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INTRODUCTION

Ce n'est pas seulement à rechercher et à connaître les productions naturelles qui, par leur grandeur, sont à la portée facile de ses sens, que l’homme avide d'instruction doit consacrer ses soins et ses loisirs ; il trouvera des sujets tout aussi dignes de son culte dans les êtres qui, par leur petitesse, occupent les derniers degrés de l'échelle orga-

nique, et semblent défier son attention. Le gigantesque baobab, la prodigieuse baleine, l’éléphant massif, l’orgueilleux wir sapiens, n’ont pas plus coûté au créateur que l’impalpable byssus, le goujon , le lombric et la punaise. Les uns comme les autres sont l’objet constant de ses soins conservateurs ; les uns comme les autres déploient aux yeux du naturaliste des merveilles sans nombre, tous ont de justes droits à nos investigations et à notre étude. Les insectes hexapodes sont partagés en deux grandes divisions, d’après la structure de leur bouche. Les uns, munis de mandibules et de mâchoires mobiles , sont appelés broyeurs ou mächeurs ; les autres, destinés à sucer des alimens liquides au moyen d’un bec ou d’une trompe, sont désignés, par opposition aux premiers, sous le nom de suceurs. Les coléoptères , les orthoptères, les névroptères , les hyménoptères , etc. , appartiennent à la première division , tandis que les hémiptères, les lépidoptères , les diptères , etc. , se rangent dans la seconde. J'ai déjà, dans un travail assez considérable sur l'anatomie des coléoptères , soumis en 1822 au jugement de l’Institut, qui l’a accueilli favorablement , et dans quelques Mémoires particuliers, publié mes recherches sur l’organisation viscérale d’un grand nombre d'insectes broyeurs (1). J’ai aussi fait connaître, dans des écrits insérés dans divers Journaux scientifiques , l'anatomie de plusieurs insectes suceurs (2). Je viens présenter aujourd’hui et les résultats de mes

(1) Recherches anatom. sur les Carabiques etsur plusieurs autres Coléopières (Annales des Sciences nat., par MM. Audouin, Brongniart et Dumas, 1824— 1825 — 1826). — Sur les Scolies et autres hyménoptères (Journ. de Phys., sept. 1818). — Sur les Zabidoures ( Annales des Sciences nat., 1828). — Sur le Scorpion (Journ. de Phys., 1817).

(2) Recherches anatom. sur la Népe et la Ranatre (Ann. génér. des Sciences phys. de Bruxelles, 1820).—Sur l'organe digestif de quelques Diptères (Journ. de Phys., 1820).— Sur les Cigales (Annales des Sciences nat., 1825). — Sur l'Hippobosque (Ib., 1825).

nombreuses dissections sur les Hémiptères , et quelques considérations physiologiques , en attendant que je puisse successivement offrir sur les autres ordres d’Insectes un semblable travail, et préparer ainsi de solides matériaux pour un ouvrage qui embrassera l’ensemble de l’organisation , tant extérieure qu'intérieure, de tous les Insectes en général.

Fidèle au plan que J'ai déjà adopté en pareille matière , je suivrai dans l’exposition anatomique des Hémiptères le cadre entomologique le plus récent de M. Latreille, faisant partie de la nouvelle édition (1829) de louvrage important ayant pour titre, le Règne animal, etc., par M. le baron Cuvier. Mes dissections me confirment de jour en jour l'excellence de cette classification et son admirable harmonie avec les caractères fournis par les viscères. Il n’a fallu rien moins que le savoir profond , la rare perspicacité de notre illustre entomologiste, pour avoir prophétisé en quelque sorte, dans l'établissement de ses familles naturelles, les analogies anatomiques qui leur corr espondaient. C'est un trait de génie auquel je m'estime heureux d'offrir un hommage, en le confirmant par des preuves matérielles.

