DU CORDON DORSAL, APPELÉ VAISSEAU DORSAL
C’est ici, sans contredit, le point le plus problématique, le plus conjectural et le plus controversé de l'anatomie et de la physiologie des insectes. Quoiqu'il soit devenu l’objet de dissections ardues, d’expérimentations répétées et de sérieuses explications de la part de divers zootomistes tant anciens que contemporains , on se demande encore si ce cordon est un organe ou un simulacre d'organe sans fonction , un simple vestige.
Dans les sciences exactes , l'application inconsidérée des termes peut entraîner des conséquences très funestes à leurs progrès. Les premiers observateurs qui se livrèrent à l'étude de l’organisation des insectes furent frappés des mouvemens alternatifs de contraction et de dilatation qui s’exécutaient le long de la ligne médiane dorsale de certaines larves rases. Les mots de sistole et de diastole, déjà consacrés pour exprimer des mouvemens analogues dans
SUR LES HÉMIPTÈRES. 4ot
le cœur des grands animaux, les séduisirent, et ils ne manquérent pas d'en faire l'application. La forme linéaire du cordon, qu'ils regardaient comme le représentant du cœur, leur fit préférer le nom de vaisseau dorsal à cette dernière dénomination. Ce terme de vaisseau entraïnait nécessairement l’idée d’un liquide contenu, et en même temps celle de circulation. Ainsi Malpighi et Swammerdam regardérent le cordon dorsal des insectes comme un cœur ou une série de cœurs. Lyonnet ne le considérant pas comme un organe Ratios , dut lui donner d’autres attributions ; il lui supposa la faculté de fournir aux nerfs la substance qui leur est nécessaire. Notre illustre naturaliste, M. Cuvier, se contente de l’envisager comme un vestige de cœur qui ne remplit plus aucune des fonctions de cet organe. L’imagination de Comparetti y a vu une double circulation vasculaire. M. Marcel de Serres le décrit comme un canal presque cylindrique un peu rétréci aux deux extrémités; il prétend que l’humeur qu’il contient a constamment une couleur analogue à celle de la graisse, et 1l finit par le considérer comme l'organe essentiellement sécréteur de celle-ci. Enfin, tout récemment, M. Straus, faisant revivre avec ren l'opinion 4 Malpighi,
veut que le cordon dor slsoitun cœur uniquement artériel, composé d’un certain nombre de chambres séparées par des valvules.
Ces zootomistes ne paraissent pas avoir fait une étude comparative du cordon dorsal dans les divers ordres d’insectes , et la plupart se sont laissé entraîner à des généralisations qui trahissent le défaut de faits assez nombreux et assez sévérement constatés; car les traits anatomiques et les attributions physiologiques qu'ils lui assignent ne sauraient cadrer avec les caractères propres au cordon dorsal des Hémiptères.
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Dans les insectes de ce dernier ordre, et plus spécialement dans la tribu des Géocorises, le cordon dorsal ( dénomination assez significative de mon incertitude sur ses fonctions ) est fort remarquable, en ce qu’il est isolé, libre, excepté à ses deux extrémités, c’est-à-dire qu'entre cellesci il na aucune adhérence, aucune connexion avec les tissus circonvoisins. Il est là comme une corde tendue d’un bout du corps à l’autre, et dans ce trajet il est dépourvu de toute espèce de ramifications ou de prolongemens latéraux. Il est situé le long de la ligne médiane du -Corps, sous les tégumens du dos, immédiatement au-dessus de tous les viscères, et couché plus particulièrement sur le tube alimentaire. Une couche adipeuse plus où moins marquée est ordinairement interposée entre lui et le tégument dorsal. Il présente le plus souvent, surtout dans sa portion abdominale, la trace plus ou moins superficielle d’une rainure médiane qui semble le partager, suivant sa longueur, en deux moitiés égales; mais celte rainure s’efface entièrement par une macération même peu prolongée. Il n'est point cylindrique, mais plus ou moins déprimé, constamment plus-large dans sa portion abdominale, et atténué, aminci dans sa portion thoracique, qui elle-même s'élargit un peu en pénétrant dans la tête. Son point d’attache antérieur m'a paru avoir lieu au cerveau même, et le postérieur au voisinage de l'anus. J’ai plusieurs fois constaté que cette dernière extrémité du cordon dorsal présente plusieurs lanières ou radicules inégales d’une nature parfaitement semblable à celle du reste du cordon, et qui semblent destinées à la fixer. En arrachant avec précaution cette extrémité, on entraîne ces lanières.
