. On comprend du reste quelle est l’action de la chaux sur la poudre de quinquina. Prise dans ces quantités, employée dans ces conditions, elle ne se borne pas à dégager.eomplétement la quinine de ses combinaisons, mais elle rend encore d’autres services importants pour la réussite des opérations ultérieures. Elle retient insolubles divers matériaux qui, sans cela, pourraient passer en proportions plus ou moins considérables dans le liquide que nous employons pour dissoudre la quinine, et dont la présence compliquerait la marche de l’analyse. En outre, ce mélange pulvérulent de chaux et de quinine est parfaitement accessible à l’action du dissolvant que nous avons choisi. Etc. »
La plupart des procédés de titrage de quinquinas préconisés ultérieurement repose sur cette première réaction de la chaux sur le quinquina dans des conditions identiques.
M. Orillard (1), par exemple, fait une bouillie de 20 grammes de quina pulvérisé avec 20 grammes de chaux éteinte.
M. deVry (2) fait également un mélange calcaire avant d’employer le dissolvant.
M. Caries fait un mélange de 20 parties de quinquina avec 8 parties de chaux éteinte.
0) Voy. Journal de pharmacie, 1863.
(2) Voy. Union pharmaceut., 1866.
M. Vogl (1) traite le mélange sec de quina et.de chaux éteinte.
Nous voyons tout de suite l’accueil favorable fait à la première partie de la manipulation dans le titrage de l’écorce précieuse. M. Orillard cherchera bien, au risque de déroger aux règles d’une méthode rationnelle, à imprimer un cachet nouveau d’originalité au procédé en additionnant le quinquina de 12 grammes de chaux de plus qu’il n’est utile. Cette modification innocente n’exclut point, d’ailleurs, l’hommage rendu aux véritables auteurs.
Quant au dissolvant à employer pour extraire la quinine du Quinquina, MM. Glénard et Guilliermond emploient l’éther.
MM. Orillard, de Vry, Yogi, préfèrent l’alcool. M. Carie adopte le chloroforme.
Si noustraitionsla question de l’extraction des alcaloïdes au point de vue industriel, nous donnerions à coup sûr la préférence au dissolvant le plus économique. C’est ainsi, nous allons le voir, que dans l’extraction industrielle de la quinine et de la strychnine les huiles de pétrole ou huiles de houille sont utilisées. Mais lorsqu’il s’agit de rechercher l’alcaloïde, d’une façon générale, dans un tissu végétal, nous trouvons, la plupart du temps, dans l’éther le dissolvant le plus favorable à la mise en lumière du principe actif.
Dans l’essai des quinquinas, MM. Glénard et Guilliermond utilisent l’éther et remarquent la rapidité de son action sur la poudre quino-calcaire. Quant au dosage alcalimétrique lui-même, sur les détails duquel nous ne voulons pas nous
(1) Voy. Union pharmaceut., 1870.
étendre, il n’offre que des avantages entre des mains habiles, mais des inconvénients du côté de la manipulation entre des mains inexpérimentées. Opérant à l’aide d’un volume déterminé d’éther dans un appareil disposé à cet effet, il peut arriver, faute de précautions, que ^expérimentateur laisse évaporer une partie du menstrue, au préjudice de la quantité réelle sur laquelle il base ses calculs.
Mais si MM. Glénard et Guilliermond ont donné une méthode alcaloïmétrique délicate que - le pharmacien hésitera à mettre en œuvre, l’emploi de la chaux n’en sera pas moins la base d’une opération d’essai sur les quinquinas. Que l’on épuise par l’éther anhydre les 150 grammes de mélange quino-calcaire (dont 100 grammes de quinquina) parfaitement sec. Que l’on reçoive cet éther anhydre de l’appareil à déplacement dans un ballon, pour opérer la distillation du véhicule, après épuisement complet de la poudre végétale. Qu’on arrête la distillation de l’éther anhydre dès qu’il restera dans le ballon dislillatoire quelques centimètres cubes seulement d’éther. On décante alors l’éther dans une capsule préalablement tarée. Avec quelques gouttes d’alcool bouillant ou de chloroforme, on enlève les restes de quinine qui adhèrent aux parois du ballon. On achève l’évaporation à une douce température. On pèse. Le poids trouvé donne une idée approximative de la richesse du quinquina. Le résidu se compose de quinine, d’un peu de cinchonine, de quinidineet d’une trace de matière colorante. 11 suffira de reprendre, par de l’eau acidulée à l’aide de l’acide sulfurique, le résidu pesé en bloc, et chercher à le transformer en sulfate de quinine si l’on veut des données plus précises. La solution de sulfate acide amenée à l’ébullition, saturée jusqu’à acidité très-faible par l’ammoniaque, abandonne
par refroidissement du sulfate de quinine que l’on peut recueillir, sécher et peser.