Dans ce travail comme dans ceux que j'ai déjà publiés sur l'anatomie des Insectes , je me suis imposé une réserve extrême quant à l’établissement de principes trop généraux. « Nos erreurs, comme l’a sagement écrit M. Destutt de Tracy, dérivent de notre trop grande précipitation à généraliser, et de notre ardeur à tout réduire en principes. » Sans m'écarter néanmoins des bornes de la prudence et de la circonspection , j'ai pensé que les recherches entomologiques multipliées auxquelles je me suis livré avec persévérance pendant un fort grand nombre d’an nées, m'autorisaient à grouper celles de ces recherches qui se

rapprochaient par des analogies constantes, et à les signaler à l'attention, J'ai d’ailleurs donné au travail actuel, ainsi que l'indique son titre, une direction différente de celle que j'avais adoptée jusque alors , puisque non-seulement je décris la forme et la structure matérielles des organes, mais Je cherche à me rendre raison du but vital de ces organes, à connaître leurs fonctions, à en exposer , en un mot, la physiologie. Dans cette double étude pleine d’aitraits, J'ai été frappé de voir que les parties constitutives des divers appareils organiques des Insectes , de ces petits êtres relégués si loin dans le vaste tableau de Panimalité, se retrouvaient avec la même destination physiologique , avec le même nom que dans les animaux qu’une organisation plus compliquée, et considérée comme plus parfaite , a placés au premier étage, dans celui-là même qui s’est établi le suprème dominateur de tous. Cette admirable conformité d'organisation entre des êtres si distans dans l'échelle zoologique ne devient-elle pas un puissant motif d'encouragement et de satisfaction pour le zootomiste qu'un esprit de philosophie dirige dans ses dificiles investigations ? C'est là un des plus beaux côtés sous lesquels on puisse envisager l’'Entomotomie. Les mêmes raisons qui ont dirigé plus spécialement mon étude vers la recherche des analogies organiques ont aussi commandé ma sobriété pour les innovations terminologiques. La similitude des fonctions, quelles que soient la forme et la structure des organes qui y président , et la classe à laquelle appartiennent les animaux, doit entrainer, suivant nous, celle de la nomenclature. On sert d'autant plus eflicacement la science qu’on la hérisse moins de difficultés, et que l’on fatigue moins la mémoire et l'esprit de ceux qui s’y adonnent. Personne n’est plus pénétré que moi de limportance des noms, et Linnæus a dit avec raison, dans

SUR LES HEMIPTÈRES. 135 son immortelle Philosophie botanique : Nomina si nescis, perit et cognitio rerum. Mais sans prétendre ici infirmer les travaux des savans qui ont créé de nécessaires dénominations pour des choses qui en manquaient ou qui en avaient d'insignifiantes, je me plais à répéter qu'il faut être fort circonspect dans cette création. Toutefois, malgré ma sobriété , je n'ai pu me dispenser d'employer quelques termes nouveaux Ou spéciaux , et J'en fixerai la signification, la valeur, dans les généralités qui précéderont la description des appareils organiques.

Malgré les diflicultés et souvent les dégoûts qu’entraine la dissection des Hémipières, J'ai la satisfaction de présenter un ensemble de faits anatomiques bien constatés sur des espèces assez nombreuses, appartenant non-seulement à toutes les familles établies dans cet ordre, mais à presque tous les groupes génériques. Il est permis de prévoir que le temps n’est pas très éloigné où l’on pourra, dans le cadre méthodique des [nsectes, accompagner l'expression des caractères purement entomologiques de celle des traits fournis par l’organisation viscérale. Cette corrélation, cette harmonie réciproque entre l'extérieur et l'intérieur, entre la physionomie et la splanchnologie, formeront sans contredit la base la plus solide d’une classification vraiment philosophique. M. Latreille en a fait un heureux essai dans son dernier ouvrage, quant aux grandes divisions. Je me hasarderai, à la fin de mon travail, à encadrer dans un tableau les traits anatomiques distinctifs des Hémiptéres, soit pour les sections et les familles, soit pour les genres et même un certain nombre d'espèces saillantes.