Ce cordon est ou semi diaphane ou grisâtre, quelquefois d’une teinte jaunätre ou rembrunie; mais ces nuances sont variables dans le même individu , sans qu’il soit fa-
cile de s’en rendre raison. C’est ainsi que dans le Coré bordé je lai trouvé tantôt d'un gris obscur, tantôt d’un brun violet, sans que la pulpe adipeuse environnante revêtit ces mêmes nuances. Sa texture est charnue, assez résistante pour ne point céder aux tractions modérées exercées en sens inverse; mais Les plus fortes lentilles amplifiantes n’y ont décelé aucune disposition fibreuse, et je n'ai jamais pu y constater le moindre mouvement de contraction ou de dilatation, quelque attentif que j'aie été dans l’exploration de cette propriété vitale. Je n’ai su non plus y reconnaître ancune trace de canal intérieur ou de cavité, aucun indice de cloisons ou d’étranglemens. C’est un tissu partout homogène et identique; seulement, comme Je lai déjà dit, la portion abdominale de ce cordon présente une ligne médiane plus claire et un peu enfoncée.
Dans la splanchnologie des insectes, l'abondance des trachées qui se distribuent dans un organe est la mesure de son importance fonctionnelle, comme dans les grands animaux la richesse vasculaire et nerveuse indique le degré de vitalité des tissus. J'ai donc mis un soin particulier dans la recherche des vaisseaux aérifères qui se portent au cordon dorsal des Hémiptères, et J'ai trouvé qu'ils y étaient fort rares. À peine apercoit-on cà et là quelques petites branches trachéennes qui rampent à la surface, et plus spécialement sur les côtés de ce corden; et Je n’ai point reconnu qu’elles en pénétrassent le tissu. Je n'ai pas été plus heureux pour y découvrir des rameaux nerveux.
Je n'entreprendrai point de faire ici le parallèle, trait pour trait, des divers caractères anatomiques assignés par les auteurs au prétendu vaisseau dorsal des insectes , et de ceux que Je viens d'exposer pour le cordon dorsal des Hémiptères ; cette analyse comparative des détails m’en-
Dee.
trainerait au - delà des bornes de mon travail actuel. Il sera facile de se convaincre des nombreuses et essentielles différences qui existent entre elles.
S'il s'agissait maintenant de s'expliquer sur les attributions physiologiques de ce cordon, Je dirais qu’une pratique de vingt années dans la dissection des insectes ne m'a fait reconnaître en lui aucun des traits qui sont propres n1 à un appareil sécréteur, ni encore moins à un organe circulatoire. Je me rangerais donc de l’opinion de M. Cuvier, en considérant ce cordon comme le simulacre d’un organe déchu de ses fonctions, en un mot comme un vestige anatomique, et je me bornerais, pour appuyer ma manière de voir, à émettre les deux considérations suivantes.
1° C’est un fait établi, je crois, en principe, que dans les animaux où il y a une circulation générale d'air, celleci remplace ou exclut la circulation générale du sang ou d'un liquide analogue. Ces deux systèmes cireulatoires simultanés sont incompatibles. Je m’abstiens d’énumérer les conséquences qui découlent naturellement de cette proposition ; elles sont par trop évidentes.
2° J'ai déjà avancé que, dans l’échelle entomologique, les Hémipières, comme insectes suceurs, avaient une organisation moins compliquée, moins parfaite que celle des insectes broyeurs. La considération du cordon dorsal vient à l’appui de mon assertion, car il est encore plus simple, plus grêle, plus rudimentaire chez eux que dans les insectes à mandibules.