Un quinquina pauvre sera assurément jugé par cette méthode, comme nous l’avons apprécié maintes fois.
Que veut un pharmacien lorsqu’il titre un quinquina? Connaître s’il a affaire à une écorce inerte ou à une écorce contenant de la quinine dans des proportions qui varient de 20 à 30 grammes par kilogramme. Le pharmacien n’est pas fabricant de sulfate de quinine; il veut un vin ou un extrait tonique et fébrifuge. Les exigences de la chimie pure et rigoureusement exacte ne doivent pas plus trouver écho dans l’esprit du pharmacien que dans l’esprit du clinicien. Le médecin qui veut chercher la teneur d’une urine en urée à quelques centigrammes près, en admettant que les procédés de dosage actuels soient d’une exactitude parfaite, fait un travail superflu vis-à-vis des conclusions à tirer.
Les qualités d’un quinquina seront suffisamment révélées par l’essai bien simple que nous préconisons. La quinidine et la cinchonidine sont toujours en quantité faible. La cinchonine, quoique peu soluble dans l'éther, se trouvera il est vrai en proportion plus forte dans le résidu de notre essai. L’isolement du sulfate de quinine sera un contrôle suffisant, si l’on soupçonne d’ailleurs un alcaloïde différent de la quinine.
Si nous voulions préparer du sulfate de quinine, le dosage du quinquina devrait être plus rigoureux. Nous conseillerions de pratiquer en petit ce que pratique en grand l’industrie. Prenant 100 grammes de poudre de quinquina à essayer, les mélangeant avec 50 grammes de chaux éteinte* humectée d’eau, puis faisant sécher au bain-marie, nous épuiserions par la benzine ou les huiles légères de pétrole.
Le véhicule distillé en majeure partie est agité avec une eau contenant 5 p. 100 environ d’acide sulfurique. On peut ou précipiter la quinine de sa solution saline et la peser après lavages et dessiccation, ou faire cristalliser le sulfate à l’aide d’une saturation ménagée par l’ammoniaque, comme nous l’avons déjà dit.
L’industrie exécute en grand le procédé que nous venons de décrire pour essai de l’écorce. Elle mélange l’écorce du calisaya, préalablement réduite en poudre, avec de la chaux et elle épuise le mélange par les huiles de houille, bien entendu après avoir préalablement humecté et desséché le tout à l’étuve, afin que l’action de la chaux sur les matières tannantes du quinquina se soit exercée. L’ébullition de ces véhicules avec de l’acide sulfurique étendu, la saturation de l’excès d’acide par l’ammoniaque, donnent un sulfate que l’on fait recristalliser. On obtient rapidement un sel de quinine capable de satisfaire aux exigences les plus scrupuleuses, sans passer par une série de cristallisations.
Autrefois la préparation du sulfate de quinine était des plus délicates, vu les difficultés que l’on éprouvait à éliminer complètement les matières colorantes. C’était le procédé de MM. Pelletier et Caventou que l’on suivait : épuisement de l’écorce par des décoctions successives à l’aide de l’eau chlorhydrique, précipitation par la chaux ou le carbonate de soude, reprise du précipité par l’alcool, distillation, reprise par l’acide sulfurique étendu en quantité suffisante pour dissoudre l’alcaloïde, ébullition, traitement par le noir, filtration et cristallisation. Le sulfate est loin d’être pur. Il faut de nouvelles cristallisations, de nouveaux traitements par le noir animal pour arriver à un produit d’une éclatante blancheur.
Le procédé de William Clark, où l’auteur fait intervenir des acides gras (acides stéarique, margarique)'sur le précipité provenant de l’action du carbonate de soude sur les décoctés acides, n’est pas une méthode plus heureuse. Sous l’influence de l’ébullition, les acides gras contractent avec la quinine des combinaisons insolubles. On les enlève après refroidissement, on les décompose par l’acide sulfurique étendu, et l’on fait cristalliser le sulfate, qui demande de nouveaux traitements pour être parfaitement blanc. C’est là un mode d’opérer fort long.
Nous ne pouvons nous arrêter longuement sur ces manipulations, nous nous contentons de jeter un aperçu sur une question des plus importantes au point de vue pharmaceutique, celle de l’extraction de la quinine, sans vouloir en faire une étude spéciale et détaillée, obligé que nous sommes d’effleurer la plupart des sujets. Notre but eslde mettre en relief la valeur de la chaux, apportée directement sur le tissu végétal, au point de vue de l’extraction et surtout de la recherche rapide des alcaloïdes.