INTRODUCTION
Aujourd’hui, le cadre de l’aiiatomie descriptive est presque entièrement rempli ; le degré de perfectionnement auquel l’ont portée plusieurs siècles de patientes recherches, laisse peu de place à de nouveaux travaux. Les grands systèmes organiques sont décrits dans tous leurs détails; pourtant il en est un qui offre encore un champ assez vaste à l’étude, c’est le système veineux. Tombé dans une défaveur relative, un peu laissé dans rombre, à cause de la difficulté de reconnaître toujours au milieu de ses nombreuses variétés les lois générales de son organisation, il mérite d’élre placé à son tour au rang que lui assigne sou importance physiologiqjie.
.l’ai tenté d’éclaircir quelques-uns de ses points obscurs; pour ne pas disséminer mes efforts sur un trop
vaste sujet, je me suis renfermé dans des limites restreintes. .T’ai commencé par une des parties du corps, ou l’étude purement anatomique des veines se rattaciie le plus directement à la pathologie, par le membre inférieur. Les pages suivantes renferment les résultats de mes recherches sur celles du pied et de la jambe. Il m’arrivera parfois de parler de la cuisse; mais n’ayant pas eu le loisir d etudiei’ à fond et au même point de vue cette portion du mendjre, j’aime mieux sortir accidentellement des limites indiquées par le titre de ce travail, que ne pas remplir entièrement mes engagements. J’aurais promis plus que je ne pouvais tenir, en annonçant une étude complète de tout l’appareil veineux du membre pelvien. Je tiendrai plus que je ne promets, en faisant quelques digressions sur un sujet que je ne suis pas encore eu mesure de traiter en toute connaissance de cause.
Le point de- vue spécial auquel je me place, me dispense de présenter ici un historique des nombreux travaux publiés jusqu’à ce jour sur le système veineux; je me bornerai exclusivement à ce qui a trait au membre inférieur. Les anatomistes se sont trop hâtés d’appliquer à cette partie du corps les notions générales admises dans la science. I^a physiologie, raisonnant théoriquement ou prenant pour base une anatomie incomplète, a suivi les mômes errements et vulgarisé des opinions inexactes. Quel([ues-unes d’entre elles ont déjà été rectifiées. .Te ne fais que citer en passant les recherches de Blandin, de MM. Denouvilliers et Sappey sur le nombre relatif des valvules dans les veines superficielles et profondes, ainsi ([lie celles de M. Ch. Hobiii (H des histologistes en général touchant la texture des vaisseaux à sang noir; j’ail'ive tout de suite à l’examen de travaux plus modernes
et plus spéciaux. MM. Cliassaignac (1) et Venieuil (2) avaient signalé clans leurs thèses de concours l’insuffi' sauce des documents publiésjuscpi’à eux sur le système veineux. Bientôt après parut la thèse de M. Houzé de l’Aulnoit, sur les valvules des veines en général (3). Ce travail touche de trop près à mon sujet, pour que je ne m’y arrête pas un instant.
L’auteur étudie d’abord d’une manière générale la conformation extérieure des valvules, leur situation précise, leur direction, leur nombre, leur texture, enfin leurs usages; puis, dans une deuxième partie, il expose en chapitres distincts ce qu’elles présentent de particulier dans chacpie compartiment du système veineux. Je dégage de ce qui est relatif au membre inférieur certaines données nouvelles, qui méritent par leur importance d’être mises en relief. D’abord, M. Houzé signale la présence de valvules dans les branches anastomotiques ; jusque-là on les en avait crues dépourvues. En second lieu, l’auteur indique nettement la véritable direction du sang dans ces conduits ; on les considérait comme destinés à recevoir le trop-plein des veines profondes pendant la contraction des muscles. Le fait est vrai pour le pied ; là les communications entre les deux plans de vaisseaux conduisent, en effet, le sang vers les couches sous-cutanées; mais, à la jambe, c’est l’inverse qui a lieu. N’est-ce pas assez pour montrer que la circulation du membre inférieur est régie, au moins à certains égards, par des lois toutes spéciales? J’aurai occasion, chemin fraisant, d’invoquer les recherches con-
(1) Cliassaignac, Thèse de concours pour l'agrégation, 1835.
(2) Verneuil, Thèse de concours pour l’agrégation, 1853.
(3) Iloiizé de l’Aulnoil, Thèse inaugurale, 185/|.
sciencieuscs do M. lîouzé sur le nombre des valvules dans cha([ue veine en particulier, sur leurs variétés déstructuré et de position. Je me borne, pour l’instant, à cette simple mention.