Comme je suis profondément pénétré de la vérité de ce vieil adage : Ærrare humanum est , je tiens à signaler d’une manière non équivoque les espèces sur lesquelles J'ai porté le scalpel, afin que les savans qui se livreront à de sem-

blables. investigations puissent à bon droit ou confirmer les faits que énonce , ou redresser mes erreurs. Il importe avant tout qu'on ne trompe point la science, et que la vérité paraisse dans tout sen jour. J’ai donc cru indispensable, non seulement de donner pour chaque espèce un signalement aphoristique avec une courte synonymie et quelques détails descriptifs lorsqu'ils devenaient absolument nécessaires, mais encore de faire précéder l'exposition anatomique par quelques considérations sur les formes extérieures , ainsi que sur les habitudes des familles, des genres et des espèces. Ces considérations , qui tendent à mettre en regard et le but et les moyens de l'organisme, doivent relever aux yeux du naturaliste l'importance réciproque des caractères fournis par l'Entomologie et par l'Anatomie ; elles inspirent aussi un intérêt mieux senti pour l'étude des Insectes.

L'organisation splanchnique des Hémiptères, et en général celle des Insectes suceurs, est plus rapprochée du type simple que celle des Coléoptères et des Insectes broyeurs ; en sorte que dans une classification qui aurait pour base l'anatomie, ou qui serait fondée sur la prééminence des actes de l'organisme, ils doivent être placés plus loin des Coléoptères qu'on ne l’a fait dans les cadres entomologiques les plus récens. Je pense donc que, dans la méthode naturelle, il convient de leur assigner un rang immédiatement après, et non avant les Hyménopteres. Pour peu que l’on réfléchisse à la supériorité de l'intelligence et de l'industrie des insectes de ce dernier ordre sur ceux qui forment l’objet de mon travail actuel, on se convaincra de la justesse de mon assertion.

Quoique les travaux monographiques de Wolf, de Stoll, de Schellenberg, de Fallen et de quelques auteurs , aient pour but spécial l'illustration des Hémiptères, il n’en

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est pas moins vrai que cet ordre d'insectes se trouve un des plus négligés, des plus arriérés, soit pour la connaissance des espèces , soit surtout sous le rapport de leurs mœurs, de leurs habitudes et de leur genre de vie. À en juger par leur organisation viscérale, et celle-ci met le physiologiste à méme d’en déduire des actes ou des fonctions que l’observation directe n'a pas encore constatés , 1l nous resterait beaucoup à apprendre pour compléter leur histoire naturelle. Ce n’est point ici le lieu d’énumérer les services que l’Anatomie peut rendre à l'Entomologie, tant pour la distinction positive des sexes que sous beaucoup d’autres points de vue; je les signalerai à mesure qu'ils se présenteront en traitant des espèces.

Pour éviter des répétitions superflues, toujours fastidieuses quand il s’agit de simples détails d'anatomie, je ne décrirai d’une manière circonstanciée que les viscères du genre principal de la famille. Celui-ci devient alors, sous le rapport de son organisation, le type des autres genres. Il ne restera ensuite à signaler que les particularités ou les nuances anatomiques propres à chacune des espèces disséquées. J’ai en portefeuille une surabondance de matériaux descriptifs et de dessins dont la réunion était indispensable pour constater les analogies ou les identités anatomiques ; mais Je n'ai point jugé à propos d'en grossir mon livre pour peser inutilement sur la science, et c’est pour acquit seul de ma conscience que Je les conserve inédits.

Les zootomistes se sont peu occupés jusqu’à ce jour de l’organisation viscérale des Hémiptères ; il n’est parvenu à ma connaissance aucun ouvrage spécial sur cette matière, et mes recherches auraient au moins sous ce rapport le faible mérite de la nouveauté. Swammerdam a consacré dans sa Bible de la nature un article, mais fort incomplet, sur l'appareil générateur de la Nèpe et de la Ra-

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