Les choses en étaient à ce point quand M. Verneuil lut à l’Académie de médecine un mémoire sur le développement des varices (1). Déjà des communications nombreuses à la Société anatomique avaient fait connaître les recherches de ce chirurgien sur la pathogénie de cette . maladie. M. Verneuil avait démontré qu’elle commençait toujours par les veines profondes, et que ce n’était que consécutivement que les veines superficielles étaient affectées (2) . Plus tard, M, Verneuil complétaitses observations en faisant voir que le tronc des deux saphènes restait intact au milieu de leurs branches dilatées, et même que, ne recevant plus la quantité de sang qu’elles charrient habituellement, elles finissaient par diminuer considérablement de volume (3). Des pièces déposées au musée Dupiiytren montrent nettement l’exactitude de ces assertions.
Ce n’était pas tout d’avoir signalé le fait , il fallait l’interpréter et rechercher quelles étaient, dans le système veineux du membre inférieur, les conditions capables de donner la raison de cette marche des varices inconnue jusqu’alors. M. Verneuil a entrepris dans ce butrétude de l’anatomie normale des veines de la jambe ; malheureusement, les résultats de ses recherches ne sont connus que
(1) Verneuil, Du siège réel et primitif des varices des membres inférieurs (Gazette médicale, 1855, p. 52U).
(2) Bulletins de la Société anatomique, 1'® série, t. XXVI, p. 133 ;
t. XXX, p. 67.
(3) Ibid., 2® série, t. II.
partiellement. Un article inséré dans la Gazette hebdomadaire^ en '1861 (1), des communications récentes faites à la Société anatomique (2), à diverses reprises, sont les seules publications auxquelles on puisse remonter pour connaître les opinions de cet observateur. Elles y sont esquissées plutôt qu’exposées; les faits sont souvent énoncés en passant, comme s’il s’agissait de notions déjà vulgarisées, mais il manque à ces aperçus rapides les développements nécessaires pour s’établir définitivement dans la science. D ailleurs il y a un certain nombre de points, relatifs au sujet qui m’occupe, dont il n’est pas du tout question dans les fragments énumérés plus haut ; ce silence laissait place à de nouvelles recherches.
C’est M. Verneuil lui-même qui m’a engagé à entreprendre les miennes. Je me suis mis à l’œuvre, sans connaître en aucune façon les conclusions auxquelles mon devancier direct est arrivé de son côté. J’ai fait sans idée préconçue un certain nombre de préparations, notant au fur et à mesure tout ce qui se présentait à mon scalpel ; j’ai disséqué les veines après les avoir injectées ou. non ; j’ai soigné tout particulièrement les injections artérielles, afin de bien déterminer les relations exactes des deux ordres de vaisseaux. Je me suis servi de procédés conservateurs, pour pouvoir, sans me presser, étudier toutes les veines sur le même membre ; enfin je me suis reporté principalement dans mes descriptions, aux dispositions constatées sur les plus jeunes sujets, afin de me mettre à l’abri autant que possible des causes d’erreur inhérentes aux modifications pathologiques si promptement amenées
(1) Verneuil, Notes sur les varices profondes de la jambe envisagées au point de vue clinique {Gazette hebdomadaire, 1861).
(2) hulletins de la Société anatomique, 2® série, t. VI, passim.
par l’age dans le système veineux du membre inférieur, •le voudrais pouvoir appuyer mes conclusions sur un nombre de dissections plus grand encore; néanmoins, les matériaux que j’ai en mains me paraissent suffisants pour servir de base à la généralisation de certains faits, sans que cette tentative paraisse prématurée. J’aurais voulu aller plus loin encore, et chercher si les lois qui président au système veineux du membre inférieur sont applicables aux autres parties du corps, et si, dans le cas contraire, il ne serait pas facile de rattacher les différences elles-mêmes aux grandes causes qui dominent toute la circulation veineuse ; mais le défaut de temps m’a déterminé à me renfermer définitivement dans les limites que je m’étais imposées tout d’abord. Je n’ai pas la prétention d’avoir comblé du premier coup cette lacune de l’anatomie descriptive; du moins, si des recherches consciencieuses, restées fidèles pendant toute leur durée aux lois de l’observation rigoureuse et de l’interprétation méthodique, méritent quelque crédit, j’ose espérer que ce travail aura le privilège d’attirer l’attention des anatomistes, des physiologistes et des chirurgiens: des premiers, parce que leur science est de celles qui n’admettent que des descriptions rigoureuses ; des seconds, parce que dans le système vasculaire il n’est pas de détail insignifiant en apparence qui n’ait un rôle à remplir dans la grande fonction de la circulation; enfin des chirurgiens, parce que bien des obscurités planent encore sur la pathogénie si controversée des varices et que j’ai cherché à tirer quelque éclaircissement à cet égard de mes dissections.
Je ne veux pas entrer en matière sans l’cmercier M. Verneuil du désintéressement avec lequel il m’a en-
à faire connaître mes recherches avant la publication des siennes. Je suis heureux d’annoncer. à l’avance que les points sur lesquels mon opinion s’écarte de celles qu’il a émises jusqu’ici ne sont pas nombreux, et qu’une conversation] récente m’a mis à même de savoir ({ue sur bien d’autres nous sommes arrivés, chacun de notre côté, aux mêmes résultats.